‹ Histoire et religionChapitre 12 sur 15 · JUGÉE PAR M. GUIZOT · texte numérisé non relu

JUGÉE PAR M. GUIZOT

J’ai inutilement essayé, pour juger ce livre, d’oublier le nom de l’auteur. Cet oubli, qui est le premier devoir du critique, n’est pas possible avec M. Guizot. J’aurais voulu ne voir dans les volumes que je viens de lire que la révolution anglaise, ses causes, ses vicissitudes, ses résultats; M. Guizot ne l’a pas permis. Je l’ai retrouvé partout lui-même, avec 'ses qualités et ses défauts, avec « ses regrets et ses espérances,» avec ses passions indomptées et ses illusions tenaces.

A chaque ligne, il m’a semblé voir ce geste et entendre cette voix qui ont si longtemps entraîné ses amis, irrité ses adversaires, soulevé les orages qui ont fini par tout emporter, la personne de M. Guizot, ses amis et sa cause.

31. Guizot pouvait, mieux que personne, écrire sur la révolution anglaise, qu’il étudie depuis près de quarante ans, un livre instructif et consolateur où les fautes de la révolution auraient été énergiquement retracées, mais où ses excuses, sa gloire et sa légitimité auraient été présentées équitablement, où surtout les avantages éter- * nels qu’il est possible d’en recueillir auraient été indiqués

1 Première partie, Histoire de Charles l» r , 2 vol. in-8. — Deuxième partie. Histoire de la république et de Cromwell. — Troisième partie, Histoire du protectorat de Richard Cromwell et du rétablissement des Stuarfs.

avec franchise et recommandés avec intérêt. Ce n’est pas là ce qu’a fait M. Guizot. On sent partout, dans les quatre derniers volumes, un homme qui croit avoir éprouvé les injustes rigueurs d’une révolution, et chez qui les souvenirs sont plus forts que les principes. Au lieu des vues utiles, des critiques profitables et des encouragements qui ressortent de l’histoire loyalement étudiée, et qu’il aurait pu répandre avec profusion, M. Guizot a mis dans son livre des attaques injustes et des considérations systématiquement calculées pour nous faire sacrifier les conquêtes et les espérances qui nous restent au vain souvenii des biens plus ou moins réels que nous avons perdus dans le naufrage où s’est abîmée la nacelle qui portait M. Guizot et sa politique.

Le caractère de la révolution anglaise, sa marche, son ensemble, ses résultats, du moins jusqu’au rétablissement des Stuarts, sont difficiles à saisir. Quand on s’arrête à la surface ou qu’on les regarde avec prévention, les révolutions offrent un tableau caché sous une couche de boue et de sang, mais qu’il suffit de laver pour avoir un tableau magnifique. M. Guizot, au contraire, s’étudie à épaissir la couche, montrant de préférence les ruines, les excès, les malheurs. Au lieu de détourner les yeux du passage pour les arrêter sur lç but, il insiste sur ce que la révolution a coûté, et glisse sur ce qu’elle a produit ; il cherche sur tout à la faire juger par les hommes qui y ont figuré, et faire croire qu’elle a été, sans compensation, violente et hideuse comme quelques-uns d’entre eux. Il faut protester contre un tel jugement, dût-on, en défendant la révolution dans son ensemble, s’exposer à être pris pour l’apologiste de ses fautes.

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El d’ailleurs, ceux qui énumèrent si complaisamment les crimes de la Révolution, soit en Angleterre, soit en France, sont-ils bien sûrs que la responsabilité tout entière en revienne aux révolutionnaires? S’il était possible qu’un peuple longtemps courbé sous un régime d’oppression renversât ce régime sans violence, les raisons éternelles qui condamnent le despotisme tomberaient d’ellesmèmes, car alors il serait démontré que le despotisme ne pervertit ni le cœur, ni l’esprit, ni la moralité des peuples. Les excès où se jettent en général les révolutions sont déplorables, mais, pour quiconque ne s’arrête pas aux apparences et ne se paie pas de lieux communs, c’est justement la grandeur de ces excès qui prouve la nécessité des révolutions. L’emportement des masses est toujours proportionné à l’ignorance où elles sont plongées, et cette ignorance elle-même est proportionnée à l’incurie, aux abus, à l’immoralité des' gouvernements. L’histoire montre que cette règle est invariable, et que partout, dans l’antiquité comme dans les temps modernes, en France comme en Angleterre, les prétendus maîtres de la politique et de la religion n’ont jamais recueilli que ce qu’ils avaient semé. S’ils ont souffert de l’ignorance du peuple, c’est parce qu’ils ont trop longtemps négligé de l’instruire ; s’ils ont été assaillis avec une fureur aveugle, c’est qu’ils avaient trop longtemps exigé une aveugle soumission. « Tout est perdu, dit Voltaire (lettre à Linguet, « 15 mars 17G7,) quand on traite les peuples comme une « troupe de taureaux, car tôt ou tard ils. vous frappent de « leurs cornes. » Et comme le dit Victor Hugo :

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Les révolutions ne sont que la formule De l’horreur qui pendant vingt règnes s’accumule *.

Comme l’influence des événements sur le peuple est toujours conforme à l’esprit dans lequel cet événements le trouvent, c’est surtout à leur début que les révolutions ' sont terribles, parce qu’elles prennent nécessairement le caractère des hommes qui les font, et parce que, pour supporter la liberté, il faut en avoir joui longtemps. Aux causes de violence résultant du caractère des hommes, il faut ajouter celles qui se tirent de la nature même des choses, c’est-à-dire de la résistance qu’opposent aux révolutions ceux à qui elles sont contraires, résistance en général assez forte pour les exciter, pas assez forte pour les modérer. Commencées, il faut que les révolutions s’achèvent ; contrariées, elles s’irritent ; exaspérées, elles n’épargnent rien. C’est à ce moment de crise que leurs ennemis aiment à les montrer. Ce sont aussi ces colères, ces emportements, ces écarts que M. Guizot peint avec une évidente prédilection.. Comme il a un système autre que celui de la simple vérité, il effleure ce qu’il y a de grand, d’essentiel, de profondément légitime dans les actes capitaux de la révolution anglaise; tandis que dans les faits qui peuvent rabaisser cette révolution aux yeux du lecteur inattentif, il fouille jusqu’aux derniers replis des intentions les plus secrètes. '

En examinant, il y a quelque temps, le beau livre publié par M. Macaulay sur le même sujet, j’ai montré par quelle suite de folies les Niveleurs ont perdu la République. M. Guizot déroule, souvent en les exagérant, tous

1 Contemplât ions, t. II, liv.v, p. S!).

ces actes de démence ; mais le' spectacle de la liberté perdue par l’aveuglement des partis ne lui arrache pas un seul mot qui indique une âme sincèrement affligée. Il n’a qu’un blâme froid et hautain, une arrogante dérision, et l’on sent dans ses paroles moins de douleur et d’indignation réelle que de malignité satisfaite.

Écrire fidèlement l’histoire d’une révolution quelconque, est toujours une œuvre difficile, mais cette œuvre est impossible à celui qui, regardant les événements avec l’œil d’un ennemi, voit avec satisfaction le mal que se font entre eux et que font à leur cause les objets de sa haine.

Il faut sans doute condamner, mais il faut condamner avec regret, les hommes que la passion rend criminels. Il faut surtout ne pas oublier les provocations d’où sont sorties les violences, et ne pas craindre, en mettant ces provocations en relief, d’apprendre au lecteur que les coupables, si impitoyablement condamnés par l’histoire, valent souvent mieux que leurs juges sans miséricorde. Pour peindre les mouvements qui changent la face des nations, pour donner à ces grandes eMerribles peintures leur caractère et leur couleur, il faut un homme qui contemple, sans en être atteint, le vertige de toutes les ambitions et de toutes les rivalités, et que la passion n’aveugle pas au point de lui faire confondre la tyrannie avec la république, l’anarchie passagère avec la révolution impérissable. Un tel homme, avec un talent, je ne dis pas égal, mais trèsinférieur à celui de M. Guizot , instruira par la justesse de ses observations, attachera par la fidélité de ses récits et par la vérité de ses portraits. Au contraire, le plus beau talent, égaré par les préventions ou aveuglé par l’esprit de parti, ne saura que propager des erreurs et entretenir

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les préjugés, qui sont le poison de l’histoire. Alors, tout en admirant ce talent, on le maudira, comme en agriculture on maudirait le semoir le plus parfait qui ne sèmerait que de l’ivraie.

Du reste, puisqu’il s’agit de talent, il faut reconnaître que celui de M. Guizot est merveilleusement approprié aux sentiments qui l’animent. Son style, qui manque de couleur, est net, précis, en général correct et d’une, bonne contexture, mais presque toujours sec et décharné. M. Guizot possède à un degré éminent quelques-unes des qualités de l’historien, notamment l’ordre dans l’exposition et dans l’enchaînement des faits, et l’art si précieux et si rare de ramener à l’idée principale toutes les idées accessoires qui naissent du sujet. Mais ces qualités sont gâtées par une raideur et une affectation d’autorité à la longue un peu fatigante. M. Guizot a toujours l’air d’un juge qui condamne ou d’un magister qui professe. Quand il ne débite pas une leçon, il prononce un réquisitoire, mais plus souvent c’est un discours qu’il écrit. La plupart de ses considérations ont une certaine forme d’argument et presque d’apostrophe. On sent que M. Guizot a toujours devant lui une assemblée imaginaire, et qu’il lutte contre quelque opposition. Il retrouve alors les éclats de cette éloquence à laquelle il doit sa réputation. Mais cette éloquence n’étant pas celle de l’histoire , il en résulte que les plus beaux morceaux de son livre sont justement ceux qui y sont déplacés. Il en résulte, en outre, que M. Guizot perd dans les détails la supériorité qu’il a dans les considérations générales, en sorte que ce qu’il y a de plus remarquable dans son Histoire de la Révolution d' Angleterre, c’est moins le livre môme que le « discours » qui lui sert

d'introduction. Je me demande pourquoi M. Guizot n’a pas commencé par ce discours et pourquoi il ne s’en est pas tenu là. Il y a trente ans qu’il travaille à cette histoire, qui est loin d’être finie. Qu’est-il résulté de ce travail opiniâtre , poursuivi , suivant les expressions mêmes de M. Guizot, « à travers tant de vicissitudes publiques et « privées ? » Pas un fait inconnu, pas un résultat ignoré, pas une vérité neuve. La plupart des histoires publiées depuis longtemps étaient plus courtes et aussi complètes que celle de M. Guizot, et celle de M. Macaulay lui est supérieure par le charme de la diction, par la variété et l’originalité des aperçus, par le calme et l’impartialité des jugements.

Dès les premières pages, M. Guizot défigure la Révolution et l’attaque en quelque sorte par les racines. Il prétend que les réformateurs n’avaient pas besoin d’une révolution. « C’était, dit-il, au nom de la Grande Charte, et o de tant de statuts, qui depuis quatre siècles l’avaient « confirmée, qu’ils réclamaient leur liberté. » Rien n’est moins exact que cette assertion, où les sentiments particuliers des réformateurs et la situation générale de l’Angleterre en 1040 sont également méconnus. La vieille constitution n’était plus, au temps de Charles I er , qu’une lettre morte également impuissante à garantir les droits anciens du peuple et de l’aristocratie, et à réprimer les envahissements chaque jour plus grands de la royauté. Les dispositions personnelles de Charles I er , les projets de ses conseillers et surtout l’état politique du continent, donnaient à ces envahissements un caractère très-menaçant. En 1640, il n’y avait en Europe, l’Angleterre seule exceptée , que des monarchies absolues. La féodalité

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n’ayant pas moins entrepris sur l’autorité des rois que sur la liberté des peuples, les rois, qui sont moins patients que les peùples, l’attaquèrent les premiers. Trop faibles d’abord pour l’attaquer directement, ils cherchèrent une force dans l’affranchissement des communes qui devaient un jour dévorer la royauté elle-même. Pendant que la féodalité s’affaiblissait ainsi par les affranchissements, la royauté se fortifiait par les conquêtes, par les successions, par les mariages, par les confiscations, par la réunion des domaines. La révolution, qui affranchit le sujet de l’oppression du seigneur pour le faire passer sous la domination du monarque, ne parut d’abord avoir opéré qu’un changement de servitude ; mais il en résulta ce bienfait capital, que les peuples, n’ayant plus qu’un maître, n’eurent plus besoin que d’une seule révolution. Les actes du pouvoir se faisant désormais au nom des rois, aux rois seuls s’adressèrent les malédictions soulevées par la tyrannie.

Il se forma alors contre la royauté un ensemble de griefs et de plaintes que les rois dédaignèrent d!abord, et que, ensuite, ils ne purent plus étouffer. Et comme, avec l’invention de l’imprimerie et rétablissement de la poste, les lumières et les souffrances avaient cessé d’être personnelles, et que chaque cri jeté par l’humanité retentissait d’un bout du monde à l’autre, on passa du sentiment des maux à la recherche des causes, et dans cette recherche on rencontra les droits. Quand les peuples, voulant se rendre raison de la soumission absolue qu’on leur imposait, virent qu’ils obéissaient, qu’ils payaient et qu’ils versaient leur sang, non pour la conservation de leurs droits, mais pour leur oppression, les jours du despotisme

furent comptés. Sa chute, cependant, fut retardée par le changement que le progrès de la civilisation avait introduit dans l’organisation des armées.

La guerre, en devenant une science, créa une nouvelle classe d’hommes dépendants de la couronne et ennemis naturels de la liberté des peuples. La force, qui auparavant avait appartenu aux nobles et aux communes, passa tout entière dans la main des rois. A dater de ce jour, l’armée et le trésor devinrent exclusivement les deux appuis du pouvoir absolu. A dater de ce jour aussi, les dépenses, les impôts, les dissipations de la royauté et les exactions des ministres ne connurent plus de bornes. Autrefois le pouvoir était au moins limité par la crainte de la révolte. Avec des populations désarmées, privées de toute organisation et de toute discipline militaire, cette crainte n’exista plus. La royauté devint violente et arbitraire sans retenue. Les parlements étaient la seule et faible digue qui s’opposât à ses débordements, elle les annula; et, par des impôts désordonnés et des expédients scandaleux, elle épuisa la richesse de l’État et en tarit presque la source. Ce pouvoir tyrannique dominait sur tout le continent. Seule en Europe, l’Angleterre, grâce à sa position insulaire et à l’esprit peu belliqueux de ses rois, n’eut pas de ces grandes forces militaires, et elle put, au contraire, en voyant le sort des États voisins; en apprécier les inconvénients et les dangers. Mais à l’avénement de Charles I er , les affaires de ce pays prirent une tournure nouvelle.

Dans son premier volume, en général fort remarquable et le meilleur des six déjà publiés, M. Guizot peint trèsbien la cause du changement qui s’opéra alors dans les

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«sprits et dans les faits. Il montre comment , par son voyage en Espagne, et enfin par son mariage avec Henriette-Marie de France, Charles I er arriva à voir dans la royauté de Paris et de Madrid « l’image de la condition « naturelle et légitime d’un roi ; comment le monarque, « ses conseillers et la cour travaillèrent à placer la mort narchie anglaise sur la même pente que les monarchies « du continent. — Là aussi, dit-il (p. 127), tout trahissait « les symptômes et les efforts de la Révolution, ailleurs « consommée, et qui, dans ses plus modestes prétentions, « ne laissait subsister les libertés des sujets que comme « des droits subordonnés, des concessions de la généro- « sité des souverains. » Mais le peuple anglais n’était pas, comme les peuples du continent, incapable de résister à la tyrannie, et M. Guizot reconnaît qu’une révolution, « sourdement opérée dans la société, avait déjà « miné le sol sous les pas de la monarchie pure, et prête paré sa ruine au milieu de ses progrès. »

Plus l’autorité de la monarchie s’affaiblissait dans l’opinion, plus Charles I er usait de violence pour la soutenir. Mais il trouva toujours dans la Chambre des communes une résistance supérieure à ses efforts. Strafford lui proposa enfin de demander aux jurisconsultes une déclaration qui lui permît de lever une armée suivant son bon plaisir. « Cette déclaration bien motivée, lui dit-il, affran- « chira la monarchie des entraves que lui opposent les « insolentes prétentions de vos sujets. » La question était bien posée; les Communes, averties, n’accordèrent de subsidesqu’après avoir arraché d’importantes concessions. Ces subsides obtenus, les concessions furent reprises, mais le besoin d’argent augmentant toujours, Charles I or

convoqua et cassa trois fois le Parlement, sans lequel, à la fin, il gouverna pendant douze ans, de la façon la plus tyrannique, dressant une nouvelle liturgie, exigeant de nouveaux serments, multipliant les arrestations, les exactions, les exécutions militaires. La fermentation devint générale, l’Écosse s’insurgea, vingt mille protestants furent égorgés en Irlande, et Charles I er , effrayé par le soulèvement qui gagnait toutes les provinces, convoqua, «en 1640, le Parlement qui, neuf ans plus tard, l’envoya à l’échafaud. Le peuple exaspéré ne nomma que d’ardents ennemis de la cour, des patriotes connus par leur courage ou par leur talent, et dont l’unique préoccupation fut de donner aux libertés publiques des garanties contre les projets avoués du roi et de la cour. Où pouvaient-ils trouver ces garanties ? Dans la Grande Charte ? Quoique M. Guizot le dise, rien, évidemment, n’est moins sérieux.

Même dans des circonstances moins périlleuses, et avec un prince plus loyal et plus honnête homme que ne l’était Charles I", l’ancienne constitution n’aurait pu être maintenue. Singulière constitution, qui n’empêchait pas la couronne d’empiéter ouvertement et impunément sur les droits de la nation ! 11 faut convenir qu’il était bien juste de la détruire pour ne s’être pas mieux fait sentir au monarque, ou, du moins, bien urgent d’en changer la lettre pour en conserver l’esprit. Mais ce changement, opéré en 1688 par l’expulsion de la famille régnante, et par ï’avénement d’un prince dont le seul titre était l’élection libre et conditionnelle, n’était pas possible en 1640. Le Parlement dut faire alors indirectement ce qui fut fait directement quarante-huit ans plus tard, c’est-à-dire essayer

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de dompter la royauté par une résistance ouverte, en attendant qu’on pùt la lier par de bonnes lois.

Les ministres demandèrent pour le roi le commandement de l’armée et la direction absolue de la guerre contre l’Irlande. La Chambre des communes, entourée, en quelque sorte, des ruines de toutes les constitutions ren-, versées par le nouveau système militaire, répondit par un refus. Ce refus, dit-on, était illégal. Il l’était incontestablement ; en outre, c’était un acte essentiellement révolutionnaire, et, à plusieurs égards, fort dangereux. Les opérations militaires, dont le succès tient, en général, à l'unité de direction, au secret et à la décision, conviennent mal aux assemblées qui vivent de publicité, et dont les longs débats rendent presque impossible la rapidité d’exécution si nécessaire dans les temps de crise. Mais la Chambre des communes avait alors à résoudre, non pas une question de politique abstraite, mais une question urgente d’où dépendait son existence. Il s’agissait de savoir s’il convenait de confier une grande armée à un roi plus désireux de renverser le Parlement que de réprimer l’insurrection de l’Irlande. La conduite des Communes put être illégale, mais elle sauva la liberté de l’Angleterre.

Les faits prouvent que la constitution anglaise, aussi bien que celles de toutes les monarchies absolues du continent, était renfermée dans la personne du monarque, et que ses bienfaits et ses inconvéïlients variaient suivant le tempérament du roi. Et que pouvait-on attendre d’un roi tel que Charles I er , dont toute la p'olitique consistait en une haine folle contre la liberté ? D’un roi sans scrupule et sans conscience, prenant avec les apparences de la plus grande sincérité, et violant toujours sans pudeur

les engagements les plus solennels; brisant avec une égale insensibilité ses amis les plus dévoués et les adversaires qui l’avaient épargné dans ses abaissements? D’un prince ;i qui la peur arrachait toUs les serments, et dont pendant dix ans, de 1630 à 1640, la vie n’avait été qu’un long parjure ?

Cependant, le Parlement fit longtemps preuve de patience. Après avoir annulé les mesures les plus impopulaires, châtié les complices et les instruments les plus décriés de la tyrannie, et pris, contre le retour de l’oppression, les garanties rigoureusement indispensables, il s’arrêta comme effrayé par l’imminence de la guerre civile. A ce moment, Charles I er essaya, par de nouvelles promesses, de regagner les faveurs de l’opinion, disposée à imputer les fautes du commencement du règne à la jeunesse du monarque et à l’influence des mauvais conseils. D’ailleurs, il s’était fait une réaction générale ; la majorité des Communes cherchait à se rapprocher du roi ; l’opposition avait perdu beaucoup de son crédit ; les chefs du parti patriote et les ennemis les plus compromis de la cour vendaient leurs propriétés pour aller chercher en Amérique un refuge et la liberté. L’événement prouva bientôt qu’ils avaient seuls bien apprécié les perfidies du roi et le danger de la situation.

Lorsque Charles I er crut le Parlement soumis et désarmé, il voulut enlever violemment les cinq membres les plus influents et les plus populaires de l’opposition. Cette criminelle tentative ralluma les colères mal apaisées. 11 fut démontré à tout le monde qu'en renouvelant les serments et en multipliant les promesses, le roi n’avait eu t l’autre but que de ressaisir frauduleusement le pouvoir

absolu et de se venger de ses ennemis. Le Parlement, indigné, se mit sur via défensive; la Cité devint une place d’armes ; Hampden, de glorieuse mémoire, tira l’épée et jeta le fourreau. C’est à ce moment que la vraie révolution commence, et il faut voir comment M. Guizot la juge.

Du 3 novembre 1640, jour de la réunion du Long-Parlement, au 29 mai 1660, jour de la rentrée de Charles II à Londres, trois faits dominent et résument la Révolution anglaise : l’exécution de Charles I er , l’établissement de la République, le protectorat de Cromwell. M. Guizot dit que l’exécution de Charles I er fut un grand crime ; il prétend que la République offensait les traditions, lesmœurs, les intérêts, le bon ordre, le bon sens, le sens moral, et que personne, en Angleterre, n’en voulait; quant à Cromwell, il en porte des jugements si contradictoires, qu'il est impossible de savoir au juste ce qu’il en pense.

