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Histoire et religion

Ce volume est un recueil d’opuscules accueillis déjà avec quelque faveur. Je me suis borné, dans cette réimpression, à faire disparaître quelques répétitions et quelques taches inaperçues de l’auteur et du lecteur dans des morceaux composés et lus séparément, mais trop choquantes dans une composition et une lecture suivies. Quant au texte, aux principes et aux sentiments, je n’y ai rien changé, n’y ayant rien trouvé qui puisse m’être reproché au tribunal des hommes libres et compétents, ni au tribunal, plus redoutable pour moi, de ma propre conscience.

Comme j’ai écrit avec indépendance et sincérité, on a dit que j’avais écrit hardiment; tant les préjugés dont nous nous croyons guéris ont encore de puissance! C'est une raison de plus pour les attaquer sans relâche.

Il faut savoir oser : la cause de la philosophie et de la liberté, que nous défendons encore, après tant de

vin

PRÉFACË.

combats et de victoires, mérite bien qu’on ait ce courage. C’est ne vivre qu’à demi, dit Voltaire, que de n’oser penser qu’à demi. Le temps est venu où le bon sens ne doit pas être opprimé par la routine et la sottise. On ne sait pas assez, malheureusement, combien la noblesse des caractères tient à la franchise des opinions.

Je n’ai cherché que la vérité, je n’ai fait ma cour qu’à la vérité; c’est à elle que je dédie mon livre. La seule approbation que j’ambitionne e^t celle des libres penseurs, des esprits honnêtes et des lecteurs désintéressés.

Paris, le 31 décembre 1857.

BOSSUET. *

Ceux qui savent combien l’histoire est, en général, falsifiée, et qui désirent que justice soit faite des préjugés de l'admiration autant que des lieux communs de la haine et de la routine,' doivent des remercîments à M. l’abbé Guettée pour la publication des mémoires de l’abbé Le Dieu, secrétaire particulier de Bossuet, et pour ' l’introduction où il résume ces mémoires. M. Guettée est passionné pour son sujet ; il a pour Bossuet un amour •et un enthousiasme qui débordent à chaque ligne. Cet enthousiasme a donné de la vivacité à son style, mais il a presque toujours obscurci son jugement. Il faut, je le sais, traiter avec indulgence cette irrésistible fascination qu’exercent sur leur postérité les grands écrivains qui ont laissé d’impérissables monuments de leur génie. Cette faiblesse, si c’est là une faiblesse, tient aux entrailles

i Mémoires et Journal de l’abbé Le Dieu, sur la vie et les ouvrages «le Bossuet, publiés pour la première fois d’après des manuscrits autographes, et accompagnés d’une introduction et de notes, par M. l’abbé «Guettée. -,

mêmes de l’humanité. L’étude, l’âge et l’expérience peuvent la corriger, mais non la détruire complètement. Quel qu’ait été leur caractère, ceux qui ont laissé un grand nom dans les lettres nous inspireront toujours une tendresse particulière. Leurs livres seront toujours pour nous une source inépuisable de jouissances. Ce sont de vieux amis que les vicissitudes de la fortune ne changent pas, des amis également fidèles dans les reverset dans les succès, dans la prospérité et dans la détresse.

Rien n’est donc plus naturel que cette tendre reconnaissance et cette respectueuse admiration que nous éprouvons en général pbur les écrivains de génie qui, depuis notre enfance, ont été, en quelque sorte, nos bienfaiteurs. Il est certain cependant que la conduite de ces hommes illustres n’a pas toujours mérité le respect et l’affection que nous inspirent leurs écrits. L’ambition, la courtisanerie, les circonstances particulières où ils se sont trouvés, les ont entraînés à des actes que l’histoire impartiale doit blâmer ou flétrir. Mais le fanatisme qu’exalte la contemplation du génie, comme le fanatisme de tous les dévots, défie les preuves et les démonstrations. Dans les lettres, comme dans la religion, les idoles sont une affaire de foi, et la foi vit dans un autre monde que la raison. Elle dénature les faits> nie l’évidence, méconnaît souvent les règles élémentaires de la justice. Le livre de M. l’abbé Guettée en est, après bien d’autres, une preuve frappante.

M. Guettée présente systématiquement comme uù - modèle de rectitude un homme dont l’éloquence ne saurait être trop admirée, mais dont la conscience a eu

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de grands évanouissements, et dont l’âme n'a pas toujours été à la hauteur du talent : il trouve magnifiques et il couvre d’éloges des actes dont Bossuet lui-même, dans ses épanchements secrets, ne parlait qu’avec douleur et avec remords.

Il y a dans la vie de Bossuet trois époques principales qu’il a remplies de son nom : celle où il inspira l’assemblée du clergé de France, du 30 octobre 1681 au 19 mars 1682 ; celle où il discuta contre Fénelon la question du quiétisme ; celle où il poursuivit les protestants, Voyons le rôle qu’il y a joué.

Tout le monde sait que l’assemblée dite de 1682 fut convoquée pour juger la querelle qui s’éleva entre Louis XIV et Innocent XI au sujet de la « régale. » Tout le monde sait également que la régale était le droit, que les rois de France ont soutenu avoir de tout temps, de percevoir les revenus des évêchés vacants, et de nommer pendant la vacance des bénéficiers n’ayant pas charge d’âmes et qui dépendaient de l’évêque. D’après ce principe, lesbiens ecclésiastiques n’étaient que des fiefs dont les bénéficiers étaient simplement usufruitiers, et ces bénéficiers n’avant pas d’héritiers, les biens devaient, après la mort de chaque titulaire, et pendant la vacance, rentrer dans le domaine du roi, premier propriétaire de tous les fiefs, qui percevait le revenu jusqu’à l’investiture légale d’un nouveau bénéficier. Le clergé, au contraire, regardait les biens ecclésiastiques comme un fonds sacré appartenant à l’Église, et qui devait être exempt même des charges ordinaires dont les autres propriétés étaient grevées'. De ces prétentions contraires naquirent entre les deux puissances des luttes qui ont amené les Concordats, au

i HISTOIRE ET RELIGION.

moyen desquels les rois et les papes ont cherché à s’entendre sur la question relative aux biens ecclésiastiques et à la nomination des bénéficiers; Les rois eurent alors, sur les bénéfices soumis au droit commun, la « régale, » qu’ils voulurent bientôt étendre. Quelques églises ayant protesté contre ce droit, Louis XIV, par un édit de 1673, déclara que la régale s’appliquait à tous les bénéfices indistinctement. Les évêques de Pamiers et d’Aleth protestèrent contre cet édit et furent, naturellement, soutenus par lruîocent XL Une assemblée -du clergé donna raison à Louis XIV; le pape condamna cette approbation, la discussion s’échauffa et s’agrandit. Les archevêques et évêques, assemblés par ordre du gouvernement, soumirent les droits du pape à un examen d’où sortirent les fameux quatre articles de 1682, dont Bossuet fut le principal rédacteur. On a publié là-dessus un très-grand nombre d’ou- • vrages connus de tous ceux qui ont ^étudié ces matières, et dont quelques-uns-sont remplis de la plus solide érudition. La question n’a guère sommeillé depuis cent cinquante ans, elle a été reprise au commencement de la Révolution, pendant l’Empire, pendant la Restauration ; elle s’agite encore en ce moment. Parlons-en sommairement, mais comme il convient de ie faire à une époque où les préjugés et les passions, d’ailleurs assez légitimes, qui l’ont si longtemps obscurcie, ne seraient pas pardonnables.

Ce qu’on a si improprement appelé le pouvoir spirituel n’a pas de racines sur la terre. Là-dessus, je crois, tout le monde est d’accord. Cependant l’Église a des lois, aussi bien que l’État, et le sacerdoce, comme l’empire, parle de son glaive. Mais les lois de l'Église, diversement interpré-

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tées ou absolument rejetées, n’ont à leur service qu’une force souvent nulle et toujours variable comme l’opinion ; les lois de .l’État, au contraire, imposent une obéissance nécessaire. Le glaive du sacerdoce frappe sans blesser ; celui de l’empire a descoups visibles, des effets immédiats et certains. Ici l’obéissance a ses règles évidentes ; là tout le monde peut discuter les droits de l’autorité qui demande notre* soumission, et refuser cette soumission. L’État a doncpour fondement nécessaire l’ordre, tandis que l’Église se débat toujours dans l’anarchie, puisque son pouvoir est toujours en question, et puisque les doctrines d’une secte sont des hérésies dans une autre. Comment expliquer alors qu’on ait jamais pu mettre sur la même ligne deschoses si différentes, quoique exprimées par les tnêmes mots ? On a prétendu trouver dans ces paroles de Jésus-Christ : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui està Dieu, » le fondement de deux puissances ; d’où il est résulté que tous les États ont eu un pouvoir indépendant à côté du pouvoir souverain. Si cette

puissance spirituelle réunissait au même degré que l’autre les conditions d’une domination véritable, Jésus-Christ aurait non-seulement porté le trouble dans la société, mais détruit l’essence même de la religion qu’il a établie, puisque la puissance proprement dite, c’est-à-dire la force,, est inconciliable avec l’objet et la fin de cette religion. Mais il a dit : « Mon règne n’est pas de ce monde ; si quel- « qu’un n’écoute pas mes commandements et ne lesob- ' « serve pas, je ne le juge pas, car’ je ne suis pas venu « pour juger le monde. » Après ces paroles, il est évident que la religion ne s’appuie pas sur la force matérielle, et que son empire commence seulement oii finit celui de

( César. La séparation est formelle ; mais les catholiques, • même ceux qui s’appellent Gallicans, ne l’ont jamais voulue complète et absolue, telle qu’elle est dans l’Évangile. L’histoire nous les montre approuvant, provoquant les rigueurs des gouvernements contre les hérétiques, mettant en œuvre la puissance civile au nom du sacerdoce, et plaçant ainsi les rapports de l’homme à Dieu sous la contrainte du bras séculier.

