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sultats, et, si la morale la condamne, la politique l'absout, et même la glorifie. On prétend qu'en s'obstinant à garder sa religion, Henri IV, chef impuissant d'une minorité, ne serait jamais monté sur le trône, qu’il aurait livré à Philippe II ki France démembrée, et prolongé indéfiniment la guerre civile. C’est là, je le sais, une croyance générale et persévérante ; mais c'est là aussi, j’en suis convaincu, une très-grande erreur, et le livre de M. Poirson lui-même va nous en fournir, du moins en partie, la preuve sans réplique.
Il faut se défier beaucoup de cette prétendue grande politique qui, pour triompher, a besoin de fouler aux pieds les lois de la conscience et de la morale. Il est bien rare, Dieu merci, en politique comme en tout le reste, que les mauvaises actions ne soient pas de mauvais calculs. « C’est « l’artifice ordinaire des mauvaises passions, dit M. Gui- « zot (I), d’imputer les satisfactions qu’elles se donnent, a soit à quelque grande idée dont elles poursuivent l’ac- « complissement, soit à l’absolue nécessité du succès : « l’histoire se déshonorerait en acceptant ces excuses « mensongères ; c’est son devoir de renvoyer le mal à sa « source et de rendre aux vices des hommes ce qui leur « appartient. »
Quand l’histoire oublie ce devoir essentiel, quand elle cesse d’être ce que Cicéron voulait qu’elle fût, a le témoin « fidèle des événements et la lumière de la vérité, » la critique alors doit veiller sur l’histoire et mettre en évidence les infidélité^ qui corrompent le jugement des nations.
1 Histoire de la république d‘ Angleterre et de Cromwell, t.I, p. 95.
En 1569, lorsqu’Henri IV prit le commandement des troupes huguenotes, le protestantisme avait un élan et montrait une force d’expansion, qu’on dut croire irrésistibles. Quarante ans plus tard, cette force paraît épuisée, le catholicisme s’est relevé ; la papauté, si longtemps en déroute, a repris l’offensive, et la milice de Loyola attaque sur tous les points avec les avantages de sa forte organisa tion. En Belgique, en Pologne, dans l’Allemagne méridionale, l'ascendant de Rome n’est plus contesté. La Bohême est domptée, le Palatinat conquis, l’Angleterre se retire de la lutte; le roi de Danemark, protecteur des églises, est battu, et l’électeur de Saxe, chef naturel des réformés, s’abaisse au point de n’être plus qu’un instrument dans les mains des catholiques.
Les causes de ce reflux de l’opinion, qui dura jusqu’au dix-huitième siècle, sont nombreuses, et je n’ai pas ici à les examiner toutes. Mais l’une des plus importantes est l’abjuration d’Henri IV, laquelle a retardé de deux cents ans, en France, le triomphe de la liberté religieuse, et de soixante ans, en Europe, l’abaissement de la maison d’Autriche, qui était alors ce qu’elle est aujourd’hui, ce qu’elle a toujours été : le plus grand ennemi de la liberté et de l’indépendance des nations. Cette abjuration lui fut-elle commandée par la ferveur catholique du peuple et par l’irritation de la France contre les protestants? Les historiens l’ont dit, M. Poirson le répète, mais les faits prouvent le contraire.
Il y a deux manières de connaître exactement l’état des esprits pendant la seconde moitié du seizième siècle. Il faut voir d’abord quelles dispositions montrèrent les États généraux assemblés entre l’apparition du protestantisme
et l'avènement d'Henri IV ; ensuite quelle part la population prit aux huit guerres civiles qui agitèrent la France, depuis le massacre de Vassy, en 1562, jusqu'à la fin de la Ligue parisienne, en 1594.
Les États généraux s'assemblèrent trois fois, en 1560, en 1576, en 1588. Les cahiers des États de 1560 embrassent toutes les parties de l'économie sociale ; ils offrent un ensemble d’idées admirablement exprimées en 364 articles, et, soit dit en passant, réclament avec la plus vive insistance la plupart des réformes accomplies en 1789 par l'Assemblée constituante, La question religieuse tient une assezgrande place dans les débats, beaucoup moins grande cependant qu’on ne le suppose généralement quand on lit les histoires modernes. Ce qui frappe d’abord, c’est que les députés des trois ordres ne montrent aucune animosité contre les protestants, et surtout aucune envie de les détruire. La raison qu'en donne Mézerai est remarquable. « C'est que, dit-il, cette réforme tant prêchée par eux (les « huguenots) était passionnément désirée par tous les gens « de bien; et que leur cause se trouvant en quelque façon « jointe avec les intérêts de l’État, ceux qui se piquaient « d’être bons Français les soutenaient indirectement et « joignaient leurs conseils avec les leurs. »
Les discours prononcés, d'abord par le chancelier de L’hôpital, qui ouvrit les États, ensuite par les députés des trois ordres, démontrent l’exactitude de l’aperçu de Mézerai. L'orateur de la noblesse, répondant à L’hôpital, ne parle pas plus des protestants que s’ils n’existaient pas, mais il attaque très-vivement les mœurs du haut clergé catholique, contre lequel il demande une loi « devenue indispensable. »
L'orateur du tiers-état est plus énergique et plus net; il porte ses coups plus loin et plus haut. Il englobe dans la même réprobation les désordres de la cour et ceux du , clergé. Il parle des protestants, mais c’est pour blâmer la persécution qu’ils souffrent depuis 1523, persécution entreprise pour flatter la partie corrompue du clergé, et obtenir son approbation des scandales etdes dilapidations de la cour. Si les peuples s’émeuvent, dit-il, c’est qu’ils se sentent « opprimés des calamités passées. » Quant à la religion, elle n’est, ajoute-t-il, qu’un masque dont se couvrent des ambitieux et des libertins, ou bien des gens qui voient là « plus d’apparences pour amener un changement. »
Les États de 1560 ne firent que répéter les griefs articulés déjà au nom du Parlement, avec autant d’éloquence que de courage, par les présidents Séguier et Le Maître. En réponse aux injonctions de la cour, qui voulait établir un tribunal d’inquisition par un édit qu’il refusa d’enregistrer, le Parlement avait signalé, comme causes principales de l’hérésie, les déréglements du clergé, les églises sans pasteurs, le peuple sans instruction. On compte en ce moment à Paris, avait dit le président Le Maître, plus de quarante évêques qui n’y donnent que du scandale, qui se montrent publiquement avec la cape et l’habit de cour. Le vrai remède contre l’hérésie, ajoutait le* président Séguier, c’est la réformation morale et l’envoi des évêques dans leurs diocèses.