Tous les historiens, sans excepter M. Guizot, reconnaissent que Charles I er fut un détestable roi. « Charles, dit M. Macaulay, n’était pas seulement un* menteur sans scrupules, c’était un fourbe maladroit. » Et, en effet, il n’y eut jamais d’homme dans une position aussi élevée à * qui l’on pût prouver ses fraudes et ses mensonges d’une manière plus accablante. Publiquement, il reconnaît les droits du Parlement, et le jour même, dans un conseil secret, il annule cette reconnaissance. Après avoir demandé contre son peuple l’appui de la France, du Danemark et du duc 'de Lorraine, il donne officiellement sa parole d’honneur qu’il n’a fait auprès d’aucune puissance aucune démarche de ce genre. Il s’engage à proscnre Te papisme, et, pour donner à cet engagement une consécration solennelle, il communie à Oxford suivant le rit anglican.

Le jour même, il promet à la reine de protéger les papistes; il écrit à ses généraux d’en employer le plus qu’ils pourront; il autorise Glamorgan à promettre à l’Irlande l’établissement prochain du catholicisme, et il signe, en ce sens, un acte qu’il adresse au nonce du pape Rinucci et au pape lui -même. Le Parlement découvre cette conspiration; aussitôt Charles adresse aux Chambres une proclamation pour désavouer Glamorgan, qu’il accuse d’avoir compromis le roi en promettant aux rebelles ce que leur refusaient toutes les lois. Il dit à Strafford , qui voulait donner sa démission : « Aussi vrai que je suis roi d’An- « gleterre, ils ne toucheront pas un cheveu de votre tête, » et il sanctionne le jugement qui le condamnait à mort. « Ne vous confiez pas aux rois, » dit Strafford en marchant à l’échafaud. Après avoir officiellement promis de faire cesser toute hostilité en Irlande, il écrit à Ormond : « Obéissez aux ordres de ma femme, nullement aux miens; « ne vous inquiétez pas non plus de mes concessions sur « l’Irlande, elles n’aboutiront à rien. « Il promet la Jarretière à Cromwell et aux principaux chefs du parti populaire, et il écrit à la reine : « Sois tranquille sur les contt cessions que je pourrais faire; je saurai bien, quand il « en sera temps, comment il faut se conduire avec ces « drôlesdà, et, au lieu d’une jarretière de soie, je les « accommoderai d’une corde de chanvre. » Il autorise Montrose à assassiner Hamilton et Argyle; le coup manque, et, pour cacher ses desseins, il élève Hamilton au titre de duc, Argyle au titre de marquis.

Aussi, quand Charles I er perdit son pouvoir, il y avait longtemps qu’il avait perdu l’estime de tous les partis. Anglicans, presbytériens, indépendants, puritains, catho-

LA RÉVOLUTION d’aNGLETERRE.

tiques, amis et ennemis, également trompés, le méprisaient également. Ses serviteurs les plus dévoués en étaient venus à rougir de sa duplicité, et ils n’en parlaient entre eux qu’avec un sentiment d’amertume et de honte. « Ah ! a monsieur le secrétaire, dit Clarendon, dans une lettre o à Nicolas, tous ces stratagèmes m’ont causé plus de dou- « leur que les plus grandes catastrophes de la guerre a civile ; Dieu nous châtie pour nous les faire expier. » Cette guerre civile, ce fut Charles I" qui la commença. Elle fut d’abord mal comprise et mal conduite par les Chambres. Les chefs parlementaires, Essex, Manchester, Northumberland, Hollis, étaient d’honnêtes gens, mais des hommes faibles, qu’effrayaient les allures et les projets des indépendants, et qui craignaient, par une victoire trop complète, de détruire du même coup la monarchie et la constitution. Ces hommes sont la fatalité des révolutions. Par leurs demi-mesures, ils mécontentent tous les partis, compromettent toutes les causes, et se perdent invariablement eux-mêmes. Sous prétexte de ménager le sang des citoyens, ils le font couler à flots. En portant dans la lutte des arrière-pensées de réconciliation, ils se font duper par leurs adversaires, ils découragent leurs amis, exaltent leurs rivaux et paralysent l’opinion publique en la jetant dans la confusion. Avec un chef résolu, Hampden, par exemple, si la liberté ne l’eût pas perdu - si tôt, il eût suffi d’un mois pour en finir avec Charles I er . On se battit au contraire pendant trois ans, et la question n’avait pas fait un pas. C’est dans les situations extrêmes que les hommes donnent leur mesure. Les Têtes-Rondes qui avaient fait preuve d’énergie et d’habileté dans les positions secondaires, furent portés au premier rang par

rttJO HISTOIRE ET RELIGION.

l’acclamation populaire ; Fairfax et Cromwell prirent le commandement de l’armée réorganisée, et en une seule campagne les Cavaliers étaient battus sur tous les points, et Charles I er , sans armée, tombait prisonnier dans les mains du Parlement. Qu’en devait-on, qu’en pouvait-on faire ? Grande question que M. Guizot ne prend pas même la peine d'examiner. Il trouve plus simple de la trancher en quelques phrases sonores sur « la folie et la perversité « humaine, » lieux communs indignes de son talent, et qui ne prouvent rien.

Le Parlement, constitué en tribunal extraordinaire, déclara Charles I er « tyran, traître, meurtrier, ennemi public. » L’était-il? Aucun écrivain sérieux n’a osé le contester. M. Guizot seul ne craint pas d’affirmer (Discours, p. 25) que le roi « avait fait la guerre, mais pour se défendre. » C’est nier l'évidence ; et, sur ce point, je ne peux pas opposer à M. Guizot de meilleure autorité que M. Guizot lui-même qui, dans le même volume (p. 5), dit en propres termes : a Le pouvoir royal fut l’agresseur. « Charles I e1 , plein de prétentions hautaines, tenta deux « fois de faire prévaloir les maximes et les pratiques de

« la monarchie absolue Contre ce despotisme agressif,

« plus entreprenant que fort, et qui attaquait également, « dans l’État et dans l’Église, les droits anciens et les li- « bertés nouvelles que réclamait le pays, la résistance fut « unanime autant que légitime »

Après avoir nié les faits authentiques et s’être ainsi contredit lui-même, M. Guizot ajoute (p. 24) : « Si le roi « avait violé les droits de ses sujets, les droits de la « royauté, anciens aussi, écrits aussi dans les lois, néces- « saires aussi au maintien des libertés publiques, avaient

« été également violés, attaqués, envahis. » A cet argument, il n’y a qu’une réponse à faire, réponse courte, décisive, et qui se trouve dans l’ouvrage même de M. Guizot (t. I er , liv. I er , p. 103). Dans la première session du troisième Parlement, Charles I er avait approuvé la Pétition des droits, qui consacrait solennellement les nouvelles libertés du peuple anglais. Par cette approbation,- il avait renoncé aux anciens droits de la royauté, au pouvoir exercé par ses ancêtres, et il y avait renoncé , pour de l’argent, la lutte entre lui et le Parlement s’étant engagée sur une question de subsides. Il ne lui était donc plus permis de revendiquer des prérogatives dont il avait sanctionné la suppression, et, en les invoquant aujourd’hui pour défendre sa mémoire, M. Guizot dénature l’histoire, et se met une seconde fois en contradiction avec luimême.

Je répète donc ma question : quand le Parlement eut déclaré Charles I er tyran, traître, meurtrier et ennemi public", qu’en devait-il faire ? Charles s’attendait à périr comme avaient péri Édouard II et Richard II ; mais les républicains n’étaient pas des assassins nocturnes. Voulant donner un grand exemple au monde et en perpétuer le souvenir, profondément convaincus qu’ils accomplissaient un grand acte de moralité politique et de justice nationale, ils l’accomplirent à la face du monde, et Charles I" eut la tête tranchée, au milieu d’une population immense, en plein jour, et à la porte de son palais. Tous les historiens blâment cette exécution. La blâment-ils comme injuste? Non, mais comme impolitique. « Si « Charles I er , dit M. Macaulay, eût été seul de sa race, il « y aurait eu une raison évidente de l’envoyer à l’écha-

« faud. Mais, par sa morale dévouement des royalistes se « porta sur son héritier qui était libre. Le coup qui le o frappa, loin d’abattre la royauté, releva le roi. »

Quant à la culpabilité du roi, M. Macaulay n’admet pas qu’on puisse la contester, et pour lui, comme pour tous ceux qui n’ont aucune raison de nier les faits et de falsifier l’histoire, la sentence du Parlement résume en cinq mots tout le règne de Charles I er , qui fut bien tyran, traître, meurtrier, ennemi public. M. Macaülay ne croit pas qu’il y ait pour les rois un genre particulier de responsabilité, mais il pense qu’en substituant à un roi méprisé et captif, un roi libre, jeune et entouré de tous les prestiges du malheur, l’exécution de Charles 1" fut fatale à la liberté. La multitude, impressionnée par l’attitude de Charles 1 er devant ses juges, et par sa contenance sur l’échafaud, chérit sa mémoire autant qu’elle avait détesté sa personne, et la postérité l’a jugé sur sa mort plus que sur sa vie. Quoiqu’on puisse penser de ces raisons, elles prouvent du moins qu’en Angleterre un écrivain qui tient à être pris au sérieux n’oserait pas faire de Charles I er un martyr, et traiter d’assassins les membres du Parlement, qui serait la plus grande des assemblées politiques) si notre Convention n’eût jamais existé. ,

Après avoir blâmé jusqu’à l’outrage la Révolution de 1649, M.Guizotlouejusqu’audithyrambe celle de 1688. L’inconséquence est criante. Pourquoi Jacques II fut-il détrôné? Pour avoir « violé les lois fondamentales du royaume. » Puisque M. Guizot trouve la raison suffisante, et elle l’est incontestablement, il ne s’agit plus que de savoir si Charles I er , quand il fut condamné, avait, oui ou non, violé les lois fondamentales de l’Angleterre. Sur ce

point-, pas un seul écrivain, même du parti royaliste, n’a essayé de le défendre. Tous reconnaissent que, depuis son avènement au trône jusqu’à la réunion du Long-Parlement, son règne n’a été qu’une longue usurpation et un parjure continuel. M. Guizot lui-méme prouve dans son livre que Charles I er usurpa les fonctions législatives, leva des taxes sans l’autorisation du Parlement, étoufla la liberté de discussion, viola la Pétition des droits, corrompit la justice, multiplia les arrestations, les emprisonnements, les exécutions arbitraires, provoqua des insurrections en Écosse, en Irlande, et jeta l’Angleterre dans une guerre civile de trois ans. Si ces excès ne justifient pas une révolution, celle de 1688 est un crime ; s’ils la justifient, celle de 1649 est inattaquable. Et encore, j’ai tort de comparer le Parlement de 1649 à la Convention de 1688, car Jacques II, qui fut cependant un bien misérable roi, n’eut jamais la froide méchanceté et la duplicité systématique de son père.

« C'est la gloire de la révolution de 1688, dit M. Guizot « (p. 104), d’avoir été un acte de pure défense. » Et, en môme temps, il avoue (p. 5) qu’en 1640 comme en 1688, a le pouvoir royal fut l’agresseur. » Pourquoi donc la résistance qu’il trouve légitime dans le second cas, ne l’est-elle pas dans le premier? Puisque M. Guizot condamne si énergiquement ceux qui ont fait couper la tête de Charles I er , pourquoi loue-t-il si emphatiquement ceux qui ont tiré des coups de canon à Jacques II? Si les rois sont inviolables, il n’est pas plus permis de les détrôner que de les tuer. Entre ceux qui leur prennent la couronne et ceux qui leur prennent la tête, il n’y a, on l’a vu par l’opinion de M. Macaulay, qu’une question de tactique, ou

plutôt de franchise et d'intrépidité. Mais au fond, pour des royalistes qui se piquent de logique, le crime est le même. S’il y a un innocent, Jacques II l’était plus que son père. ' Charles I er fut condamné par des hommes qu’il avait trompés, opprimés et exaspérés par dix années de tyrannie et ' d’hostilités ouvertes. Au contraire, à la tête de ceux qui détrônèrent Jacques II, après avoir débauché son armée et corrompu ses amis, se trouvaient son gendre et sa fille, qui voulaient prendre et prirent sa couronne. La révolution de 1688 a été certainement une source de bienfaits inestimables ; mais, si la grandeur du but, le danger de la lutte, le courage, la persévérance, l’abnégation et le désintéressement des combattants ne sont pas de vains mots, celle de 1649 est incontestablement plus digne d’admiration et cent fois plus légitime. Dans tous les cas, sans celle de 1649, celle de 1688 n’était pas possible, et il y a autant d’ingratitude que d’inconséquence à' attaquer la première quand on approuve la seconde.

Après la mort du roi, la République fut proclamée.

« Personne n’en voulait, dit M. Guizot (Discours, p. 23).

« Elle offensait les traditions, les mœurs, les lois, les « vieilles affections, les anciens respects, les intérêts régu- « liers, le bon ordre, le bon sens et le sens moral du « pays. » D’abord, en s’exprimant ainsi, M. Guizot oublie ce qu’il a écrit dans le même volume sur l’enthousiasfne du peuple pour la révolution au moment où la lutte entre le roi et le Parlement était la plus sanglante et où, entre les deux partis, il s’agissait irrévocablement d’une question de vie ou de mort. « Le Parlement, dit M. Guizot « (t. I, p. 365), fit un appel au patriotisme des citoyens :

« argent, vaisselle, bijoux, tout fut requis pour équiper

LA RÉVOLUTION I)’ A NGI.KTE RR E. 305

« quelques escadrons de cavalerie, sous la promesse d’un « intérêt de huit pour cent. Les chaires retentirent des « exhortations des prédicateurs ; l’effet surpassa les con- « seils des plus passionnés et l’attente des plus confiants : « pendant dix jours une immense quantité de vaisselle « fut portée à Guildhall ; on manqua d’hommes pour la « recevoir, de place pour la déposer ; de pauvres femmes « venaient apporter leur anneau de mariage, les épingles « d’or ou d’argent qui retenaient leurs cheveux, et plu- « sieurs attendaient fort longtemps avant d’obtenir qu’on « les déchargeât de leur offrande. »

Humilié et effrayé du succès des révolutionnaires, le roi voulut tenter le même moyen, « Mais, » c’est toujours M. Guizot qui parle, « l’enthousiasme ne s’imite point, et « le dévouement populaire peut seul suffire aux besoins « d’une cause. Les commissaires du roi eurent grand’ « peine à recueillir, de château en château , quelques « faibles contributions, et la moquerie, vain et dangereux « plaisir d’une cour vaincue, fut la seule consolation qui a demeurât aux Cavaliers. »

Dans le volume suivant (p. 153), M. Guizot est encore plus explicite. « Partout, dit-il, à Londres comme dans « les comtés, et soit qu’il s’agît de politique ou de reli- « gion, des intérêts ou des idées, c’était en faveur du « parti indépendant que se prononçait de plus en plus le « mouvement social. » Si la religion, la politique, les intérêts, les idées et le mouvement social se prononçaient partout en faveur du parti républicain, comment le triomphe complet de ce parti et la consécration officielle de ses doctrines purent-ils « offenser les affections, les « intérêts, le bon sens et le sens moral du pays ? » Voilà

de ces contradictions qui ôtent toute autorité à un livre, ' et qui ne s'expliqueraient pas si on oubliait que M. Guizot a écrit en 1826 les deux volumes où il rend hommage à la popularité des républicains, et en 1850 le Discours qui sert d'introduction à ces volumes et où les républicains sont outragés. Outrager les républicains, passe encore, puisque c'était la mode en 1850, mais, au moins, M. Guizot aurait dû se relire.

Si la République, lorsqu’elle fut proclamée en Angleterre, était dans le mouvement de l'opinion, elle était bien plus encore dans la force des choses. Le peuple, reconnu comme’ souree unique de tous les pouvoirs, comme seul et vrai souverain, avait depuis longtemps le sentiment, la connaissance et, jusqu'à un certain point, l'habitude de ses droits de souveraineté. La majorité de la nation, dont, au reste, M. Guizot fait (Discours, p. 12) une peinture très-exacte, réunissait la plus grande partie des richesses, des talents et des vertus; elle possédait, en outre, toutes les connaissances nécessaires pour organiser la République. Quand on lit les pamphlets, les livres, les . journaux et les discussions de ce temps, on est confondu de l'étendue de lumières politiques qu'il y avait alors en Angleterre. La théorie des gouvernements, surtout celle du gouvernement représentatif, tous les grands principes de liberté publique et particulière, y étaient parfaitement connus. Toutes les grandes questions, sur lesquelles nous n’avons pas encore réussi à nous mettre d’accord, furent agitées. N’y aurait-il qu’une seule assemblée représentative? Serait-elle divisée en deux branches? Y aurait-il un conseil des anciens et un conseil des jeunes ? Le pouvoir exécutif serait-il remis à un conseil ou à un seul homme ?

, Ce pouvoir aurait-il uo veto ? Y aurait-il, pour prononcer dans les conflits qui pourraient s'élever entre les pouvoirs, un grand jury « conservateur de la liberté ? »

Ces indications, que je ne peux pas développer ici, prouvent que les patriotes de 1649 avaient approfondi la théorie et les diverses formes du gouvernement républicain. Ils en raisonnaient, non-seulement d’après la nature des choses et d'une façon abstraite, mais d’après l'expérience propre de la nation, et M. Guizot sait mieux que personne combien il serait facile, en examinant l’état politique de l’Angleterre avant la Révolution, de démontrer qu’en 1649 le gouvernement pouvait être établi sur la masse du peuple, et que la distribution des pouvoirs publics pouvait se faire en dehors de la monarchie, de manière à garantir à la nation l’ordre, la stabilité, le bien-être et la gloire. Il a lui-même développé avec beaucoup de justesse les causes qui depuis longtemps avaient miné les deux soutiens de la royauté et consacré, sous le nom et sous la forme de régime municipal, le système démocratique.

L’Europe alors en était tellement convaincue, que la République, à peine proclamée et à peine affermie au dedans, était universellement respectée au dehors. Toutes les cours briguèrent ses faveurs, les puissances du Nord étaient aux pieds de ses ambassadeurs. L’Espagne dont elle avait ruiné le commerce, la Hollande qu’elle avait vaincue , se soumirent. Les possessions coloniales de l’Angleterre en Amérique furent considérablement augmentées, et le pavillon de la République, flottant en souverain sur toutes les mers, portait partout l’admiration, le respect et la crainte du nom anglais. La plupart des

grandes choses attribuées à Cromwell avaient été accomplies ou préparées par les républicains.

Cromwell, comme tous les usurpateurs heureux, a eu des apologistes. Suspect à tout le monde par ses tentatives d’accommodement avec tous les partis, il flatta et trompa tour à tour le roi, les presbytériens et les niveleurs. Convaincu d’avoir conspiré contre la Chambre au moment où elle le comblait de faveurs, il se jeta à genoux et joua la plus plate et la plus honteuse comédie. Il fut, par ses intrigues, l’auteur principal de toutes les émeutes, de toutes les agitations et de la plupart des crimes ‘auxquels on lui fait gloire d’avoir mis un terme.

S’il fallait juger de sa capacité par ses discours, on n’en prendrait pas une haute idée. Il poussa jusqu’au ridicule les extravagances des sectaires les plus décriés ; son élocution était fatigante , obscure , inintelligible , môme quand rien ne l’obligeait à la dissimulation qui formait le fond de son caractère. Il avait certainement, et môme à un très-haut degré, quelques-unes des qualités qui font les grands hommes ; mais il est incontestable qu’il n’a rendu à son pays aucun service que la République n’eût pu lui rendre dans de meilleures conditions et d’une manière plus durable. Rien n’est plus honteux pour sa mémoire que cette fameuse séance où, soutenu par ses soldats, il expulsa, en les insultant, ses collègues dont quelques-uns étaient de grands cœurs et de grands esprits, qu’il avait inutilement adulés dans l’espoir d’en faire les complices de sou crime.

Le Parlement avait pris les mesures les plus propres à consolider le nouve.au régime. Il s’était occupé des plus importantes questions de législation : des naissances, des

décès, de la transmission de la propriété. Un travail général, résumé de toutes les lois, et renfermant tous les éléments d’un nouveau code civil, avait été discuté, approuvé et livré à l’impression, a Jamais, dit M. Guizot « (t. III, p. 333), le Parlement n’avait montré tant « d’empressement à donner satisfaction aux vœux du « pays ; la reforme des lois, le soulagement des pauvres,

-■ « toutes les questions populaires, civiles ou religieuses « furent l’objet de discussions et de délibérations ré- « pétées. Les grands actes politiques propres à relever « le pouvoir, comme l’union de l’Écosse avec l’Angle- « terre, le règlement des affaires d’Irlande, les nécessités « de la guerre avec les Provinces-Unies, étaient incessam- « ment à l’ordre du jour. »

C’est à ce moment que Cromwell s’empara du pouvoir à la pointe des baïonnettes. Comment l’exerça-t-il ? En violant aussi tyranniquement que Charles 1" l’indépendance du corps législatif, la liberté des élections, la liberté individuelle, tous les droits les plus sacrés de la nation; en opprimant tous les partis , en sacrifiant tous les hommes qui lui faisaient ombrage. La manière dont il gouverna n’eut rien de fixe, ni pour les principes, ni pour „ les choses, ni pour les personnes. Il dégrada toutes les fonctions civiles et militaires, en les distribuant suivant ses craintes et ses caprices. Il corrompit quelques hommes qui se firent ses instruments, mais il dut reconnaître que le despotisme est impuissant contre les partis qui se respectent, qui se serrent et qui savent attendre. Ses généraux , ses camarades eux-mêmes , restèrent fidèles à ce qu’on appelait « la bonne vieille cause républicaine. » M. Guizot prétend qu’il pacifia les esprits. Il

les pacifia si peu qu’eu moins de quatre ans il eut à réprimer quinze grandes conspirations, qu’avant sa mort il vit tous les partis réunis contre lui, et qu’il n’osait, plus sortir de son palais que derrière le rempart formé autour de lui par les épées nues et par les cuirasses de ses gables du corps. Il laissa le trésor vide, l’Angleterre obérée, et, le 8 juin 1659, le rapporteur du comité du Parlement résuma en ces quatre mots la situation financière : « Argent en caisse, point. »

Il semble que la chute de la République, l’élévation de Cromwell, la dégradation oii il jeta la représentation nationale, ses ruses, son machiavélisme, sa tyrannie militaire et son impuissance finale auraient dû inspirer à M. Guizot d’utiles réflexions et de grands enseignements. Jamais, au contraire, la perspicacité de son esprit n’a été plus en défaut. Cette partie de son livre, qui pouvait être la plus féconde en aperçus, est la moins étudiée, la moins intéressante et la plus stérile. Il est absolument impossible, comme je l’ai dit en commençant, de savoir au juste ce qu’il pense du Protecteur. Après avoir dit (p. 52) : « Il voulait que tous , sans distinction d’origine et de « parti, cavaliers et presbytériens, aussi bien que répu- « blicains, trouvassent, pour les intérêts de la vie civile, « protection et liberté ; » il dit (p. 62) : « Il soumit tous « les royalistes aux exactions les plus iniques, et tout le « pays au régime de la tyrannie militaire, seul moyen « d’accomplir ses exactions. » Il prétend (p. 52) que sous son règne o l’administration de la justice redevint régua lière, » et il dit (p. 62) : « Quand des avocats illustres « défendirent contre ses poursuites des accusés, quand « des magistrats intègres se refusèrent à le's condamner

« contre les lois, il maltraita, destitua, emprisonna les « avocats et, les magistrats avec un emportement sans « exemple dans les plus mauvais temps. » M. Guizot dit (p. 53) que Cromwell maintenait « au profit de tous « l’ordre et les lois, » — et (p. H8) « il manquait de règle « dans l’exercice du pouvoir, recourait sur-le-champ « aux moyens extrêmes comme un homme toujours « assailli par des périls mortels, et perpétuait ou aggravait, « par la violence des remèdes, les maux violents qu’il a voulait guérir. »

Je ne crois pas qu’on ait jamais accumulé dans un si petit nombre de pages tant d’assertions contradictoires, et jeté l’esprit du lecteur dans une pareille" incertitude.