De la part des gallicans, l’inconséquence est criante. Si l’Église peut ainsi s’appuyer spr l’État'; si, forte de ce

concours, elle peut, dans une limite quelconque, exercer

le droit de contrainte, ce droit est entier, il ne doit pas souffrir d’exception. Si Louis XIV a pu frapper les protestants conformément aux lois de l’Église, il est clair qu’il reconnaissait la puissanceetla légitimité de ces lois. Mais 1 il est clair également que, si l’Église avait le droit de juger, de condamner et de frapper les erreurs de quelques protestants obscurs, elle avait, à plus forte raison, le

droit et le devoir de frapper l’erreur qui, venant du trône,

0 ' avait une influence 1 et offrait des dangers incomparablement plus grands. Soit qu’elle frappe le sujet , soit qu’elle atteigne le roi, l’autorité dérive de la même source : juste dans un cas, le principe ne peut pas être faux dans l’autre. Les casuistes du pouvoir civil. Talon, Pithou, d’Aguesseau, Boutigny, Dupin et tous les gallicans ont essayé de se tirer d’embarras en mettant deux personnes dans le roi, le souverain et le fidèle, et en ne soumettant que lé fidèle à l’autorité et aux foudres de l’Église : distinction dérisoire, puisque la qualité de souverain, loin d’atténuer le crime, l’aggrave par les moyens qu’elle donne de le rendre plus • contagieux.

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Les plus grands génies de la magistrature et du clergé français sont célèbres et vénérés pour avoir résisté au pouvoir spirituel. On n’a pas assez remarqué ce qu’il y a eu d’inconséquence dans leur conduite. Ils ont arbitrairement décomposé le pouvoir spirituel. Ils l’ont approuvé, applaudi, soutenu, lorsqu’il a poursuivi l’erreur dans les sujets, et fait pour le peuple un dogme de l’obéissance passive ; ils l’ont attaqué, insulté, méconnu et traité d’usurpateur lorsqu’il n exercé son autorité contre les princes, c’est-à-dire, encore un coup, lorsque la force, le rang et le prestige du pouvoir rendaient l’exemple plus contagieux et le danger plus pressant. Ils ont ainsi été tour à tour les ennemis et les alliés de l’Église, qu’ils ont soutenue ou combattue suivant qu’elle favorisait leurs vues ou qu’elle contrariait leurs intérêts. Les ultramontains ont énergiquement et justement relevé ces contradictions. Ils ont trouvé, et avec raison, que c’était une grande hypocrisie de joindre une insubordination formelle et permanente à de si bruyantes protestations de soumission et de respect. Il est temps d’en finir avec le préjugé a qui compte les noms au lieu de peser les raisons. Il n'est pas aujourd’hui un théologien de quelque autorité qui ne regarde les prétendues libertés de l’Église gallicane comme un acte de rébellion contre le ehef spirituel de l’Église.

Et s’il était possible d'oublier le passé et toutes les rivalités de parti, il n’est pas un homme de bon sens et désintéressé dans la question, comme nous le sommes à peu près tous. Dieu merci, qui ne fût de leur avis. Il n’y a dans le monde qu’une seule puissance, celle des lois civiles ; les jurisconsultes gallicans du XVII e siècle en étaient, sans aucun doute, aussi convaincus que nous; mais, en deman-

dant l’indépendance du pouvoir civil, ils ne la voulaient que pour le roi. C’est ainsi que ces grands esprits ont jetédans la religion et dans la politique une confusion fatale dont nous avons tant et si longtemps souffert. Je ne pourrais pas insister sur cette question, que je me borne à effleurer, sans m’éloigner trop de mon sujet ; mais cesconsidérations sommaires m’ont paru utiles pour juger la conduite du clergé, et en particulier celle de Bossuet* dans la lutte de 1682.

L'épiscopat se soumit à l’édit de 1673.. Seuls, Pavillon, évêque d’Aleth, et Caulet, évêque de Pamiers, résolurent de défendre ce qu’ils regardaient comme les droits de leurs églises. D’autres, partageant leur avis, envoyèrent leurs protestations au pape, mais ils n’eurent pas le courage de les rendre publiques. Caulet et Pavillon, dépossédés de leur temporel, s’adressèrent au pape et demandèrent à l’assemblée du clergé, qui se tenait alors (1675), de les aider à défendre leurs droits. L’assemblée les condamna ; le pape les loua, les encouragea et écrivit à Louis XIV un premier bref où il lui dit : « Si Votre Maa jesté veut faire un peu de réflexion sur la disposition «. de ceux qui lui donnent ces mauvais conseils, elle dé- « couvrira sans peine que ce sont des gens qui n’ont que « des vues basses et intéressées, et qui ne pensent qu’à « maintenir leur puissance sous prétexte d’augmenter la « sienne. » Les évêques ne tardèrent pas à justifier les accusations d’innocent XI. Ils adressèrent à Louis XIV une lettre qui est un monument de servilité : « Sire, lui dite sàient-ils, comme Votre Majesté surpasse par son zèle « et par son autorité tous ceux qui ont été devant vous,. . « nous sommes si étroitement attachés à elle, que rien •

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« n'est capable de nous en séparer. » La rébellion contre le pape était flagrante; la situation se compliquait; le roi réunit à Paris dix archevêques et quarante évêques pour avoir leur avis sur les questions pendantes. Les évêques allaient donc, par ordre du roi, discuter l’étendue de la puissance pontificale. L’assemblée, présidée par François de Harlai, archevêque de Paris, tint quatre séances, les 19 mars, 1, 2 et 7 mai 1681. Elle* fit oublier, par un abaissement plus grand, ses abaissements antérieurs. Sait-on de quoi elle loua Louis XIV7 d’avoir ■abattu « un nombre presque infini de temples; » d’avoir « interdit l’exercice de la religion prétendue réformée ; » d’avoir toujours pris soin « d’étouffer toutes nouveautés à leur naissance ; » enfin, d’une foule d’autres actions du même « genre connues de toute la terre, et dont une seule suf- « fisait autrefois pour faire l’éloge des princes les plus re- « ligieux. » L'ne commission composée de trois archevêques et de trois évêques fut chargée de préparer un rapport, -et l’archevêque de Paris fit connaître le résultat des délibérations dans un discours qui fut un réquisitoire contre la cour de Rome, qu’il présenta comme peuplée d’intrigants et d’ambitieux. La commission demandait au roi de réunir un concile national ou une assemblée générale du clergé. Les membres de l’assemblée adoptèrent unanimement ces conclusions, et>ce fut conformément à cet avis que Louis XIV convoqua la fameuse assemblée > de 1682, où .Bossuet parut comme député de la province de Paris. •

C’est dans de pareilles circonstances que les hommes montrent ce qu’ils sont. C’est dans ces occasions solennelles que les grands esprits et les grands cœurs sacrifient

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au devoir la fortune, le pouvoir, la faveur de la cour, la sûreté personnelle. C’est là surtout qu’il faut un parler net et un procédé net. Bossuet n’eut ni l’un ni l’autre. L’assemblée se réunit le 30 octobre 1682. L’évêque de Meaux y prononça le sermon d’ouverture, et dans une lettre qu’il écrivit au cardinal d’Estrées, ambassadeur de France a Rome, il indique lui-même le but qu’il se proposa dans ce sermon. 'Il voulut, dit-il, « respecter les a tendres oreilles des Romains, sans trahir la doctrine « de l’Eglise gallicane. C’est tout ce qu’on peut déniante der k un évêque français qui est obligé, par les conte jonctures, à parler sur ces matières. » Non ; on peut lui demander d’exprimer franchement son opinion. L’Église gallicane et l’Église de Rome étaient divisées sur une question essentielle; Bossuet évite de se prononcer et adresse aux deux Églises des éloges également pompeux. « Il ne regardait pas, dit M. Guettée, comme décisifs eu « faveur de la régale les monuments historiques invo- « qués par Letellier, archevêque de Reims. » Pourquoi ne le dit-jl pas dans son discours? « Tout en donnant « raison, en principe, au pape et aux évêques d’Aleth et « de Pamiers, Bossuet pensait qu’eu égard aux circons- « tances, quelques églises particulières devaient sacrifier « même leurs droits réels. » Bossuet sacrifia donc les principes aux circonstances; et à quelles circonstances! Lorsqu’il s’agissait, en principe, de la liberté de l’Église et des maux qui résultaient, pour elle et pour l’État, de son asservissement à la puissance temporelle. D’ailleurs, les évêques de Pamiers et d’Aleth avaient porté leur cause k Rome; cette cause était pendante, les évêques devaient-ils la trancher avant que le pape eût prononcé ?

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M. Guettée reconnaît qu’ils n’en avaient pas le droit; alors pourquoi fait-il un si grand éloge de Bossuet qui exerça une influence décisive sur la résolution de l’assemblée?

Il fallait, dit-on, ne pas exciter la colère du roi, dont l’irritation était déjà très-violente, 'et M. Guettée appelle cela de la prudence : l’histoire le traite de faiblesse, et Innocent XI le qualifia plus sévèrement. « Votre conduite,

« écrivit-il aux évêques assemblés, vous a été dictée « par la crainte, qui ri’a jamais permis à des évêques « d’être grands et magnanimes dans la défense de la re- « ligion, forts dans l’attaque et constants pour arriver au « but. Vous avez craint où vous ne deviez pas craindre.

« Vous deviez craindre seulement d’avoir à encourir les « justes reproches de Dieu et des hommes pour avoir « manqué à votre honneur et à votre devoir... Quel est « celui d’entre vous qui a plaidé devant le roi une cause « si juste, si grave, si sacrée? Qui de vous est descendu « dans l’arène? Qui a osé se dévouer? Qui a osé prononcer « un seul mot en se rappelant l’ancienne liberté ? Comme « vous nous l’avez écrit, les ministres du roi crièrent pour « leur maître, et d^ns une mauvaise cause : et vous, dans « une cause excellente, vous avez gardé le’ silence sur « l’honneur de Jésus-Christ. » Innocent XI finit son bref en cassant tout ce qui avait été fait par l’assemblée du clergé. Il faut rayer du Dictionnairé les mots Franchise et Logique, ou reconnaître que le pape avait raison contre les évêques qui, sans conviction, par ambition, par pusillanimité et pour faire leur cour à Louis XIV, trahissaient leur devoir envers l’Église.