Les membres de l’Assemblée des notables, tenue à Fontainebleau au commencement de \ 560, proclamèrent également la nécessité de réformer les abus de l’Église. L’archevêque de Vienne demanda des peines sévères contre les séditieux «de tous les cultes, » et il fut reconnu, sans
contestation, qu’on n’avait jusque-là opposé aux ministres huguenots, hommes de mœurs irréprochables, que des prélats gaspillant leurs revenus en dépenses scandaleuses et folles, et conférant les bénéfices dont ils disposaient à leurs maîtres d’hôtel, cuisiniers et laquais. Pour mettre un terme à ces abus, les notables demandèrent la convocation de l’Assemblée nationale, qui se réunit à Orléans à la fin de la même année, et nous venons de voii* qu’elle fut très-loin de se montrer hostile aux protestants.
Entre les États d’Orléans de 1560 et les premiers États assemblés à Blois en 1576, on compte cinq guerres où les protestants ne se jetèrent, après les assassinats de Vassy, que pour défendre les droits de leur conscience, leur honneur et leur vie. La religion* très-inexactement présentée comme l’unique ou du moins la principale cause de ces guerres, ne fut que Je masque dont se couvrirent les ambitions politiques ; mais, en se mêlant à la lutte, elle lui donna un caractère de grandeur que n’aurait jamais eu la rivalité des nobles et des princes du sang qui se disputaient l’influence et l’exercice du pouvoir royal. La violation de tous les traités, les massacres de Vassy et de la Saint-Barthélemy avaient porté l’indignation dans tous les cœurs. Et si la Ligue, sortie de la réunion de trois concussionnaires, François de Guise, Saint-André et Montmorency, eût exprimé réellement les passions de la France contre les protestants, ces passions auraient éclaté dans les acjes et dans les discours des États de 1576. Mais on les y cherche vainement.
Cependant, les excitations ne leur manquèrent pas. Henri III, accablé du mépris public et du sentiment de son impuissance, effrayé par les menaces des ligueurs et
l’insolence du duc de Guise, s’était déclaré chef de la Ligue, devenant ainsi, dit Mézerai, « de roi chef de cabale, et de père commun, ennemi de ses sujets. » L’ouverture des États eut lieu le 6 décembre 1576. Le roi leur signifia qu’il avait résolu de ramener les protestants « par la force des armes, » et qu’il lui fallait, pour cette guerre sainte, deux millions d’or pour six mois et l’octroi de quinze autres millions. La cour, à bout de ressources, connaissait parfaitement d’avance la véritable destination de cet argent; elle y comptait pour l’entretien de ses débauches. Aussi, dit Mézerai, a les favoris firent jouer tous les res- « sorts imaginables pour avoir cette gorge chaude. »
Les députés de la Ville de Paris, vendus à lai cour, et ayant pour organe le grand avocat du temps, Versoris, approuvent la résolution du roi, et veulent qu’il soit prié de « réunir tous ses sujets à la religion catholique. » Le tiersétat repousse cette proposition et adopte celle de Jean Bodin, l’auteur du livre De la République, portant « qu’il « plût au roi de maintenir ses sujets en bonne paix, et, a dans l’espace de deux ans, tenir un concile général « pour régler le fait de la religion, »
Quelques jours plus tard, l’assemblée formule plus nettement son opinion. Elle enjoint à l’orateur chargé de haranguer le roi, après la séance royale, de déclarer que si la réunion des églises peut s’opérer, il faut qu’elle se fasse « par douces et saintes voies, sans guerre, et qu’on « tende à la paix par tous les moyens. » Versoris, instrument de la faction des Guises, trompe l’assemblée et insiste fortement, en s’adressant au roi, sur la nécessité de réunir tous les cultes. Le lendemain, l’assemblée proteste contre le langage de Versoris, et les esprits s’échauffent à
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tel point, que le président, dit Bodin, s’évade par la porte de derrière, « craignant une émeute et des violences. »
A cette nouvelle, le roi s’emporte ; il mande le président du tiers-état, lui signifie qu’il persiste dans son projet, et que des ennemis du trône peuvent seuls lui refuser l’argent dont il a besoin. Plus il montre d’aigreur, plus le tiers-état s’affermit dans sa résistance. Alors, les agents de la cour se remettenten campagne, et le duc de Nevers constate ainsi dans son journal, sous la date du 14 décembre, le résultat de ses efforts : a J’ai gagné les « députés du Lyonnais, ce matin, pour y mettre une seule « religion. » Malgré cette corruption, ouvertement pratiquée par la coterie des Guises, par Catherine de Médicis et par le roi lui-même, qui surprend un jour un vote de proscription, la majorité des votants persiste à refuser tout subside de guerre et à demander que la réunion des dissidents soit tentée par « voies douces et sans guerre. »
La guerre étant impossible, il fallut songer à la paix. Des députés sont envoyés au prince de Condé et au roi de Navarre. Condé, toujours ferme et droit, refuse d’entendre des agents « corrompus et gagnés. » Henri, moins susceptible, les accueille gracieusement et écrit aux États une lettre pleine d’esprit et d’habileté où il invite à la paix et indique les moyens de l’affermir. 11 entame ensuite, avec le duc de Montpensier, des conférences qui aboutissent au traité de Bergerac. En rentrant à Blois, dit Bodin dans son journal, le duc de Montpensier « rapporte que, par tous « les lieux où il a passé, catholiques et réformés l’ont re- « quis d’un commun accord de procurer la paix. » Elle se fit aux acclamations de la France.
C’est alors que le roi, dépouillant,. suivant l’expression
du président de Thou, la majesté royale, et s’abaissant a jusqu’à la condition de l’homme le plus vil », tint à son conseil le discours suivant, où, dans le plus honteux langage, il reconnaît l’invincible résistance que lui ont opposée les trois ordres des États : « Chacun de vous, dit-il.
« s’adressant aux ducs de Guise, du Maine et de Nevers,
« a vu combien j’ai désiré qu’il n’y eût qu’une religion . « dans mon royaume. Même j’ai brigué, s’il faut ainsi dire, a les gens des trois États, qui n’allaient que d’une fesse,
« pour les pousser à demander une seule religion, dans la « confiance que j’avais qu’on m'aiderait à exécuter une si « sainte résolution. Mais, voyant le peu de moyens qu’ils a m’en ont donné, cela fait connaître le peu d’espérance a qu’il y a d’exécuter une première résolution. Il est o permis de changer son opinion quand l’occasion s’en « présente. »
Il est donc prouvé par les votes des assemblées en 1560 et 1576, confirmés par ceux de l’assemblée de 1588, quand elle ne fut plus sous le couteau des ligueurs espagnols, que les États généraux ne rûontrèrent aucune' ardeur pour le triomphe exclusif du catholicisme, et repoussèrent toutes les propositions de la cour pour l’extirpation de l’hérésie. Exprimèrent-ils exactement l’opinion publique ? Autre question qu’il faut examiner, car nous savons par expérience que les sentiments d’une assemblée sont souvent très-loin de répondre aux sentiments de la nation.