Après la mort de Cromwell, Richard, qui n’avait ni les qualités ni les défauts de son père, et qui, sous tous les rapports, était un triste homme, convoqua un nouveau Parlement, qui le força bientôt à se démettre du protectorat. Lambert, nommé général par Je Parlement, le ferme, les officiers ne voulant pas se résoudre à plier sous les hommes de loi. Les membres du Parlement appellent au secours de l’autorité nationale Monk, qui commandait en Écosse. L’armée, livrée aux excitations de quatre ou cinq ambitieux, tombe dans la plus horrible anarchie, abandonne Lambert, l’arrête et se met sous le commandement de Monk. Le Parlement reprend ses fonctions, découvre les intrigues de Monk et veut s’en débarrasser. Monk fait entrer ses amis dans la Chambre, et ôte la majorité aux républicains. La Chambre, ainsi modifiée, cédant aux intrigues, à la peur, à la corruption, à la lassitude et au dégoût, rappelle les Stuarts malgré la résistance des patriotes Harrisson, Vane, Ludlow, Thomas

Scott, esprits fiers et élevés, nobles cœurs, qui défendirent jusqu’à la dernière minute et bientôt jusqu’à l’échafaud la cause de la République. M. Guizot est bien forcé de reconnaître leur génie, leur sincérité et leur grandeur d’âme ; mais, dit-il, ils étaient « si peu judicieux et si fol- « lement orgueilleux, que ni le pouvoir ni les revers ne « leur apprirent rien. » M. G.uizot a voulü dire, sans doute, qu’aucun revers n’avait pu les ébranler, qu’ils ne s’étaient jamais fait des opinions de circonstance, et que*, dans les crises qu’ils avaient traversées, ils n’avaient pas cru qu’on pùt « tenir l’une et l’autre conduite. » C’étaient de pauvres gens.

Après la chuté de Richard, les républicains revinrent un instant au pouvoir. Ils y portèrent l’activité et l’énergie dont ils avaient déjà donné tant de preuves ; en outre, une sagesse et une rftodération extraordinaires auxquelles M. Guizot rend hommage. « En même temps, dit-il « (t. 5, p. 166), qu’ils déployaient au dedans eette fermeté « persévérante, les républicains pratiquaient au dehors une « politique prudente et modeste. » Mais c’est justement quand on les vit fermes, modérés, s’occupant des affaires du pays au dedans et au dehors, qu’on les trouva dangereux, et qu’on s’acharna plus que jamais à les calomnier, à les diviser, à conspirer contre eux, à agiter les partis. M. Guizot cite à ce sujet un fragment curieux d’une lettre de Mazarin. La cour d’Espagne, encore en guerre avec la République anglaise, désirait le rétablissement des Stuarts, et don Louis de Haro s’en était entretenu avec Mazarin, qu’il avait trouvé dans les mêmes sentiments. « Nous sommes tombé d’accord, écrit Mazarin à Le Tellier, « que c’était un trop méchant exemple pour être laissé

LA réyoli/tion d’angletekre. 313

« impuni <i la postérité, que celui que des sujets eussent « fait le procès à leur roi et l’eusseût exécuté à mort; et « que la république d’Angleterre s’établissant, c’était une « puissance à redouter pour tous ses voisins, puisque;

« sans exagération, elle serait cent fois plus considérable «que n’était celle des rois d’Angleterre. »

Cette lettre de Mazarin est le plus bel éloge des républicains anglais, qui, malgré leurs fautes, et surtout malgré toutes les calomnies, occuperont toujours une place glorieuse dans l’histoire. Ceux qui, après avoir renversé la monarchie, l’aristocratie et l’Église officielle, créèrent, au milieu des plus grandes complications, la plus belle armée et la plus belle flotte qu’eût encore eues l’Angleterre, et qui firent respecter le nom de leur pays sur tous les points du globe, n’étaient pas des hommes ’ ordinaires. L’Angleferre en estfière, ellearaison. Mais ces hommes ont combattu et sont morts pour la liberté civile et religieuse qui est notre patrimoine commun, et à ce titre nous leur devons aussi notre admiration et notre reconnaissance. M. Guizot a beau les traiter injustement, j’aime à croire que, au fond de son cœur, il préfère, à l’entrée triomphale de Monk, ce traître au cœur bas dont il a fait son héros, l’échafaud d’IIarrisson, de Scott et de Sidney.

M. Guizot a considéré l’histoire de la révolution d’Angleterre comme un drame, et il l’a divisée en quatre actes : 4° le règne de Charles I er , sa lutte contre le Long- Parlement et sa mort ; 2° la République et le protectorat d’Olivier Crornwel ; 3° le protectorat de Richard et le rappel des Stuarts; 4° le règne de Charles 11 et de Jacques II et la Révolution de 1(588. Cette division est naturelle ; mais, en consacrant deux volumes à chaque acte,

îs

M. Guizot a plus consulté certaines exigences de symétrie bibliographique que celles des événements. Le protectorat de Richard Cromwel et les intrigues qui ont précédé la .restauration de Charles II n’ont pas, tant s’en faut, l’importance du règne de Charles 1 er et de la République. Ce troisième acte, résumé en deux cents pages, eût été plus clair, plus saisissant et aussi complet, et la preuve, c’est que les trois quarts au moins des deux derniers volumes, quoique très-délayés, sont remplis de pièces justificatives. Quelques-unes de ces pièces sont importantes, mais le plus grand nombre est sans intérêt.

Il ne reste plus maintenant à M. Guizot, pour compléter son ouvrage, qu’à raconter les règnes de Charles II et de Jacques II, l’expulsion définitive des Stuarts et la Révolution de 1688. Si M. Guizot n’est pas mieux inspiré dans cette dernière partie qu’il ne l’a été dans les deux précédentes, cette histoire, si brillamment commencée en 1826, finira d’une manière peu digne du talent et de la réputation de son auteur.

On peut diviser ce livre en trois parties principales. Dans la première, l'auteur indique les causes immédiates et saillantes qui amenèrent le triomphe de la coalition et la chute de l’empire. Cette partie sert, en quelque sorte, d’introduction à l’ouvrage, et je n’ai pas à m’en occuper.

Dans la seconde, il montre, d’un côté, les fautes multipliées du parti royaliste en 1814 ; de l’autre, Napoléon, parti de l’ile d’Elbe, se jetant audacieusement dans le torrent formé par les courants divers de l’opinion exaspérée, et ce torrent devenant en quelques jours si violent, qu’il emporte toutes les résistances.

Dans la troisième, qui est de beaucoup la plus étendue, il expose les causes quelquefois moins apparentes, niais plus réelles, qui sapent peu à peu la base du trône et produisent sa chute définitive. On y voit le parti royaliste, quand rien ne lui manquait, ni . au dedans ni au dehors, pour consolider son établissement, alarmer tous les intérêts, allumer toutes les passions, mécontenter la France entière, et succomber à la fin sous le poids de ses propres folies.

Nos pères n’aimaient ni les Bourbons ni le parti royaliste, et leur antipathie n’a besoin ni d’explication ni d’ex-

1 Histoire des deux Restaurations, par M. A. de Vautabelle.

cuse. Le parti royaliste avait passé vingt ans à calomnier la France révolutionnaire, à l’agiter par ses intrigues, à soulever contre elle les gouvernements de l’Europe. « Il « pleurait, a dit le général Foy (séance du 15 mai 1820); « quand nous nous réjouissions, et ses joies ont commencé « avec nos douleurs. » Nous comprenons donc les sentiments de nos pères et nous les éprouvons encore presque aussi vivement qu’ils les éprouvaient eux -mêmes. Mais si le temps n’a rien changé à nos sentiments, il a calmé nos passions. Nous pouvons faire aujourd’hui, plus facilement qu’on ne le pouvait il y a quarante-deux ans, la part des circonstances ; nous pouvons sans peine être justes, et, quand l’équité l’exige, parler à charge et à décharge.

On s’est souvent figuré, et quelquefois on a peint sur le théâtre l’étonnement d’un homme qui, n’ayant rien vu, rien entendu dire de ce qui s’était passé en France depuis 1788, y rentrait tout à coup en 1794 et trouvait tout changé, les idées, les mœurs, le langage, les institutions, le gouvernement. Les royalistes, profitant de la liberté garantie par les lois nouvelles qu’ils détestaient, firent imprimer, en 1790, je crois, un misérable pamphlet oii M. de La Peyrouse est représenté arrivant à Paris et ne retrouvant chez les Français qu’une horde de cannibales. Sauf la platitude de la fiction, telle fut, en 1814, la position de Louis XVIII.

Les Bourbons, bon gré, mal gré, apparaissaient à la France comme le trophée de la coalition victorieuse. Leur retour était nécessairement associé dans l’esprit public à l’humiliation de nos armées et à tous les dangers qui menaçaient les intérêts et les droits consacrés par la Révolution. Semblables aux Sept Dormants de la légende, ils ren-

Iraient dans un pays qu’ils ne reconnaissaient plus et où quiconque avait trente ans ne les connaissait pas. Ils trouvaient de nouvelles lois, une nouvelle magistrature, de nouveaux propriétaires et même une nouvelle noblesse. Dix ans de révolution avaient fait l’ouvrage de dix siècles. Toutes les vieilles distinctions étaient effacées, toutes les anciennes démarcations avaient disparu; les provinces féodales s’étaient fondues dans les départements révolutionnaires ; la France de la royauté traditionnelle, reléguée dans l’histoire, n’était plus qu’un sujet d’étude livré aux dissertations des érudits et aux leçons des professeurs.

On avait beau ffétruirp tous les signes extérieurs de la Révolution et remplacer le drapeau tricolore par le drapeau blanc, on n’arrachait pas de la tête et du cœur du peuple la Révolution implantée dans le sol et dans le sang de la France. Ce peuple régénéré ne ressemblait pas plus au peuple de Louis XV et de Louis XVI qu’au peuple de Pépin le Bref et de Hugues Capet. Son existence entière était radicalement changée. Il avait une autre manière de penser, d’agir, de commercer, d’acquérir, de se marier, et même, si l’on tient compte de la révolution religieuse, non moins profonde que la révolution politique, une autre manière d’entrer dans la vie et d’en sortir. Tout, dans les hommes et dans les choses, portait la trace indélébile d’un grand bouleversement et d’un ordre social nouveau. Le roi et les émigrés étaient donc des étrangers dans le royaume de leurs ancêtres. Dans une situation pareille, vouloir ressusciter l’ancien régime, c’était imiter la folie de ce roi de Portugal qui, en montant sur le trône, retira du cercueil les restes d’Inès de Castro pour la faire cou-

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ronner. Comme don Pedro I er , le parti royaliste ne pouvait couronner qu’un cadavre.

Et cependant, avec un peu de sens et d’habileté, il aurait aisément gagné le cœur de la France. Les difficultés étaient nombreuses sans doute ; mais le peuple, assoupli par dix ans de régime impérial, était facile à gouverner, et janïais il ne s'était montré plus flexible aux idées justes et raisonnables. Ramenés par nos désastres, les Bourbons avaient contre eux les souvenirs de la gloire, mais ils pouvaient en triompher par les garanties de la liberté. L’armée était hostile, la nation l’eût ralliée : c’est donc sur la nation qu’il fallait s'appuyer franchement.

La Révolution avait dû employer des leviers énormes pour renverser l’ancien édifice et vaincre d’aveugles résistances; il ne fallait, en 1814, qu’un ressort doux et régulier pour tout mettre ou tout maintenir à sa place. La Révolution avait été une époque de gloire, mais une longue suite de sacrifices ; la Restauration devait être un contrat de conservation et un gage de dédommagement. Pendant la Révolution, l’enthousiasme avait souvent entraîné les volontés et les passions au préjudice des intérêts particuliers, héroïquement sacrifiés à l’intérêt général ; la Restauration devait s’étudier à calmer les passions et à rassurer tous les intérêts. Éprouvée par tous les genres de souffrances, la France ne demandait que la paix. Sur ce point, l’accord était danstoutes les âmes. L’instinct universel était pour l’ordre qui aurait fait la sûreté de tous.

M. de Vaulabelle peint très-bien (t. 11, p. 103) cet état des esprits en 1814. « Tous les anciens partis politiques, « dit-il, qui avaient agité la France depuis 1780 jusqu’en

Di<

« 1804, étaient effacés ou dissous, et la population, prise « dans sa généralité active ou influente, aspirait unique- « ment à réparer dans la paix les forces qu’elle avait per- « dues. D’un autre côté, cette magie du lointain, qui em- « bellit pour ainsi dire les absents et les grandit ; les « sympathies qui s’attachent presque toujours aux grandes o infortunes, même méritées ; la perspective de longues a années de paix et de liberté succédant tout à coup aux « anxiétés d’une guerre de vingt-deux ans, ainsi qu’à « l’oppression et au silence du régime impérial; la pro- « messe de la suppression de deux impôts les plus lourds « et les plus onéreux à la population, la conscription et o les droits réunis: tout le cortège de souvenirs et de sa- « tisfactions présentes ou espérées venait de procurer à « Louis XVIII un accueil facile et qui, sur quelques points, « n’avait pas été sans enthousiasme. Il y a plus : les Bour- « bons, par un bonheur singulier, se voyaient dégagés « des liens qui enlacent ordinairement les princes venus à « la suite des révolutions.'.. Si la fierté nationale se trou- « vait profondément blessée par les circonstances de leur « avènement, en revanche, la paix dont ils étaient le sym- « bole et le gage faisait tout oublier. Mais l’inconcevable « aveuglement de la nouvelle royauté allait promptement « dissiper les illusions des premières heures. »

Cet aveuglement fut, en effet, porté à un degré inconcevable. Les passions tombaient d’épuisement; les émigrés, par leurs provocations, en réveillèrent toutes les fureurs. Ce qui sera à jamais incompréhensible pour ceux qui n’ont pas étudié l’histoire du parti royaliste, c’est le contraste inouï de sa faiblesse et de ses imprudences. Dès les premiers jours de la Révolution, la folle pré-

somption de ses forces a frappé ce parti d’un vertige qui l’a suivi partout. Il a constamment vécu d’excès, ayant même la jactance de ceux qu’il ne voulait pas ou, du moins, qu’il ne pouvait pas commettre. Assez insensé pour irriter ses ennemis, il n’a jamais été assez fort pour les comprimer longtemps; et c’est ainsi qu’en perdant sa cause, il a sacrifié tous les hommes illustres que les circonstances avaient placés à sa tête, et que l’honneur seul a retenus dans ses rangs.

M. de Vaulabelle suit pas à pas le parti royaliste dans sa marche rétrograde, et démontre clairement que, dès les premiers jours, l’intention de rétablir la monarchie absolue était formelle et hautement avouée. Le 3 avril 1814, M. Lambrecht, membre du comité chargé dérégler les formes et les conditions du nouveau gouvernement, avait proposé un article ainsi conçu : « Le peuple fran- « çais appelle librement au trône Louis-Stanislas-Xavier, « frère du dernier roi. » — « Comment, s’écria M. de a Montesquiou, le peuple appelle Louis XVIII au trône ! « Mais c’est un mensonge, ce serait une monstruosité. Ja- « mais le roi n’a perdu ses droits, jamais il n’a cessé de « régner. » — « Est-ce qu’il ne s’est rien passé depuis « 1789?» répondit M. de Tracy. — « Les faits ne prou- « vent rien contre le droit, » répliqua M. de Montesquiou. C’était donc un quart de siècle qu’on effaçait de nos annales ! La Révolution n’était plus qu’une révolte de vingtcinq ans.

M. Beugnot, ministre de l’intérieur du comte d’Artois, lieutenant général du royaume en l’absence de LbuisXVIII, fut encore plus explicite. La réaction s’était officiellement déclarée le 21 avril par la création et l’envoi dans

les départements de commissaires extraordinaires chargés de suspendre ou de destituer les fonctionnaires publics de toutes les classes et de tous les rangs. Eu leur donnant ses instructions, M. Beugnot leur dit: « Allpns ! j’espère « bientôt vous revoir au Parlement de Paris, car tout ce « que nous faisons maintenant est provisoire, et il faudra « bien en revenir à l’ancienne Constitution monarchique.» Arrivés dans les départements, les commissaires y donnèrent le signal des manifestations les plus outrageantes contre la Révolution et contre l’Empire. La misérable Constitution du 0 avril, dont tout le crime était « d’appeler librement au trône Louis-Stanislas-Xavier, » fut partout déchirée, et, dans quelques villes, brûlée par la main du bourreau. « La nation veut de l’ancien, écrivait M. de « Montesquieu à Louis XY11I ; tout ce qui l’en rapproche « lui sied comme à la royauté même. L'ne déclaration « faite en entrant dans le royaume, pleine de bonté et de « générosité, est donc ce qu’il y a de mieux ; point de doute « qu’il ne faille mettre : Roi de France et de Navarre; je « crois même qu’elle doit être intitulée : Édit du roi. » Louis XVIII, cédant à la nécessité, fit quelques concessions de forme. Le 2 mai, le Moniteur publia la fameuse déclaration de Saii)t-Ouen,si péniblement arrachée, et, le lendemain, le nouveau roi fit son entrée dans Paris.

Il était, avec la duchesse d’Angoulême, le prince de Condé et le duc de Bourbon, dans une calèche découverte, attelée de huit chevaux des écuries impériales. U se rendit d’abord à Notre-Dame, où il reçut l’encens et entendit le Te Deum banal par lequel le clergé acclame invariablement tous les pouvoirs qui triomphent. Les royalistes firent éclater leur enthousiasme, et le peuple, cornpri-

niant son émotion, regarda passer ces revenants d’un autre âge. Quelques bataillons de l’ex-garde impériale étaient mêlés au cortège. Ils furent bruyamment applaudis. « Ces vieux soldats, dit M. de Vaulabelle (t. II. p. 64), « qui représentaient dans ce cortège la "France humiliée o etvaincue, semblaient ne rien entendre des sympathiques « acclamations soulevées par leur présence, et, protesta- « tion vivante contre les joies de cette journée, ils défici laient mornes et silencieux. »

A peine installé aux Tuileries, Louis XVIII s’y vit entouré de tous les anciens chefs des insurgés de Lyon, du Midi, de la Bretagne, de la Vendée, des complices de Cadoudal, des hommes qui avaient livré Toulon aux Anglais. La curée des places commença ; les départements fondirent sur Paris ; il ‘y eut un tel débordement de sénilité, de cupidité et d’ambition, que l’empereur de Russie en témoigna publiquement son dégoût. « Il se plaignit, « dit la Fayette dans ses Mémoires (t. V, p. 309), de ce « que ses bonnes intentions pour notre liberté et pour sa « gloire avaient si mal tourné ; de ce que les Bourbons « n’avaient que des préjugés d’ancien régime ; et, -comme « je me bornais à répondre que le malheur devait les avoir « en partie corrigés : — Corrigés, me dit-il, ils sont incor- « rigés et incorrigibles. — Si c’est votre opinion, sire, « pourquoi les avez-vous ramenés ? — Ce n’est pas ma « faute ; on m’en a fait arriver de tous les côtés; je vou- « lais du moins les arrêter, afin que la nation eût le temps a de leur imposer une constitution ; ils ont gagné sur « moi comme une inondation... C’est une affaire man- « quée; je pars bien afiligé. »

Le ,13 mai, Louis XVIII mit fin au gouvernement pro-

visoire (lu comte d’Artois et composa un ministère dont les premiers actes justifièrent toutes les appréhensions. Une ordonnance du 25 mai, rendue sur le rapport de M. Malouet, ministre de la marine, admettait dans la marine royale tous ceux qui, après avoir quitté le service de la France, avaient continué de naviguer au service d’une autre puissance maritime ; ceux qui avaient échappé au désastre de Quiberon ; ceux enfin qui, depuis leur rentrée en France, « avaient été repoussés. » L’article 4 était ainsi conçu : « Les anciens officiers jouiront (pour les pensions « à «îcorder) du bénéfice des campagnes de guerre qu’ils « auront pu faire au service des puissances aujourd’hui « nos alliées, depuis leur émigration jusqu’au 1" -avril a 1814. » Ainsi, avoir porté les armes contre la France, ruiné son commerce, détruit ses navires, tué ses matelots, était un titre à la faveur et un droit au commandement.

Après avoir ainsi outragé la marine, on frappa l’armée. Le général Dupont, le capitulé de Baylen, renvoya dans leurs foyers 14,000 officiers qui, se trouvant sans emploi, allaient sur tous les points du territoire grossir le nombre des ennemis du gouvernement. 11 irrita encore plus les soldats en introduisant dans leurs rangs des officiers qui avaient conquis leurs grades à la tête des insurgés de l’intérieur ou dans les campagnes de l’émigration, en plaçant à leur tête des généraux qui n’avaient fait la guerre que dans les salons, « et encore, dit spirituellement madame « de Staël, n’y avaient-ils pas été toujours vainqueurs. » Rien de ce qui rappelait la gloire de la République ou de l’Empire ne fut épargné. Cinq maisons d’éducation existaient pour les orphelines de la Légion d’honneur ; quatre furent supprimées. Onee cents invalides furent chassés de

France, quinze cents renvoyés dans leurs foyers. Une ordonnance du 30 juillet attribua exclusivement aux enfants de l’ancienne noblesse les bourses des écoles militaires, destinées aux fils des officiers en activité de service ou morts sur les champs de bataille. En outre, cette ordonnance remettait en vigueur l’édit de 1751, lequel exigeait, pour l’admission dans ces écoles, des preuves de noblesse remontant à cent années.