La situation devenait critique. L’assemblée du clergé, placée entre le roi et le pape, devait prononcer. Quelques .

évêques effrayés hésitaient; d’autres, notamment de Harlai et Letellier, se rangeaient résolûment du côté du roi et seraient allés jusqu’au schisme. Leroi, qui ne voulait pas céder', mais que l’idée d’uil déchirement épouvantait, s'adressa à Bossuet, qui trancha la difficulté en faisant * décider par l’assemblée qu’on regarderait le bref du pape comme non avenu, et qu’on le laisserait passer sans protestation; c’est-à-dire qu’il se tira d’embarras par un subterfuge et par un manque de respect. Enfin, le 19 mars 1682, l’assemblée adopta les quatre articles connus sous le nom de Déclaration du clergé de France sur la puissance ecclésiastique. Ces articles furent lus par Bossuet, qui,, devant l’assemblée, s’en laissa attribuer la conception par l’évêque de Tournai, président de la commission. Cependant, il avoua plus tard, dit Le Dieu dans Son Jourmi, que les propositions du clergé sur la puissance do l’Eglise avaient été inspirées par Colbert, qui en était « véritablement l’auteur, » et qui, soutenu par Letellier . et de Harlai, y avait seul déterminé le roi. Là-dessus, lebon abbé Le Dieu s’emporte contre de Harlai. « M. de- « Paris, dit-il, ne faisait en tout cela que flatter la cour,

« écouter les ministres et suivre à l’aveugle leurs volon- « tés comme un valet. » Mais si de Harlai, prélat sans mœurs, sans religion et publiquement décrié, mérite d’être traité de valet pour avoir suivi les volontés de la cour, comment faut-il traiter Bossuet qui suit les volontés, de de Harlai qu’il méprise, et qui, pour assurer l’exécution, d’un projet qu’il blâme, met au service du roi et de la cour sa grande éloquence, son grand nom et l’influence qu’il exerce sur l’assemblée ?

La déclaration du clergé, adoptée le 19 mars, fut

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portée le lendemain à Saint-Germain par une commission qui la présenta au roi, en le priant de la promulguer comme loi de l'État. Un édit de Louis XIV, enregistré le 23 mars, rendit obligatoire l'enseignement ‘des quatre articles, a Bossuet, dit M. Guettée, n'aurait pas voulu « que l'assemblée fi U sa déclaration, dans la crainte d’ai- « grir le pape. » C'est-à-dire qu'après avoir fait approuver par l'assemblée les quatre articles pour contenter le roi, il voulait tenir cette approbation secrète, pour éviter la condamnation du pape. Est-ce là de la franchise, de la rectitude ? Est-ce là la conduite d'un homme qui a fait son devoir, d'un homme parfaitement d'accord avec sa «conscience ? « L’acte, ajoute M. Guettée, n'a- « vait pas l’approbation de Bossuet. 11 le jugeait inop- « portun; mais la volonté de Louis XIV, fortement cx- « primée, lui sembla, dans les circonstances difficiles où « l’on se trouvait, une raison suffisante pour s’y prêter. » Bossuet se comporta donc non comme un Père de l’Église, mais comme un courtisan préoccupé avant tout de la faveur du maître. Ce qui est inconcevable, c’est que M. Guettée Trouve cette conduite non-seulementexcusable, mais digne d’admiration. Il a commencé par établir que Bossuet était un grand homme, un homme éminemment droit, et il le voit tel malgré tout. Les faits ont beau lui donner un démenti, il n’en tient aucun compte, il refuse de juger l’arbre par ses fruits. Il raconte des actions qui Sont la preuve d'une grande faiblesse de caractère et d’une évidente capitulation de conscience, et son admiration n'en est pas ébranlée. C’est là, il faut l’avouer, une étrange hallucination.

Quelques jours après la publication des quatre articles.

Bossuet écrivit à l’abbé de Rancé, son ancien ami : « Les « affaires de l’Eglise vont très-mal. Le pape nous menace « de constitutions foudroyantes, et même, à ce qu’on dit, « de formulaires nouveaux. Une bonne intention avec « peu de lumières, c’est un grand mal dans de si hautes « places. » Sous la plume d’un évêque, ces mots sont étranges, et les protestants, à cette époque, n’en avaient pas de plus sévères. Pourquoi donc Bossuet les a-t-il si cruellement poursuivis et persécutés? Est-ce parce que, bravant le courroux de Louis XIV pour rester fidèles à leurs principes, les protestants sacrifièrent à leurs croyances religieuses leur patrie, leur fortune, leur famille, leur vie ? Les gallicans sont de singuliers catholiques. Si le pape est de leur avis, ils affichent pour lui la plus tendre vénération ; s’il condamne leurs doctrines, ils l’accusent d’ignorance , ils ont la prétention de connaître mieux que Rome les lois de l’Église et la tradition.

Lorsque Henri VIII se déclara pontife suprême d’Angleterre, il trouva des évêques prévaricateurs et un Parlement lâche pour sanctionner la nouvelle religion, qui n’était ni catholique ni protestante , et au nom de laquelle on brûla les catholiques et les protestants. Si Louis XIV eût voulu aller aussi loin qu’Henri VIII, il est fort douteux que son clergé eût montré moins de complaisance que le clergé anglais. Il ne se trouva, pour protester contre l’édit de 1673, que deux évêques, deux vieillards, que leurs collègues, prosternés aux pieds du , roi, abreuvèrent d’outrages et de dégoûts. Bossuet, qui, dans sa conscience, approuvait leur conduite, et qui les admirait comme des évêques dignes des temps apostoliques, n’osa pas proférer un mot en leur faveur. Nous

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allons le voir retrouver son éloquence et une énergie inflexible pour accabler son ami, son collègue disgracié, et pour justifier la plus odieuse proscription.

Dans son Essai sur rétablissement monarchique de Louis XI V, Lemontey a rassemblé en quelques pages les opinions du monarque sur la puissance royale, et il trouve que ces opinions déshonorent sa mémoire. Pour être juste, Lemontey aurait dû ajouter que Louis XIV n’a fait que répéter les leçons de Bossuet. Ce sont les discours et les écrits du prélat qui ont perverti l’esprit du roi, .exalté son orgueil jusqu’au' délire et jusqu’au blasphème. On ■ s’afflige d’attacher à un si grand nom d’aussi graves accusations ; mais les preuves sont sans réplique. Dans ses Instructions pour le Dauphin, Louis XIV dit : a Celui qui a « donné des rois aux hommes a voulu qu’on les respectât « comme ses lieutenants. Sa volonté est que quiconque « est né sujet obéisse sans discernement. » — Voici ce que Bossuet avait dit dans sa Politique tirée de l'Ecriture sainte : « Les princes agissent comme ministres de Dieu « et ses lieutenants sur la terre. Le trône royal n’est pas le « trône d’un homme, mais le trône de Dieu même... Les « princes sont des Dieux, et participent en quelque façon « à l’indépendance divine. Il n’y a que Dieu qui puisse «juger de leurs jugements et de leurs personnes. » Lemontey parle du Coilrs de droit public que Louis XIV avait fait composer pour le duc de Bourgogne, et où il est dit : « La nation ne fait pas corps en France ; elle ré- « side tout entière dans la personne du roi. » — Dans la « Politique tirée de V Ecriture sainte, Bossuet avait dit : «Tout l’État est dans la personne du roi ; en lui est la « puissance, en lui est la volonté du peuple. Il faut servir

a l'État comme le prince l'entend. En lui réside la raison « qui conduit l'État. » Lemontey, rappelant cette fameuse réponse faite aux remontrances du Parlement : « L’État,, c'est moi ! » dit que ces quatre syllabes sont le Coran de Louis XIV. On connaît maintenant le Mahomet qui a rédigé les articles du nouveau Coran. J’ai montré comment Bossuet s’était inspiré de cès doctrines dans la querelle qui s’éleva entre Louis XIV et Innocent XI ; il faut voir maintenant l’usage qu’il en fit contre les protestants.

Il n’ y a pas, dans le journal de l’abbé Le Dieu, une seule ligne qui puisse faire penser que Bossuet ait été appelé à délibérer sur la révocation de l’édit de Nantes. Ce’ silence d’un homme si attentif à recueillir les moindres détails et si exact à les rapporter, a fait croire que Bossuet n'avait eu aucune part à cette grande iniquité. Le cardinal deBeausset, qui a écrit l’histoire de l’évéque de Meaux, dit : «.Nous pensons avec sincérité que Bossuet a de justes « droits à l’estime et à la reconnaissance des protestants. « Il a combattu leurs doctrines ; il a plaint leurs erreurs ; « il a adouci leurs souffrances ; il a réclamé contre lés « lois qui les opprimaient ; il n’en a jamais persécuté un « seul ; il a été l’appui, la consolation et le bienfaiteur de « tous ceux qui ont invoqué son nom, son génie et ses « vertus... Il n'existe pas un indice qui annonce que Bos- « suet ait eu part à ce qui précéda ou à ce. qui suivit im- « médiatement la révocation... Il n’a jamais demandé au « roi un seul acte de rigueur contre un seul protestant. » M. l’abbé Guettée, qui traite, en général, fort mal le cardinal de Beausset, et qui l’accuse d’avoir tronqué sciemment les papiers de l’abbé Le Dieu, est ici de son avis. Suivant lui, « il faut dire à la gloire de Bossuet que, tout en

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« approuvant en principe la révocation de l’édit de « Nantes, il ne fut jamais partisan non-seulement des o cruautés, mais de certaines violences que d’autres évê- « ques regardaient comme "nécessaires. » Ces assertions sont formelles ; nous allons voir si elles sont exactes.