C’est le H avril 1562, un mois et demi après le massacre de Vassy, qui eut lieu le 1 er mars, que le prince de Condé publia son Acte de confédération. Quelques grands seigneurs, catholiques et protestants, du parti opposé à
celui des Guises, comptant sur l’exaspération de ceux dont on venait d’égorger les frères, se répandirent dans les provinces et levèrent, contre une coterie ambitieuse et une cour corrompue, la bannière de la liberté de conscience violée, des mœurs outragées, de la justice profanée. Si le fanatisme des sectes fut entré dans le cœur du peuple aussi profondément que le prétendent la plupart des historiens, une explosion générale était immanquable. Il y eut bien quelques mouvements, mais seulement dans certaines villes, en très-petit nombre, où les chefs de faction échauffèrent les partisans des deux cultes, voulant les tenir en haleine et les préparer à des combats plus sérieux. Quant à la niasse, elle ne bougea pas.
On lit dans presque toutes les histoires modernes que les guerres civiles ou religieuses durèrent quarante ans, et l’on en conclut naturellement qu’il y avait des deux côtés de grandes animosités et de solides points d’appui. Rien n’est moins exact. Les huit guerres furent suspendues huit fois* par huit édits de pacification qui n’embrassent pas moins de vingt-cinq années, ce qui réduit à quinze ans la durée des hostilités. Pendant ces quinze ans, la guerre a-t-elle été générale? pas un seul jour. Elle a toujours eu lieu sur un seul point; les campagnes ne s’en sont jamais mélées et les villes ouvertes n’y ont pris à peu près aucune part.
Un fait non moins significatif, c’est le petit nombre des combattants engagés dans la lutte. Avaient-ils du moins dans le cœur la rage de sectaires qui s’égorgent pour un verset de l’Évangile ? Toutes les histoires, tous les mémoires constatent qu’ils se rapprochaient dans les trêves, au'point d’inspirer des soupçons à leurs auxiliaires étran-
gers, et qu’ils se ménageaient dans les combats, tellement que la bataille de Moncontour ne dura qu'une demiheure, et qu’à celle de Jarnac et de Saint-Denis, les deux armées ensemble perdirent à peine six cents combattants, « tous gentilshommes. » La Noue rapporte (ch. 16) que le veille de la bataille de Moncontour, dans la nuit, les gentilshommes de l’armée royale tinrent ce propos « àau- « cuns de la religion » qu’ils rencontrèrent : « Messieurs, « nous portons marques d’ennemis, mais nous ne vous «haïssons nullement, ni votre parti. »
Il s’en faut bien, d’ailleurs, que l’armée du prince de Condé et du roi de Navarre fût exclusivement composée de huguenots. Les catholiques, surtout après la mort d’Henri III, s’y trouvaient en grand nombre. En outre, à la Rochelle, par exemple, pendant le siège, les catholiques n’interrompirent pas un seul jour les exercices de leur culte, et dans d’autres villes, les huguenots désarmés vécurent paisiblement à côté des catholiques. Ces faits, que j’indique d’une manière très-incomplète, annoncentils chez le peuple un grand fanatisme religieux, un grand attachement au catholicisme ?
Le fanatisme a d’autres allures : son caractère distinctif est de ne laisser personne d’inditférent. Quand les guerres de religion ont éclaté, elles ont été générales, continues, implacables ; elles ont divisé non-seulement les citoyens, mais les familles; interrompu tout travail, ruiné l’agriculture, l’industrie, le commerce;- atteint les campagnes aussi bien que les villes, couvert le pays tout entier de ruines et de sang. En Allemagne, pour ne citer qu’un exemple, une seule de ces guerres a emporté deux gé-
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aérations. Voit-on rien de semblable en France pendant le seizième siècle? Non, incontestablement.
Ce qu’on voit, au contraire, c’est un déchaînement général du peuple, du tiers-état et de la noblesse contre les mœurs du clergé, contre ses immenses richesses et contre l’usage qu’il en fait. Même avant les souffrances et les humiliations que lui inflige la Ligue espagnole, la France, en immense majorité, reconnaît pour roi Henri de Bourbon, quoique protestant. En 1585, lorsque le roi de Navarre est devenu héritier présomptif par la mort du duc d’Alençon, le parti des Politiques, « composé, dit M. Poir- « son, de tout ce que la France a de plus vertueux, de « plus savant, de plus éloquent, de plus spirituel tout en- « semble, décide sans hésitation qu’on lui appliquera le « bénéfice de notre droit public. » Il proteste contre la bulle de Sixte-Quint et envoie des commissionnaires qui affichent sa protestation à Rome même, le 6 décembre 1585.
Après la mort d’Henri III, les Politiques proclament Henri IV et le font reconnaître dans toutes les villes et dans tous les corps où ils ont de l'autorité. Ils publient en sa faveur des écrits, des discours, des déclarations, des arrêts. « A aucune autre époque peut-être de notre his- « toire, dit M.Poirson (Préf., t. I, p. 23), le courage « civil ne s’est signalé par des actes aussi dévoués et ayant « une semblable portée. » La plus grande partie du haut clergé, celle qui suit toujours le vent de la Providence, imite la conduite des politiques. Je laisse encore parler M. Poirson. « Dès la fin de 1589/ dit-il (t. I, p. 24), sur « cent dix-huit évêques et archevêques qu’on compte «alors en France, cent adhèrent à la royauté du calviniste
a Henri IV. En 1591, dans leur assemblée dé Chartres, ils « formulent la mémorable déclaration qui met ses droits « à Cabri des coups que leur portent les bulles monitoria- « les de Grégoire XIV. En 1593, l’un d’eux, l’archevêque « de Bourges, dans la discussion de la conférence de Su- « resnes, soutient tout à la fois la légitimité de son pou- « voir, les droits de sa couronne et les doctrines protectri- « ces de l’Église gallicane. »
En 1592 et 1593, l’invasion étrangère, les projets avoués de Philippe II, qui demande la couronne pour l'infante sa fille, l’insolence des Espagnols et l’abjection des ligueurs vendus à l’Espagne, ont tellement désorganisé la France et révolté sa fierté, qu’elle fait éclater son indignation et sa volonté, même dans les villes où domine la faction des Guises. Bravant la terreur organisée par les Seize, les menaces de Mayenne, de l’ambassadeur d’Espagne et du nonce apostolique, le Parlement de Paris rend, le 28 juin 1593, le mémorable arrêt enjoignant au duc de Mayenne « de faire garder les lois « fondamentales du royaume ; de veiller à ce qu’aucun « traité ne se fasse pour transférer la couronne à aucun « prince ou princesse étrangers, déclarant tels traités faits « et à faire nuis et de nul etfet comme contraires à la loisali- « que. » — « Quellepitié, v dit Du Vair en plein Parlement, « que nous ayons vu, ces jours passés, seize coquins de « la ville de Paris faire vente au roi d’Espagne de la cou- « ronne de France, lui en donner l’investiture sous leurs « seings, et lui en prêter le premier hommage ! »