L’ouverture des Chambres eut lieu le 4 juin. Le discours de Louis XVIII, remarquable par la simplicité et la noblesse du langage , produisit un excellent effet qui fut immédiatement détruit par les considérations historiques et politiques placées en tête de la Charte que précédait l’ancienne formule : « Nous avons accordé et accordons, « fait concession et octroi. » C’était donc une concession du roi qui devenait la loi fondamentale de l’État, et la Charte n’était, en principe, qu’une modification révocable de toutes les constitutions antérieures. En octroyant ce quelaFrance aurait voulu luifaire accepter, LouisXVIll remettait tout en question ; en parlant de ses dix-neuf ans de règne, il niait formellement la souveraineté nationale. Les Stuarts, « rappelés » par l’Angleterre, s’étaient perdus poùr avoir établi le droit divin ; les Bourbons, « imposés» ou ramenés, comme on voudra, par la coalition, en répétant la faute des Stuarts, devaient se perdre plus infailliblement encore.

Dans le préambule de la Charte, Louis XVIII avait annoncé qu’il voulait « renouer la chaîne des temps, que de « funestes écarts avaient interrompue. » L’effet suivit de près la menace. Trois jours après l’ouverture des Chambres, le 7 juin, M. Reugnot, directeur général de la

police, publiait une ordonnance par laquelle, a considé- « rant que l’observation des jours consacrés aux solennités « religieuses est une loi qui remonte au berceau du « monde, qu’il y a été pourvu pour la France par diffé- « rents règlements de nos rois, qui ont été seulement per-

« dus de vue durant les troubles , » il interdisait, sous

les peines leâ plus sévères, toute espèce de travail les dimanches et les jours de fête; il défendait à tous les marchands de se livrer ces jours-là à aucun acte de commerce, aux charretiers et voituriers de faire aucun chargement ni charroi ; le colportage même était interdit. Un mois plus tard, le 5 juillet, M. de Montesquiou, ministre de l’intérieur, présentait aux Chambres un projet de loi qui supprimait la liberté de la presse, établissait la censure, et, le 24 octobre, une ordonnance rendue pour l’exécution de cette loi nommait vingt censeurs royaux et vingt-deux censeurs honoraires.

Quand il eut imposé silence à la presse, le parti de l’ancien régime ne garda plus de mesure. Les émigrés exigèrent des dédommagements pour les biens qu’ils avaient perdus, et le clergé redemanda son ancienne existence. Débordé par ces exigences impérieuses, le gouvernement essaya de tourner la difficulté. Malgré les restitutions faites aux émigrés pendant le Consulat et l’Empire, il restait, en 1814, deux cents millions à peu près de biens nationaux non vendus. Il fut décidé qu’on les rendrait à leurs anciens possesseurs. Strictement maintenue dans ces limites, la mesure n’eût probablement soulevé aucune opposition. Mais les émigrés avaient des prétentions plus hautes. La présentation du projet de loi fut confiée à M. Ferrand, ancien conspirateur du temps du Directoire,

pamphlétaire médiocre, esprit fanatique et faux, qui, le 13 septembre, lut à la Chambre des députés un Exposé des motifs, où il livra à la France le secret de son parti. « La loi que nous vous apportons, dit-il, reconnaît un « droit de propriété qui existait toujours ; elle en légalise « la réalisation... 11 est permis de croire qu’un jour vieno dra où l’état des finances diminuera successivement les a pénibles exceptions commandées par les circonstances « actuelles. Vous trouverez toujours le roi prêt à saisir « toutes les occasions, tous les moyens de restaurer la « France entière, et vous ferez en sorte que le nom de « Désiré ramène l’espoir dans le cœur de tous ceux dont « le bonheur doit encore être ajourné. »

Trois millions de citoyens, propriétaires, cultivateurs, commerçants, capitalistes, étaient menacés de spoliation. Les prêtres déclaraient, dans la chaire, que les détenteurs des biens nationaux qui ne les rendraient pas aux anciens possesseurs seraient, comme Jézabel, « dévorés par les chiens. » L'irritation gagna toutes les classes et devint presque insurrectionnelle. Le gouvernement, entretenu par le silence des journaux dans une complète sécurité, ne vit pas la lutte des opinions et des intérêts éclater sur tous les points avec l’animosité qui prélude aux désordres civils et présage les guerres sanglantes. Les petits commerçants étaient exaspérés par les ordonnances de police sur l’observation du dimanche ; les hommes de lettres, par la censure ; les chefs de l’armée, par les allures des officiers de l’émigration. L’armée n’avait que les souvenirs de sa gloire pour la consoler de ses malheurs ; on l’outragea dans sa gloire. Un jour, le duc de Berry passait en revue la division commandée par le duc de Trévise. Un officier

sort des rangs et demande la croix de Saint-Louis. —

« Qu’avez- vous fait pour l’obtenir ? — Monseigneur, j’ai « servi trente ans dans l’armée française. — Trente ans de « brigandage ! » répliqua le prince, en tournant le dos. Le mot retentit dans le cœur de tous les soldats.

Des foyers de révolte s’établirent près de chaque mécontentement. Le gouvernement répandait sur la France des semences de haine qu’un souffle, parti du fond de la Provence, allait bientôt féconder. Depuis dix mois, le bruit de toutes les colères frappait chaque jour le rocher de l’ile d’Elbe, et Napoléon avait calculé avec certitude l’état de l’opinion, lorsque, trompant la surveillance des croiseurs, il débarqua dans la rade de Cannes avec les fidèles compagnons de son exil. Les Cent-Jours sont certainement, sous tous les rapports, une époque fatale de notre histoire ; mais il y a diverses manières de la juger, et là-dessus je suis, au moins sur un point, en désaccord avec M. de Vaulabelle.

Le plus grand embarras de ceux qui écrivent l’histoire de leur temps n’est pas de trouver la vérité, c’est de la dire franchement quand ils la connaissent. Ils sont, plus ou moins, hommes de parti, et les partis n’aiment pas la sévérité inflexible qui exclut toute servilité et repousse toute connivence. Us veulent qu’on les loue sans réserve et qu’on attaque leurs ennemis sans mesure. M. de Vaulabelle n’a pas de ces complaisances. 11 tient presque toujours la balance égale, et je dirais que la rectitude de son esprit, en l’élevant au-dessus de toute injustice systématique, lui a fait éviter toutes les erreurs, non-seulement de fait, mais d’appréciation, si, dans le jugement qu’il porte sur les Cent-Jours, je retrouvais cette rectitude au

même degré que dans les autres parties de son livre. Mais il me semble que là, ses préjugés ont parlé plus haut que sa raison, habituellement si sûre ; il a, je crois, fait fausse route.

D’accord sur ce point avec la plupart des historiens de • l’Empire, M. de Yaulabelle est impitoyable pour la Chambre des représentants de 1815. Il la met au-dessous de l’ancien Sénat impérial, ce corps flétri, qui se dédommagea des bassesses que lui avait arrachées la puissance par les insultes qu’il prodigua au malheur, qui fit presque oublier la lâcheté de ses adulations par la lâcheté de son ingratitude, et que Napoléon a cloué au pilori de l’histoire par son ordre du jour de Fontainebleau, le 4 avril 1814. C’est là certainement une appréciation très-erronée. Les crimes qui préparèrent la seconde invasion et les désastres qui la suivirent irritent profondément M. de Vaulabelle. Il cède, je le reconnais, à un noble sentiment ; mais ce sentiment l’égare. Les droits de la douleur patriotique sont respectables, mais ils ne doivent pas faire oublier les droits non moins respectables de la vérité et de la justice. Voici, du reste, en quels termes M. de Vaulabelle exprime son indignation (t. III, p. 351) :

« Lorsque, le 2 avril 1814, le Sénat proclamait la dé- « chéance de Napoléon, l’ennemi avait franchi la fron- « tière depuis six mois, l’invasion victorieuse était maî- « tresse d’une partie de nos provinces, et 200,000 soldats « alliés occupaient depuis trois jours la capitale française, o Le 22 juin 1815, au contraire, quand la Chambre des « représentants forçait l’Empereur à descendre du trône « et livrait le gouvernement à Fouché, pas un soldat en- « nemi n’avait encore posé le pied sur le sol national ;

a quatorze jours après, Blücher promenait ses canons et « ses étendards à travers les rues de Paris. — Le préjugé « public n’a pas fait une part égale à ces deux Assem- « blées : si le Sénat, justement conspué par les eontem- « porains, tomba sous le mépris universel ; si sa corrup- « tion et sa servilité sont demeurées proverbiales, en « revanche, la Chambre des représentants de 1815, qui . « aurait à jamais déshonoré notre nation, si les nations « pouvaient se trouver déshonorées par les pouvoirs qui,

« dans les mauvais jours, pèsent sur elles, cette Chambre,

<J un des malheurs et une des hontes de notre histoire,

« obtint parmi les contemporains le renom de Chambre « héroïque, et aujourd’hui encore elle reste pour beaa- « coup d’esprits une Assemblée à qui ne manquèrent ni « l’intelligence ni le patriotisme. »

Je suis, je l’avoue, un de ces esprits-là, et j’ajoute que je ne vois ni dans le livre de M. de Vaulabelle, ni ailleurs, rien qui prouve que les représentants des Cent-Jours aient manqué d’intelligence et de patriotisme. Je viens de relire les discussions auxquelles ils se livrèrent du 3 juin au 8 juillet, et je trouve que plusieurs montrèrent un grand talent, et presque tous de la dignité et du courage.

Pour juger impartialement la Chambre de 1815, il faut savoir ce que voulait alors la France, et quel fut le caractère politique du mouvement des Cent-Jours. M. de Vaulabelle reconnaît (t. II, p. 336) que l’esprit public se souleva contre les choses et contre les hommes de l’ancien régime, et que l’élan du peuple, presque aussi énergique qu’en 1792 , fut essentiellement « révolutionnaire. » Napoléon ne s’y était pas trompé, et il a lui-même reconnu que, dans l’accueil qu’il reçut à son retour de l’île

d’Elbe, il y eut moins de satisfaction présente que de mécontentement du passé, moins de sympathie réelle pour lui que de haine contre le parti de l’émigration.

Cependant, la hardiesse de son entreprise, les dangers qu’il venait de courir, sa noble attitude et ses belles paroles devant Grenoble, sa marche triomphale à travers les départements, les proclamations où il désavouait son despotisme, toutes ces circonstances, extraordinaires comme les destinées de l’homme dont le nom faisait encore trembler l’Europe, exaltèrent les soldats et séduisirent les citoyens. Il y eut un moment d’illusion et d’espérance; mais ce moment fut court. L’indomptable nature de Napoléon reprit bientôt le dessus. A la Mure, à Gap et à Grenoble, il avait parlé aux « citoyens » ; à Lyon, il parla aux « Français ; » à Paris, il s’adressa à son peuple, à son armée, à ses sujets. Sa répugnance contre toute intervention populaire reparut dans toute sa force. Les fédérés des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, ivres de patriotisme et d’enthousiasme, lui demandent des armes ; il leur en promet et ne leur en donne pas. Il lit le texte du pacte fédératif des Associations départementales, et le rejette en disant : « C’est bon pour la France, mais peut- « être ce n’est pas bon pour moi. » — « L’empereur, dit « M. Fleury de Chaboulon, son secrétaire, craignait que « les républicains, qu’il regardait toujours comme ses « ennemis implacables, ne s’emparassent de l’esprit des « fédérés; prévention funeste qui lui fit placer sa force « autre part que dans le peuple, et lui ravit par consé- « quent son plus ferme soutien. » Cette prévention lui fut fatale en 1815, plus encore qu’en 1814. 11 ne pouvait se sauver qu’en excitant l’élan populaire, et il le paralysa.

En outre, l’absence avait produit son effet naturel. La France conservait toujours, comme une propriété nationale, le souvenir de sa gloire militaire, mais elle avait eu le temps de sonder la profondeur de ses blessures et de juger les résultats d’une ambition sans frein et sans contrepoids. Les préfets avaient beau prodiguer l'encens « au restaurateur de nos droits, » et les poètes officiels montrer à la France « le dieu Mars assis sur son trône à côté de Minerve dépouillée de son armure, » ces adulations blessaient le sentiment public et restaient sans écho. Le charme était détruit, et nul n’en était plus convaincu que Napoléon lui-même. Il avait dit à Lyon : « Les idées libé- « raies ont repris le terrain que j’avais fait gagner au « pouvoir. Il ne faut jamais lutter contre une nation ; c’est « le pot de terre contre le pot de fer. » — « L’ouvrage « de quinze ans est détruit,. dit-il quelques jours plus tard « à Benjamin Constant ; il ne peut recommencer : il fau- « drait vingt ans et deux millions d’hommes à sacrifier. » La postérité avait donc commencé pour Napoléon. Il pouvait bien encore reprendre son ton d’autrefois, ses habitudes et les vieux instruments de son pouvoir, mais la baguette magique n’était plus dans ses mains. Il se sentait observé avec inquiétude, comme un homme nouveau ; il voyait qu’on pesait ses paroles, et que ses proclamations et ses décrets étaient accueillis avec défiance. A l’occasion, il caressait l'opinion publique, reconnaissait ses fautes, et, chose plus surprenante ! souffrait qu’on les lui reprochât. C’était, en apparence, une métamorphose complète; mais la sincérité de cette conversion trouvait peu de croyants : il ne pouvait pas y en avoir beaucoup pour un pareil miracle.

Et, en effet, on sut bientôt que Napoléon, depuis sa rentrée aux Tuileries, n’avait cessé de protester contre une situation où il était forcé de désavouer le langage qu’il avait tenu pendant quinze ans. Il se sentait affaibli et déconsidéré par ce changement, et il se révoltait contre la tyrannie de l’opinion, à laquelle on voulait le forcer de céder. « Vous m’ôtez mon passé, disait-il dans les discus- « sions où fut préparée la nouvelle Constitution; je veux « le conserver. Mes onze ans de règne ! L’Europe sait si « j’y ai des drqits. Il faut que la nouvelle Constitution se « rattache aux anciennes ; elle aura la sanction de plu- « sieurs années de gloire. »

Ce fut le 2i avril que le Moniteur publia Yacte additionnel aux constitutions de l’Empire , et le décret qui le soumettait à l’acceptation du peuple. Cet acte, sorti du' cabinet de Napoléon, et où, sous des dénominations que la vénération publique et le patriotisme avaient consacrées , on crut découvrir l’ancien régime impérial , produisit, au dire de tous les contemporains, la plus fâcheuse impression. « L’effet fut prompt comme la . « foudre, dit Thibaudeau, (Histoire de Napoléon,, t. VII,

« p. 325) ; à l’enthousiasme des patriotes succéda inet continent un froid glacial ; ils tombèrent dans le « découragement , ne prévirent que des malheurs et « s’y résignèrent. Les liens qui les rattachaient à Na- « poléon se relâchèrent; il ne resta plus, pour ainsi dire,

« entre eux et lui, que celui de la nécessité. » Cependant, l’acte additionnel était un progrès sur les constitutions impériales; mais les temps étaient bien changés.

La nation, jalouse de ses droits, et qui savait qu’avec Napoléon ce n’était pas la liberté qui était à craindre, ne

se trouvait jamais assez garantie contre un retour du despotisme. »

L’assemblée du Champ de Mai, qui aurait pu réveiller l’enthousiasme déjà affaibli, accrut le mécontentement. On avait conseillé à Napoléon de s’y rendre à cheval et en uniforme, sans, faste, sans pages, sans chambellans; de montrer le général plus que l’empereur. C’était le conseil de la sagesse; la routine l’emporta. Ce fut une faute, et Napoléon en commit une plus grande, en parlant dans son discours, d’ailleurs très-beau, des sacrifices qu’il avait faits à a son » peuple, et du mouvement qui l’avait ramené dans « sa » capitale. Ce langage, la voiture du sacre, le manteau impérial, irritèrent les esprits. Au lieu d’une solennité qui rappelât la grande Fédération de 1790, on ne vit qu’une cérémonie mesquine, un coup manqué, et le présage de catastrophes prochaines. Les cœurs se glacèrent, et chacun expliqua, d’après ses craintes ou ses espérances, les soucis profondément empreints sur le visage de Napoléon.

Telles étaient les dispositions de l’opinion publique, lorsque la Chambre des représentants se réunit, le 3 juin. Elle était, en grande partie, composée de patriotes éprouvés, et quelques-uns avaient fait, non sans honneur, dans les assemblées ou sur les champs de bataille, les premières campagnes de la Révolution. Ils arrivaient avec la mission et la volonté de ne se séparer qu’après avoir consacré de nouveau les droits de la nation dans un pacte constitutionnel délibéré et accepté par les Chambres. Remplirent- ils leur mandat ? oui; incontestablement ; et, si dans leur conduite quelque chose peut étonner, c’est qu’après dix ans du régime que la France venait de tra-

verser, il se soit trouvé un aussi grand nombre d’esprits de cette trempe, capables d’allier l’énergie des décisions à la dignité de la tenue, d'envisager avec sang-froid les dangers du présent, et d’entreprendre sans hésitation ni découragement la réparation des fautes et des malheurs passés.

M. de Vaulabelle fait un crime à la Chambre d’avoir a forcé l’empereur à descendre du trône et livré le gou- « vernement à Fouché. » L’influence de Fouché fut certainement fatale, et la plus grande partie des hontes de cette époque pèse sur sa mémoire. Mais ce n’est pas la Chambre qui lui livra le gouvernement, ce fut Napoléon lui-même. Avant de quitter Paris pour aller prendre- le commandement de l’armée, il avait dans les mains les preuves authentiques de sa trahison. « Vous êtes un traî- « tre, lui avait-il dit; il ne tiendrait qu’à moi de vous « faire pendre, et tout le monde applaudirait. » Quelques jours plus tard, il forme un conseil de guerre pour le faire juger, puis il hésite et dit à ceux qui attendaient ses ordres : « Je vais partir pour l’armée ; si je perds la partie, à a quoi bon le sang de cet homme? Son exécution devient « sans but. Si je la gagne, le courrier qui en apportera la « nouvelle apportera en même temps l’ordre de son arres- « tation et de sa mise en jugement; et les crieurs, en an- « nonçant. le lendemain dans les rues le triomphe de nos a armes, apprendront en même temps au public la con- « damnation et l’exécution de Fouché, comme traître à a la France. » Que Napoléon n’ait pas fait pendre Fouché, passe encore; mais qu’en partant il lui ait laissé le ministère le plus important et la plus grande influence sur les affaires, voilà une faute qui ne s’explique pas ; et je ne

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comprends pas davantage comment M. de Vaulabelle peut l’imputer à l’Assemblée.

Il lui reproche d’avoir demandé trop tôt l’abdication de Napoléon. D’autres historiens, au contraire, la blâment d'avoir exigé cette abdication trop tard. Elle n’aurait pas dû, a-t-on dit, attendre le temps des batailles et des revers, et livrer les destinées de la France au hasard d’un combat. S’attacher à Napoléon lorsque l’Europe armée avait déclaré, le 1 3 mars, qu’il n’y aurait avec lui ni paix ni trêve, c’était lier au sort d’un homme le sort de la patrie et de la liberté. Ces deux manières de juger la situation sont également fausses.

Avant la bataille de Waterloo, l’Assemblée soutint et dut soutenir franchement l’empereur , regardé alors comme le seul homme capable d’arrêter les armées qui s’avançaient pour nous écraser, et qui déjà s'étendaient sur nos frontières. Jamais, en effet. Napoléon n’avait donné des preuves plus éclatantes de l’activité de son génie. Rappelant les plus belles époques de sa vie, il découvrit et créa des ressources qui frappèrent vivement les imaginations. Paris fut fortifié ; les magasins s’approvisionnèrent comme par enchantement ; des manufactures, dont le travail fut doublé, s’ouvrirent dans toutes les places fortes, et celles de Paris furent dirigées avec tant de zèle etd'intelligence, que dès le mois de juin elles livraient 3,000 fusils par jour. A dater du 1 er juillet, elles en auraient fourni 4,000. Encore deux mois, et la France pouvait braver les armées alliées.

Mais Napoléon ne' voulait pas attendre. Sans se dissimuler la grandeur des dangers qui l’attendaient au dehors, il en était moins frappé encore que du mouvement

de l'opinion au dedans, el de la marche chaque jour plus ferme de la Chambre. C'est à Paris qu'il voulait vaincre autant que dans les plaines de la Belgique. C'est là qu’il voulait, par un succès éclatant , relever son parti et imposer à l’Assemblée. Ne' se sentant pas assez soutertu par l’esprit public pour adopter le système défensif, le seul peut-être qui convînt alors à la France, dont la résistance opiniâtre aurait arrêté l’ennemi et usé ses forces, il exposa son unique armée pour courir après l’effet d’un bulletin, comme au temps où il pouvait acheter la victoire à tout prix, et où il suffisait d’un sénatus-consulte pour renouveler les bataillons emportés par la mitraille.

Mais, dit-on, la Chambre, après Waterloo, n’aurait pas dû l’abandonner. C’est oublier les faits authentiques. Avant d’être abandonné par la Chambre, Napoléon s’était abandonné lui-même. Nos soldats en déroute se repliaient sur Laon ; au lieu de les y rallier pour les opposer aux ennemis qui s’avançaient à marches forcées et en désordre sur la capitale, Napoléon court à Paris, où sa présence jette la confusion. 11 exagère lui-même l’étendue de son désastre, annonce qu’il n’y a plus d’armée, et sa déclaration, si fatalement erronée, est confirmée par le maréohal Ney et le maréchal Soult. Bientôt, au contraire, l’armée, brûlant de prendre sa revanche, se déploie sous les murs de Paris ; elle n’attend qu’un signe de son empereur. Pourquoi ce héros de cent combats, et qui, pen- ‘ dant vingt ans, a si intrépidement joué sa vie sur tous les champs de bataille, ne monte-t-il pas à cheval? Pourquoi envoie-t-il sa démission comme un simple général ? Il faut bien lç dire, parce que l’histoire impartiale le dira :

'Napoléon ne se montra pas aussi grand dans l’infortune que dans la prospérité. Il n’avait jamais cru qu’au succès, et quand le succès lui manqua, ‘il ne se sentit .plus l’homme du destin, il perdit la foi aveugle qu’il avait en sa fortune.