Ce que les protestants souffrirent pendant le règne de Louis XIV fut un genre de persécution jusqu’alors inconnu. J’ai là un volume imprimé en 1,701, avec privilège du roi; c’est le Recueil des édits, déclarations et arrêts du conseil rendus au sujet de la religion prétendue réformée, depuis 1679 jusqu’à 1700. Il y en a cent soixante. C’est une lecture navrante. Il paraît impossible qu’au milieu d’une civilisation si grande, dans un siècle illustré par tant de talents et tant de génies, on ait pu concevoir et exécuter une pareille barbarie. Retenus en France par la force, les protestants y étaient sans culte, sans professions civiles, sans droits, sans femmes légitimes quoique mariés, sans enfants quoique pères ; ils ne pouvaient, sans profaner la religion officielle, ou sans violer ouvertement les lois, ni naître, ni se marier, ni vivre, ni mourir. Les édits traitaient plus de deux millions de sujets comme s’ils^ n’existaient pas. Les lois conservatrices de la propriété des citoyens ne leur étaient pas applicables. Ces édits auraient couvert la France d’un million de brigands, si les malheureux qu’elles opprimaient n’eussent pas été, en général, les citoyens les plus vertueux. L’édit de Nantes, conseillé à Henri IV par la politique, et imposé par la reconnaissance, fut un traité de paix entre deux religions ennemies qui prirent l’une contre l’autre des sûretés très-nécessaires aux protestants. Louis XIV le viola constamment. Les atteintes portées à l’édit ayant rendu les émigrations

fréquentes, un édit de 4682 condamna les émigrants aux galères perpétuelles.

Le 44 juillet de la même année, un arrêt complémentaire déclara que les ventes faites par les émigrants seraient annulées et leurs biens confisqués au profit du roi. Il fut défendu, sous peine des galères perpétuelles et de la confiscation des biens, aux pèrçs et aux mères de donner leur consentement aux mariages de leurs enfants émigrés.

Un édit du mois, d’août promit aux dénonciateurs la moitié des biens confisqués aux émigrants. En 1679, Louis XIY condamna les protestants relaps au bannissement perpétuel; en 1680, la même peine fut appliquée, rux catholiques qui embrassaient le protestantisme, et, en 1683, aux ministres qui recevaient dans leurs temples des catholiques convertis à la réforme. Le 20 février 1680, il fut interdit aux huguenots, hommes ou femmes, d’exercer le métier d’accoucheurs ou de sages-femmes, et même d’accoucher les femmes catholiques. Le 11 juin 1680, les huguenots furent exclus des fermes générales et de tous les emplois dépendant des recettes générales. En 1681, il fut permis de recevoir les abjurations des enfants de sept ans. La loi autorisait ces enfants à quitter la maison • paternelle, et à faire un procès à leurs pères pour les obliger à leur payer une pension. C’est-à-dire que la loi reconnaissait aux enfants de sept ans la capacité nécessaire pour se prononcer entre deux religions qui partageaient l’Europe, et sur lesquelles les théologiens les plus éminents ne pouvaient pas réussir à se mettre d’accord.

En 1682, il fut défendu aux maîtres protestants des diverses corporations d’arts et métiers d’avoir des apprentis soit protestants, soit catholiques. Dans le choix des hom-

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mes chargés de fournir des chevaux de louage, on devait préférer les catholiques aux huguenots (arrêt du 9 mars 1682). La même année, les officiers de maréchaussée, les receveurs des consignations qui étaient protestants eurent ordçe de se défaire de leurs charges, et il ne fut plus permis de prendre des protestants pour experts. L T n arrêt du -4 septembre 1684 défend aux particuliers de recevoir en leurs maisons et de soigner les pauvres et les malades protestants. A dater du 22 janvier 1685, les réformés n’eurent plus le droit d’être médecins, chirurgiens, apothicaires, épiciers. Boerhaave et Sydenham n’auraient pas pu, enFrance, ordonner légalement une médecine. Charas et Lémeri, les deux meilleurs chimistes de l’époque, étaient protestants ; ils s’expatrièrent. Le 9 juillet de la même année, il fut interdit aux huguenots d’être notaires, avocats, procureurs, imprimeurs, libraires. Sous prétexte de les convertir, on leur enlevait tous les moyens d’existence. En même temps, les armées royales commettaient dans le Midi des attentats dont le souvenir durera autant que la France.

Les protestants émigrés dénoncèrent à l’Europe ces atteintes réitérées et systématiques à l’édit de Nantes. Le prince Guillaume, électeur de Brandebourg, écrivit à Louis XIV pour plaider la cause des réformés injustement persécutés. Louis XIV lui répondit : « Des gens malin- « tentionnés à mon service ont répandu chez les étran- « gers des libelles séditieux, comme si on ne gardait pas « dans mes États les déclarations et édits que les rois mes « prédécesseurs ont donnés en faveur des sujets de la re- « ligion, et que je leur ai confirmés moi-même. » Après avoir dit qu’il veut accorder aux protestants « l’égalité

« avec ses autres sujets, » il ajoute : « J’y suis engagé par « ma parole de roi, et par la reconnaissance que j’ai des « preuves qu’ils m’ont données de leur fidélité pendant « les derniers mouvements, où ils ont pris les armes pour « mon service, et se sont opposés avec vigueur et .avec a succès aux mauvais desseins qu’un parti de rebelles « avait formés dans mes États contre mon autorité. » Malgré cet engagement d’bonneur, l’édit de Nantes fut révoqué le 22 octobre 1685.

L’édit de révocation, en confirmant les dispositions antérieures contre les émigrants, enjoignait aux ministres de sortir du royaume dans la quinzaine, sous peine des galères; ainsi, la loi condamnait aux galères les protestants laïques qui sortaient de France et les ministres protestants qui n’en sortaient pas. Quiconque favorisait la fuite d’un protestant encourait la peine de mort, quoique l’émigrant ne fût condamné qu’aux galères. L’édit de révocation ordonnait que les enfants des huguenots seraient tous élevés dans la religion catholique. Un nouvel édit du 12 janvier 1686 ordonna d’enlever, dans la huitaine, les enfants âgés de plus de cinq ans pour les remettre soit aux parents catholiques les plus proches, soit à des catholiques nommés par les juges ; les pères étaient obligés de payer une pension pour les enfants qu’on leur arrachait ; les enfants de ceux qui ne pouvaient pas payer cette pension étaient enfermés dans les hôpitaux. Une déclaration du 9 juillet 1 585 défendait aux réformés d’avoir des domestiques catholiques; une autre déclaration du 11 janvier suivant leur défendit d’en avoir de protestants. Tout protestant convaincu d’être au service chez un. autre protestant était condamné aux galères. Un édit du 1 er janvier 1687 priva de leur

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douaire les femmes dés huguenots convertis qui refusaient limiter leurs maris. Un autre édit ordonna l’établissement dans les villages protestants d’une école catholique.

' Les fonds pour le paiement des professeurs devaient être levés sur les pères protestants. Le 31 mars 1688, les biens des émigrants furent réunis au domaine du roi. .Le 30 juillet 1689, les pèresj les enfants, les frères, les femmes des protestants qui servaient en Angleterre ou en Hollande durent sortir du royaume, et leurs biens furent confisqués.

Aucun gouvernement n’avait encore imaginé une proscription aussi tyrannique. La Ligue, dans ses décrets abominables, mais qu’explique du moins l’exaltation de la guerre civile, avait permis l’émigration aux réformés, et respecté, dans une certaine limite, leur conscience et leur propriété. L’Espagne, en chassant* les Maures, les avait déliés du serment de fidélité, et l’Inquisition elle-même avait eu l’air de rendre à la nature et à la morale une ?orte <f hommage que leur refusèrent Louis XIV et ses conseillers.- Les délibérations secrètes qui précédèrent la révocation durèrent plus d’une année. Bossuet a-t-il été appelé à donner son avis? La question est étrange. Louis XIV avait consulté les intendants de? provincés, les magistrats, tous les personnages importants, toutes les autorités du royaume. Est-il possible d’admettre qu’il ait oublié . Bossuet, c’est-à-dire l’homme dont il admirait le plus l’esprit éminent, dont il respectait le plus les conseils, en qui il avait une confiance aveugle, et qui jouissait d’une autorité sans égale dans l’Église gallicane ? Non ; Bossuet fut consulté, mais, cette fois encore, avant de s’expliquer nettement, il attendit de connaître les véritables intentions du roi. Quoique trompé par Louvois et par Letellier, *

Louis XIV éprouvait quelquefois de l'hésitation. On lui avait persuadé que tout son royaume était catholique ou près de l’être; le mensonge était manifeste. On lui disait maintenant qu’après avoir entrepris d’extirper l’hérésie par la persécution, il devait poursuivre l’œuvre sainte par la persécution. Il ordonna enfin que les huguenots, soupçonnés d’avoir abjuré par calcul et sans conviction, seraient forcés d’aller à la messe. Le cardinal de Noailles déclara que c’était là une profanation, et Bossuet adopta son opinion, qui était celle de madame de Maintenon et de Pontchartrain, chancelier de France. Presque tout le clergé se prononça, au contraire, pour une « salutaire contrainte. » Malgré cette imposante majorité, le cardinal de Noailles voulait tenir bon; mais madame de Maintenon lui écrivit pour l’engager à être prudent, et à ne pas pousser trop loin l’attachertlent à ses idées, a Le roi, lui dit- «'elle, veut les forcer d’assister à la messe, » et elle ajoute: « Pensez-y bien encore, on prétend que M. de Meaux re- « vient à cet avis. » M. Guettée dit que Bossuet soutint d’abord « qu’on ne pouvait pas, sans manquer de respect « aux saints mystères, y admettre ceux qui n’y croyaient « pas; à plus forte raison, ne devait-on pas les forcer à y « assister. » Qu’en résulte-t-il ? Que Bossuet, pour se ranger à l’avis du roi, laissa commettre ce qu’il regardait comme une profanation.