Le peuple de Paris, si longtemps opprimé par les seize coquins et par les Espagnols, se soulève à son tour, et les sentimentsqu’il fait éclater prouvent qu'il tenaitassez peu
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à la religion catholique et moins encore à ses ministres. « Une première députation de cent vingt* bourgeois, dit « M. Poirson (t. I, p. 203), le prévôt des marchands en « tête, se rendit (le 27 mai 1593) chez le gouverneur de a Paris, le pria de les introduire auprès du duc de « Mayenne et de les mettre eh demeure de lui demander « la paix, ajoutant que leur requête serait signée au be- « soin par dix mille bourgeois. Le lendemain, les colonels « Passart et Marchand parlèrent de faire des barricades. Qua- « tre jours plus tard, une cochée de prédicateurs opposés « à la paix, parmi lesquels on remarquait Boucher, tra- « versant le pont Notre-Dame, furent accueillis par les « insultes et les huées du peuple. Bientôt les citoyens, «.sans distinction de classe, crièrent tout haut qu’il fallait a tuer ou noyer les évêques députés aux États, tous les « prêtres qui empêchaient que l’on fit la trêve et la paix, « et qui causaient ainsi la ruine du peuple. »
Les M et 13 juin, le conseil d’État hésitant, le peuple se soulève de nouveau. Le légat, effrayé, se retire au mônastère de Saint-Martin des Champs, le remplit de soldats et leconvertiten citadelle. «Ue 16, dit M. Poirson « (t. I, p. 205), ce prélat s’étant rendu chez le duc de « Mayenne, le peuple, qui se trouva sur son passage, ne le « salua point, et lui tourna le dos quand il voulut lui don- « ner sa bénédiction. C’était chaque jour à Paris une demi- « sédition. Les dispositions étaient pareilles dans. une par- « tie des grandes villes de la Ligue. » Ainsi, huit cents bourgeois d’Orléans signifièrent le 15 juin, à la Chastre, leur gouverneur et député, que si les États ne se hâtaient de faire la paix, ils traitaient directement avec le roi.
A Paris, la milice se prononça, et entraîna dans son
mouvement tous les corps de métiers. Pendant une émeute, Sénault, le fameux greffier de la Ligue, ayant été aperçu écrivant les noms des principaux insurgés, la foule en masse lui cria : « Écris-nous tous ! tous ! » L’Estoile rapporte que les bouchers, parlant du nonce du pape, disaient que, s’il s’avisait de prolonger la guerre, ' « ils savaient bien comment il fallait mettre la main au « sang et écorcher les veaux tels que lui. » -r- « Ces vio- « lences, dit M. Poirson, ces sanguinaires menaces prou- « vaient combien le peuple avait déposé tout respect pour « les hommes qu’il avait vénérés si longtemps. Avec « quelle force il se retournait maintenant contre ceux « auxquels il avait aveuglément obéi ! »
Mais alors, par quelle incroyable contradiction, après avoir ainsi lui-même constaté cet irrésistible mouvement de l’opinion contre la Ligue et en faveur d’Henri IV,
M. Poirson a-t-il pu dire, dans le même volume, que l’abjuration fut « une concession indispensable à la majorité catholique de la France ?» Son livre tout entier et l’histoire tout entière de la France, à la fin du seizième siècle, protestent contre cette prétendue nécessité qui n’est qu’un lieu commun de la routine et un vieux préjugé.
Tous les grands corps de l’État, l’Université, les parlements, cent évêques et archevêques sur cent dix-huit, les magistrats les plus illustres, les écrivains les plus renommés, la milice, les corps de métiers, le peuple en immense majorité, avaient reconnu et proclamé Henri IV, et Henri IV protestant. La France éprouva les maux qu’entraînent les dissensions civiles, mais elle n’eut jamais, d’une manière durable, la fièvre des passions religieuses. Les États généraux refusèrent toujours, on l’a
Digil
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vu, de voter des subsides, ne voulant, à aucun prix, vider par la guerre de misérables querelles théologiques. Aussi, le « sault périlleux » surprit-il l’Europe autant qu'il la scandalisa. Ce que les historiens ont appelé depuis une concession indispensable, fut regardé, en 1 593, comme un acte non-seulement immoral, mais contraire aux intérêts d'Henri IV ; et l'ambassadeur de Savoie écrivit à sa cour : « Pour l’intérêt, le Béarnais ne changera pas de religion. »
L'abjuration était donc inutile, tellement inutile qu’elle ne mit pas fin à la guerre. La révolte des grands seigneurs survécut, à la conversion du roi, ce qui prouve combien peu la religion en était la vraie cause. Henri IV dut acheter une à une les consciences et la soumission des nobles révoltés. Pour la reddition de Rouen, Villars eut la charge d’amiral de France et une somme équivalant à 12 millions 703,128 fr. d'aujourd’hui. Joyeuse se vendit 1 million, d’Elbeuf 3 millions et demi, la Chastre 3 millions, Villeroy 3 millions, et le duc de Lorraine 14 millions. Le duc de Guise reçut 14 millions et le gouvernement de la Provence ; le duc de Mercœur, le dernier soumis, 15 millions et les immenses domaines de la maison de Penthièvre, moyennant quoi il consentit à marier sa fille avec César, duc de Vendôme, bâtard d’Henri IV.
Le tarif de ces capitulations individuelles, que Sully nous a conservé, monte à une somme correspondant à 118 millions d’aujourd’hui, a L’exaction, dit M. Poirson « (t. I, p. 274), était honteuse, l’infamie flagrante au point « de vue de la morale. En ce qui concernait la politique, « c’était un accroissement de la dette publique, qui la « rendait écrasante pour le pays, dans l’état où il se trou-
« vait. » Inutile en fait, comme je viens de le démontrer, l’abjuration eut, pour la France et pour l’Europe, des conséquences désastreuses.
En avouant qu’il n’osait régner sur ses sujets catholiques sans l’agrément du pape, Henri IV reconnut, consacra en quelque sorte la doctrine absurde des deux glaives, et perpétua ces conflits de juridiction qui ont rendu toute bonne politique, sinon impossible, comme dit Rousseau, ' du moins si rare dans les États chrétiens. C’est parce que la religion fut considérée alors comme un ressort politique, c’est parce que le seul pouvoir qui existe, c’est-à-dire le pouvoir civil, se méconnut au point d’entrer en partage d’une chose indivisible de sa nature, que nous avons -vu continuer les attentats qui avaient signalé l’introduction du sacerdoce dans l’empire. C’est depuis lors que les ennemis de la liberté et de la raison
Ont eu pour se défendre et pour nous accabler César qu’ils ont séduit, et liieu qu’ils font parler.