On prétend que la Chambre aurait dû lui donner la dictature. Les mots ne changent pas les choses. Par son retour subit à Paris, par son hésitation inaccoutumée, par son impassibilité au milieu de la population frémissante qui se pressait jour et nuit aux portes de l’Élysée, Napoléon avait perdu son prestige : un décret ne le lui aurait pas rendu. Tout l’abandonnait, même sa vigueur physique. « On pouvait remarquer en lui, dit Benjamin Conv stant, je ne sais quelle insoucfance sur son avenir, quel a détachement de sa propre cause, qui contrastait singu- « lièrement avec sa gigantesque entreprise. Il ne domptait a plus, comme autrefois, les distractions, la fatigue et le « sommeil. Sa puissance d’attention semblait à son a terme. » v

La Chambre des représentants, se rappelant alors le temps où une autre assemblée sauva la France par l’énergie de son patriotisme, essaya, dans la séance du i 22 juin, de réveiller les souvenirs révolutionnaires. Elle

crut qu’il était encore possible de donner à la guerre un nouveau caractère et de reconquérir pour la nation le droit de disposer d’elle-même. Ce fut là son erreur ; mais cette erreur l’honore, et c’est commettre à son égard une criante injustice que de lui infliger la responsabilité de la manière honteuse dont Paris fut livré aux ennemis. Paris fut livré, d’abord par la trahison de Fouché, ensuite et surtout par Davoust, qui, à la tête de cent mille hommes

pleins d’ardeur, bien approvisionnés et retranchés, se retira, l’épée dans le fourreau, devant trente-cinq mille Prussiens que l’imprudence de Blücher avait exposés à une défaite certaine. L’Assemblée fut, comme la France, victime de la trahison.

La routine, l’abus des lieux communs et des souvenirs historiques ont fait comparer les représentants des Cent- Jours aux Grecs du Bas-Empire. Rien n’est plus faux que ce rapprochement. Les Grecs du Bas-Empire sont devenus la risée de l’histoire, parce qu’au moment où le bélier de Mahomet II brisait les portes de Constantinople, il ne se trouva dans la ville que des théologiens qui disputaient sur la lumière du Thabor et des moines qui voyaient cette lumière à leur nombril. Les représentants des Cent-Jours donnèrent au monde un autre spectacle et un autre exemple. Menacés à la fois de la colère des alliés et de la vengeance des royalistes, ils protestèrent au nom de la France contre la rentrée des Bourbons, et déclarèrent d’avance usurpateur tout gouvèrnement qui serait imposé par la force, qui n’adopterait pas les couleurs nationales, et qui ne garantirait pas :

« La liberté des citoyens ;

« L’égalité des droits civils et politiques;

« La liberté de la presse ;

« La liberté des cultes ;

« Le système représentatif ;

a Le libre consentement des levées d’hommes et « d’impôts;

a L’irrévocabilité des ventes de biens nationaux ;

« L’inviolabilité des propriétés ;

« L’abolition de la dîme, de la féodalité ;

« Les récompenses dues aux officiers et soldats;

« L'institutio/i du jury, etc.; etc. »

Quinze ans plus tard, le 29 juillet 1830, la France a solennellement ratifié cette déclaration, et prouvé que les représentants des Cent-Jours avaient fidèlement exprimé ses vœux quant aux principes, et ses répugnances quant aux personnes.

La conduite de la Chambre de 1815, livrée aux disputes des partis, a été l’objet d’un procès longtemps suspendu au tribunal do l’opinion publique. Pour être jugé équitablement, ce procès attendait, non l’oubli du passé, mais le calme des passions. Aujourd’hui la justice a prononcé. Sans doute, cette Chambre, comme toutes les Chambres, eut des séances bruyantes et de vaines déclamations; mais elle ne se déshonora par aucun acte de bassesse, et il est incontestable qu’elle fit preuve d’un courage et d’une dignité dont une assemblée paraissait alors incapable. L’ensemble de ses travaux et le caractère de plusieurs de ses membres méritent la reconnaissance et l’estime de la France.

Ceux qui méritent la flétrissure de l’histoire, ce sont ces ministres, ces fonctionnaires, ces officiers qui, au milieu de nos malheurs, perdant tout sens moral et patriotique, semblèrent ne trouver dans leurs dignités que des raisons de s’avilir. C’est à ces hommes-là que le duc de Wellington faisait allusion dans cette phrase de la lettre qu’il écrivit à Dumouriez, le 5 septembre 1815 : « Il se a trouve bien peu de véritables patriotes en France, et en- « core moins de bonnes têtes. »

Sauf la réserve qui précède, le mouvement politique et militaire des Cent-Jours, dans l’ensemble et dans les

détails, n’est décrit nulle part avec pius d’éclat, d’entrain et d’exactitude que dans V Histoire des deux Restaurations. Le tableau que M. de Vaulabelle fait des intrigues qui livrèrent Paris aux alliés, de notre armée trahie et battant en retraite, des excès des Prussiens, de la consternation des esprits, et de l’aspect de Paris à la rentrée de Louis XY1II, est admirable, et fait autant d’honneur à son talent d’écrivain qu’à son patriotisme.

Les étrangers envahirent Pfiris le 7 juillet. Le lendemain, les Chambres étaient dissoutes par un décret royal inséré au Moniteur, et le même jour, à trois heures et demie, une salve d’artillerie annonça l’arrivée de Louis XVIII, qui, pour se rendre aux Tuileries, dut traverser les bivouacs des Prussiens, dont les canons et les fourgons se déployaient sur nos places publiques. « Sur son passage, dit M. de Vaulabelle (t. III, p. 369), « les acclamations étaient rares, la masse des spectateurs « silencieuse, tous les visages inquiets ou mornes. La « scène, toutefois, changea quand Louis XVIII se trouva « installé aux Tuileries. Le jardin, fermé depuis l’avant- « veille et rouvert dans la journée, avait été immédiatea ment envahi par une multitude de femmes appartenant « aux classes riches ou élevées, qui, averties de la rentrée « du roi dans ses appartements, se portèrent sous les « fenêtres de ce prince et du comte d’Artois, et là, pre- « nant par la main des officiers, même de simples soldats « alliés, formèrent des rondes nombreuses, accompagnées « de chants d’allégresse, de cris de triomphe et de joie, « et dont l’abandon désordonné vint rappeler les hon- « teuses manifestations du 31 mars 1814. »

La seconde Restauration commençait, et les royalistes

du Midi donnaient le signal de cette terreur blanche dont le souvenir vivra autant qùe la France.

Une restauration, a dit Fox, est la plus mauvaise de toutes les révolutions. Le mot a paru exagéré; il est essentiellement juste et facile à expliquer. Les révolutions sont quelquefois une vengeance contre un corps privilégié, les restaurations sont presque toujours une vengeance contre le peuple ; les révolutions atteignent particulièrement une classe de citoyens, les restaurations frappent la nation tout entière ; leurs maux, par conséquent, doivent être cent fois plus grands. Ainsi, en 1814 et 1815, pour ne citer que cet exemple, le parti de l’ancien régime, ne pouvant s’appuyer sur l’opinion publique qui le repoussait, l’opprima. Sa présence seule faisant naître des mécontents, il vit partout des conspirateurs, et, s’en prenant aux personnes de la résistance des choses, il punit trente millions de Français de leur attachement aux conquêtes achetées par dix ans de sacrifices et consacrées par vingt-cinq ans de gloire. Au lieu de réparer les excès du pouvoir auquel il succédait, il les maintint sous un autre nom. De 1804 à 1814, l’arbitraire n’avait passé qu’en usage, le parti de l’ancien régime voulut le faire passer en dogme, et rétablir comme un droit imprescriptible ce que le soulèvement national avait deux fois renversé.

En 1793, quand la République mit la terreur à l’ordre du jour, elle était menacée, au dehors par l’Europe coalisée, au dedans par les factions soudoyées et insurgées. En 181 5, quand la Restauration déchaîna sur la France la plus furieuse réaction, elle était protégée par un million de soldats étrangers qui occupaient notre territoire. La République s’était défendue, la Restauration se vengea.

La Terreur causa de grands maux, mais elle sauva la Révolution et l'indépendance nationale. Sa violence s’explique par le caractère des événements, par l’exaltation du patriotisme, par l’exaspération des souffrances et des passions populaires. Mais, comment expliquer un pareil régime au milieu d’un peuple succombant sous le poids de ses désastres et ne demandant que la paix et le repos ? Deux fois, en vingt-cinq ans, le parti royaliste se montra en hostilité flagrante contre l’opinion générale. En 1789, il avait voulu la stabilité lorsque le peuple ne la voulait pas ; en 1814 et 1815, il ne la voulut pas lorsque le peuple la voulait. Dans l’une et l’autre de ces circonstances, le parti royaliste fut donc le vrai perturbateur, le vrai révolutionnaire, dans le mauvais sens du mot. En 1815, il crut pouvoir dissimuler sa faiblesse par la grandeur de ses excès ; mais bientôt il en fut accablé lui-même, comme un bras sans vigueur l’est par une arme trop pesante.

Les historiens qui rapportent, en les exagérant, les excès de la terreur républicaine, atténuent ou passent sous silence les excès non moins grands et cent fois plus inexcusables de la terreur royaliste. M. de Vaulabelle, au contraire, porte la lumière non-seulement sur l’ensemble des faits, mais sur les détails, que les écrivains de la monarchie ont officieusement rejetés dans l’ombre; il dit comment la royauté trompa ceux qui s’étaient laissé rassurer par ses promesses. Il rappelle les engagements contractés par le roi, les protestations prodiguées, les amnisties promises, et il montre ces protestations, ces amnisties, ces engagements foulés aux pieds.

Une analyse, quelle qu’en fût l’étendue, n’embrasserait jamais que très-incomplètement les faits que M. de Vau-

labelle a rassemblés et accumulés dans son livre. Les vengeances et les persécutions du parti royaliste furent si nombreuses et si diverses, que, pour donner une idée de toutes, il a dû consacrer à chacune un tableau séparé. Ces tableaux forment une galerie effrayante, où les amis de la liberté trouveront d’utiles enseignements ; ils y verront que les stipulations entre la Révolution et la contrerévolution, toujours mensongères, ne sont qu’un stratagème pour désarmer ceux qu’on veut punir, et qu’après une révolution, les patriotes, assez aveugles pour relever la puissance royale, sont toujours trop faibles pour maintenir les barrières dont ils se sont flattés d’entourer cette puissance.

Les résultats matériels et immédiats des deux restaurations sont connus. En 1814, la France avait été ramenée à ses frontières de 1792. Le traité du 30 mai avait livré à la coalition tous nos départements de la Belgique et de la rive gauche du Rhin, la plupart de nos colonies, 13,000 bouches à feu, 30 vaisseaux de haut bord, des arsenaux, des chantiers et des magasins renfermant près de deux milliards de valeurs. Ce traité honteux n’épuisa pas nos sacrifices. En 1815, les ennemis exigèrent de nouvelles garanties de faiblesse et d’asservissement. La France dut rendre Philippeville, Marienbourg, Landau, Sarrelouis, Gex, Chambéry, Annecy, reculer ses frontières de 1792 à celles de 1790, c’est-à-dire perdre en un seul jour le fruit de toutes les victoires remportées et de tout le sang répandu depuis 1792 jusqu’à 1810. 1,500,000 soldats étrangers occupaient et dévastaient notre territoire. Cette occupation, qui dura cinq mois, coûta au trésor quatre cents millions. A ces quatre cents millions, il fallut

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ajouter 700 millions de contribution de guerre, 300 millions pour indemnités et réclamations antérieures à 1815, et 400 millions pour la solde et l'entretien de 150,000 soldats étrangers qui, pendant trois ans, occupèrent dix-huit de nos places fortes.

Un règne clément aurait adouci et, en partie du moins, fait oublier ces malheurs. Mais le parti royaliste, revêtu d’un pouvoir qu’il n’avait pas conquis, triomphateur dépendant, et libre seulement dans ses vengeances, annonça dès les premiers jours qu’il allait ajouter des sacrifices de sang à ces immenses sacrifices d’argent, de territoire «t d’honneur.

Le premier acte de Louis XVIII fut une proclamation datée du Gâteau, le 25 juin, où les étrangers étaient applaudis, nos soldats insultés et les coupables de la prétendue conspiration du mois de mars menacés de la rigoureuse « exécution des lois existantes. » Trois jours plus tard, mieux conseillé par le duc de Wellington, et surmontant ses rancunes, Louis XVIII publiait à Cambrai une nouvelle proclamation très-habilement rédigée où il disait :

« Les portes de mon royaume s’ouvrent devant moi. a J’accours pour ramener mes sujets égarés, pour adou- « cir les maux que j’avais voulu prévenir

« Revenu sur le sol de la patrie, je me plais à parler de « confiance à mes peuples. Lorsque je reparus au milieu « d’eux, je trouvai les esprits agités et emportés par des « passions contraires ; mes regards ne rencontraient de « toutes parts que des difficultés et des obstacles. Mon « gouvernement devait faire des fautes ; peut-être en a-t- « il fait. Il est des temps où les intentions les plus pures

a ne suffisent pas pour diriger, où elles égarent. L’ex- « périence seule pouvait avertir ; elle ne sera pas perdue. « Je veux tout ce qui sauvera la France !

« On a parlé, dans les derniers temps, du rétablisse- « ment de la dîme et des droits féodaux. Cette fable, in- « ventée par l’ennemi commun, n’a pas besoin d’être « réfutée. Si les acquéreurs de domaines nationaux ont « conçu des inquiétudes, la Charte aurait dû suffire pour « les rassurer.

« Je promets, moi qui n’ai jamais promis en vain (l’Eu- « rope entière le sait), de pardonner aux Français égarés « tout ce qui s’est passé depuis le jour où j’ai quitté Lille « au milieu de tant de larmes, jusqu’au jour où je suis « entré dans Cambrai au milieu de tant d’acclama- « tions.

« Mais le sang de mes enfants a coulé par une trahison « dont les annales du monde n’offrent pas d’exemple. « Cette trahison a appelé l’étranger au cœur de la France. « Chaque jour me révèle un désastre nouveau. Je dois « donc, pour la dignité de mon trône, pour l’intérêt de « mes peuples, pour le repos de l’Europe, excepter du « pardon les instigateurs et les auteurs de cette trame « horrible. Ils seront désignés à la vengeance des lois par « les deux Chambres, que je me propose' de rassembler « incessamment. »

Ainsi, amnistie pour les actes postérieurs au 23 mars, les Chambres chargées de désigner les auteurs du mouvement qui avait rejeté les Bourbons dans l’exil, oubli et pardon de tous les égarements, respect des libertés énoncées dans la Charte, sécurité pour les détenteurs de biens nationaux, réparation des fautes commises en 1 814 :

voilà les engagements contractés par celui « qui ne promit jamais en vain. » Voici les actes.

Le 24 juillet, seize jours après la rentrée du roi à Paris, et quand les Chambres, chargées de désigner les « coupables, » n’étaient pas encore convoquées, le Moniteur publiait une liste de proscription composée de cinquantesept noms. Une ordonnance royale traduisait dix-neuf généraux et officiers devant les conseils de guerre de leurs divisions respectives ; trente-huit généraux, officiers, anciens représentants, ministres ou fonctionnaires étaient envoyés en surveillance dans les départements, en attendant qu’on désignât ceux qui devaient ou sortir du royaume ou être livrés à la poursuite des tribunaux. Cette ordonnance, qui violait doublement la promesse solennelle du 28 juin, fut le signal officiel de la réaction. En frappant les chefs, elle semblait épargner la foule, dont les actes se perdent d’habitude dans l’obscurité; mais la vengeance du parti perça cette obscurité tutélaire, frappa en masse et étendit la proscription sur la multitude.

A ce sujet, il importe de signaler la méprise où tombent, en général, les historiens qui décrivent les excès des mauvais gouvernements. Ils sont impitoyables pour l’arbitraire qui touche à une tête illustre, et ils passent légèrement sur le crime qui immole par centaines les citoyens obscurs. Ainsi, la mort du maréchal Ney a fait plus de mal à la Restauration que les assassinats juridiques et beaucoup plus impardonnables de Lyon, de Grenoble, de Nîmes et de Montpellier. C’est là, je le répète, une méprise funeste. Ce n’est pas sur la qualité, c’est sur le nombre des victimes qu’il faut calculer l’horreur que doit inspirer la tyrannie.

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A la première nouvelle du désastre de Waterloo, la réaction éclata dans le Midi. Elle atteignit du même coup les opinions religieuses et les opinions politiques. Les royalistes ne se bornèrent pas à tuer le maréchal Brune et le général Lagarde, à massacrer la garnison de Nîmes; ils égorgèrent les protestants, incendièrent leurs propriétés, et la justice, se prostituant à ces passions sanguinaires, poursuivit, non les pillards, et les assassins, mais les protestants pillés et assassinés. Trestaillon fut porté en triomphe. Exalté par cette complicité de la magistrature, et sûr désormais de son impunité, le parti royaliste devint si effrayant, que le préfet du Gard eut recours à la protection des Autrichiens. Mais ce n’était là que le prologue, le drame allait commencer.

Les collèges électoraux d’arrondissement se réunirent le 14 avril ; le 15, ils présentèrent leurs candidats ; le 22, les collèges de département procédèrent aux élections définitives, qui furent terminées le 24. Elles se firent sous l’impression des massacres qui venaient d’ensanglanter le Midi, et sous l’influence des étrangers qui occupaient le territoire. Les électeurs, en très-petit nombre, se composaient des plus riches propriétaires de l’arrondissement et de fonctionnaires qui, ayant servi tdus les régimes, cherchaient à désarmer les défiances par l’ostentation de leur servilité. Les Chambres se réunirent le 7 octobre ; leur premier acte fut une demande de proscription. Celle des députés, qui a et qui mérite bien une place à part dans l’histoire de cette triste époque, présenta son adresse le 14. « Sire, disait-elle, c’est notre devoir de solliciter ‘ « votre justice contre ceux qui ont mis le trône en pé- . « ril. Que ceux qui, aujourd’hui même , encouragés

« par l’impunité, ne craignent pas de faire parade de « leur rébellion , soient livrés à la sévérité des tribu- « naux. La Chambre concourra avec zèle à la confec- « tion des lois nécessaires à l’accomplissement de ce « vœu. »

Le gouvernement était prêt. Dès le lendemain, il présentait un projet de loi qui lui donnait la faculté d’arrêter, de détenir et d’exiler sans jugement tout individu suspect. « C’est contre les suspects seuls que la loi est dirigée, « disait M. Pasquier, contre ces hommes d’autant plus « dangereux, d’autant plus coupables, que, habiles dans « l’art de feindre, ils ne se livrent jamais à des actes qui « puissent leur faire encourir l’action immédiate de la « justice. » Quelques membres ayant fait observer que des pouvoirs si extraordinaires et si élastiques laissaient les citoyens sans garantie : « Est-il pour les citoyens, ré- « pliqua le ministre de la police, une garantie plus forte « que la bonté et les vertus du prince auguste qui nous « gouverne ? Les hommes que ne rassurerait pas une pa- « reille garantie sont ceux précisément que la loi doit « atteindre. » Cette considération parut décisive, et la loi fut adoptée à une immense majorité.

Le lendemain, la Chambre fut saisie d’un nouveau projet de loi contre les cris, les discours et les écrits séditieux. Les plus simples délits étaient punis de l’emprisonnement, de l’interdiction des droits civils et politiques, de la surveillance de la haute police. La Chambre trouva ces peines-là trop douces. Au lieu de l’emprisonnement, la commission proposa d’abord les travaux forcés et la déportation, et se décida ensuite pour la déportation, cette dernière peine étant la plus forte et la plus appropriée à

LES DBÜX RESTAUR ATI0NS.

la nature du crime. « N’est-il pas juste, dit M. Pasquier, « que celui qui aura voulu ébranler le trône auguste sur « lequel reposent toutes les espérances de notre avenir, « soit à jamais exclu de cette terre, sur laquelle il est in- « digne de vivre, et aille consumer sous un ciel lointain a cette vie qui ne lui a été donnée que pour le malheur « de la patrie et la honte des siens ? » Un député demanda que, dans certains cas, la mort fût substituée à la déportation. a Je propose, dit-il, la substitution de la peine de a mort à la déportation ; ce changement, comme vous a voyez, est bien peu de chose. » Un autre membre, M. Goin Mosant, proposa de graduer les châtiments de la manière suivante : pour discours ou écrits séditieux, proférés ou publiés isolément, ne se rattachant à aucun complot et non suivis d’eftêt, dix ans de travaux forcés ; pour discours ou écrits concertés, mais sans aucun commencement d’exécution, la mort ; avec commencement d’exécution, la peine des parricides ; pour simple outrage contre un membre de la famille royale, suivant la gravité des cas, cinq ans de travaux forcés, les travaux forcés à perpétuité, la mort.

Pendant la discussion de cette loi, M. Pasquier avait annoncé l’établissement prochain des cours prévôtales, « organisation généralement désirée par tous les amis de « l’ordre. » Le projet de loi; composé de 55 articles, fut présenté par le duc de Feltre, ministre de la guerre, et adopté à peu près sans discussion, le 4 décembre, par 290 voix contre 13. L’article 46 limitait le droit de grâce aux condamnés recommandés par les cours prévôtales elles-mêmes. Un député prétendit que cet article portait atteinte à la prérogative royale. La Chambre lui imposa

silence ; le roi fut privé du droit de faire grâce. Un membre s’écria que tous les Français étaient « des monstres « pour avoir laissé commettre les attentats de la Ré'volu- « tionet y avoir pu survivre. » Un autre membre demahda que le gibet fût rétabli avec tous ses privilèges, entre autres celui de la honte attachée autrefois à ce supplice. « Heureux, s’écria-t-il, le peuple chez lequel la tache o d’un seul crime se transmet de père en fils !» — « Dans a des temps comme ceux où nous sommes, dit un autre « député, il faut frapper fort, rapidement et sur le plus « de points possible à la fois; or, une pareille répression « est difficile avec la guillotine, instrument fort compliqué, « d’un volume énorme, que l’on n’édifie qu’avec beauci cbup de peine, et qu’il est presque impossible de transie porter. L’ancien mode n’olfre aucun de ces inconvé- « nients ; où ne trouve-t-on pas un morceau de corde, a une simple ficelle? Chacun, d’ailleurs, peut en porter « dans sa poche, et partout il existe un clou, une poutre « ou une branche d’arbre où l’on peut les attacher. Je suis « donc d’avis que l’on abandonne la guillotine pour « revenir à l’ancienne méthode. »

Pendant que la Chambre armait ainsi le gouvernement d’un pouvoir sans limites, les comités royalistes, installés dans toutes les localités importantes, y organisaient une véritable terreur. L’administration était partout paralysée. Les autorités, débordées et intimidées, demandèrent des instructions précises. Le ministre delà police leur adressa, le 28 mars 1816 , une circulaire où il désignait de la manière suivante ceux qu’il convenait de livrer à la justice des cours prévôtales : a Vous pouvez reconnaître l’ennemi de « l’État dans tout homme qui se réjouit des embarras du

D igitiz ed-by-Gœgle

« gouvernement et de l’administration,, dans celui qui,

« par ses gestes ou son attitude, décèle sa haine ou son « mépris pour les habitants paisibles et subordonnés, dont « la conduite prouve leur dévouement au roi et leur sou- « mission aux lois. » Barère et Merlin étaient dépassés. Comparées à la circulaire du 28 mars 1816, leurs nomenclatures des suspects offraient de très-sérieuses garanties.

