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AU QUATRIÈME SIÈCLE

M. de Broglie a entrepris de raconter la transformation de la société païenne par le christianisme, et, pour faire bien comprendre la progression inverse des deux pouvoirs dont l’un s’affaisse dans l’anarchie, pendant que l’aütre étend sur le monde son influence irrésistible, il a résumé, dans un Discours préliminaire, les événements qui marquèrent la fin de l’Empire, depuis Auguste jusqu’à l’époque où le christianisme sort victorieux de sa lutte contre le polythéisme et devient la religion dominante. 11 entre ensuite dans les détails de la révolution qui change la face du monde romain, révolution consacrée par deux actes d’une nouveauté et d’une solennité ' étranges : l’édit de Milan, qui proclame la liberté des cultes; le concile de Nicée, première assemblée constituante de l’Église chrétienne. Cette histoire a été écrite cent fois. Avant d’examiner si M. de Broglie a fait mieux ou autrement que les historiens qui l’ont précédé et dont il s’est servi, tâchons d’avoir une idée exacte des événements qu’il résume dans son discours préliminaire.

Il est facile de déclamer sur la décadence des Romains,

1 2 vol. in-8, par M. Albert.de Broglie.

sur l’impuissance et l’absurdité de leur religion. Il y a làdessus des amplifications toutes faites à l’usage des élèves dé rhétorique; mais répéter ces lieux communs de collège, ce n’est pas écrire l’histoire. La religion de l’ancien monde, ne présentant aucun corps de doctrines officielles, était, quoi qu’on puisse dire, très-favorable à la philosophie et aux progrès de la raison. Aussi* à la condition de paraître persuadés de l’existence des dieux, les poètes et les philosophes purent-ils agiter librement les questions les plus redoutables, et chercher ailleurs que dans les temples la solution du problème de la destinée humaine., Les institutions religieuses et politiques de Home avaient fait un peuple qui est resté le modèle et l’admiration du monde,- et qui n’est pas moins grand par ses vertus ,que par ses exploits. Ces institutions, qui s’étaient déjà modifiées, avaient très-peu perdu de leur force et de leur influence lorsqu’elles furent violemment bouleversées par les empereurs. Le despotisme des Césars dégrada les cœurs, abâtardit les courages, corrompit tout, et amena une dissolution des liens sociaux dont l’histoire n’offre pas d’autre exemple. La chute de la liberté annonça celle de la civilisation.

Par une confusion inexplicable, l’histoire a calomniéles derniers jours, non pas de Rome, mais des Romains. Les Romains, voyant la liberté perdue, avaient oublié la gloire, les services, toutes les grandes qualités de César. Auraient-ils supporté patiemment des monstres de scélératesse, d’imbécillité et de corruption, tels que Claude, Néron, Caracalla, Héliogabale et tous les autres que Lactance appelle «des animaux exécrables?» Non. Tant qu’il y eut des Romains dans Rome, il s’y conserva un reste de

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dignité et de pudeur : Tibère alla cacher ses turpitudes à Caprée. Mais quand les empereurs eurent rempli le sénat de laquais, la ville et l’armée d’aventuriers, le vice ne chercha plus les ténèbres. Les riches purent ouvrir des lupanars dans leurs propres palais et y vendre leurs épouses et leurs sœurs. Néron put s’habiller en femme, prendre pour mari Protagoras, son affranchi, et, au milieu d’une troupe de prostituées nues, célébrer des noces infâmes dans un spectacle public. Devant cette perversité inouïe, les vieux et vrais Romains n’eurent plus qu’à §e voiler la face et à mourir/