Au reste, ce n’est pas à Versailles seulement qu’on le consultait. La faveur dont il jouissait à la cour et l’influence qu’il exerçait dans les affaires religieuses en avaient fait comme l’oracle des courtisans et du clergé. C’est à lui que les évêques ennemis du cardinal de Noailles adressaient leurs mémoires; c’est à lui que les Intendants des

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provinces demandaient dés conseils ; c’est à lui qu’écrivait Baville, cet homme que Pontchartrain accusait d’avoir dépeuplé le bas Languedoc par la barbarie de ses exécutions. Dans ses lettres, Baville accuse les protestants qui ont fui d'avoir violé l’obéissance qu’ils doivent à leur souverain.; ceux qui ont abjuré, il les méprise parce qu’ils ont préféré leur bien à leur religion. La seule ressource, dit-il,

est dans la sévérité ; le temps de délibérer est passé ; il «

faut achever à la hâte, fermer son cœur à la pitié, sa raison à la justice, se faire une religion de circonstance et sauver promptement l’État par des rigueurs devenues nécessaires. « La qualité de persécuteur des hérétiques ne « fit jamais déshonneur aux princes chrétiens. » Que lui répond Bossuet ? « Je conviens sans peine du droit des « souverains à forcer leurs sujets errants au vrai culte, o sous certaines peines. » C’est M. Guettée qui cite cette réponse, après avoir dit, dans la même page, que Bossuet n’approuva jamais « certaines violences que d’autres évê- « ques regardaient comme nécessaires. »

Le cardinal de Beausset a osé affirmer que, si les protestants ont conservé de fortes préventions contre Bossuet, c’est « parce qu’ils négligent de s’instruire de ce qu’il pen- « sait, de ce qu’il faisait pour eux, en même temps qu.’il « combattait leur doctrine. Nous pensons, ajoute-t-il, que « Bossuet a de justes droits à l’estime et à la reconnaisa sance des protestants. » Le cardinal de Beausset ne connaissait pas, sans doute, la lettre que l’évêque de Meaux adressait à Nicole le 7 décembre 1691, et où se trouve le passage suivant : « J’adore avec vous les desseins de Dieu, « qui a voulu révéler, par la dispersion de ùos proteste tants, ce mystère d’iniquité, et purger la France de ces

« monstres. » Voilà ce que Bossuet pensait des protestants. Voici maintenant (je qu’il a fait pour eux. L’édit de Nantes fut révoqué le 22 octobre 1685. Trois jours après, Bossuet priait le roi d’ordonner la démolition de leurs temples, dont il demandait les matériaux, ainsi que cela résulte de la dépêche suivante de Pontchartrain, du 29 octobre 1685: «AM. de Mesnars. — M. l’évêque de Meaux « ayant demandé au roi la démolition des temples de « Nanteuil et de Morcef, pour l’hôpital général et pour « l’Hôtel-Dieu de Meaux, je vous prie de me faire savoir « votre avis sur cette demande, afin que j’en puisse ren- « dre compte à Sa Majesté . » La réponse ayant été favorable, Bossuet obtint les matériaux et l’emplacement.

Le cardinal de Beausset et M. Guettée affirment que Bossuet n’a jamais provoqué aucune violence contre les protestants, qu’il n’a jamais employé contre eux que les armes d’une discussion loyale. Le contraire est prouvé par la dépêche suivante, du 2 avril 1686, que Pontchartrain adresse au même M. de Mesnars : a Monsieur, les « nommés Cochard père et fils s’étant convertis, il n’y a « qu’à renvoyer les ordres qui avaient été adressés au « lieutenant-général de Meaux pour les faire arrêter, « parce qu’ils n’avaient esté espédiez qu’à cause de leur « religion, à la prière de M. l'évêque de Meaux. » Dans une autre dépêche, du 28 octobre 1699, adressée à M. Phélypeaux, grand-.vicaire de Meaux, Pontchartrain dit : « Ayant receu, de M. l’évêque de Meaux, un mémoire « par lequel il serait nécessaire de mettre dans la maison « des Nouvelles catholiques de Paris, les demoiselles de « Chalandos et de Neuville, j’en ai rendu compte au roi « qui m’a ordonné de vous écrire d’envoyer prendre une

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« demoiselle de Chalandos qui s’appelle Henriette et qui « demeure au château de Chalandos, près de Rebais, et « les deux cadettes demoiselles de Neuville, qui de- « meurent à Caussy, lesquelles vous ferez conduire, s’il « vous plaist, aux Nouvelles Catholiques. » •

Bossuet ne s’en tint pas là. Cet homme illustre ne crut pas s’abaisser en faisant la police de son diocèse et en dénonçant lui-même les protestants. . >

Une dépêche du 14 avril 1688, adressée à M. de Mesnars, est ainsi conçue : « M. l’évesque de Meaux m’ayant a écrit qu’il se fait quelques mouvements parmi les nou- « veaux catholiques de son diocèse, lesquels vendent leurs « meubles et semblent se préparer à sortir du royaume, ■a faisant même entendre qu’ils emmènent leurs enfants, « j’en ai rendu compte au roi, qui m’a ordonné de vous « en donner avis... »

Ce qui suit, extrait des mémoires de Léonard de Sainte- Catherine de Sienne, augustin déchaussé du couvent de Paris, est encore plus triste pour la mémoire de Bossuet : « De Paris, ce 5 juillet 1699. — Deux chefs de famille de « la ville de Meaux, de condition fort médiocre, ont écrit « à leur évêque qu’il leur restait beaucoup de scrupules « sur quelques points de doctrine, et principalement sur « celui du purgatoire. Ce prélat les envoya quérir et tâcha « de leur prouver ce dogme par les meilleures raisons (( qu’il leur put alléguer. Mais, comme ils n'en parurent « pas satisfaits, et qu’ils ne voulurent point promettre à « leur évêque de changer de sentiment, il les envoya « prendre deux jours après par ordre du roi, et ils ont été « conduits dans les prisons de la Conciergerie. » Pour ne as dépasser les bornes de cette étude, je ne cite plus que

la dépêche suivante, adressée à Bossuet lui-même,le 7 juillet 1703 : « J’ay expédié l’ordre que vous demandez pour « faire enfermer ( à l’hôpital le nommé Baudouin et sa « femme , mauvais catholiques de Fublaines. M. Phély- « peaux m’escrit.que cet ordre vous avait été accordé,

« il y a un mois, par le roy, mais je n’en avais pas ouy . ' «“parler> »

Si le cardinal de BeaussetetM. l’abbé Gûettée connaissaient ces dépêches, que penser de leur bonne foi lorsqu’ils affirment que les huguenots doivent de la reconnaissance à l’évêque de Meaux, parce qu’il n’a jamais demandé a un seul acte de rigueur contre un seul protestant? » Et s’ils ne les connaissaient pas, que dire de la légèreté avec laquelle ils ont écrit l’histoire ? Le jésuite de La Rue était plus franc, il rendait mieux justice à Bossuet en lui écrivant, le 17 janvier 1701 : « Au nom de Dieu,

« qui vous a donné, monseigneur, la force de commencer « cette sainte révolution? Employez toute la lumière, l’ar- « deur et le crédit que vous avez pour voir de vos pro- « près yeux la fin et la perfection de votre ouvrage. » D’ailleurs, comment a-t-on pu entreprendre d’effacer cette tache dans la vie de Bossuet, quand tout le monde connaît ce passage de l’oraison funèbre de Letellier, où ce prélat, s’exaltant jusqu’au lyrisme, au souvenir du «pieux « édit, » qu’il appelle le « plus bel usage de l’autorité, » s’écrie : « Épanchons nos cœurs sur la piété de Louis.

« Poussons jusqu’au ciel nos acclamations, et disons à ce « nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nou- « veau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les \t six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de « Chalcédoine : Vous avez affermi la foi, vous avez exter-

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« miné les hérétiques; c’est le digne ouvrage de votre rè- « gne, c’en est le propre caractère. »

Bossuet se trompait ; la foi n'était pas affermie, elle était profondément ébranlée. La haine des protestants contre le clergé et contre l’Église catholique grandit dans l’oppression. Ceux qui, pour conserver leurs droits de citoyens, firent acte de catholicité, détestèrent leur nouvelle religion d’autant plus qu’ils feignaient de l’avoir embrassée. Ils n’en eurent aucune; on crut augmenter le nombre des catholiques, on diminua celui des chrétiens. Quant aux enfants, élevés à la fois dans la haine de la religion romaine et dans le mépris du protestantisme, ils tombèrent dans une indifférence complète pour tous les cultes, se bornant, en attendant des temps meilleurs, à suivre extérieurement celui dont la pratique était indispensable à leurs intérêts. Châteaubriand a ditdela Saint-Barthélemy : « Cette exécrable journée ne lit que des martyrs; elle, « donna aux idées philosophiques un avantage qu’elles « ne perdirent plus sur les idées religieuses. » L’observation s’applique mieux encore à la révocation de l’édit de Nantes. On voulut exterminer les fils de Calvin, on recruta l’armée de Voltaire. De ce jour date non-seulement la décadence de la religion, mais le déclin de la monarchie. Vaincu à Blenheim, à Ramillies, à Malplaquet, Louis XIV demande humblement la paix, qu’il obtient aux plus dures conditions. À sa mort, il laisse la France appauvrie, humiliée, et sa cour remplie d’incrédules, consacrant ainsi de nouveau cette vérité de l’histoire, que plus on persécute pour la religion, plus il y a d’hommes sans religion.

Nous allons voir maintenant que Bossuet fut encore

plus petit dans sa controverse avec Fénelon que dans sa oonduite envers les protestants.