L’effet de pareilles instructions .était prévu, il ne se fit pas attendre. Soixante-dix mille individus étalent incarcérés au mois de novembre 1816, cent mille au commencement de 1817. La place manqua dans les prisons, les cours prévôtales se chargèrent de les déblayer. C’est alors qu’on vit la subversion de toute justice, la violation de toutes les formes, l’impudeur des juges, la corruption des fonctionnaires, les guets-apens de l’autorité, la vénalité des témoins, en un mot, cette longue suite d’iniquités, quelquefois aussi absurdes que révoltantes, que M. de Vaulabelle expose d’une manière si complète, si détaillée et si émouvante.

La délation, officiellement ordonnée par les préfets « à tous les fidèles sujets du roi, » fit en quelques jours de tels progrès, que M. de Serres, dans la séance du 48 mars 4816, s’écria : « L’horrible fléau de la délation « commence à infester la France; il est temps que cela « s’arrête. » Cela ne s’arrêta pas. Des espions brevetés sillonnèrent les départements ; des dénonciations en masse amenèrent des condamnations en masse. Chaque localité eut ses emprisonnements, ses exils, ses condamnations à mort. On enleva par centaines les pères à leurs enfants, les avocats, les notaires, les médecins à leurs clients, les

négociants à leurs affaires ; il y eut des ruines innombrables.

Le colonel Peireleau fut condamné à mort pour avoir défendu la Guadeloupe contre les Anglais, et le général Bonnaire dégradé sur la place Vendôme pour avoir refusé de livrer Condé aux Hollandais. A Bordeaux, les frères Faucher ne purent pas trouver d’avocat pour les défendre devant le conseil de guerre qqi les condamna à mort. Le défenseur du général Travot rappelle la modération proverbiale dont le général a fait preuve dans la Vendée. — « La modération, lui répond le juge rapporteur, ne fut « pas une des armes les moins redoutables entre ses « mains, la clémence elle-même fut un de ses moyens de « succès. » Madame Gruyer partage la captivité de son mari,' l’un des généraux les plus modestes et les plus braves de l’armée. Les douleurs de l’enfantement la surprennent ; on lui refuse un médecin, et le général est obligé de l’accoucher lui-même.

Le grotesque se joignit souvent à l’odieux. Un capitaine de gendarmerie en retraite, M. Paul Sassart, est cité pour déposer comme témoin à l’occasion d’une rixe de café. Il avait, près du collet de sa redingote, un bouton portant ces mots : « Gendarmerie impériale. » Dénoncé par un gendarme de service, il est amené, séance tenante, sur le banc des prévenus. « Cette redingote, dit-il, est un an- « cien vêtement d’uniforme que je porte par économie « depuis deux ans; j’ai fait changer tous les boutons, et « s’il en reste un avec l’inscription séditieuse, il faut seu- « lement en accuser l’oubli de mon tailleur. » — « Une « telle défense, disent les journaux de l’époque, fut ap- « préciée comme elle méritait de l’être. » La cour con-

damna M. Paul Sassart à trois mois de prison, à deux ans de surveillance de là haute police, à la privation aussi pendant deux ans de la moitié de sa pension de retraite, aux frais d’impression et d’affiche de l’arrêt, au nombre de deux cents exemplaires. Un autre capitaine en retraite fait un support de chandelier avec un buste en plâtre de la duchesse d’Angoulême ; il subît la même condamnation que M. Sassart, pour avoir «manifesté l’intention d’a- . vilir une image vénérée. »

Il y eut un moment de frénésie qui épouvanta le gouvernemënt lui-même. Le général Mouton Duvernet fut exécuté le 29 juillet. Dans un banquet, organisé sur le lieu même de l’exécution, des toasts célébrèrent la mort du général, et les convives exigèrent qu’on leur servît un foie de mouton qui fût percé de cent coups de couteau. Quelquefois les condamnés à mort ne quittaient la salle du tribunal que pour marcher au supplice. A Montpellier, le 22 juillet, le bourreau ayant été moins expéditif que les juges, l’échafaud ne fut prêt qu’à neuf heures du soir. Il était nuit; les patients furent exécutés à la lueur des flambeaux. A Nîmes, on guillotina des femmes et des vieillards de quatre-vingts ans. A Carcassonne, les condamnations prirent un caractère si révoltant que les valets du bourreau refusèrent, le 19 juillet, de dresser l’échafaud. On décida par une forte récompense un portefaix, qui, accablé de honte et repoussé de tous ses camarades, se noya le soir même de l’exécution.

Ces châtiments partiels, ces exécutions détaillées ne suffirent pas longtemps au parti royaliste, dont les vengeances ne furent pleinement satisfaites qu’à Lyon et à Grenoble. Là, on ne fit plus aucune vérification, on n’é-

coûta aucune réclamation. Les interrogatoires des prévenus furent retranchés de l’instruction ; il n’y eut plus de procédure, on fit un crime aux avocats de demander des preuves, on refusa d’en admettre ; à peine l’identité des accusés fut-elle constatée ; on ne jugea plus, on exécuta une proscription. Je renvoie pour les détails au livre de M. de Vaulabelle, mais je veux donner une idée de la manière dont se rendait la justice.

Après l’affaire de Didier, le département de l’Isère fut mis en état de siège par une dépêche télégraphique ainsi conçue : « Les autorités civiles et militaires ont un pouo voir discrétionnaire. » En vertu de ce pouvoir, le préfet et le général publièrent un arrêté annonçant que tout habitant dans la maison duquel il sera trouvé, soit un individu ayant fait partie des bandes factieuses, soit des armes de guerre, de chasse, pistolets, épées, etc., sera « arrêté, « livré à la commission militaire, condamné à la peine de o mort, et que sa maison sera rasée. » La cour prévôtale, après avoir prononcé plusieurs condamnations à mort, fut remplacée par un conseil de guerre devant lequel trente accusés comparurent le 9 mai. Trois avocats, MM. Sapey, Mallein et Vial, choisis par cinq d’entre eux, se présentent à l’audience. '

Un accusé veut faire une observation, a Tais-toi, coquin ! » lui crie le président. Le malheureux insiste, mais le colonel lui crie plus fort : « Yeux-tu bien te taire ! » Le président demande alors aux avocats s’ils veulent défendre d’office le prévenu ; ils répondent qu’ils y sont disposés ; mais ils ajoutent que, voyant l’accusé pour la première fois, ils désirent conférer avec lui. a Le conseil ne veut o accorder aucun délai, dit le colonel ; il faut en finir.

« Voulez-vous ou non accepter la défense? » M. Sapey s’y décide; mais à peine a-t-il prononcé quelques mots: o C’est encore trop long, crie à haute voix le colonel; « nous n’en finiro ns jamais, si chacun des accusés doit nous « tenir autant. » Alors, il réunit toutes les causes en une seule, et demande aux avocats s’il leur convient d’accepter en bloc la défense des trente prévenus. Les avocats répondent qu’ils y consentent, mais font observer qu’un délai leur est indispensable. « Je vous répète que le cona seil ne peut accorder aucun délai, réplique le colonel, et « je vous avertis que, si vous refusez, je donnerai pour dé- « fenseur d’office à tous les accusés le premier tambour « qui me tombera sous la main. » Les avocats annoncent qu’ils vont plaider. « Très-bien ! dit le colonel, mais soyez « courts; le conseil n’entend pas rester en séance jusqu’à « demain. »

M. Vial prend la parole en faveur de M. Morin, pharmacien à la Mure. Aux premiers mots qu’il prononce, le président l’arrôte : « C’est vraiment une chose incroyable, « de voir défendre un pareil scélérat. » — a Mais où sont « les preuves qu’il soit tel? «réplique le défenseur. — a Des preuves ! Allez, vous devriez rougir de vous con- « stituer l’avocat d’un misérable qu’on aurait dû fusiller « sur-le-champ. — Mais, monsieur le président, je le « répète, il n’existe pas la moindre preuve de culpabilité « dans la procédure. — La procédure ! Allez, allez, je n’en « ai pas besoin, de votre procédure ! tout le gribouillage « que vous pouvez me débiter est parfaitement inutile. » M. Vial veut continuer son plaidoyer, le colonel l’interrompt de nouveau en disant : « Allons, voyons, aurez- (i vous bientôt, fini ? — Monsieur le président, s’écrie

« M. Mallein en se levant avec vivacité, les lois qui régis- « sent les conseils de guerre, comme celles que suivent les « autres tribunaux, veulent que tout accusé soit défendu. « — Allons,, puisqu’il le faut, continuez. » M. Vial acheva sa défense, interrompue à chaque instant par le président, qui répétait en riant les paroles de l’avocat, les accompagnant le plus souvent de commentaires insultants.

Le soir, à quatre heures et demie, la cloche de Saint- André sonnait le glas des funérailles. Vingt-un de ces accusés, parmi lesquels se trouvaient un père et ses deux fils, deux frères, âgés l’un de dix-huit ans, l’autre de dixsept, et un enfant de seize ans, nommé Maurice Miard, étaient fusillés sur l’esplanade de la porte de France.

Dans le département du Rhône, ce fut pis encore. A Grenoble, du moins, il y avait eu une misérable tentative de soulèvement. A Lyon, ce fut l’autorité elle-même qui, pour faire preuve de zèle et obtenir des faveurs, organisa des complots, attribua à des innocents des crimes imaginaires, tendit un guet-apens à la population, et supposa des séditions pour étouffer des proscrits. Le préfet, qui, plus tard, se fit l’auxiliaire du général Canuel, commandant le département, écrit d’abord au ministre que « l’a- « gitation dont parle le général est factice ; que les projets « dénoncés, les hommes enrôlés, les fusils, les canons, n’a- « vaient d’existence que dans l’imagination d’un geno darme, employé par son colonel et par le général pour « agir dans le sens d’un jacobin prononcé. » — Et cependant, ajoute le préfet, « on a prononcé des condamnations, « mais moins par justice que par égard pour ceux qui ont « inventé la conspiration. »

Soutenu par le parti royaliste et par le ministre de la

justice, le général Canuel ne se découragea pas. De nouveaux complots furent inventés. Dans chaque procédure, on vit figurer les mêmes espions, les mêmes dénonciateurs, les mêmes témoins. Le 8 juin 1817, le tocsin sonne danshuitou dix communes;leshabitants,croyantqu’onles appelle à un incendie, sortent avec des seaux, la troupe fond sur eux 'et emmène des centaines de prisonniers. La cour prévôtale les divise en onze catégories, et prononce vingthuit condamnations à mort, vingt-six à la déportation, six aux travaux forcés, quarante-huit à plusieurs années d’emprisonnement. « Sept fois, dit M. de Vaulabelle a (t. IV, p. 435), la guillotine se dressa dans Lyon et dans « les campagnes voisines ; six fois un tombereau peint en « rouge transporta l’instrument du supplice, entraînant « après lui un funèbre cortège de condamnés, de soldats, a de gendarmes et de bourreaux. » A Saint-Denis-Laval, un enfant de seize ans fut exécuté devant sa demeure, sous les yeux de sa mère, qu’on força à payer les frais de l’exécution.

Sous prétexte d’opérer un désarmement général ordonné par le préfet, des colonnes mobiles envahirent les villages, battant les hommes, outrageant les femmes, se livrant aux plus révoltantes perquisitions, levant des contributions de vivres, de fourrages, de chaussures et de vêtements. A l’approche de ces colonnes, les habitants des campagnes abandonnaient leurs chaumières, et n’y rentraient qu’après le départ du détachement.

Ému, enfin, par la consternation publique, et surtout par les révélations confidentielles d’un honnête homme, M. de Senneville, commissaire général de police du département, le gouvernement envoya à Lyon le duc de Raguse

avec le titre de lieutenant du roi et les pouvoirs les plus étendus. Après une enquête longue et minutieuse, le duc de Raguse acquiert et donne au gouvernement la preuve que ces prétendus complots qui, depuis un an, tenaient la population du Rhône sous la terreur, n’étaient qu’une invention des principales autorités du département. Tout était faux : les conspirations, les insurrections, les dépositions des témoins.

Il fallait une satisfaction à la morale publique et à l’opinion soulevée. Le préfet fut déplacé, et le général Canuel, dépossédé de son commandement. Le maréchal Marmont cassa dix officiers, destitua sept maires. Les condamnés à cinq ans de détention et au-dessous furent mis en liberté. La peine des condamnés à plus de cinq ans fut réduite à une année ; celle des condamnés à la déportation et aux travaux forcés, commuée en trois ans de prison. Toutes les amendes, qui avaient ruiné près de deux cents, familles, furent remises.

Mais, demande justement M. de Vaulabelle, quelle satisfaction pouvait-on donner aux innocents qui étaient morts sur l’échafaud? Mais, aux veuves, aux orphelins, à ceux dont la détention ou la fuite avait détruit la carrière, quelle indemnité leur donna-t-on? aucune. Les fonctionnaires, les administrateurs, les juges qui s’étaient faits les instruments du crime, conservèrent leurs titres, leurs honneurs, leurs récompenses. Le général Canuel fût nommé inspecteur général de l’infanterie, et une ordonnance royale le créa baron. Louis XVIII voyait sans doute les choses à la façon de Charles II, qui, dit Hume, après avoir écouté le long détail des horreurs commises en Écosse par ses agents, répondit : « Je vois bien que mes minis-

« très ont vexé le peuple ; mais je ne vois pas qu’ils aient « rien fait de contraire à mes intérêts. »

Ces faits et mille autres, qui fourmillent dans l’ouvrage de M. de Vaulabelle, sont oubliés. Parmi les auteurs de ces iniquités, ceux qui survivent finissent leur vie dans le repos, touchent leurs pensions, jouissent de leur fortune, sont entourés de la considération publique : on les appelle de respectables vieillards. Et ceux dont le courage, le patriotisme et la mort ont assuré l’indépendance de leur pays et le triomphe de la plus glorieuse révolution, ces héros de l’abnégation et de la pauvreté, sont, chaque jour, traités de scélérats et de buveurs de sang. Cette idée est insupportable.

L’arbitraire ayant atteint la dernière limite où il pouvait porter ses excès, la terreur s’affaiblit; la honte gagna quelqùes-uns de ses auteurs que le parti royaliste regarda comme des traîtres. Après avoir guillotiné, fusillé, exilé, emprisonné ses adversaires, ce parti, tournant ses fureurs contre lui-même, se divisa. L’ordonnance du 5septembre, qui proclama cette division et la rendit irrévocable, signala le réveil de l’opinion publique. Le mécontentement et la haine qui étaient dans tous les cœurs attendaient, pour éclater, une occasion que leur fournirent des élections générales. Les patriotes sortirent de la retraite où ils se tenaient cachés depuis deux ans. Nous allons voir maintenant la majorité- nationale, revenue de sa stupeur, montrer au parti de l’ancien régime le point imperceptible qu’il occupait au milieu de la France révolutionnaire. Elle se borna d’abord à prouver sa supériorité morale, en attendant le jour où, poussée à bout, elle fit usage de sa force.

La révolution morale qui précéda l’insurrection de 1 830 s’opéra rapidement. La population tout entière y concourut. Tout ce qui pense et tout ce qui travaille se prononça ouvertement. Une fois prononcée, l’opinion publique ne s’arrêta plus. De 1818 à 1830, sa marche fut constamment régulière. Elle eut ses jours de colère et d’emportement, mais rien ne put ni la décourager ni l’abattre. Il faut reconnaître, d’ailleurs, que le parti royaliste accepta résolûment le combat. « La grande querelle qui nous agite et « nous tourmente, dit M. Corbière, est la querelle entre « l’ancien régime et la Révolution. » C’était poser la question nettement, et la France révolutionnaire, par le choix de ses députés, prouva qu’elle l’entendait bien ainsi. Ce fut surtout* dans les départements où la terreur royaliste avait fait le plus de ravages, que le mouvement eut un caractère plus significatif. Grenoble nomma l’abbé Grégoire.

M. Decazes, à qui l’histoire reproche de grandes fautes et de grarfdes faiblesses, essaya de se maintenir entre ces intérêts hostiles et ces passions implacables ; il s’y. brisa. Les demi-partis ne sont jamais bons à rien. La France, telle que la Révolution l’avait faite, devait être acceptée ou rejetée absolument. Si, comme on le disait, la Révolution n’avait été qu’une révolte de vingt-cinq ans, il fallait la regarder comme non avenue et proclamer l’incompatibilité de la monarchie constitutionnelle avec la légitimité. Mais, prendrq un peu de la Révolution et un peu de l’ancien régime, pour composer, mi-partie de vieux et mi-partie de neuf, un gouvernement qui n’était ni l’andien régime ni la Révolution, c’était se placer à faux dans tous les principes, à contre-sens devant tous lespar-

tis, et les mécontenter tous également. C'est ce que fit M. Decazes, et c’est aussi ce qui explique pourquoi ses actes les plus honorables ont été méconnus et ses meilleures intentions calomniées. Sa chute rétablit la vérité de la situation. Les ultra-royalistes triomphants pouvaient s’emparer du gouvernement; ils se bornèrent à y faire entrer deux de leurs chefs, MM. de Villèle et Corbière, qui furent nommés ministres, et membres du conseil, sans portefeuille.

De 1817 à 1820, le parti libéral crut qu’il pourrait déjouer par les moyens légaux les projets de la contre-révolution. En 1820, l’illusion n’était plus possible. Il s’agissait évidemment d’une lutte à mort, et les deux partis la soutinrent avec une égale ardeur. Les sociétés secrètes, royalistes et religieuses d’un côté, révolutionnaires de

l’autre, s’organisèrent parallèlement. Pendant que le Co-

mité directeur du carbonarisme envoyait dans les départements ses émissaires, chargés de préparer la résistance et l’insurrection, la Congrégation lançait sur les villes et sur les campagnes ces prédicateurs ambulants qui portèrent au comble l’irritation et la discorde.

Partout où les missionnaires paraissaient, les autorités s’effaçant devant eux, semblaient reconnaître leur suprématie, et la religion devint ainsi le symbole de tous les abus et de tous les excès du pouvoir absolu. La politique avait mis l’orage dans toutes les âmes; les missionnaires, fécondant les germes de toutes les haines, portèrent le feu où déjà couvait l’incendie. Ils comptèrent leurs triomphes par le nombre des auto-da-fé où les chefs-d’œuvre de notre littérature furent livrés aux flammes. A leurs voix, la superstition se changea en enthousiasme. Quicon-

que ne partagea pas cette fureur divine, fut l’objet de déclamations outrageantes et d’accusations absurdes.

Les croix s’élevèrent de tous les côtés, et les folies de cette religion extérieure causèrent de grands scandales. Si les objets du culte sont inviolables et sacrés, c’est seulement dans leurs temples. Ailleurs, ils ne sont que des emblèmes insignifiants ou provocateurs : insignifiants pour les incrédules, provocateurs pour les dissidents. Ils attristent, humilient ou irritent les sectateurs des autres cultes. A l’époque dont je parle, ils furent regardés comme la preuve d’une supériorité illégitime et d’une injuste préférence.

Il y eut des processions mêlées des plus incroyables extravagances. Les rues, les chemins, les places publiques cessèrent d’appartenir également à tout le monde. Quiconque était surpris par une procession était obligé de se mettre à genoux. Les juifs, les protestants, les disciples de Voltaire durent pavoiser leurs maisons, devant lesquelles on vit se déployer de vieilles tapisseries ornées de sujets grotesques ou scandaleux, tirés de l’Arioste, du T asse, de Don Quichotte et des Mille et une Nuits. On fit des reposons avec des fleurs, des porcelaines et des candélabres empruntés d’autorité aux salons les moins religieux et aux boudoirs les plus suspects.

Les évêques firent et défirent les préfets; les curés dominèrent les maires ; le joug du clergé s’étendit sur la .France; la Congrégation organisa un système général d’espionnage et de dénonciation. « Je hais, dit Château- « briand, la Congrégation et ses associations hypocrites « qui transforment mes domestiques en espions, et qui « ne cherchent à l’autel que le pouvoir. »

Pendant que la France était ainsi agitée par les passions religieuses, la Chambre des députés devenait une arène. Le peuple suivait avec une attention fiévreuse ces discussions, qu’il est impossible, encore aujourd’hui, de lire sans se sentir profondément ému. Il se passionnait pour les orateurs dont l’éloquence était consacrée à la défense de ses droits. Il les récompensait, à l’issue des séances, par les témoignages les plus éclatants dé sa reconnaissance. Ces démonstrations irritèrent le parti royaliste. Les députés de l’opposition libérale furent insultés. Des gardes du corps, armés de bâtons, tombèrent sur la foule inoffensive, qui fut chargée par la cavalerie et fusillée par la 1 garde royale. Il y eut des blessés et des morts.

L’exaspération grandit; les faubourgs s’ébranlèrent comme aux grands jours de la Révolution. La jeunesse se leva tout entière; les commerçants, les savants, les artistes, les mères, les épouses, les sœurs, tous ceux qui étaient menacés dans leurs intérêts, blessés dans leur fierté, opprimés dans leurs opinions, se mêlèrent au mouvement. Un nouveau 20 juin menaça les Tuileries. Des masses profondes parcoururent les boulevards et les quartiers populeux, en criant : A bas les royalistes ! à bas les émigrés! La troupe les dispersa, mais la Révolution s’était reconnue, elle avait retrouvé le secret de sa force, elle pouvait attendre son jour.