L’honneur de proclamer d’autres principes était réservé à Henri IV. Le protestantisme n’avait pas résolu le problème de la concordance de l’empire et du sacerdoce, par l’excéllente raison que ce problème est insoluble ; il avait fait mieux : il l’avait supprimé. C’était donc le moment de ramener l’État et le clergé à leur destination primitive, et d’affranchir la politique des embarras dont la religion la complique.
En reuouant, au contraire, des liens que la force des choses avait à moitié rompus, Henri IV a enraciné ce fatal et ridicule préjugé qu’un État doit avoir sa religion comme il a sa police, son armée, sa magistrature. Il a
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' concentré des forces que le schisme avait affaiblies, ne comprenant pas que les sectes religieuses sont, pour la puissance civile, un ennemi que sesdissensions intestines empêchent seules d’être redoutable. N’ayant, grâce à sa qualité de prbtestant, aucune dette à payer à l’ancien clergé, il pouvait donner aux rapports de l’État avec toutes 'ces sectes les seuls fondements que la raison reconnaisse : une liberté et une protection égales. Il ne sentit pas la grandeur de cerôle.Ilfféchitle genou devant le pape qu’il pouvait braver aussi impunément que l’avaient fait les rois d’Angleterre, et il jeta ainsi la politique dans un dédale où depuis lors elle n’a pas cessé de se débattre.
Nous portons encore la peine de cette faute impardonnable. Le sacerdoce n’ose plus, du moins ouvertement, s’attribuer le droit de renverser la puissance civile ; mais il a toujours la prétention de marcher son égal. De là ces empiétements qui mettent constamment aux prises la religion et la politique, l'État et le clergé ; de là ces allures de souverain qui marche à son but sans se soucier de nos institutions modernes, qu’il brave et qu'il outrage ; de là cette inconcevable interversion des rôles qui nous a si souvent montré l’État discutant et se défendant contre une secte, tandis qu’il doit se borner à les protéger toutes également lorsqu’elles restent dans leurs temples, et à les réprimer lorsqu’elles en sortent pour troubler l’ordre.
Quand on se livre à Rome, ce n’est pas à demi. Aussi, à peine Henri IV eut-il obtenu son absolution aux conditions les plus humiliantes, qu’il inaugura ce système d’imprudence et d’iniquité qui devait aboutir à la guerre des billets de confession, au refus de sépulture, aux sacre-
ments par huissier, aux communions le sabre à la main, aux lettres de cachet, aux emprisonnements, aux dragonnades et à la révocation de l’édit de Nantes. Il déclara un jour à la reine, dit Mézerai (Histoire de la mère et du fils, « 1 . 1 , p. 16), « que les huguenots étaient ennemis de l’Éo tat, que leur parti ferait un jour du mal à son fils, s’il « ne leur en fnisait. » C'est donc systématiquement qu’il les opprima ou du moins qu’il les laissa opprimer.
Une ordonnance obligea les protestants à saluer la croix et le saint sacrement ; une autre leur enjoignit de sortir de Lyon. A Rennes, l’impression et la vente des livres protestants furent interdites ; à Bordeaux, les huguenots enterrés depuis quinze ans dans les cimetières catholiques furent exhumés. Le culte réformé fut soumis, surtout dans le nord, le centre et l’est de la France, à des restrictions qui annulaient les garanties consacrées par les édits antérieurs, même les moins favorables.
Il paraît difficile de justifier cette ingratitude d’Henri IY ; mais de telles misères n’embarrassent pas les panégyristes. M. Poirson reconnaît que les protestants eurent à subir « des vexations et des injustices ; » mais il prétend qu’ils avaient un moyen très-simple d’y échapper. « Les réfor- « més, dit-il (t. I, p. 352), étaient maîtres dans deux cents « villes du midi de la France, entre lesquelles on compg tait plusieurs grandes villes, la Rochelle, Montauban, « Nîmes, Montpellier. Ceux d’entre eux auxquels la li- « berté de conscience et le culte secret ne suffisaient pas, « n’avaient-ils pas la ressource de se transporter dans « l’une de ces villes du Midi où ils auraient complètement « échappé à la contrainte? d Ainsi, un homme opprimé à Rouen, où il a son commerce et ses affections, n’a pas le
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droit de se plaindre, puisqu’il peut, abandonnant ses affaires et sa famille, se réfugier à Montpellier et y pratiquer librement son culte. On sent ce que vaut une cause quand un écrivain aussi" sérieux que l’est M. Poirson en est réduit à la défendre de cette manière.
Les protestants se défendirent autrement. D’abord, ils portèrent leurs plaintes à Henri IV lui-même. Les députés des églises lui adressèrent une requête d’où j’extrais les passages que voici : « Vos très-humbles subjets de la re- « ligion réformée disent, sire, en ayant cest heur d’avoir « pour roi celui qu’ils avaient eu l’honneur d’avoir pour o protecteur, ils pensaient se pouvoir justement promettre « qu’il auroit soing de les tirer de peine sans qu’ils s’en «remuassent beaucoup; pourtant s’estoient résolus à a toute patience pour donner loysir à vostre affection. Au « contraire, ont-ils à se plaindre que, au bout de quatre « années, Vostre Majesté ne leur a seullement osté la « corde du col, tant s’en fault.
* « Et combien, disent-ils là-dessus, nous estoit-il plus « tolérable de vivre sous la trefve du feu roi, ennemy tou- « tefois de nostre profession, qui par icelle consentait a l’exercice de nostre religion en son armée et en sa cour,
« nous bailloit des villes pour retraite, nous rendoit de- « dans le bout de l’an, en leur entier, les presches et « édicts.