Depuis que madame de Maintenon avait, pour ainsi dire, transporté la Sorbonne à Saint-Cyr, la théologie se faisait à la cour; les plus misérables disputes remplissaient l’Église et l’État, et prenaient à Louis XIV un temps qu’il aimait dû donner au gouvernement de son royaume. Malgré cette aberration, l’on a de la peine à comprendre que les deux plus illustres prélats qu’eût alors l’Église de France se soient divisés et attaqués jusqu’au scandale pour les folles imaginations d’une femme hallucinée, d’une caricature de sainte Thérèse. Mais. sous la question religieuse se cachait une question d’influence èt de direction politique bien autrement importante, et qui, seule, explique pourquoi la plus inutile subtilité de théologie s’éleva aux proportions d’une affaire d’État. Les faits généraux de la discussion sont connus. On connaît moinscertains détails dont la publication fut interdite par le gouvernement en 1734, que les amis de l’évêque de Meaux ont' eu grand soin de dissimuler, et sans lesquels il est difficile de bien juger la conduite de Bossuet.

Les plus grands ennemis de Fénelon, au moment de sa disgrâce, n’osèrent jamais mettre en doute l’excellence de ses mœurs. Ceux que la fureur et la servilité emportèrent le plus loin auraient craint de révolter le public, s’ils n’avaient pas formellement reconnu que de ce côté-là il avait toujours été irréprochable. On ne contesta pas davantage la régularité de madame Guyon et la pureté de sa vie, justifiée à la fin par les témoignages et les aveux décisifs de ceux qui avaient le plus travaillé à la trouver coupable. A mon avis, cela ne suffit pas à la mémoire de

Ji

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Fénelon. Quelque admiration que l’on doive à un homme * dont le cœur était aussi beau que le talent, et qui fut persécuté surtout pour l’indépendance de ses sentiments et • pour la fermeté de son caractère, il faut reconnaître qu’il commit une faiblesse et une imprudence en se livrant, et en laissant ses meilleurs amis donner leur confiance à une femme qui jouait l’inspirée, rôle toujours suspect; qui avait des visions, qui rendait des oracles, que la grâcr étouffait jusqu’à briser son corsage, qui n’avait écrit que des extravagances et du galimatias, qui se disait enceinte de l’esprit intérieur et de l’Apocalypse, et qui prophétisa « que le dragon se tiendrait debout devant elle. » C’était un cerveau malade qu’il fallait prendre en pitié et tâcher deguérir. Fénelon, dupe de sa propre candeur et de son goût pour la spiritualité, se -laissa séduire par ces rêveries : ce fut son seul tort, qu’il répara par un grand courage.

Répètent sans esprit les doctrines de quelques théologiens non moins fous, mais plus habiles qu’elle, madame Guyon voulait qu’on s’anéantit soi-même pour s’unir à Dieu. La perfection de l’amour divin consistait à se tenir dans un état de contemplation passive, sans faire aucun usage des facultés de son âme, et à regarder comme indifférent tout ce qui peut arriver dans cet état. Chassée d’Annecy où elle tenait des conférences mystiques/ elle vint à Paris. L’archevêque de Harlai la fit mettre dans un couvent d’où elle sortit par la protection de madame de Maintenon, qui Padmit aux réunions dévotes composées de la princesse d’Harcourt, des duchesses de Chevreuse, de Beauvilliers et de Charost. Fénelon, qui l’avait vue à Bennes chez madame de Béthune, la retrouva à Saint-

Cyr, où commença leur liaison. Cette liaison fit du bruit.- Fière de son disciple, madame Guyon répandait ses doctrines; l’évêqué de. Chartres s’en plaignit, l’archevêque de Paris menaça de la faire enfermer de nou\eau. Pour dissiper l’orage qui se formait, elle confia ses écrits à Bossuet, et se retira à Meaux dans un couvent. Bossuet, l’évêque de Châlons, depuis cardinal de Noailles; l’abbé Tronson, supérieur de Saint- Sulpice, et Fénelon, récemment nommé archevêque de Cambrai, assemblés à Issy, dressèrent trente-quatre articles que madame Guyon souscrivit.

La querelle semblait apaisée; Bossuet la ralluma en composant sa fameuse Instruction sur les états d'oraison, où madame Guyon était vivement attaquée. Après l’avoir communiquée en manuscrit aux archevêques de Paris et de Reims et à l’évêque de- Chartres, il proposa à Féne-. Ion de la lire et de l’approuver. Le piège était visible; Fénelon l’évita en refusant de lire l’Instruction. Bo'Ssuet, déjà ' jaloux de son ancien disciple devenu son rival, s’irrita de cette résistance, la première qu’eût encore rencontrée la dictature qu’il exerçait sur l’Église de France. Le refus de Fénelon fit dire à ses ennemis qu’il partageait les sentiments de madame Guyon. Pour confondre la calomnie, l’archevêque de Cambrai publia son Explication des maximes des saints, où il chercha à débrouiller le pathos de la plupart des spirituels contemplatifs, à séparer la véritable spiritualité des illusions dangereuses, à établir un point fixe qui distinguât les termes de la dévotion tendre et affectueuse d'avec le ridicule langage du fanatisme. Cet ouvrage, d’ailleurs peu digne d’un si brillant écrivain, souleva des tempêtes. Il fut dénoncé au roi. Bossuet, qui avait sonné le tocsin, s’agenouilla devant Louis XIV et lui de-

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manda pardon de ne lui avoir pas dénoncé plus tôt la « fatale hérésie » de l’archevêque de Cambrai, laquelle consistait à dire qu’il peut y avoir un amour de Dieu pur, désintéressé, dégagé de tout amour de soi-même, de tout intérêt personnel. Bossuet préludait par cet abaissement à une guerre implacable. Les esprits s’échauffèrent. On chercha en vain un rapprochement dans des conférences particulières. Fénelon demanda de soumettre la question à Rome et d’aller lui-même y plaider sa cause. Louis XIV lui permit d’en appeler au pape, mais lui ordonna de rester en France. Quelques jours plus tard, il lui fit demander les clefs de l’appartement qu’il avait à Versailles, et enjoindre de se retirer dans son diocèse. Le pape nomma une commission de cardinaux qui, après soixante-quatre séances, . condamnèrent les Maximes des saints, le 12 mars 4699. Fénelon se soumit sans réserve et publia lui-même sa condamnation. Voilà les faits en gros; jugeons maintenant, en entrant dans les détails, la conduite de Bossuet.

Après les conférences d’Issy, il attaqua sans ménagement les relations de Fénelon et de madame Guyon, qu’il compara à Montan et à Priscille, ajoutant, il est vrai, que les saints Pères n’avaient jamais imputé à ces hérétiques « des relations charnelles. » Le déchaînement oontre madame Guyon était général : Bossuet l’accusait de maximes révoltantes, conduisant au désordre et au fanatisme le plus outré. Fénelon, indirectement mis en céuse, et sur qui rejaillissait le scandale, se comporta en homme d’honneur. Pressé de se joindre à ses collègues pour condamner son amie, il répondit qu’il ne le pouvait pas faire sans mentir à sa conscience. « Que je me taise, dit-il, c’est « déjà beaucoup, sachant ce que je sais. » Il déclara qu’il

avait vu souvent madame Guyon, qu’il l’avait estimée et laissé estimer par des personnes illustres dont la réputation était chère à l’Église; qu’il n’avait pu ni dû ignorer ses écrits; qu’il en avait su assez pour examiner la personne en toute rigueur; qu’il l’avait fait souvent lorsque, n’ayant rien à craindre, elle était bien plus ouverte avec lui, plus libre et plus dans son naturel; qu’il avait voulu qu’elle lui expliquât la valeur des termes du langage mystique dont elle se servait, et qu’il y avait vu constamment un sens très-innocent et très-catholique. Il avait observé de près sa pratique et les conseils qu’elle donnait aux gens les plus ignorants et les moins précautionnés, et il n’avait jamais trouvé de traces des maximes infernales qu’on lui attribuait. Pouvait-il en conscience les lui imputer, et autorjser ainsi ce qu’on publiait de dilfamatoire contre elle? « J’avoue, disait-il, ne rien comprendre à la « conduite de M. de Meaux. » Pour un homme qui marchait droit dans la sincérité de son âme, sans se préoccuper des intrigues de la cour et de la volonté du roi, cette conduite était, en effet, incompréhensible.

Madame Guyon avait librement soumis à l’examen de l’évêque de Meaux ses écrits et sa conduite. Après avoir fait rigoureusement cet examen, Bossuet lui écrivit une longue lettre, où il lui exposait ses difficultés sur son Oraison et sur ses expériences, lui marquant en détail les choses qui le choquaient. En même temps il lui avouait : « Qu’il ne devait pas aussi lui taire qu’il ne ressentit en « elle quelque chose dont il était fort touché : c’était, di- « sait-il, cette insatiable avidité de croix et d’opprobres,

« et le choix que Dieu faisait pour elle de certaines hurni- « liations et de certaines croix où son doigt et sa volonté

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a semblaient marqués. » JÉcrit-on ainsi aune femme dont les livres qu’on vient d’examiner à fond renferment des erreurs infernales, conduisant à des désordres monstrueux? Madanie Guyon s’était livrée sans réserve ; elle avait même confié à Bossuet le manuscrit où elle entrait dans les plus intimes détails sur sa vie, qu’elle avait écrite

par obéissance, et où les dispositions de son âme étaient

rapportées avec la plus singulière ingénuité. Cette communication avait été strictement confidentielle. Bossuet fit des extraits, dont plus tard, dans la chaleur de sa dispute contre Fénelon, il se servit en leur donnant des tours odieux ou ridicules. La lettre de Bossuet est du mois de mars 169-4, c’est-à-dire postérieure de six ans aux voyages, aux conférences, à la détention, à l’éclat, et, si l’on veut, au scandale de madame Guyon. Dans le même temps, Bossuet l’avait communiée de sa propre main, et lui avait permis, dans son diocèse, l’usage quotidien des sacrements. Après l’avoir tenue six mois à Meaux pour l’examiner de plus près, il la laissa partir, en lui donnant une Attestation où ij disait qu’il lui avait continué la participation des sacrements, déclarant « qu’il ne l’avait « trouvée impliquée en aucune sorte dans les abomina- « tions de Molinos ou autres, condamnées ailleurs. » Depuis un siècle, tous les historiens qui ont raconté cette pitoyable affaire ont prétendu que madame Guyon s’évada peu loyalement de Meaux. C’est une erreur prouvée par l’attestation de la supérieure du couvent et des dignitaires dq la communauté, qui déclarèrent « que, a madame Guyon ayant demeuré dans leur maison par o l’ordre et la permission de M& r l’évêque de Meaux, leur a illustre prélat et seigneur, l’espace de six mois, elle ne