La nature se joignit à la tyrannie et à la dépravation. Les incendies, les inondations, les tremblements de terre, toutes les catastrophes fondirent à la fois sur l’empire. L’an 6, la famine fut si grande, que les étrangers furent chassés de Rome, et le même fléau décima la population pendant tout le règne de Claude, de 41 à 54, notamment en 42, 43, 44, 49 et 51 . Dans l’automne de 65, la peste enleva dans Rome seulement 30,000 personnes. En 68, la famine produisit ûne insurrection populaire qui fut fatale à Néron. En 77, la peste reparut si -violemment qu’il mourait à Rome 5,000 personnes par jour, et elle fut presque aussi forte en 80 et en 130. L’an 166, en pleine famine, l’armée rapporta d’Orient la peste qui, pendant trois ans, fit des ravages épouvantables, et qui éclata de nouveau en 216, 252 et 265. Les grandes familles, les grandes fortunes, des populations entières disparurent. Les bras manquèrent à l’agriculture, et, en 193, Pertinax permit au premier venu d’occuper, avec exemption d’impôt pendant dix ans, les terres incultes, même celles du fisc- Quelques années plus tard, sous l’empereur Sévère, les’

esclaves que les maîtres ne peuvent plus nourrir, se réunissent par bandes qui parcourent et pillent impunément l’Italie. Enfin, dans l’espace de trois siècles, les guerres, les famines, les pestes, les Barbares et le despotisme enlevèrent de la surface de l’empire plus de la moitié de l’espèce humaine.

A la place de l’ancienne génération, presque entièrement disparue, s’agitait une populace venue de tous les points du globe, et qui, pour du pain et des spectacles, applaudissait les plus infâmes des empereurs ; populace vile, également étrangère aux mœurs, à la religion de Rome et aux traditions de l’orgueil national ; populace composée de Grecs, de Syriens, d’Égyptiens, d’Orientaux de toute espèce, affranchis et esclaves, mais tous lâches, corrompus, turbulents et serviles. C’est cependant dans ce mélange de nations, de vices et d’intérêts que M. de Broglie, comme la plupart des historiens, voit et fait voir ce qu’on est convenu d’appeler les Romains dégénérés. Il n’y a là de romain que le nom et les ruines.

Le christianisme, au lieu de retarder cette dissolution, l’accélère. La religion des Romains formait une partie essentielle de leurs institutions ; le christianisme est une abstraction en dehors de tous les systèmes sociaux de ce temps. Ses chefs ne se bornent pas à violer les lois religieuses de leur pays, à ne plus reconnaître les dieux de l’empire, à prétendre posséder seuls la science divine, ils forment une société particulière dans la société générale ; l’esprit dont ils animent les prosélytes ne les détache pas seulement de la croyance officielle, il les unit par des liens antinationaux. Le çhrétien n’appartient plus à l’État, il ne s’alarme ni des attaques des Barbares, ni des

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dangers de l’empire ; replié pour ainsi dire en lui-même, il est également insensible à la gloire et aux désastres des armes romaines. Sa patrie n’est pas de ce monde. Son attention est absorbée par des pratiques religieuses et par des discussions théologiques qui portent au cœur d’une société déjà bouleversée de nouveaux germes de désordre et de désorganisation. Ce fut bien pis encore quand les empereurs accordèrent à ces controverses le temps qu’ils devaient au gouvernement de l’État ; alors, la confusion fut portée à son comble. Les hérésies, les schismes, les séditions, les scandales de toute sorte corrompirent en même temps les païens et les chrétiens. Enfin, le monachisme, qui prit bientôt une grande extension, enleva au pays déjà dépeuplé les bras les plus capables de le féconder et de le défendre.

Cependant, en même temps qu’il contribuait ainsi à la décomposition générale, le christianisme portait en luimême des éléments d’une réorganisation plus forte. En substituant à l’unité politique l’uniformité de croyances religieuses, il créa l’unité morale, qui fit comme une seule famille de toutes les nations de l’Europe. Il réveilla aussi, un moment du moins, l’esprit qui s’était éteint avec Brutus dans les plaines de Philippes ; et cette société avilie vit des actes de courage et de dignité dont elle avait perdu même le souvenir. A Constant, qui parle de son éternité, saint Hilaire répond qu’il n’est qu’un homme, et saint Ambroise arrête à la porte de l’église Théodose couvert du sang des Thessaloniciens.