« A tout cela vos bons serviteurs ne savent que res- « pondre ; autrefois, ils respondoient qu’on attendist le « temps, et ce temps s’est perdu, les affaires sont pourries « en meurissant. »
A ces plaintes si dignement formulées, Henri IV fait répondre : « Messieurs de la religion, si le susdit escrit a
« été délibéré en plein sinode, vous avez clairement des- « couvert que vous estes une partie très-dangereuse à « l’Estat. Si ce ne sont que quelques particuliers qui ayent « forgé cet escrit, je les appelleray séditieux et esprits « turbulents. » Ces turbulents, il les a commandés vingttrois ans, et plusieurs fois excités à la révolte ; il a été leur général, le protecteur de leurs églises, et, eomme tel, il leur a promis, « sur sa foi et parole de roi , » de verser pour eux la dernière goutte de son sang. Maintenant qu'il n’a plus besoin d’eux, il les outrage, et les héros de Coutras, d’Arques, d’Ivry, ne sont plus « qu’une partie très-dangereuse à l’État. »
Irrités de cet accueil, inquiets d’ailleurs des engagements que le roi contracte avec la cour de Rome, les protestants se réunissent en assemblée politique. Henri IV s’effraye de leur démonstration, et leur promet qu’il enverra dans les provinces des commissaires chargés de faire exécuter les édits. Après avoir inutilement attendu pendant plus d’un an l’arrivée de ces commissaires, les protestants s’assemblent à Loudun et chargent un des leurs de porter de nouveau au roi les griefs des églises. Pour toute réponse, Henri IV ordonne à l’assemblée de se dissoudre et d’attendre patiemment l’accomplissement de ses promesses. «Mais, dit Du Plessis-Mornay, en vain leur « presche-t-on patience : ils répliquent qu’ils l’ont eue en « vain, qu’il y a sept ans que le roi règne et que leur con- « dition empire tous les jours. »
L’assemblée déclara qu’elle ne se séparerait pas avant d’avoir obtenu des garanties suffisantes, et elle se transporta d’abord à Saumur, ensuite à Châtellerault. Henri IV alors changea de ton ; il adressa à l’assemblée une lettre
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où il la suppliait de ne fias ajouter, pur son obstination, aux malheurs de .la patrie. Les protestants, qui connaissaient leur homme, dédaignèrent lès prières comme ils avaient bravé les menaces, et bien leur en prit. Après des conférences soutenues au nom du roi par Calignon,, Vie, Schomberg et de Thou, et où les huguenots firent toutes les concessions compatibles avec leur honneur et leur droit, les commissaires arrêtèrent les bases de l’édit qui fut promulgué à Nantes le 13 avril 1598 et enregistré le 25 février 1599.
M. Poirson juge assez bien cette constitution trop vantée. « Elle ne protégea, dit-il (t. I, p. 373), ni leur exis- « tence comme parti, ni leur liberté civile et religieuse , « comme citoyens ; elle ne leur sauva ni la prise de la « Rochelle ni la révocation de l’édit de Nantes. » Par l’édit de Nantes, les protestants devinrent un parti ayant ses assemblées, ses finances, ses places de sûreté, son armée; ils formèrent une petite nation dans la grande. C’était là évidemment une situation intolérable et pleine de dangers ; mais M. Poirson, qui s’en prend aux protestants, commet une grande injustice. Les protestants n’avaient jamais demandé cette existence distincte; ils n’avaient réclamé que la tolérance, que le droit de pratiquer leur religion sans être opprimés, spoliés, égorgés. La résistance qu’on leur opposa les força seule à chercher dans une organisation exceptionnelle et transitoire les garanties indispensables à leur liberté religieuse.
A qui la faute ? Évidemment à Henri IV, qui, pouvant mettre toutes les religions sur le même pied et faire de leur égalité devant la loi une maxime de notre droit public, donna une prépondérance exorbitante et illégitime
à celle dont il adopta les dogmes, mit ainsi une partie de ses sujets en état d’hostilité, et plaça l’État au milieu des orages. La Révolution a dû réparer cette faute et prouver qu’en religion comme en politique, le seul moyen d’établir l’ordre, c’est de mettre les droits à la place des privilèges.
Considérée au point de vue de l’Europe et dans ses rapports avec la politique extérieure de la France, l’abjuration n’eut pas des conséquences moins funestes. Pour les raisons que j’ai exposées, Henri IV était le protecteur naturel de la liberté générale, et, en le voyant monter sur le trône, l’Europe dut comptersur l’appui de la France. L’ascendant de la maison d’Autriche était devenu si intolérable que les États menacés, oubliant leurs dissidences religieuses, tendaient instinctivement à s’unir par la communauté de leurs intérêts politiques. La coalition, à la tête de laquelle se placèrent plus tard Gustave-Adolphe et Richelieu, était déjà à moitié formée en I 593, et il dépendait dès lors d’Henri IV de clore la guerre des sectes et d’inaugurer la guerre des nations.
Philippe II, débordé par ses ennemis, voyait ses États démembrés ou envahis, et ses armées, devenues insuffisantes, se révolter faute de payement. Les Hollandais avaient proclamé leur indépendance et envahi les provinces catholiques des Pays-Bas ; les Français, ravagé deux fois l’Artois ; et les Anglais, pris Cadix. Philippe II, à bout de ressources, et ayant déjà inutilement, suivant l’expression de Richelieu, a épuisé le nouveau monde pour acheter l’ancien, » fit coup sur coup deux banqueroutes, dont la seconde fut un vol manifeste qui ruina les principales maisons de banque de l’Europe. Les banquiers fermèrent
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leurs caisses, l’archiduc Albert d’Autriche vit ses lettres de charge protestées, et Philippe II, entièrement ruiné, en fut réduit à demander de porte en porte, à ses sujets écrasés, un don gratuit que Davila appelle une aumône. C’était le moment de frapper un coup décisif. Henri IV comprit plus tard la grandeur du rôle que cette politique de protectorat général assurait à la France; mais, quand il voulut se mettre à l’œuvre, il avait perdu l’estiihe et la confiance des États protestants qu’il avait trompés; et, au moment où il fut assassiné, il allait entreprendre, avec de grands sacrifices et un succès douteux, ce qu’il avait dépendu de lui d’exécuter dans des conditions excellentes.
Le système d’équilibre qu’il a, dit-on, entrevu, et dont on lui a fait honneur, fut créé par Richelieu et consacré par le traité de Westphalie, en 1648. Mais la confusion qui, par la faute d’Henri IV, s’était mise dans les rapports politiques, était telle que ce traité, destiné à régler les droits et les intérêts des peuples, n’établit entre eux que des liens sans force, des unions sans principe, et que la Révolution, ce grand redresseur des torts de la monarchie, dut faire justice de cet équilibre factice, dont cent quarante ans d’expérience avaient démontré la fragilité.
Maintenant, si nous voulons, laissant de côté les questions de politique et de religion, juger Henri IV comme homme et comme roi, nous ne serons pas moins frappés de l’aveugle admiration et de la coupable infidélité des historiens. Nous verrons que ce qui a surtout manqué à Henri IV, ce sont précisément les qualités qu’il passe pour avoir eues à un degré exceptionnel, et dont on lui a fait une sorte de monopole. La prose, la poésie, et surtout
les chansons, ont immortalisé sa franchise, sa bonhomie, la bonté de son âme, son humeur chevaleresque et son tendre amour pour le peuple. Qu'y a-t-il de vrai dans ces dithyrambes ? absolument rien. Et, comme je sais que je blesse ici un préjugé enraciné, je laisse parler les contemporains, et je commence par le moins suspect :
« Je me suis souvent aperçu, dit Sully, qu’il me trom- « pait par de fausses confidences, lorsque rien ne l’obli- «geaitde m’en faire de véritables... La bassesse, laja- « lousie, les fureurs, et même la fausseté et le mensonge ; « oui, le mensonge et la fausseté ! Henri les a connus « dès qu’il s’est livré à l’amour. » Or l’amour, il s’y livra toute sa vie, et il le porta à un degré de scandale qui finit par lui aliéner tous ceux de ses meilleurs amis qui avaient conservé quelque respect pour les mœurs.