« leur avait donné aucun sujet de trouble et de peine,

« mais bien de grande édification..... Ayant remarqué en « toute sa conduite et en toutes ses paroles une grande « régularité,- mortification, douceur et .patience chréa tiennes, et une vraie dévotion et estime de ce qui est de « la foi...., et que si ladite dame voulait choisir leur maison « pour y vivre le reste de ses jours dans la retraite, leur « communauté le tiendrait à faveur et satisfaction. » Donne-.t-on de telles attestations aux gens qui s!évadent déloyalement? Pourquoi donc, demanda plus tard Fénelon, tant de relâchement a-t-il précédé tant de rigueur ? Il le savait, mais il eut la générosité de le taire. Dans son Histoire de V Église de Meaux, imprimée à Paris en 1731, et où se trouve la pièce dont je viens de donner un extrait, le P. dom Toussaint du Plessis, grand admirateur de Bossuet, avoue que le prélat, étant allé à Versailles après sa déclaration en faveur de madame Guyon, parut se repentir de l’avoir donnée, et tenta inutilement, quelques jours après, de la retirer et d’en substituer une différente. Voilà l’explication. Bossuet trouva le roi irrité contre Fénelon, et nous verrons bientôt d’où venait sa colère. Placé dans cette alternative) ou d’accabler une femme qu’il savait calomniée, ou de mécontenter le roi et de perdre sa position à la cour, Fénelon brava ouvertement le courroux de Louis XIV. Bossuet, au contraire, malgré son grand âge et sa grande réputation, se jeta aux pieds du roi dans l’attitude d’un pénitent, s’excusa de n’avoir pas dénoncé son confrère, et, pour réparer immédiatement ses torts de courtisan, demanda l’arrestation de' madame Guyon, à qui il venait lui-même d’écrire qu’elle n’était « en aucune sorte » impliquée dans les abomirfa-

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tions qu’on lui imputait. Le roi la fit prendre et conduire à Vincennes. « Je, suis ravi de cette arrestation, » écrivit Bossuet à madame de Maintenon, et aussitôt il se retourna contre Fénelon, qui était alors à Cambrai, et qui se vit, sans provocation de sa part, attaqué par trois évêques.

« Il est évident, écrivait à ce moment le duc de Beau- « villiers, qu'il y a une cabale très-puissante et très animée contre l’archevêque de Cambrai. » Bossuet, organe de cette cabale, diffama si cruellement Fénelon, que les ennemis mêmes du prélat disgracié en furent émus. L’at- • taque devint si violente, qu’il ne fut plus possible à Fénelon de se taire ; il se devait à lui-même, il devait à sa cause pendante à Rome, de ne pas autoriser par son silence les calomnieuses diatribes de ses accusateurs. Son livre .des Maximes avait paru faible; sa défense, pleine de verve, d’éclat, de force, de franchise et de modération, fut admirable ; elle couvrit ses adversaires de confusion ; elle lui ramena, sans exception, tout ce qu’il y avait dans le public d’esprits honnêtes et impartiaux. Bossuetavait prétendu qu’il lui était « dur » d’attaquer un ami de toute sa vie, qu’il portait dans ses entrailles. Fénelon releva vertement la perfidie de ces tendresses calculées: « Que peut- « on penser de vos intentions? lui répond-il. Je suis ce « cher disciple que vous portez dans vos entrailles; vous « allez me pleurant partout, et vous me déchirez en me « pleurant. Que peut-on penser de ces larmes qui ne serti vent qu’à donner plus d’autorité à vos accusations? « Vous me pleurez, et vous intervertissez le sens et le o texte de mes paroles. Qui est-ce qui a commencé le « scandale? Vous vous indignez de ce que je ne garde pas

« le silence, quand vous intentez contre moi les accusa- « tions les plus atroces. » Les écrits pour et contre le livre des Maximes se multipliaient. Ceux de Fénelon firent constamment repentir Bossuet de l’avoir réduit à la nécessité de se défendre. Il lui rendit par là un grand service.

Quand on compare sans prévention l’attaque et la défense, on trouve que, du côté de Bossuet, tout est plein d’art, de hauteur et d’insulte dans les expressions ; que ses écrits, môme ceux qu’on a voulu faire passer pour les plus, modérés, sont remplis de tours ingénieux et habilement calculés pour noircir en paraissant épargner. Fénelon, au contraire, se borne à faire ressortir la mauvaise foi et ce qu’il appelle les sophismes de son adversaire, à rétablir le texte de son livre altéré dans les citations, et a réfuter des dogmes qui anéantissent la charité. Prenant sa patience pour une faiblesse sans ressource, Bossuet le réduisit à un état où il ne pouvait plus se justifier qu’en montrant à tout le monde l’injustice et les artificieux calculs de son accusateur. Il avait souvent averti qu’à force de le diffamer on le contraindrait à se défendre d’une manière qui retomberait sur ses ennemis. On ne daigna pas l’écouter ; il tint parole. « Un autre que moi, écrit-il a à M. Brisacier, des Missions étrangères, demanderait la a censure des livres de M. de Meaux, et une réparation « publique des accusations atroces faites contre moi sans « fondement. Moins je demande cette réparation, plus mes « confrères la doivent à l’Église. Pour moi, je me borne « à justifier ma foi, et ils doivent s’en prendre à eux-mômes a de ce qu’ils m’ont réduit à ne pouvoir prouver que je « ne suis point impie, qu’en prouvant combien leur pro-

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« cédé est odieux. » — « Quand vous publiez mes lettres,

« dit-il à Bossuet, c'est pour me diffamer ; quand je pu- « blie les vôtres, c’est pour prouver que vous êtes mon « consécrateur. Vous violez le secret de mes lettres inti- « mes, et c’est pour me perdre ; je me sers des vôtres,

« mais après vous, et c’est, non pour vous accuser, mais « pour montrer mon innocence opprimée. »

M. Guettée trouve Fénelon trop vif. Il reconnaît que « Bossuet fut parfois très-énergique dans quelques expres- « sions qui allaient directement à l’adresse de l’archevê- « que de Cambrai ; mais, ajoute-t-il, Fénelon était jeune,

« et Bossuet avait plus de droits à son respect. » Sans doute, un grand âge et une grande réputation méritent des égards ; mais pour réclamer les prérogatives de la vieillesse et du génie, il ne fgjit pas oublier les devoirs que l’âge et le génie imposent, et Bossuet les oublia. Ses at- ‘ taques ne furent ni mesurées) ni sincères, ni loyales. » On vit avec douleur, dit d’Aguesseau, que « l’un des deux a grands adversaires disait faux, et il est certain que Fé- « nelon sut se donner dans l’esprit public l’avantage de « la vraisemblance. »

L’affaire traînait en longueur, et elle dura près de deux ans. A Rome comme à Paris, lé public avait fini par se tourner du côté de Fénelon. Le pape était parfaitement au courant des intrigues de Versailles, et il lui répugnait de sacrifier un Innocent. C’est alors que Louis XIV, pour prouver combien il tenait à la condamnation du livre des Maximes, fit un éclat. Il chassa d’auprès des princes ses petits -enfants l’abbé de Beaumont, neveu de Fénelon, l’abbé de Langeron, son plus ancien ami, Dupuy et l’Échelle, que la disgrâce de l’archevêque de Cambrai et la

crainte d’y être enveloppés, n’avaient point ébranlés dans leur attachement pour lui. En même temps, madame Guyon, qui était à Vincennes, fut conduite à la Bastille avec deux femmes chargées de la servir et de l’espionner. L’affaire n’allait pas plus vite à Rome. Après soixante-quatre séances de sept heures chacune, les examinateurs étaient partagés en deux partis égaux. Le pape avouait son affection pour Fénelon, pour sa vertu, pour son innocence, et, dit M. Guettée, ’« peut-être Fénelon n’eût-il été con- « damné que d’une manière indirecte, si Louis XIV ne a s’était pas prononcé aussi énergiquement. » Louis XIV dicta lui-même l’arrêt par une lettre impérieuse adressée à Innocent XII et rédigée par Bossuet. La condamnation, si puissamment sollicitée et si impatiemment attendue, vint enfin. Rome eut du moins la pudeur de ne pas comprendre dans cet anathème de complaisance les ouvrages apologétiques publiés par Fénelon contre lès attaques de Bossuet. « Rome, dit Saint-Simon, montra par la con- « damnation même, qu’elle étaif plus donnée au roi qu’ap- « pesantie sur M. de Cambrai. » Louis XIV fit éclater le plus vif contentement, et madame de Maintenon fut au comble de la joie. « Les cour/isans, dit M. Guettée, allèrent « enfouie complimenter Bossuet, qui se trouvait à Versail- « les. » Malheureusement pour lui, M. Guettée n’a pas l’air de comprendre combien ces compliments sont tristes pour la mémoire de Bossuet. L’archevêque de Paris le comprit, il montra une grande modération, voyant bien que cette victoire du roi était une nouvelle humiliation pour l’Église.

On sait de quelle manière Fénelon reçut la constitution du pape. La promptitude et la simplicité de sa soumission.

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que le monde admira, irritèrent ses ennemis et surprirent Louis XIV. On lui avait représenté l’archevêque de Caïn- ' brai comme un esprit incapable de plier, et qui ne se soumettrait jamais. Il voyait, au contraire, que si sa fermeté avait été inébranlable dans la défense de sa causer, elle était, conformément à ses engagements solennels et réitérés, suivie d’une abnégation d’enfant. Bossuet, désappointé et confus, dit au duc de Beauvilliers qu’il aurait « un reproche à se faire devant Dieu et devant les hommes,

« s’il mettait en doute la droiture du cœur de M. de Cam- « brai et la sincérité de sa soumission. » Il m’est impossible, répond Fénelon, de concevoir comment il a pu tenir ce langage. « A-t-il oublié toutes les duplicités affreuses « qu’il m’a imputées à la face de toute l’Église, juâque « dans son dernier imprimé? Quinze jours ne peuvent pas « m’avoir changé en honnête homme. Mais il n’est pas « question d’approfondir ses paroles, j’en laisse l’examen « entre Dieu et lui. Nous n’avons plus rien à démêler, lui « et moi. » Oui, mais Bossuet avait grandement à démêler avec sa' conscience qui n’était pas tranquille.