Les anciens avaient connu une certaine égalité ; mais l’égalité de l’Évangile ressemblait peu à celle des républiques de la Grèce. Puisque tous les hommes avaient été

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créés par Dieu et qu’ils étaient tous et au même titre ses enfants, il en résultait qu’ils étaient tous égaux devant les lois éternelles de la nature, par conséquent, comme disait saint Paul, qu’il n’y avait plus ni esclave, ni maître, ou du moins que l’esclave et le maître, le riche et le pauvre pouvaient sinon revendiquer les mêmes droits, du moins réclamer la même justice. Le christianisme épura le mariage et lui imprima un caractère sacré ; il donna des lois à l’amour en donnant aux époux des droits et des devoirs réciproques. En restreignant le divorce à des cas rares et spéciaux, il rendit plus forts les liens de la parenté et de la famille. Il en résulta une réforme universelle des mœurs et une grande simplification de toutes les règles de la vie sociale.

La philosophie des Grecs avait fait perdre de bonne heure aux Romains la foi candide du premier âge, et Polybe, au commencement du septième siècle de la fondation de Rome, déplorait les suites de l’incrédulité. Gomme à toutes les époques de grande civilisation, les dieux conservaient leurs temples, les prêtres leurs richesses; mais les esprits d’élite cherchaient dans la philosophie les jouissances et les consolations que leur refusait la mythologie. Plus tard, sous les empereurs, et quand Rome ne fut plus qu’un ramassis de tous les peuples et de toutes les sectes, la vieille religion cessa de remplir les conditions essentielles de son institution. Le gouvernement, alors, pouvait-il transporter dans les lois, en lui donnant une base assez forte, la morale nécessaire à l’existence de l’ordre social? Un homme comme Marc- Aurèle, par exemple, aurait-il pu, par ce moyen, dégager les règles de nos devoirs du mélange d’erreurs et d’attentats qu’elles ont contracté dans leur alliance avec des cultes

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absurdes, avec des dieux dont *la raison a eu tant à rougir? S il s agissait de la société moderne, la réponse ne serait guère douteuse, mais dans la société romaine des Césars, une telle révolution n'était pas possible. La secte de Zénon, où les derniers Romains trouvèrent des raisons de s'estimer au milieu de l'avilissement général, n’avait pour philosophie qu'une vaine ostentation de maximes aboutissant en dernier ressort à l’égoïsme et au mépris de la mort. Loin de combler le vide laissé par l'affaiblissement des sentiments religieux, cette philosophie fut plutôt un nouveau mal qui contribua à dissoudre la société en desséchant les cœurs. En tout cas, elle ne pouvait convenir qu’à un petit nombre d'esprits cultivés, et c’était la multitude prôfondément corrompue et misérable qu’il s’agissait de relever, de purifier et de conduire : le christianisme s’en chargea.

Il eut d’abord, en Orient et en Occident, des tendances différentes dont M. de Broglie indique bien les causes. En Orient, les chrétiens confondus avec les Juifs firent des progrès rapides quoique longtemps inaperçus, et quand ils se montrèrent sous leur vrai nom, au commencement, du règne de Trajan, ils remplissaient la Bithynie, la Syrie, la Grèce, l’Égypte, la plupart des villes et des villages de l'Asie Mineure. Dans l'Occident, au contraire, la nouvelle secte rencontra des obstacles qui la forcèrent à modérer son ardeur de propagande ; elle fit peu de prosélytes, et, en 313, à l’occasion du concile tenu contre les donatistes, Constantin put à peine réunir quinze évêques italiens. Cette différence s’explique par le caractère des deux sociétés. En Orient, le polythéisme était un pêle-mêle bizarre de divinités et de cultes étrangers les uns aux au-

très, et sans rapport avec. les habitudes des peuples, surtout depuis que les Romains en avaient retranché la partie qui tenait aux institutions politiques.