« Étroit d’âme et de nature, » dit Davila, qui l’avait vu de près et qui le connaissait bien, il n’eut d’affection pour personne, il brisa le' cœur de sa sœur, il laissa mourir dans la détresse les soldats qui s’étaient battus pour lui pendant vingt ans, « encore qu’ils fussent percés de « coups et estropiés pour son service. » — Dès sa plus « tendre jeunesse, dit Villegomblain, il estoit déjà es- « timé n’avoir guères d’amitié, non pas mesmement en- « vers ceux qui le servoient, mauvais maistre, mauvais « amy, nullement libéral de ses moyens.
Ingrat par nature, Henri IV était en même temps jaloux de la réputation militaire de tous ses lieutenants, a II souf- « frait impatiemment, dit d’Aubigné, qu’on louât ceux de « ses serviteurs qui avaient fait les plus belles actions à la « guerre, et qui lui avaient rendu les plus grands servi- « ces. » — a C’estoit deux défauts qui estoient en ce
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« prince, dit Villegomblain, d’estrè jaloux de la réputa- « tion de ceux qui estoient en bonne estime d’un chacun,
« et peu libéral et charitable à la récompense et nécessité « de ceux qui avoient dépensé le leur et pâty pour son , « service. »
Mais c’est surtout en ce qui concerne le tendre amour ' d’Henri IV pour le peuple que les historiens ont le plus étrangement dénaturé les faits et falsifié le témoignage des contemporains. Ils prétendent, par exemple, que, pendant le siège de Paris, quand le peuple était réduit à se nourrir d’un pain fait d’ossements pilés, à brouter * l’herbe des rues, des cours et des jardins, Henri lui faisait jeter des vivres par-dessus les remparts : voilà la légende ; voici la vérité. Pendant qu’ils se débattaient dans les angoisses de la faim, les Parisiens voyaient du haut des maisons et des murailles les champs couverts d’un blé magnifique et mûr. Quelques-uns, espérant rapporter quelques gerbes, se hasardèrent à sortir. « Mais, dit Dao vila, l’armée royale reçut ordre de mettre le feu au blé « et de repousser à coups d’arquebuse les femmes et les « enfants qui sortaient furtivement pour recueillir des a grains. On ne voyait de toutes parts dans la plaine qu’in- « cendies et que massacres. »
Nous avons vu qu’après son abjuration Henri IV, en ceci du moins assez peu chevaleresque, paya 118 millions la soumission des nobles révoltés. « Ces 118 millions, dit de « Thou, il fallut les imposer sur le malheureux peuple,
« que la guerre avait réduit à une extrême disette. Ces « sommes, qu’on exigea avec une rigueur inouïe, jointes « aux impôts ordinaires, ruinèrent presque sans ressource « non-seulement le petit peuple, mais les familles les plus
« honorables, dont les fonds et les revenus se trouvèrent « anéantis. »
Dans une pareille situation, en présence des campagnes dévastées, du commerce interrompu, des ateliers déserts, un roi qui aurait eu pour le peuple la centième partie de l'affection dont les historiens font honneur à Henri IV se serait’ condamné à la plus rigoüreuse économie. Que fait Henri IV ? Il gaspille au jeu et avec les femmes des sommes folles que le trésor ne peut pas lui fournir longtemps. Quand le trésor est à sec, il s'adresse à Zamet, dont la li- ’ béralité recule bientôt devant les extravagances royales. Il fallait alors ou s'arrêter dans cette voie de débauches, ou recourir à des moyens extraordinaires. Henri IV n'hésite pas ; il prend 8,000 écus sur les rentes de l’Hôtel de ville ; les rentiers spoliés se plaignent, il les menace de la Bastille ; et Sully, pour calmer l'emportement de l'opinion, abandonne au roi les produits des amendes, de la vente des offices et des pots-de-vin résultant de divers marchés. Bientôt, cependant, les souffrances populaires devinrent intolérables. Il y eut, dans le Périgord et le Limousin, des soulèvements si impitoyablement réprimés que tout le monde se contint.
Mais l'irritation et la haine firent de tels progrès, que le maréchal d’Ornano crut devoir avertir le roi qu’il était a haï du peuple plus que son prédécesseur ne l’avait ja- « mais été, à cause des charges accablantes qu’il lui fai- « sait porter. » La réponse d’Henri IV mérite d’être rapportée : « Je sçai, dit-il, que je fais des injustices dont a possible pourrois-je bien quelque jour rendre compte; « mais mes conseillers et officiers en font bien d’autres, « et de plus grandes que moy et de plus grande consé-
le
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« quence. » Voilà l’homme dont, selon la plupart des historiens, la plus grande préoccupation était de donner au peuple « la poule au pot. »
Le roi, chez Henri IV, n’a pas été moins surfait que l’homme. M. Poirson prétend (t. I, p. 417) que, sous son règne, « on trouve une masse considérable de liberté en « général, tous les genres de liberté accordés aux ci- « toyens... le régime représentatif très-réel, très-effectif, a quant au fond, différant seulement dans la forme de ce « qu’il est aujourd’hui. » C’est encore là une de ces assertions en l’air, formellement démentie par les faits.
A peine devenu roi, Henri IV exerça un pouvoir sans partage et sans limites, admirablement secondé d’ailleurs dans ses idées d’absolutisme par les légistes de son temps, Bellièvre, Sillery et Jeannin, et par des ministres tels que Villeroy. Quatre mois après la mort d’Henri III, le 28 novembre 1589, il avait solennellement promis que les États généraux seraient convoqués à Tours, le mois de mars suivant. Non-seulement il ne tint pas sa promesse, mais c’est de son règne que date le suppression absolue de ces assemblées nationales que la France revit le 5 mai 1 789, après deux cents ans d’interruption. A la place des États généraux, il réunit à Rouen, le 14 novembre 1 59<>, une assemblée de notables qu’il préféra aux États généraux, dit Sismondi, « pour avoir meilleur marché des « libertés publiques et continuer le régime du bon plaisir o et du pouvoir absolu. »
M. Poirson proteste contre cette accusation, qu’il déclare une invention moderne, en quoi il a doublement tort. Non-seulement l’accusation est juste, mais Sismondi n’a fait que répéter ce qu’ont dit les contemporains.
HISTOIRE BT RELIGION.