Ce jour approchait. l’Europe était en fermentation. La Révolution était maîtresse à Naples et à Madrid; elle éclatait en Grèce et en Portugal. Les souverains effrayés se réunirent à Troppau, puis à Laybach. Le parti qui, en 1818, suppliait les alliés, par des notes secrètes, de ne pas quitter notre territoire, crut que son heure était venue. Il

renversa M. de Richelieu et s’empara du ministère, où il avait déjà placé RJM. de Villèle et Corbière comme des sentinelles. La révolution italienne fut livrée aux armes de l’Autriche, la France alla en Espagne se battre pour des moines contre la liberté, et rendre le pouvoir absolu à ce Ferdinand VII, dont Chàteaubriand a parlé en ces termes : « Un tyran craintif pousse à la catastrophe et tremble « quand elle est venue, il descend de l’intrépidité de sa « tête dans la lâcheté de son cœur. Il y a des monarques o de faux aloi qui sont sur le trône par méprise. »

Quand le parti royaliste se vit maître de la position, il ne garda plus de mesure. L’échafaud fut relevé, des exécutions militaires recommencèrent. C’est alors que périrent Caron, Berton, Sirejean, et ces héroïques sergents de la Rochelle dont le peuple a gardé le souvenir. Des condamnés politiques, Roger à Metz, Saunion à Poitiers, furent mis au carcan, et Saunion fut envoyé au bagne après avoir été marqué à l’épaule des lettres T. P., imprimées avec un fer rouge. On put croire que les fureurs de 1815 éclataient de nouveau ; mais le parti- royaliste s’aperçut bientôt que la terreur est un ressort que rien ne supplée quand une fois il s’est rompu. « C’est par les « étrangers, dit le général Foy, que-nous avons eu la ter'- « reur de 1815. Si les étrangers n’eussent pas alors oc- « cupé la France, il y aurait eu cent insurrections. (Vio- « lents murmures à droite.) Croiriez-vous donc, messieurs, o dit le général en donnant plus d’éclat à sa voix, que, « sans cela, nous aurions supporté lâchement les insultes, « les outrages, les atrocités d’une poignée de misérables « que nous avions vus depuis trente ans dans la pous- « sière ? » - •

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Les étrangers n'étant plus là pour soutenir les royalistes, rien ne put comprimer l'élan de l’opinion. « A Metz, « dit M. de Vaulabelle (t. VI, p. 35), une foule immense « entourait la plate-forme où se dressait le poteau auquel « le bourreau vint l’attacher (Roger) en lui mettant un « collier de fer au cou ; cette foule effaça sous les marques « de sa sympathie et de sa pitié l’ignominie du chàti- « ment; un habitant de la ville, M. Watrin, monta hardi- « ment sur l’échafaud, s’approcha du condamné, et posa « sur sa tête une couronne de chêne, aux applaudisse- « ments de plusieurs milliers de spectateurs, qui, tant que a dura l’exposition, couvrirent la plate-forme de fleurs et « de branches de laurier. A quelques semaines de là, Ro- « ger était transféré au bagne. »

Tous ces martyrs de la liberté souffrirent et moururent avec un courage auquel les écrivains royalistes n’ont pu refuser leurs hommages, et ces hommages involontaires flétrissent, dans leurs écrits mêmes, le régime dont ils se font les apologistes.

Le ministère Villèle dura six ans. Chaque session fut marquée par une nouvelle atteinte à ce qui restait encore de garanties constitutionnelles. M. Royer-Collard, dans un de ses admirables discours, où les plus grandes pensées sont exprimées dans le plus beau langage, déclara que « le gouvernement était constitué en sens inverse de la « société ; qu’il existait contre elle, comme pour la dé- « mentir et la braver, et que la monarchie se trouvait « amenée au seul risque véritable qu’elle eût à courir, « celui d’être regardée comme incompatible avec les li- « bertés qu’elle avait promises. » Les ultra-royalistes couvrirent de leurs murmures la voix prophétique de l’homme

qui, pendant vingt ans, 'avait donné tant de preuves de son attachement aux Bourbons. La liberté de la presse fut supprimée.

L’opinion publique avait encore dans la Chambre des représentants nombreux et dévoués ; la Chambre fut dissoute. Des élections, fameuses par les fraudes qui les falsifièrent, eurent lieu au commencement de 1824. Le clergé se jeta ouvertement dans la lutte. Les évêques publièrent des mandements pour démontrer que le gouvernement avait le droit de modifier la Charte : ils ordonnèrent des prières publiques et des neuvaines « afin d’obtenir « une Chambre septennale. » Le ministère l’emporta. Il ne revint à la Chambre que treize membres de l’ancienne opposition. Mais, en des temps comme celui où la France se trouvait alors, ce n’est pas sur le nombre des têtes que doit être calculée la force d’un parti, c’est sur la mesure d’esprit et de courage que ces têtes renferment, c’est sur les combinaisons qui les unissent, sur les circonstances qui les fortifient. Or, le parti libéral, malgré sa défaite apparente, n’avait rien perdu de ses avantages, il n’était ni désorganisé ni découragé. Le faisceau n’était pas rompu, et quelques-uns de ses orateurs les plus importants, tels que Foy et Benjamin Constant, avaient échappé au naufrage.

Cependant, le ministère se crut maître de la situation, et le roi, en ouvrant la session, le 23 mars 1824, annonça que le gouvernement allait « fermer les dernières plaies « de la Révolution. » Louis XVIII ne devait pas voir l’effet de son imprudente menace. Il mourut le IG septembre, entrevoyant des malheurs nombreux pour sa race, et jetant sur l’avenir les plus tristes présages. Les

royalistes, qui ne l’aiment pas, vantent son habileté, et e’est à tort. Il n’avait aucune application, aucune aptitude aux affaires, et, chez lui, l’observation ne suppléa jamais à l’étude. Il n’apprit pas ce qu’il aurait fallu savoir pour gouverner, et il ne devina pas ce qu’il aurait dû apprendre.

Ce qu’on appelle son esprit, n’était qu’une frivolité de goût et d’idées poussée jusqu’à l’enfantillage. Châteaubriand raconte, dans son Congrès de Vérone, que le jour où les ministres allèrent annoncer au roi l'entrée de l’armée française en Espagne, il leur chanta le Sabot perdu :

On peut parler plus bas,

Mon aimable bergère!

« Voyant Sa Majesté si gracieuse, dit Châteaubriand, « nous lui présentâmes la dépêche sur notre chapeau, et « nous glissâmes en même temps, à propos de nos succès « (en Espagne), la frontière du Rhin, sous la protection « de Babet. Le roi allongea les lèvres, poussa un petit « souffle, leva un doigt de sa main droite à la hauteur de « son oeil, nous regarda et nous fit un signe amical de « tête pour nous inviter à nous retirer. »

Ce qu’il y eut de remarquable chez Louis XVIII, ce fut l’imperturbable sentiment de dignité qu’il conserva toujours, dans l’exil comme sur le trône. Malade, infirme, traîné dans un fauteuil et grotesquement accoutré, il imposait par son attitude, son regard et son langage, nonseulement aux vieux maréchaux de l’empire, mais aux souverains alliés dont les soldats campaient sur la place du Carrousel.

Charles X personnifiait, aux yeux de la France, la fraction la plus impopulaire du parti royaliste. Il était, depuis 1815, le chef de ce gouvernement occulte si souvent dénoncé dans les Chambres et dans les journaux. Comme homme, il était d’une générosité chevaleresque, et il joignait au sentiment de dignité de sa vieille race la plus séduisante aménité. Il avait l’esprit droit, mais borné par le plus aveugle asservissement aux préjugés de son rang et de sa puissance. Convaincu qu’il ne tenait son pouvoir que de Dieu et de ses ancêtres, il n’admettait pas que la nation eût le moindre droit sur lui, il n’entendait rendre compte qu’à Dieu seul des destinées de son peuple. Ces préjugés, en resserrant son esprit, devaient infailliblement lui donner une direction fatale. Il répétait souvent ces paroles, par lesquelles Jacques II répondait à toutes les observations : a Je ne ferai aucune concession, mes volontés « sont immuables. »

Ce caractère obstiné donnait beau jeu à ceux qui, depuis 1815, conseillaient de ne céder sur rien, de résister, de se faire craindre. Cependant, le règne s’annonça bien, et l’on put croire un moment que les alarmes de l’opinion avaient été exagérées. Charles X eut des mots heureux qui firent illusion ; mais l’illusion fut courte. Le ministère présenta, coup sur coup, aux Chambres cinq ou six lois que Ch&teaubriand qualifia de « vandales, » qui « outrageaient Dieu et les hommes, » dit M. Royer-Collard, et après lesquelles « il n’y avait plus en France de place que a pour les prêtres et les émigrés, » ajouta le général Foy. a C’est la tyrannie, dit encore M. Royer-Collard; mais la « tyrannie sans gloire est ridicule. »

M. de Peyronnet porta à la Chambre sa fameuse loid’a -

mour. destinée, de l'aveu même du, ministre, à tuer les journaux. « Plus d'écrivains, dit M. Royer-Collard, plus « de journaux, plus d’imprimeurs, tel sera le régime de a la presse ; avec la liberté étouffée doit s'éteindre l’intela ligence, sa noble compagne. » — « Tant mieux ! lui « répondit M. de Saint-Chamans. (Explosions de muret mures dans une partie de la salle.) Oui, messieurs, tant « mieux, tant mieux ! car ce qu’il faut éviter avant tout, « c’est la discussion portée dans les dernières classes du « peuple. Les bonnes doctrines mêmes nuiraient à ces « classes, parce qu'elles seraient incapables de les como prendre. Tous ceux qui croient, en politique comme en « religion, doivent croire sur la parole seule de l'autorité « légitime. »

La loi, adoptée par la Chambre des députés, fut rejetée par la Chambre des pairs. A la nouvelle de ce rejet, Paris s’illumina. De nombreuses colonnes d’ouvriers, drapeau en tête, parcoururent les rues en criant : Vive la liberté de la presse! Cette démonstration, la plus imposante qu’on eût vue depuis longtemps, irrita le gouvernement, mais sans l'abattre. 11 y répondit dans le Moniteur. La Chambre des députés fut dissoute, la garde nationale licenciée. Les électeurs n’avaient que quelques jours pour se préparer à la lutte. L’ordonnance publiée le 7 novembre 1827 fixait les élections au 17, et l'ouverture de la session au 5 février 1828. Les royalistes les plus illustres, les plus anciens, les plus dévoués aux Bourbons, qui refusèrent de s’associer à cet emportement, furent éloignés de la cour ou destitués.

Une nouvelle réaction commença. Il s’opéra une transformation dans le parti royaliste. D'anciens alliés se sépa-

rèrent, d’anciens ennemis se réunirent. Le gouvernement fut battu dans les élections. Le courant de l’opinion était irrésistible ; il emporta M. de Villèle.

Le ministère qui lui succéda n’avait ni la confiance du roi, ni l’appui des Chambres; voulant satisfaire tous les partis, il les mécontenta tous, il succomba à son tour. M. de Polignac fut chargé de composer un cabinet. « Plus a de concessions ! le combat est rétabli entre la royauté a et la Révolution! » s’écrièrent les journaux ultra-royalistes et religieux. La perspective d’une lutte prochaine agita le parti libéral.

A ce moment, le général la Fayette parcourait triomphalement les départements de l’Est. Quand il entra à Lyon, cinquante mille personnes précédaient ou suivaient sa voiture. La ville lui offrit un banquet, a Messieurs, dit <r le général, je suis heureux et fier que mon passage a dans cette grande et patriotique cité ait été pour elle a une occasion de plus de manifester sa constante haine « de l’oppression, son amour de la véritable liberté, sa a détermination de résister à toutes les tentatives de l’ino corrigibilité contre-révolutionnaire. (D’unanimes ap- « plaudissements interrompent l’orateur pendant plusieurs « minutes.) Plus de concessions/ ont dit récemment les a journaux officiels de ce parti ; plus de concessions/ dit à « son tour et à plus juste titre le peuple français, qui con- « naît ses droits et saura les défendre. » De frénétiques acclamations accueillirent ces paroles, et le lendemain le général la Fayette reprenait la route de Paris, escorté jusqu’à deux lieues de la ville par une garde d’honneur.

Quand les esprits en sont là, quand un pays n’est plus qu’un amas de matières inflammables, il n’attend pas

longtemps l’étincelle. Aussi, lorsque, le 25 juillet 1830/ le gouvernement lança sa folle provocation, la France se leva de Lille à Bayonne, de Brest à Strasbourg; c’était l’explosion de la colère et de la volonté nationales.

La Révolution triomphait, les Bourbons allaient encore expier dans l’exil, moins, comme on l’a dit, la faute de leur origine, que la faute bien plus grande de leur politique insensée. Le roi sè trouvait à la merci de ceux qu’il avait fait mitrailler. Les royalistes étaient, sans défense, dans les mains de ceux que, pendant quinze ans, ils avaient outragés, exilés, emprisonnés, qui avaient vu périr sur l’échafaud leurs frères, leurs amis : et on ne toucha pas à un cheveu de leurs têtes. A quoi le parti royaliste dut-il de ne pas subir des vengeances comme celles qui avaient ensanglanté la France en 1815? au changement opéré dans les mœurs par la Révolution qu’il avait voulu étouffer, après l’avoir calomniée et maudite.

Je ne veux pas examiner le caractère et la conduite de ceux qui, à cette époque, combattirent, dans les Chambres et dans les sociétés secrètes, pour la cause de la Révolution. On les a appelés les comédiens de quinze ans. Étranges comédiens, dont la vie a été un combat de toits les jours, qui ont bravé toutes les calomnies et tous les outrages, affronté tous les dangers, sacrifié leur repos et joué leur tête. Ces comédiens-là sont devenus rares. Quand la fortèresse est prise, on trouve toujours des gens pour planter sur les remparts le drapeau victorieux. Il est plus difficile de trouver des hommes pour monter à l’assaut, et il y a une révoltante ingratitude à insulter la mémoire de ceux qui sont tombés dans la tranchée, et uniquement parce qu’ils n’ont pas pénétré dans la citadelle.

Je n’ai donné qu’une idée très-incomplète du livre de M. de Vaulabelle ; et j’exprime certainement l’opinion de tous ceux qui l’ont lu, en disant que c’est le plus complet, le plus détaillé et le plus exact que nous ayons sur les deux Restaurations. Les hommes qui ont joué un rôle important, tels que Fouché, MM. de Talleyrand, de Richelieu, Decazes, de Villèle, la Fayette, Manuel, y sont parfaitement appréciés. L’organisation des sociétés secrètes, de la Congrégation et du Carbonarisme, les séances des Chambres, les intrigues des partis, la révolution de Juillet, y sont racontées avec une abondance de faits qu’on chercherait vainement ailleurs.

M. de Vaulabelle possède les qualités nécessaires à celui qui écrit l’histoire de son temps. Il est méthodique et sobre de réflexions. C’est un écrivain correct, mesurant son ton, réglant son style, et ne songeant jamais à ajouter la pompe des phrases à l’éloquençe des événements. Il ne dédaigne pas ce que l’art d’écrire autorise pour accroître l’intérêt dramatique de son récit, mais il s’en tient là. Il peint les hommes sans leur créer les rôles de fantaisie, sans leur donner des proportions exagérées pour produire de grands effets. Il évite toujours le ton déclamatoire, et presque toujours les qualifications injurieuses; mais, cependant, il ne s’abstient pas d’appeler par leur nom le charlatanisme, l'intrigue et la bassesse.

Il n’a pas l'impartialité banale qui résulte de l’absence de tout principe; mais il est presque toujours juste, même avec les adversaires de ses opinions. Cette justice, qui ajoute à la valeur des livres de ce genre, nuit quelquefois à leur popularité. Les invectives et les éloges systématiques donnent souvent la vogue qui passe, mais

jamais le succès qui dure. Ce succès durable, le livre de M. de Vaulabelle l’obtiendra, et il le mérite, car, je le répète, aucun ne jette de plus vives lumières sur l’une des époques les plus intéressantes de notre histoire. •

HENRI IV 1

Ce livre est le résultat de quinze années de travail, travail d’amour évidemment, car on sent à chaque page que l’enthousiasme remplit l’âme de l’auteur et déborde de sa plume. Cet enthousiasme a excité son zèle et soutenu sa persévérance, mais il a égaré son jugement. Il était impossible qu’un écrivain du talent et du savoir de M. Poirson publiât trois gros volumes entièrement dépourvus d’intérêt; mais je ne me souviens pas d’avoir lu avec aussi peu de fruit un ouvrage aussi long, écrit par un homme ' d’un tel mérite. Comme collection et indication de documents à consulter, ces trois volumes ont une valeur qui leur manque comme histoire.

Ce qui frappe d’abord dans ce livre, c’est sa dimension. Cicéron dit que rien n’est plus agréable dans l’histoire qu’une « pure et lumineuse brièveté. » Cette brièveté qui, sans mutiler la pensée, la dégage de tout ce qui l’obscurcit, manque à M. Poirson, qui délaye en de longues pé- • riodes ce qu’il pourrait exprimer en peu de mots. Aussi lui arrive-t-il rarement d’offrir de vives images de ce qu’il raconte et de donner aux événements l’intérêt qu’ils ont eu lorsqu’ils étaient des spectacles.

1 Histoire du régne d'Henri IV, par M. A Poirson. 3 vol. in-8.

HENRI IV

M. Poirson a un défaut plus grave encore : il est atteint au plus haut degré de l’infirmité particulière aux biographes, l’admiration aveugle et systématique. Je ne dirai pas qu’il manque d’impartialité, n’ayant jamais compris qu’un écrivain puisse être impartial, dans le sens qu’on • attache habituellement à ce mot. Il n’est, selon moi, ni possible ni permis de rester neutre au milieu des intérêts qui divisent les partis, et quiconque ne sent rien n’a rien à nous apprendre. Vouloir, par exemple, que l’historien parle avec une égale indifférence de son pays libre ou asservi, de la liberté trahie ou vengée, opprimée ou triom • phante, c’est demander des cœurs sans moralité, des esprits sans élévation. Cette prétendue impartialité, promise dans toutes les préfaces, est incompatible avec la nature des choses. Les actions des hommes inspirent forcément l’amour ou la haine, l’admiration ou le mépris, et il faut, pour les peindre, s’intéresser à une cause, à un principe, à un parti. Que l’historien soit donc catholique ou protestant, royaliste ou républicain, et qu’il le dise; je pourrai, en le lisant, me mettre en garde ; mais, si je vois sa véracité inflexible dominer ses sentiments, l’ardeur de ses opinions ne sera plus à mes yeux qu’une garantie de sa probité. C’est à la profondeur des impressions que lui causent les événements qu’on reconnaît l’écrivain digne de les raconter, et alors le charme de son livre tient autant à la chaleur de ses convictions qu’aux lumières de son esprit.

Ce qu’il faut condamner, c’est la partialité qui, altérant la vérité' des récits et la rectitude des jugements, fait de l’histoire un panégyrique ou une diatribe. La faiblesse de l’admiration est moins coupable à coup sûr que la com-

plaisance vénale d’un Eusèbe et d’un Paul Jove, que l’abjection d’un Yalère Maxime et d’un Velléius Paterculus ; mais elle n’en est pas moins une cause d’infidélité, comme le prouve, après bien d’autres, le livre de M. Poirson.

• M. Poirson ne se borne pas à faire d’Henri IY un vaillant soldat et un grand roi, il le donne comme un modèle de générosité, de loyauté, de franchise et de droiture. C’est bien là, en effet, l’Henri IV de la légende populaire et des poésies royalistes de 1815 ; mais ce n’est pas l’Henri IV de l’histoire. 11 avait certainement de rares qualités, mais pour ces qualités, dont quelques-unes très-futiles, l’éloge et l’admiration lui ont été prodigués sans mesure. L’imagination des poètes, échauffée par l’esprit de parti, s’est donné carrière jusqu’à la prévarication historique. Représenter Henri IV comme un héros d’un cœur et d’un esprit chevaleresques ; prendre, pour faire son portrait, les traits saillants des plus nobles figures ; résumer en lui César et Washington, c’est un abus qui ne soutient pas l’examen. Ce n’est pas ainsi, on peut l’affirmer, qu’il eût voulu être peint. Le président Jeannin ayant, dit-on, manifesté l’intention d’écrire l’histoire de son règne : « J’entends, lui o dit-il, laisser à la vérité toute sa franchise, et je vous « donne la liberté de la dire sans artifice et sans fard. » Il se sentait assez grand pour être présenté à la postérité tel qu’il était. Il connaissait le nombre et l’étendue de ses défaillances, mais il avait l’orgueil de croire sa renommée assez éclatante pour couvrir les fautes de l’homme et du monarque.

Cromwell avait le nez rouge, le visage couvert de ci- ' catrices et sillonné de rides profondes. Un jour qu’il posait devant Lélv, il s’aperçut que le peintre cherchait à lui

Diaitizediï

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donner des traits réguliers et une figure de fantaisie. « Prenez garde, lui dit-il brusquement; peignez-moi tel a que je suis. Si vous oubliez une ride ou une cicatrice, « vous n’aurez pas un schelling. » Il était convaincu que si les taches de sa face trahissaient les anxiétés du chef de parti et les insomnies du tyran, elles attestaient en même temps le courage du soldat et le génie du Protecteur. Comme Cromwell, tous les hommes illustres doivent souhaiter qu’on les fasse ressemblants. Ils ont plus à gagner qu’à perdre à cette exactitude, et nous voyons tous les jours les plus grands noms compromis par de puériles adulations.

Remarquons d’abord que , pendant le règne de Louis XIV, cette époque classique de la flatterie, aucun écrivain, sauf je crois la Fontaine, n’a fait l’éloge de Henri IV, et que quelques-uns, notamment Fénelon, l’ont traité fort sévèrement. Voltaire, qui attacha sa renommée naissante à la gloire de ce prince, avoue qu’il était jusque-là « haï et peu estimé, » et il écrit à Gaillard, le 23 janvier 1769, que pour mettre Henri IV sur un piédestal, il a fallu attendre la mort de tous ses contemporains. Sa statue était composée d’or, de plomb et d’or- ^ dures. « Nous avons, dit-il, ôté les ordures et le plomb, « l’or est resté. Nous avons fait comme ceux qui canoni- « sent lessaints ; on attend que les témoins de leurs sottises « soient morts. » Le temps des canonisations en tout genre est passé. Dieu merci ! et l’histoire n’est pas, comme les plats dithyrambes des poètes de cour, un lieu d’asile pour les mauvais princes. C’est bien assez, dit Montaigne (liv. I", chap. 3), de souffrir patiemment les rois indignes pendant leur vie ; « mais, notre commerce fini, ce n’est

« pas raison de refuser à la justice et à notre liberté l’ex- « pression de nos vrais sentiments. »

Pour bien juger Henri IV, il faut l’examiner à trois époques différentes : 1° de 1569, après qu’il est devenu chef des protestants, jusqu’à la mort de Henri III, le 2 août 1589 ; 2° du 2 août 1589, jour de son avènement ail trône, au 25 juillet 1593, jopr de son abjuration; 3° pendant l'es seize années de règne qui s’écoulèrent du 22 mars 1594, jour de sa rentrée à Paris, au 14 mai 1610, jour de sa mort.