L’année suivante, il y eut une assemblée du clergé où la province de Cambrai n’était pas comprise. Bossuet s’oublia jusqu’à tenir la plume dans une commission établie pour faire le récit de sa propre querelle. Il aima mieux laisser dire qu’il manquait à son devoir d’adversaire loyal, que d’abandonner à un autre la rédaction d’un document qui importait si fort à sa réputation. Il reproduisit dans ce document les opinions monstrueuses qu’il avait imputées à Fénelon dans le cours de leur dispute ; il réunit dans le même tableau la condamnation de Molinos, les aventures de madame Guyon, et « le mal qu’avait renouvelé, par un

« événement qu’on ne pourrait trop déplorer, le livre que « M. de Cambrai avait mis au jour. » Il était impossible de défigurer plus complètement les faits. Rome, dans le bref de condamnation, n’avait appliqué au livre des Maximes aucune des qualifications infligées à Molinos, dont elle n’avait même pas parlé. D’ailleurs lui-même, dans l’attestation qu’il avait donnée à madame Guyon, avait formellement reconnu qu’il ne l’avait « trouvée im- « pliquée en aucune sorte dans les abominations de Molinos « ou autres, condamnées ailleurs. » Il présenta la soumission de l’archevêque de Cambrai comme un « chan- « gement soudain et exemplaire qui avait surpris les enne- « mis de l’Église, » quoique Fénelon n’eût fait que ce qu’il avait constamment déclaré qu’il ferait dès que le pape aurait parlé. En même temps Bossuet appelait cette soumission « absolue et sans réserve ; » détruisant ainsi d’une main ce qu’il établissait de l’autre. Comment, en effet, pouvait-il trouver cette soumission sans réserve, puisque Fénelon, en abandonnant son livre des Maximes, maintenait, sans en rabattre un iota, la doctrine de ses livres apologétiques que lui, Bossuet, avait si vivement combattue comme dangereuse dans le cours de la dispute? En tout ceci, son génie ne sert qu’à mettre dans un plus grand jour sa haine implacable et son défaut de sincérité.'

Cette haine, reflet de celle de Louis XIV, tenait à une cause sérieuse. L’abbé le Dieu raconte dans son Journal qu’après avoir lu Télémaque, récemment imprimé, et dont les éditions se multipliaient dans toute l’Europ.e, « M. de « Meaux trouva que les derniers livres étaient une cen- « sure du gouvernement présent, du roi même et des mi- « nistres. C’est ce que tout le monde y a vu, et le roi

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« comme les autres. Pourquoi donc publier un écrit de « cette nature, et à quoi bon pour H. de Cambrai?' — « C'est encore, apparemment, disait M. de Meaux, un « dessein de ses amis, pour lui mériter dans le public, « avec la réputation du meilleur écrivain, Yhpnneur d’a- « voir seul le courage de dire la vérité. » Voilà le mot. Oui, Fénelon avait seul ce courage, qui manqua complètement à Bossuet. De là la haine des courtisans, qui ne pardonnaient pas les attaques livrées au despotisme au milieu même de la cour, par Fénelon, occupé, en sa-qualité de précepteur de l’héritier du trône, d’écarter de lui les mensonges, les adulations, l’orgueil et les doctrines qui avaient égaré Louis XIV. Un autre ouvrage de Fénelon, qui irrita Louis XIV plus encore que Télémaque, et que le roi jeta au feu avec indignation quand il en trouva le manuscrit dans les papiers du dauphin, fut celui qui a pour titre : Dit'ection pour la conscience d'un roi. C’est là surtout, dans la peinture énergique que Fénelon trace des devoirs de la royauté, que Louis XIV vit une amère satire de son règne. Fénelon dit au dauphin : « Tout « prince sage doit souhaiter de n’être que l’exécuteur des « lois et d’avoir un conseil suprême qui modère son au- « torité... Avez-vous cherché, sans vous flatter, à connaî- « tre quelles sont les bornes de votre autorité?... Àvez- « vous cherché les moyens de soulager les peuples et « de ne prendre sur eux que ce que les vrais besoins de « l’État vous ont contraint de prendre pour leur propre « avantage?... Le bien des peuples ne doit être employé « qu’à la vraie utilité des peuples mêmes. N’avez-vous « point mis sur les peuples de nouvelles charges pour « soutenir vos dépenses superflues, le luxe de vos équi-

« pages, de vos meubles, l’embellissement de vos jardins « et de vos maisons, les grâces excessives que vous ae- « cordez à vos favoris?... N’avez-vous point toléré des « enrôlements qui ne fussent vraiment libres ? Les princes « ne doivent faire que des guerres justes et absolument « nécessaires; mais il faudrait qu’on choisît en chaque a village les jeunes hommes libres dont l’absence ne nui- « rait en rien, ni au labourage, ni au commerce, ni aux « arts, et qui n’auraient point de famille à nourrir... Lais- « ser prendre des hommes malgré eux, faire languir et « souvent périr toute une famille abandonnée par son « chef; arracher le laboureur à sa charrue ; le tenir douze « ou quinze ans dans le service, c’est ce que rien ne peut « excuser, ni devant Dieu ni devant les hommes. N’avez- « vous point regardé votre gloire personnelle comme « une raison d’entreprendre quelque chose, comme si « les princes pouvaient trouver quelque gloire solide à « troubler ainsi le bonheur des peuples ?

« L’amour du peuple, le bien public, l’intérêt général « de la société doivent être la loi immuable et universelle « des souverains; cette loi est la source et la règle sûre « de toutes les autres; celui qui gouverne doit être le pre- « mier et le plus obéissant à cette loi primitive ; il n’est a digne de la royauté qu’autant qu’il s’oublie lui-même « pour le bien public... Le despotisme tyrannique des « souverains est un attentat sur les droits de la fraternité « humaine. »

Comparez ces doctrines à celles de Bossuet. La Politique tirée de l’Écriture sainte est le code du despotisme oriental, un cours complet de droit divin qui ne laisse aux nations d’autre garantie que les remords du tyran et sa res-

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ponsabilité devant Dieu « qui peut seul connaître des « jugements et de la personne des rois. » Fénelon au contraire proclame le droit supérieur des nations; il n’attend pas que Dieu juge le tyran, il l’enchaîne. %

La même différence marque les sentiments religieux des deux grands adversaires. Fénelon dit à son élève :

« Sur touteschoses, ne forcez jamais vos sujets à changer de « religion ; nulle puissance humaine ne peut forcer le re- « franchement impénétrable de la liberté du cœur. La « force ne peut jamais persuader les hommes, elle ne fait « que des hypocrites. Quand les rois se mêlent de religion,

« au lieu de la protéger, ils la mettent en servitude. Ac- « cordez à tous la tolérance civile, en tâchant de ramener « les hommes par une douce persuasion. » On comprend * la haine que devaient inspirer ces doctrines à Louis XIV, qui avait révoqué l’édit de Nantes, et à Bossuet, qui avait célébré en chaire cette révocation comme « le plus bel « usage de l’autorité, le digne ouvrage du règne, » et qui faisait enfermer à la Conciergerie ceux que ses arguments sur le purgatoire n’avaient pas convaincus.

Les orateurs chrétiens du dix-septième siècle exercèrent souvent avec courage leur ministère apostolique. Massillon tonna contre les grands, et Bourdaloue en 1684, au mois de décembre, je crois, fit frémir la cour, en dénonçant au roi lui-même le vice horrible qui la déshonorait, et que a l’Écriture l’empêcha de nommer. » Pourraiton trouver dans la vie de Bossuet un seul acte qui annonce une pareille indépendance? Pas un seul. Il n’eut jamais que de magnifiques dithyrambes en l’honneur du roi, des princes et de la cour. Il fit sortir le pouvoir absolu des plus faux rapprochements ; il fonda la courtisa-

nerifi sur l’autorité de la religion; il enseigna à Louis XIV et au Dauphin les plus horribles maximes de gouvernement. Il surpassa tous ses rivaux par la grandeur de son éloquence et de son savoir théologique; mais presque tous le surpassèrent par la bonté du cœur, par la rectitude de la conduite et par l’inflexibilité de la conscience. C’est à lui surtout que s’adressaient ces paroles d’innocent XII iVquelques évêques après la condamnation de Fénelon :

« Il a péché par un excès d’amour divin; vous avez péché « par un défaut de charité. »

M. de Lamartine a dit que le mot qui se présente à l’esprit pour caractériser Bossuet, c’est le mot a prêtre. » Oui, mais ce n’est pas le prêtre tel que l’histoire nous le montre dans saint Jean-Chrysostome attaquant, au péril de sa vie, l’impératrice Eudoxie, et dans saint Ambroise défendant l’entrée de son église à Théodose, assassin de son peuple. C’est le prêtre résultat de deux cents ans de controverses religieuses, héraut et professeur de pouvoir absolu, n’ayant dans la main qu’un glaive de feu et dans la voix que des accents terribles et menaçants. Bossuet eut à un degré incomparable la solennité du langage, la pompe des idées; mais le sentiment éminemment chrétien qui attire à Dieu en faisant chérir sa bonté, mais cette effusion et cette tendresse avec lesquelles Jésus-Christ disait que son joug était doux et léger à porter, lui manquèrent complètement. Il est impossible de ne pas admirer l’orateur, mais il est impossible d’aimer l’homme. On se détourne, au contraire, avec douleur du spectacle d’un si grand esprit joint à un si triste caractère.

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