Voici, par exemple, en quels termes Villegomblain parle des notables de Rouen : « C’estoient toutes personnes af- « fidées qui suivirent du tout ses volontez, esquelles il se « monstroit desjà très-absolu, et si quelqu'un y résistoit, « en lui remonstrant chose qu'il n'eust désiré, il estoit « mal receu de lui. »
Henri IV établit le pouvoir absolu et le légua à ses successeurs. Il n’en usa pas comme Louis XIV ; mais le despotisme consiste moins dans ce que fait un souverain que dans ce qu'il peut faire impunément ; et il faut plaindre un pays dont la fortune et la liberté dépendent du caractère d'un homme. Mais si Henri IV n’abusa pas toujours de son pouvoir, il n’en fit pas non plus, tant s’en faut, un usage qui permette de l'amnistier. Il laissa, pendant plus de dix ans, la France dans la misère où il l'avait trouvée. Les sept premières années de son règne, M. Poirson l'avoue (t. I, p. 292), « avaient prodigieusement ajouté a aux souffrances des villes, aux désastres de l'agricula ture et du commerce, à la somme des maux qui pe- « saient sur les citoyens de tous les états. » En 1602 et 1605, le mal s’était tellement accru, qu’il fallut réprimer par la force les révoltes causées par la misère. C'était l’époque où, selon l’Étoile, « processions de pauvres se a voïoient par les rues en telle abondance qu’on n’y « pouvoit passer, lesquels crioientla faim. » — « Le peu- « pie, écrit Gabriel d’Amours à Henri IV lui-même, ne « laisse pas d’être chargé de tailles et taxes insupporta- « blés, et trois fois plus grandes que ne souloient lever « vos prédécesseurs. »
Les dernières années d’Henri IV furent marquées par des réformes qui sont l’honneur de son règne. L’eflroya-
HENBI IV.
ble désordre des finances fut réprimé, on répara les routes et les ponts, l’industrie se releva, le commerce reçut des encouragements, et, dès 1 608, on put entrevoir dans le sort du peuple une prochaine amélioration. 'Mais cette amélioration, qui se fit lentement, fut autant, suivant la juste observation de Sismondi, un bienfait du temps que de l’administration d’Henri IV. M. Poirson entre à ce sujet dans des détails en général connus, mais il les expose avec un ordre et une clarté qui leur donnent de l’intérêt, et cette partie de son livre est incontestablement la mieux étudiée, la plus exacte et la plus instructive. Cependant, là encore, M. Poirson sè laisse emporter par son admiration, et, sur ce point comme sur tous les autres, il y a beaucoup à rabattre. Voltaire a certainement trop vanté le héros de son poème, mais comme le respect de la vérité n’abandonne jamais ce grand esprit, il reconnaît, dans sa lettre à Dupaty, du 27 mars 1 769, que si « Henri IV fut assez « heureux pour regagner son royaume par sa valeur, il o ne le fut pas assez pour le réformer.
Maintenant, comment se fait-il qu’un homme détesté pour son ingratitude et sa duplicité ; qu’un chef de parti qui a trahi deux fois ses partisaris; qu’un roi qui a scandalisé et trompé l’Europe, qui n’aima personne, et que ses contemporains ont « haï et peu respecté, » soit devenu et resté si populaire ?
Il faut bien le reconnaître, c’est précisément par ses qualités les plus frivolfes qu’Henri IV a réussi. Ses amours, dont rougirent ses contemporains les moins chatouilleux, ont ravi la postérité. Nos places publiques et nos théâtres ont retenti de chants populaires en l’honneur du « vert galant » qui, à 56 ans, porta la passion jusqu’à attenter à
l'honneur des membres de sa famille; qui eut quinze maîtresses avouées, onze inavouables; qui laissa six enfants légitimes, onze bâtards reconnus, et une multitude • d’autres qu’il n’osa pas reconnaître, mais qu’il dota richement, pendant que le peuple était dans la plus affreuse misère.
La popularité d’Henri FV tint surtout à son courage, que l’histoire et la poésie ont justement célébré. Sa gaieté, sa belle humeur, son entrain, ses bons mots dans la détresse et dans les combats, sont d’un esprit et d’un soldat essentiellement français, et c’est par là qu’en flattant nos préjugés et nos penchants il s’est emparé de notre imagination. Le prince de Parme disait de lui : « Je croyais que « c’était un roi, mais ce n’est qu’un carabin, » et Napoléon l’appelait « un brave capitaine de cavalerie. » 11 est possible qu’il n’ait pas commandé ses soldats suivant les règles ; mais il est sûr qu’à Coutras, à Arques, à Ivry, il les entraîna par sa brillante intrépidité. C’est ainsi qu’il doubla la force de ses armées, qu’il frappa d’admiration ses propres ennemis, et qu’il leur arracha cet aveu : « Sire, vous êtes le roi des braves. »
L’explication de tous 1 les vices du cœur et du caractère d’Henri IV est dans les événements qui marquèrent le temps de sa jeunesse. Né dans les orages, élevé au milieu des intrigues et des factions, jeté dans une cour horriblement corrompue, il rechercha les moyens de plaire à Charles IX, à Henri III, à Catherine de Médicis, à tous les favoris et à leurs maîtresses. 11 arriva ainsi à cette duplicité qui trompa d’abord tout le monde, et à cette sécheresse de cœur qui lui fit sacrifier ses meilleurs amis et oublier tous les services.
kitefei.-
C’est en s’exerçant de bonne heure à louvoyer entre tous les partis qu’il acquit cette souplesse incomparable et cette prodigieuse flexibilité qui lui permirent de porter tous les masques, de prendre toutes les manières, de parler tous les langages. C’est ainsi qu il se fit si habile comédien, qu’il apprit à jouer au naturel la bonhomie, la colère et l’attendrissement, qu’il devint « le plus rusé et « madré prince qui fût au monde; » — <* faisant souvent « le fâché, » dit Sully, « sanglotant à volonté, » dit d’Aubigné.
Là aussi est l’explication de sa grande habitude à manier les hommes ; à leur parler tantôt en maître, tantôt en ami ; à rendre sa familiarité plus séduisante que son pouvoir, et à faire oublier le prince par la gracieuseté de l’homme.
On a beau le mésestimer, il a de telles ressources, des saillies si merveilleuses, des bons mots d’un si haut goût, des élans qui semblent si bien partis du cœur, qu’on ne résiste pas à l’attrait de ce charmant esprit. Et c’est justement parce que « cette promptitude et vivacité « miraculeuse et par delà le commun, » dont parle d Aubigné, ont séduit tous les écrivains, que nous n’avons pas une bonne histoire d’Henri IV.
i Comme toutes les autres, celle que M. Poirson a composée si laborieusement n’otfre guère que l’Henri IV de fantaisie popularisé par .la légende. Mais, pour ce qui concerne le ministère et l’administration de Sully, 1 état des sciences, des lettres, des beaux-arts, des finances, du commerce, de l’agriculture et des travaux d’utilité publique, elle renferme un très-grand nombre de faits bien groupés, des remarques judicieuses et des documents
instructifs. Ces documents donnent une valeur réelle à ce livre, qu’on peut, malgré ses défauts et ses lacunes, consulter utilement, à la condition, bien entendu, de se tenir en garde contre l’enthousiasme de l’auteur.