En, Orient, les Juifs étaient répandus dans toutes les provinces ; ils avaient, dans toutes les villes, des synagogues et des prosélytes; leurs livres, traduits en grec, étaient dans toutes les mains, et le dogmatisme des chrétiens ne pouvait guère blesser des oreilles et des esprits habitués au langage de tous les théosophes et de tous les mystiques, des docteurs platoniciens, pythagoriciens et gnostiques. Pour les Romains, au contraire, le Dieu des chrétiens était tout simplement un Juif qu’un magistrat romain avait condamné à un supplice infamant ; et quant à ses partisans, c’étaient, pour la plupart, des aventuriers bafoués sur les théâtres, des ouvriers, des affran- . chis, des esclaves, des femmes de vie suspecte, tourbe abjecte et regardée avec le plus profond dédain par le dernier des citoyens romains.

Les Grecs étaient habitués à vivre sur les places publi- * , ques, dans les théâtres, sous les portiques, où ils aimaient à trouver et à entendre discourir les philosophes, les rhéteurs, les sophistes, les charlatans de toute espèce. Les apôtres du christianisme étaient sûrs de trouver toujours un auditoire au milieu de ces populations avides de nouveautés, passionnées pour l’éloquence et pour les luttes de la parole. Quant aux Romains, le despotisme impérial leur avait fait perdre depuis longtemps le goût de ces nobles jouissances de l’esprit. Corrompu par l’oisiveté, par des spectacles grossiers et féroces, le peuple-roi était tombé à un degré de brutalité sauvage qui en faisait le peuple du monde le moins propre à recevoir l'Évangile.

l’églis,e et l'empire romain. .'i.l

La religion nouvelle, sans pompe extérieure, sans divinité visible et s’enveloppant de mystère, n’était aux yeux des Romains qu’une secte d’intrigants, de fanatiques ou de brouillons, qu’une société d’athées, qu’une superstition funeste punie par les lois, et c’est là-dessus que se fondèrent la plupart des persécutions, entre autres celle de Trajan.

Mais si l’Église chrétienne, aux prises avecMn pouvoir plus hostile et avec un peuple moins préparé à recevoir ses doctrines, fit en Occident des conquêtes plus lentes, elle en fit de plus solides et de plus durables. En Orient, où les chrétiens, plus nombreux, pouvaient agir et parler à peu près librement, les apôtres s’affaiblirent et se déconsidérèrent de bonne heure dans le -luxe, dans la mollesse, par des rivalités et par des disputes scandaleuses. A Rome, au contraire, entourés d’ennemis et condamnés à plus de circonspection, ils vécurent dans la retraite, administrant habilement les biens de l’Église, nourrissant les pauvres et se rendant respectables par une vie exemplaire. Placée là au centre moral de l’empire, l’Église dut, dès les premiers jours, en généralisant ses lois, les accommoder aux circonstances. Elle traversa ainsi, en grandissant toujours, les plus effroyables bouleversements, et M. de Broglie montre bien le grand spectacle de cette puissance, faible d’abord et méprisée, qui s’élève silencieusement à côté de l’çmpire, et qui crée une civilisation nouvelle au milieu des ruines.

Obligé de répondre aux attaqués des philosophes païens, aux diatribes des pamphlétaires et aux sarcasmes des histrions, le christianisme, plus hardi, plus jeune, plus entreprenant que les pouvoirs et les sectes qui l'atta-

quaient, finit par attirer à lui les plus hautes intelligences, par s'assimiler en quelque sorte toutes les forces vitales de la société. A la fin du second siècle, il avait déjà une phalange redoutable de grands esprits, où brillaient comme polémistes Tertullien et saint Irénée ; comme orateur, alors sans égal, saint Cyprien ; comme philosophe, Clément d'Alexandrie ; cornme érudits, Denys d'Alexandrie, Anatole, Jules-Africain, Lu'cien martyr, et, par-dessus tout, Origène, l’honneùr de sa secte et de son époque. 11 y eut bien encore des persécutions, fort exagérées d’ailleurs, M. de Broglie a le bon esprit de le reconnaître, par des écrivains intéressés et passionnés, tels que Lactance et Eusèbe ; mais les empereurs, forcés de reconnaître le nombre et la puissance de cette association morale ef religieuse, ne tardèrent pas à y chercher des auxiliaires et un point d'appui. C'est alors que le christianisme pénètre dans la politique, et dès ce moment il change de caractère.

