lo mi son un che quando
Amore spîra, noto; ed a quel modo
Ch'ei delta dentro, vo signiflcando. {Purgatorio, xxiv.)
se couvre de petits noms, suivis de petites sommes, les oboles du cœur.
Car Ravenne est un peu honteuse du médiocre abri qu'elle offre à son grand mort. Elle voudrait y substituer un mausolée digne de lui. Tout récemment, en 1888, la ville lança un appel au monde entier, en commençant par les souverains. Un seul répondit aussitôt, le plus pauvre, le prince dépouillé : Léon XIII envoya 10 000 francs pour Dante. Les autres monarques ne répondirent pas. Cela se conçoit, ils ont des soucis plus pressants. Les particuliers ne répondirent pas davantage. Je suppose que l'idée n'a point été présentée d'une façon très pratique; autrement l'indifférence du monde serait incompréhensible. Il y a des Anglais originaux et des Américains richissimes qui servent de tous leurs moyens des gloires bizarres. Il y a des financiers opulents qui se servent d'elles, au prix d'un sacrifice. Il y a des testateurs qui imaginent des legs importants pour les fondations les plus inattendues. Il y a des célibataires épris de littérature qui multiplient les prix aux académies, lesquelles, je le dis en cachette, sont quel- ■quefois plus embarrassées qu'heureuses de certains dons mal affectés. Et il ne se trouverait point, parmi les affligés de richesse que Dante a consolés, des bienfaiteurs reconnaissants au suprême bienfaiteur des esprits? Si ces lignes pouvaient
passer sous les yeux d'un donateur perplexe, en quête d'un bon placement sur une gloire de tout repos, si elles avaient le bonheur de l'intéresser au vœu de Ravenne, je n'en aurais jamais écrit de moins inutiles.
Faute de mieux, je me suis demandé pourquoi la ville ne consacre pas à l'Alighieri le tombeau vide de Théodoric. Le monument est antique, illustre, imposant; la paix et la poésie y tombent des massifs d'arbres environnants; le parfum des œillets et des roses y monte du jardin qui en ouvre l'accès. Et s'il était permis d'inscrire sur la tombe de Dante d'autres vers que les siens, on pourrait graver au bas d'un pilier le vers que ces mêmes lieux suggéraient à Byron : « Les tombeaux héritent des tombeaux. »
Celui-là aussi vint s'abattre à Ravenne, au bout de son vol.
Pâle, et déjà tourné du côté de la Grèce.
Pendant les derniers temps de son séjour, nous disent les biographes, « Byron n'attendait plus rien de sa destinée... Tout en lui portait l'empreinte de la résignation de caractère, de ce muet découragement de l'homme qui finit par s'abandonner à son sort. » Il ne tenta plus de frivoles aventures ; il ne passa l'Adriatique que pour aller chercher en Morée une occasion et une raison de
mourir, avec Tillusion d'être utile à de nobles idées. Il avait respiré cet air qui sollicite Thomme à se détacher du monde. Après une retraite dans ces limbes, où tout parle de la dissolution lente des plus fortes créations humaines, un Dante se persuade qu'il est bon de s'y coucher, pour s'endormir dans un bienheureux rêve; un Byron ne s'accorde un sursis, il ne rentre une dernière fois dans la vie, que pour aller se sacrifier à quelque grande cause désespérée.
J'ai parcouru la campagne aux portes de Ravenne. Elle complète ce qu'on peut appeler l'atmosphère morale de la ville. Elle a peu de caractère; on ne reconnaît plus l'Italie, avec ses paysages accidentés et individuels, avec la lumière nette qui les précise ; on ne sait pas où l'on est, sous quelle latitude. Un ciel souvent opaque, une terre grasse, aqueuse, qui produit et dévore, des marais tièdes, semblables à la Hollande et au delta du Nil; partout des canaux où croupissent les herbes et les fleurs d'eau, des nymphées, comme ils disent, des bouquets d'iris et de nénufars jaunes. En terre ferme, quelques riches métairies bien cultivées. Je visite une grande exploitation; on y a installé un atelier de dentelles pour les petites filles. Ces enfants brodent leur point de Venise en chantant de concert le refrain traînant d'une chanson romagnole. Savent-elles l'origine de leur
travail délicat? Une Vénitienne avait reçu de son amant, matelot qui partait sur la mer, une algue marine qu'elle devait garder en souvenir de lui. Le navigateur ne revenait pas, la frêle plante séchait et s'émiettait; pour en conserver au moins quelques vestiges, la Vénitienne imagina de fixer sur une étoffe les fibrilles de Talgue avec le fil de son aiguille. Son cœur avait inventé la dentelle. La couronne forestière dont Ravenne s'enorgueillissait, la célèbre Pineta, s'étendait naguère encore de la ville à la mer, couvrant de ses masses sombres dix lieues de côtes. Là aussi une grandeur historique s'évanouit : la forêt s'est dépeuplée comme la cité. Les vieux pins parasols ont succombé à quelques hivers trop durs. Il en reste de beaux rideaux dnchirés, çà et là, sur les dunes; des fûts isolés se dressent à l'horizon, pareils aux colonnes épargnées dans la ruine d'un temple antique. Un sous-bois d'essences plus humbles a grandi à l'ombre des géants disparus. Pendant ces journées de mai, le hallier de chênes verts et d'arbustes épineux n'est qu'une immense corbeille de fleurs : aubépines, églantines, romarins, chèvrefeuilles emmêlés aux branches; genêts d'or rampant sur le sable, orchidées tapies dans l'herbe, nymphées flottant sur les mares obscures où les sources s'égouttent, dans les fraîches retraites du fourré. L'odeur d'Italie, ce fort parfum
des buis en sève qui domine tous les autres, se mêle aux senteurs marines et aux salubres effluves des pins. L'enchantement de la Pineta ravagée suffît encore à justifier le choix de Dante ; c'est là qu'il a placé l'entrée du Paradis terrestre; c'est elle qu'il dépeint, « l'antique, la divine forêt épaisse et vivante, où le sol embaumait de toute part, où l'air doux, sans changement, touchait le front comme les coups légers d'un vent suave... Les oiseaux pleins de joie recevaient entre les feuilles les premiers souffles du jour, qui faisaient la basse de leurs chansons; tel ce murmure court de branche en branche dans la Pineta, sur le rivage de Chiassi, quand Éole lâche au dehors le siroco. » C'est le lieu que le poète assigne à sa première rencontre avec Béatrix ; la Dame marchait sur l'autre bord d'un de ces longs fossés qui coupent en droite ligne la futaie, a où l'eau coule sombre, sombre, sous l'ombrage perpétuel * ».
Quand le promeneur perdu dans ce labyrinthe regagne la lisière et s'élève sur les dunes d'où