Les premiers actes de ses pasteurs naguère si humbles sont remarquables ; ils passent à peu près sans transition du ton de l’exhortation à celui du commandement. Pendant trois siècles de persécution ou de dédain, ils avaient incessamment et clandestinement usurpé sur la puissance civile ; reconnus par l'État, ils ne songent qu'à maintenir ces usurpations et à les faire légaliser. Constantin, de qui vient le mal, leur accorde des privilèges : « L'Église, dit Gibbon, les accepte, non cornme des grâces précaires, mais comme des droits inaliénables de l’ordre ecclésiastique. »

Non contente d’être désormais dans l'État, la nouvelle religion aspire à mettre l’État dans l’Église. Elle fait déjà

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des prétendus crimes contre Dieu des délits politiques. Jusque-là, les évêques n’avaient parlé que de leur mission, il s’agit maintenant de leur pouvoir. Ce n’est plus une religion rivale qui veut se substituer à une religion épuisée, c’est un État indépendant qui cherche à s'établir dans l’État, avec cet avantage immense qu’il a un centre quand l’empire n’en a plus. Il y a désormais deux maîtres dont la rivalité ne tardera pas à couvrir la terre de confusion. Ce que les Romains avaient fait pour la République, l’Église le fait au protit de son pouvoir; sous prétexte de diriger l’homme religieux, elle travaille à s’emparer de l’homme tout entier, à étouffer le citoyen sous le chrétien. Par l’imprévoyante complicité de trois ou quatre empereurs, le plus monstrueux des empires est fondé. Le pouvoir spirituel prend, vis-à-vis de la puissance civile; l’attitude hostile qu’il a gardée depuis quatorze siècles.

Jusqu’aux empereurs qui ont été le fléau de la civilisation, la tolérance de l’ancien monde avait, pour des raisons que j’ai indiquées en commençant, favorisé les progrès de la raison. Dans le nouveau monde religieux, les théologiens, devenus les seuls philosophes, s’emparent de toutes les avenues de l’homme intellectuel. Ces opprimés de la veille, qui ont tant écrit et tant parlé contre les persécutions du paganisme, demandent à leur tour à la force publique de veiller à l’intégrité de leur doctrine. Ils trouveront bientôt dans les Barbares des alliés qui mettront la religion sur le trône et la raison dans les fers. Les attentats contre la liberté religieuse ne connaîtront plus de bornes. De quelque côté que l’esprit humain se retourne, il ne trouvera que des objets sacrés et inviolables. Les dogmes seront publiés en forme d’édits ; ce qu’il y a de plus ab-

surde et de plus incompréhensible sera imposé à la croyance des hommes. L’enfance du monde va recommencer.

11 semble que Constantin, prévoyant les excès du pouvoir spirituel, n’ait songé, après avoir embrassé le christianisme, qu’à l’asservir. Avant d’être son néophyte, il est son despote. Encore païen de fait, sinon d’intention, il préside le premier concile œcuménique où l’arianisme est. condamné, et, en mourant, il reçoit le baptême. d’un arien. Il faut voir, maintenant, comment M. de Broglie juge les événements décisifs de cette époque où, dit Bossuet, rien ne se fit dans les formes.

M. de Broglie n’est pas, certainement, un écrivain sans mérite. Il a de la lecture, et une manière d’exposer les faits qui ne manque ni de vivacité ni d’élégance. Mais il ne faut pas aller bien loin dans son livre pour s’apercevoir qu’il n’a ni l’étendue d’érudition, ni la solidité de critique, ni la maturité de jugement que réclame l’œuvre qu’il a entreprise, évidemment sans consulter ses forces. M. de Broglie avoue {Avertissement , p. 12) qu’il n’est ni linguiste, ni jurisconsulte, ni théologien, ni « versé dans « l’intelligence des inscriptions et des textes, ni expert « dans l’histoire et la critique de l’art. » Mais alors qu’estil donc et à quel titre réclame-t-il l’attention du lecteur? « Je suis le premier à confesser, dit-il, ma complète in- « suffisance sur chacun de ces points en particulier, et à t( décliner toute prétention, non-seulement à une érudite tion universelle, mais à toute érudition spéciale. Je ne « me suis pourtant pas laissé décourager par ce sentiment « de ma faiblesse. » Vous avez eu tort. Quand on manque de toute érudition, soit générale, soit spéciale, on ne s’avise pas de composer des livres, on étudie ceux qui sont

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faits; surtout on n’a pas la présomption d’enseigner aux autres ce qu’on no connaît soi-même qu’im parfaitement.

L’histoire des premiers temps du christianisme est un mélange de faits obscurs, controuvés ou contradictoires, de légendes chimériques et de doctrines fantasques d’où les hérésies sont sorties par milliers. C’est là qu’un historien philosophe aurait pu se donner et nous donner le spectacle des aberrations humaines. M. de Broglie n’y a pas même songé. Pour les faits, il suit, en général, pas à pas, les historiens ecclésiastiques de son parti ; pour les légendes', il les accepte presque toutes, même les plus décriées ; pour les doctrines, c’est pis encore. « Toutes « les fois, dit-il (page 14), que la nécessité m’a obligé, » « pour l’intelligence de l’histoire, à traiter quelques points « qui touchent à nos dogmes sacrés, j’ai fait examiner mon « travail par les autorités compétentes. » C’est-à-dire par

quelque théologien ; belle garantie, qui rappelle cette . »

pensée de Diderot . « Egaré dans une forêt immense, pen - « dant la nuit, je n’ai qu’une petite lumière pour me con- • « duire ; survient un inconnu qui me dit : Mon ami, souffle « ta chandelle, pour mieux trouver ton chemin. Cet ino connu est un théologieft. »

Le grand inconvénient d’un livre fait avec cette légèreté, c’est de rendre toute critique de détail presque impossible, par la grande quantité de questions que l’auteur y soulève, du bout de la plume, avec autant de suffisance que d’insuffisance. Et comme il est rare qu’une erreur énoncée en deux lignes n’exige pas deux pages de réfutation, il en résulte que, pour critiquer convenablement deux volumes, il faudrait en écrire quatre. On en jugera par deux ou trois exemples : mais d’abord examinons le

morceau capital du livre, le concile deNicée. Après l'Évangile, l’Église n’a pas de monument plus sacré que les conciles, Chargés d’établir les règles de la discipline, de fixer le dogme, de maintenir l’unité de la foi. Aucun de ces conciles n’a atteint le but de l’institution. Celui de Nicée, qui fut le premier des œcuméniques, mit la chrétienté en feu ; celui de Trente, qui a été le dernier, a irrévocablement enlevé à Rome la moitié de l’Europe. La nécessité, mais aussi l’impuissance de ces grandes assemblées, se manifeste dès la naissance de l’Église. A peine le christianisme a-t-il détrôné les dieux de l’Olympe et recueilli leur héritage, que la guerre éclate entre les chrétiens, « guerre de langue, de plume et de poignard, » qui commença le jour où l’on voulut mettre les dogmes à la place de la morale, guerre qui dure encore, entretenue par la théologie, et qui, certainement, sera la tombe de toutes les sectes dont elle a été le berceau. La plus considérable de toutes ces disputes fut soulevée par Arius, qui attaquait la base même de la nouvelle religion, la divinité de Jésus-Christ. Si les chrétiens, tirant leurs preuves de leur propre fonds, s’étaient bornés à prêcher un Dieu né d’une vierge dans une étable, fils putatif d’un charpentier et mis en croix comme perturbateur, ils auraient probablement attiré très-peu d’hommes d’esprit; mais, enveloppés de bonne heure dans le langage et les rêveries de Platon, ils trouvèrent des adeptes parmi les Grecs et les Orientaux, habitués depuis trois cents ans à se repaître de sophismes et de chimères. Mais, si la métaphysique platonicienne releva le christianisme aux yeux des lettrés et des érudits, elle porta dans l’Église la discorde, qui n’en devait plus sortir.

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La controverse s’éleva d’abord sur la nature de Dieu. Partant de cette idée que Dieu est un être éternel, infini et impénétrable dans le mystère de son immensité, les théosophes de l’antiquité avaient supposé que cet être incompréhensible, voulant se manifester à l’intelligence humaine dans le temps et dans l’espace, avait engendré, détaché de sa substance, son Verbe, expression efficiente de sa volonté. Cette doctrine, venue de l'Orient, fut répandue en Grèce par Platon, et enseignée par ses disciples dans les écoles d’Alexandrie. Perdus dans les ténèbres de cette métaphysique transcendante, les sophistes, se sauvant de l’absurdité par l’obscurité, s’abandonnèrent aux plus folles imaginations.

Us se demandèrent d’abord si le monde avait toujours existé, ou bien s’il avait été fait, et alors par qui .et comment il avait été formé. Tout le système de l’ancienne philosophie roule sur cette question. Les plus célèbres philosophes avaient reconnu un esprit qui disposait la matière et lui donnait ses diverses formes. Socrate avait appelé fils du Dieu souverain cet esprit qui gouvernait le inonde. Platon, plus éloquent et plus poète, voulant préciser cette conception, imagina un Dieu tout bon qu’il appela le Père, tout sage qu’il appela la Raison ou la parole, tout-puissant qu’il appela l’Esprit ou l’àme du monde. Ce que le christianisme a dit plus tard de Dieu, par rap • port à la création, n’a pas dépassé l’idée que Platon en avait donnée par ces trois mots : bonté, sagesse, puissance. Mais Platon, voulant éviter le sort de Socrate et les fureurs d’une populace superstitieuse, enveloppa sa pensée d’un nuage de fictions; il fit des trois perfections du Créateur autant de personnes divines, d’hypostases ou de

dieux. Il inventa une généalogie du Père, du Fils engendré et d’un troisième être issu de ces deux-là ; et, ainsi en règle avec la théologie de son temps, il put philosopher à son aise et conserver l’unité de Dieu sous un nombre plus ou moins grand de personnalités chimériques. Il enseigna trois sortes d’essences divines, ou trois principes, ou trois dieux : le Dieu suprême et invisible, le Dieu visible et créateur du monde, le monde ou l’âme du monde. Ce second Dieu, qu’il nomma aussi le Verbe, il le conçut de deux manières : comme Verbe interne, dans lequel le Dieu suprême renferme les idées et les formes des êtres créés, comme Verbe externe, qui est la substance que Dieu poussa hors de son sein ou qu’il engendra pour en former l’univers; d’où l’on put conclure logiquement que le monde est consubstantiel à Dieu.

En adoptant le christianisme, les disciples de Platon appliquèrent ce que leur maître avait dit du second Dieu à Jésus-Christ, qui devint alors cette seconde nature antérieure à la créature humaine. Ils crurent relever ainsi Jésus-Christ aux yeux des philosophes, et les séduire plus facilement, en leur démontrant qu’ils pouvaient, sans perdre le fruit de leurs études, entrer dans la nouvelle religion. La tactique réussit ; mais les chrétiens, dupes de cette philosophie gréco-orientale et prenant au pied de la lettre une méthode purement allégorique, formèrent un dogme avec les rêves de Platon.

M. de Broglie, qui, après tant d’autres, essaye de peser ces œufs de mouche dans la toile d’araignée de son orthodoxie, croit voir une différence entre la trinité de Platon et celle de l’Église.. De plus forts que lui ont voulu aussi faire et se faire illusion là-dessus, entre autres le père

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