Henri IV arrivait à un moment admirable, au milieu d’un siècle agité, il est vrai, par de terribles orages et taché du sang répandu par le fanatisme, mais rempli de gloire et brillant de l’éclat des lettres, des sciences et des arts. L’Amérique et le système du monde déjà découverts, attestant les progrès réalisés, annonçaient les progrès plus grands que l’âge suivant devait accomplir. La vieille Europe dû moyen âge, attaquée par ses fondements, changeait de face. L’imprimerie, multipliant et répandant les ouvrages dont il n’existait jusque-là que de rares copies, avait donné aux esprits plus d’étendue, de hardiesse et d’activité. La scolastique, qui, pendant un âge de servitude où le» moines étaient les seuls professeurs, avait déshonoré les études par des controverses barbares et fatigué l’esprit humain sans l’éclairer, cédait partout la place à un enseignement plus digne et plus fécond.

La discussion sortait de l’ombre des couvents ; la philosophie, fière et menaçante, secouant sa longue léthargie et envahissant le sanctuaire, déchirait le voile dont se couvraient les impostures séculaires. Révélations, dogmes, mystères, miracles, traditions, rien n’échappait à son au-

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dacieuse critique. Un immense attirail de censures avait jusqu’alors étouffé la vérité, et, pour le malheur du monde, la force publique des nations avait veillé à la garde de ces épaisses ténèbres. Pour renverser ce colosse d’oppression, il fallut lui emprunter à lui-mème l’esprit irritable et querelleur propre à l’attaquer et à le vaincre. Les prêtres se plaignent des ravages que font les hérésies : ils oublient que les hérésies sont constamment sorties de l’Église ; qu’elles ont été conçues, prêchées et propagées par des hommes qui avaient grandi dans la solitude des cloîtres, étudié dans les écoles et dans les livres religieux. L’empire spirituel a été démembré par ses propres sujets, et il faut s’en féliciter. Le fanatisme, les anathèmes et les subtilités théologiques devaient se dégrader et se détruire mutuellement ; Luther et Calvin devaient précéder Voltaire.

Déjà depuis un siècle on disait dans toute l’Europç que l’Église, gouvernée par des papes corrompus et athées, par des cardinaux entourés de concubines et de bâtards, par des moines vagabonds, ignorants et libertins, avait besoin d’être réformée dans son chef et dans ses membres. L’opinion, seule base de la puissance pontificale, se montrait de plus en plus hostile. S’il se fût agi de questions purement théologiques et abstraites, la cour de Rome eût peut-être cédé. Mais des intérêts d’une autre nature et d’une bien autre importance pour elle étaient en jeu. Elle avait usurpé la collation des bénéfices ecclésiastiques, dont elle faisait un abus scandaleux ; elle évoquait non-seulement lesaffaires religieuses et bénéficiaires, mais une infinité d’autres causes dont ses docteurs lui avaient attribué le monopole. Le pape, enfin, était la

seule autorité dans l’Église, et, d'usurpation en usurpation, il avait attiré à Rome, pour y entretenir un luxe aujourd’hui incroyable, la meilleure partie des immenses revenus ecclésiastiques du monde catholique. C’est contre ces abus que l’opinion était soulevée ; aussi le chef et les membres de l’Église, c’est-à-dire le pape, les cardinaux et les prélats richement dotés, repoussaient-ils systématiquement une réforme qui, en les ramenant à la simplicité des premiers siècles, les aurait ruinés.

Cette résistance intéressée porta l’irritation à son comble, et Luther, attaquant ouvertement une puissance ainsi déconsidérée, ne fit que trancher en public une question vidée dans tous les cœurs. Et quand on vit un pauvre moine, se moquant de l’excommunication du pape, brûler sur la place de Wittemberg la bulle de Léon X et les saintes décrétales sans que la terre s’ouvrît pour l’engloutir et que la foudre tombât du ciel pour l’écraser, les fantômes invoqués pour troubler l’ignorance s’évanouirent. La lumière reparut après une nuit de huit siècles, le prestige était détruit.

Dans le Nord, la victoire de la réforme fut aussi rapide que décisive ; mais un mouvement contraire éclata simultanément à l’autre bout de l’Europe. Pendant que la Prusse, la Suède, le Danemark, la Livonie, la Saxe, la Hesse, le Wurtemberg, le Palatinat, l’Écosse et plusieurs cantons de la Suisse suivaient résolûment l’impulsion des novateurs, l’Espagne eut comme une explosion de catholicisme. Charles-Quint, et plus tard Philippe II, mirent au service de la vieille orthodoxie les ressources du plus grand empire qui ait jamais existé.

Entre ces deux partis hostiles, représentant, l’un toutes

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les hontes et' toutes les douleurs du passé, l'autre tous les droits et toutes les espérances de l’avenir, la France était admirablement placée pour faire pencher la balance; et l’histoire de la réforme, pendant les cinquante premières années, n’est guère que l’histoire des efforts faits, d’un côté par les catholiques, de l’autre par les protestants, pour obtenir un concours qui devait décider la victoire. Le rôle de la France était indiqué. En se déclarant protectrice et garante des droits du parti protestant, elle s’assurait en Europe une prépondérance que la plupart des États germaniques étaient intéressés à lui conserver.

Malheureusement, le trône était occupé alors par un détestable roi, que des écrivains ignorants, routiniers ou prévaricateurs ont loué jusqu’au scandale, par un prince débauché et médiocre, que ses mœurs ont avili dans sa vie privée et dans sa vie publique, et dont les actions cruelles, honteuses ou folles, sont également condamnées par la politique et par la morale. En embrassant le protestantisme, il eût fallu s’inspirer de son esprit, c’est-àdire mettre un terme aux déréglements du clergé et aux effroyables désordres de la cour, encouragés et entretenus par l’exemple du roi. François I", perdu de débauches, dont la réformé était la condamnation, et dont elle eût marqué le terme, trouva plus simple d’opprimer la conscience des protestants que de purifier la sienne. Des commissions furent substituées au parlement pour exterminer les hérétiques, et des édits du prétendu Père des lettres défendirent « toute impression de livres dans le « royaume, sops peine de la hart. » C’est alors que commencèrent les meurtres juridiques avant-coureurs de la Saint-Barthélemy; et que fut inauguré le système de per-

sécution qui devait déshonorer et ensanglanter la France, depuis les boucheries de Cabrières et de Mérindol jusqu’aux dragonnades et àla révocation de l’édit de Nantes.

Napoléon, quoiqu’il eût fait le concordat de 1801, a jugé avec l’impartialité de l’histoire la conduite de François I er : « François I' r , dit-il, était placé véritablement « pour adopter le protestantisme à sa naissance et s’en « déclarer le chef en Europe. Charles-Quint, son rival; « prit vivement le parti de Rome , c’est qu’il croyait voir « là pour lui un moyen de plus d’obtenir l’asservissement « de l’Europe. Cela seul ne suffisait-il pas pour indiquer « à François I er la nécessité de se charger de défendre « l’indépendance de cette même Europe ? Mais il.laissa « le plus pour courir après le moins. Il s’attacha à pour- « suivre ses mauvais procès d'Italie. Et dans l’inten- « tion de faire sa cour au pape, il se mit à brûler des « réformés dans Paris.

« Si François I er eût embrassé le luthérianisme, il eût « épargné à la France les terribles convulsions religieuses « amenées plus tard par les calvinistes, dont la teinte toute « républicaine fut sur le point de renverser le trône et « de dissoudre notre belle monarchie. Malheureusement, « François I er ne comprit rien de tout cela, car il ne sau- « rait donner ses scrupules pour excuse, lui qui s’allia o avec les Turcs et les amena au milieu de nous. Tout « bonnement, c’est qu’il ne voyait pas si loin. Bêtise du « temps ! intelligence féodale ! François I er , après tout, a n’était qu’un héros de tournois, un beau de salon, un « de ces grands hommes pygmées. »

Henri IV pouvait réparer la faute de François I er , et il était incontestablement, même à part sa qualité person-

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nelle de huguenot, dans une position plus favorable sous tous les rapports. Le protestantisme avait éclaté en 1517, v dans la seconde année du régné de François I er . Il obtint rapidement la majorité en Allemagne, mais ses progrès en France furent beaucoup plus lents. Les prétentions de François I er sur le royaume de Naples, et ce que Napoléon appelait ses mauvais procès d’Italie, purent à la rigueur le faire reculer devant un changement qui, en irritant le pape qu’il croyait devoir ménager, aurait assuré à Charles-Quint l’avantage d’une dangereuse conformité avec la croyance du plus grand nombre en France et en Italie. Mais, sans embrasser le protestantisme, il pouvait séparer les intérêts de la religion de ceux du gouvernement, et protéger tous les cultes en réprimant les désordres de tous. L’occasion était excellente pour adopter le seul système qui convienne aux gouvernements à l’égard de toutes les sectes. L’incapacité, l’irréflexion et le vice en détournèrent François 1 er ; la force des choses y ramenait Henri IV-

Les événements avaient bien marché depuis l’époque où les réformés, opposant la vertu des premiers temps du christianisme aux désordres du clergé et de la cour de Rome, se bornaient à attaquer le trafic des indulgences au point de vue théologique. Cinquante ans de luttes et de controverse avaient profondément modifié le caractère et les allures du protestantisme. Le mouvement, un instant arrêté par la défaite de Muhlberg, avait gagné jusqu’aux Alpes et aux Pyrénées ; le catholicisme avait de la peine à se défendre sur les bords de la Méditerranée.

Les protestants se montraient nombreux , entreprenants, presque maîtres du terrain, dans les États d’abord

les moins atteints par la réforme. Dans les Pays-Bas, on les comptait par centaines de mille ; dans la Transylvanie, ils confisquaient les biens de l’Église ; en Pologne, ils étaient en majorité dans la diète, ils remplissaient l’administration, dominaient dans les grandes villes, et menaçaient, au dire du nonce apostolique lui-même, de détruire la religion catholique.

En France, pendant quarante ans, ils avaient été roués, brûlés, exterminés de toutes les manières. « Mais, dit a Mézerai, pour deux que l’on faisait mourir, il en nais- « sait cent autres de leurs cendres. » La réforme avait gagné l’Ile-de-France, la Normandie, la Picardie, la Champagne, la Bourgogne, Te Lyonnais, le Dauphiné, la Guienne, la Saintonge, le Languedoc. Les huguenots comptaient deux mille cinquante églises, avec leurs ministres, leurs consistoires, leur discipline. Ils formaient dans le royaume une grande république illustrée par le courage de ses martyrs, le talent de ses écrivains et la capacité reconnue de ses hommes d’État. Us convoquaient des synodes nationaux, et leur culte avait reçu une sorte de consécration officielle. Ils avaient des forteresses et des villes d’ôtage, une armée nombreuse et aguerrie, commandée par les meilleurs généraux du temps. Us tenaient tous leurs ennemis en échec, et traitaient d’égal à égal avec le souverain.

Cette force matérielle et morale était centuplée par la révolution qui s’était opérée dans les esprits d’un bout de l’Europe à l’autre. Les principes de l’ancien droit, les vieux liens de patronage, de confiance et de fédération étaient partout rompus. L’intérêt de la libre pensée, dominant tous les autres intérêts, avait détruit les barrières

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élevées entre les peuples par la différence d’origine, de mœurs ’et de caractère. Devenus les juges de leurs destinées au tribunal de leur conscience, les hommes sentaient et aimaient hors dés limites de leur patrie. Le protestant français regardait moins comme son compatriote le catholique français que le protestant hollandais, anglais et allemand. Il était, dit Schiller, dans son Histoire de la guerre de trente ans, plus fier et plus heureux des vic- ' toires de l’armée batave luttant pour le triomphe de la réforme, que de la gloire de l’armée française défendant la papauté.

Les frontières morales avaient remplacé les frontières physiques. Le combat n’était pas engagé, comme auparavant, entre deux États, mais entre deux principes représentés par deux partis, et dans ces deux partis on deman- ' dait à un soldat, non de quel pays il venait, mais de quelle secte il était. Les ligueurs s’appuyaient sur les Espagnols; les huguenots appelaient les Allemands et les Anglais. Les réformés combinaient instinctivement leurs efforts contre les deux despotes qui voulaient maintenir en Europe l’oppression politique et l’esclavage de la pensée. Ils avaient pour eux la raison et la justice, armes invincibles devant lesquelles on peut dire, plus sérieusement que du Jourdain et des murs de Jéricho, que les fortifications tombent et que les rivières remontent vers leur source.

Tel étajt l’état de la France et de l’Europe lorsque Henri IV prit le commandement du parti protestant, jamais, avant la révolution française, prince n’avait eu devant lui un plus grand et plus beau rôle. Nous allons voir comment Henri IV le comprit et le joua.

Avant et après son abjuration, Henri IV reçut un grand

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nombre de lettres, harangues et remontrances, où les chefs les plus considérée du parti protestant lui transmettaient, avec l’expression de leur douleur personnelle, « les plaintes de son pauvre peuple. » La plus étendue et la plus éloquente est attribuée à Gabriel d’Amours, le même qui fit la prière avant la bataille de Coutras. Dans cette « remonstrance, » qui est un chef-d’œuvre, se trouve le passage suivant : « Jugeons si vous n’avez point mérité a plutost le nom.de capitaine que de roi, le nom de sol- - « dat que de capitaine ; aussi, est-ce la louange qu’on « vous donne plus communément, comme si votre vie « devait un jour fournir aux écrivains de sujets plutost à « faire des romans que pour écrire une histoire. »

Gabriel d’Amours a été prophète. La vie d’Henri IV, devenue depuis cent ans la propriété à peu près exclusive des rhéteurs, est un exemple de la fausse direction que peut donner à l’esprit public ce que Montaigne, traduisant une phrase de Tite-Live, appelle le langage des hommes nourris sous la royauté, lequel, dit-il (liv. I, chap. 3),

« est toujours plein de vaines ostentations et de faux té- « moignages, chacun eslevant indifféremment son roi à « l’extrême ligne de valeur et grandeur souveraine. » Ces rhéteurs, qui appartiennent plus à la classe des auteurs dramatiques qu’à celle des historiens, croyant sans doute que les plus grands défauts se rachètent par des avantages frivoles, ont célébré là galanterie, la grâce, les saillies, les prouesses d’Henri IV, et réussi à donner le change sur ses vices en peignant quelques-unes de ses qualités ; ils ont substitué les inventions romanesques aux faits historiques, et créé un rôle au lieu de présenter un personnage. Oublions ce héros de théâtre, et voyons l’homme.

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M. Poirson prend l’histoire d’Henri IV à son avènement au trône, le 2 août 1589. Il supprime ainsi, du premier coup, les vingt années si fécondes en événements qui commencent en 1569, le jour où Jeanne d’Albret présente son fils à l’armée huguenote après la bataille de Jarnac. Avec cette lacune, tout s’embrouille, tout devient inexplicable dans la conduite des protestants et des catholiques. Henri de Bourbon est proclamé roi après l’assassinat d’Henri III. Ceux qui ne connaissent l’histoire de ce temps que par le livre de M. Poirson doivent penser que cet événement va doubler l’ardeur des protestants et abattre celle de la Ligue. C’est juste le contraire qui arrive.

Du côté des protestants l’anxiété commence ; les défiances, jusque-là contenues, éclatent ouvertement, la désertion se met dans l’armée, les Suisses se mutinent, les intendants laissent les soldats sans munitions; les chefs venus de l’Anjou, du Maine, de la Touraine, de la Normandie, de la Champagne, de la Bourgogne, ramènent dans leurs provinces leurs troupes indisciplinées, et bientôt Henri IV est forcé de lever le siège de Paris, alors affamé et hors d’état de résister pendant ùn mois. Ce mois de persévérance et de dévouement, Henri ne peut pas l’obtenir de ses lieutenants.

Quant à la Ligue, elle se montre, au contraire, plus audacieuse et plus intraitable. Son insolence avait éclaté en 1584, lorsqu’elle vit le roi de Navarre devenir prince héréditaire par la mort du duc d’Alençon. Cependant, la lutte contre les protestants, 1 sans cesse renouvelée, et sans cesse interrompue par des pacifications mensongères, n’avait jamais eu le caractère de féroce obstination qu’elle

prit après la mort d’Henri III. A une hostilité intermittente succéda, en 1589, une guerre à outrance, qui s’adressait à la personne d’Henri IV plus encore qu’à ses adhérents et coreligionnaires.

Ce mouvement inverse des deux partis a son explication dans la conduite tenue par le roi de Navarre pendant les vingt années dont M. Poirson ne parle pas. Cette conduite justifie la répulsion qu’Henri IV inspirait aux catholiques, et le discrédit où il était tombé aux yeux des protestants. Par conséquent, la passer sous silence, comme fait M. Poirson, c’est montrer l’effet sans indiquer la cause.

Henri commandait depuis trois ans, sous la direction de Coligny, les troupes huguenotes, lorsque, donnant dans le piège que lui tendait Catherine de Médicis, il se rendit à Paris au commencement du mois d’août 1572, pour épouser Marguerite de Valois. Il était au Louvre pendant la nuit de la Saint-Barthélemy, et c’est là, quand on égorgeait ses amis et ses partisans, qu’il fit à Charles IX la déplorable réponse rapportée par de Thou, et aggravée, quelques jours après, par une apostasie plus déplorable encore. Il n’avait, dit-on, que ce moyen d’éviter le poignard des assassins. D’abord, le fait n’est pas exact. Condé, exposé en môme temps au même danger, se montra impunément très-digne et très-ferme.

Admetttons cependant qu’Henri de Bourbon ait, par cette défaillance, évité une mort certaine ; qui l’obligeait, le 3 octobre suivant, d’écrire la lettre où, après avoir promis au pape son dévouement sans réserve et son obéissance filiale, il désavoue « le crime de l’hérésie » en des termes qui sent une insulte à ses amis et un ou-

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trage à la mémoire de sa mère ? Pourquoi, treize jours après avoir écrit cette lettre, se fait-il le complice des assassins de ses partisans, en publiant, le 16 octobre, un édit qui supprime le culte réformé dans le Béarn, enjoint aux ministres d’en sortir, destitue les employés protestants, et expulse ceux qui refuseront de se faire catholiques ?

L’année suivante, c’est pis encore. Après la Saint-Barthélemy, les protestants, n’écoutant que leur légitime exaspération, se décident, comme dit énergiquement d’Aubigné, a à opposer les bras aux bras, le fer au fer, et à prendre, d’une fureur sans justice, la contagion d’une juste fureur. » Le duc d’Anjou va les assiéger dans la Rochelle; Henri suit l'armée royale. Pendant le siège, il tire « avec adresse », dit Brantôme, sur les défenseurs de la cause protestante qui l’avaient pris pour chef et qu’il avait commandés trois ans, se moquant de ceux qu’il atteignait avec son arquebuse « douce , légère et dorée d'or moulu. » Quand ils l’ont ainsi compromis et déshonoré aux yeux des deux partis, les catholiques le ramènent à Paris, où il reste quatre ans.

Ces quatre années sont les plus honteuses de cette ère de favoris et de mignons dont les débordements, les affreux principes et la corruption inexprimable apprirent à la nation à mépriser les grands et à se dégoûter de la royauté. Ces mœurs de la cour convenaient à Henri de Bourbon, qui fut bientôt infecté des vices des Valois. Oubliant toute décence et violant toute pudeur, il se mit d’abord, par une sorte d’entente tacite avec sa femme, à flatter tous les amants de Marguerite, pendant que Marguerite de son côté flattait toutes les maîtresses de son

mari. Condé cessa de le voir, « parce que, dit Mézerai, a ce prince était fort homme de bien et sérieux, et fuyait « le libertinage. » C’est alors qu’après avoir afliché, en même temps ou coup sur coup, mesdames de Sauve, de Carnavalet, Dayelle, Rebours et Fosseuse, cette dernière enfant de quatorze ans qu’il abandonna après l’avoir rendue mère, Henri s’abaissa jusqu’à des créatures dont Marguerite, Sully, de Thou, Péréfixe et ses autres historiens n’ont pas même osé prononcer les noms. « J’eusse voulu,

« dit d’Aubigné, cacher l’ordure de cette maison, mais a j’ai prêté serment à la vérité. »

A la fin, cependant, fatigué de la surveillance dont il était l'objet et de l’humiliant esclavage où il était tenu, il forme un complot qui est découvert. Immédiatement il dénonce ses complices, qui sont exécutés, et dont il n’évite le sort que par un mensonge. Alors, il communie, jure sur l’hostie fidélité à Henri III, le suit à Avignon-, entre dans une confrérie de flagellants, se couvre de ridicule en se donnant la discipline, et, à peine devenu libre par une suite d’obséquiosités et d’hypocrisies aussi habile-: ment calculées que soutenues, il s’échappe de la cour et se rend à Niort, où il abjure le catholicisme, qu’il n’a, dit-il, embrassé que par force, ayant toujours professé au fond du cœur les doctrines de la réforme. De Niort il court à la Rochelle ; mais les protestants; qui se souviennent des arquebusades de 1573, ne consentent à le recevoir qu’après de longs pourparlers. A peine entré, il fait publiquement amende honorable de son apostasie, et les Rochelois, entraînés par a ses pleurs et contenances, » le nomment protecteur des églises. C’était le moment de donner un gage au parti dont le culte venait d’être pros- -

Digitizetf by GÔOglë

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crit par les états de Blois. Henri fait un appel aux protestants, qui courent aux armes, prennent plusieurs villes du gouvernement de Guienne, et sont enfin battus sur tous les points par les deux armées placées sous les ordres des ducs d'Alençon et de Mayenne.

Henri ne fit rien pour éviter ces revers, auxquels il se montra insensible, et qui amenèrent le traité de Bergerac (17 septembre 1577), le plus défavorable que les protestans eussent subi jusque-là. Il tenait alors sa cour à Agen, où, avec « l'escadron volant des filles d’honneur » amené par sa femme, et avec « la grande et superbe bombance » dont parle Brantôme, il indigna tellement les habitants qu'ils livrèrent la ville aux catholiques.

Chassé d’Agen, Henri se réfugia à Nérac, et c’est là que, prenant contre Henri III le parti des amants de sa femme, il proclama, malgré les vives remontrances de tous les hommes sensés de son parti, cette guerre des amoureux, par laquelle il reconnut et sanctionna lui-même devant l'Europe son propre déshonneur. Les huguenots de la Rochelle, du haut et du bas Languedoc, repoussant toute solidarité dans ce scandale, refusèrent de se battre, et cette guerre, dont les historiens ont si étrangement fait une guerre de religion, affaiblit encore aux yeux de tous les partis la considération du roi de Navarre. « Comme a elle s’alluma sans raison, dit de Thou, elle finit de a même, d’une manière peu honorable pour ceux qui en « étaient les auteurs. »

Il était temps pour Henri de se relever. La mort du duc d’Alençon, dernier rejeton des Valois, venait de l’appeler à l’hérédité immédiate du trône. Les États le déclarent incapable d’y monter, le pape l’excommunie, et Henri III,

qui venait de faire la paix avec les ligueurs, lui enjointde rentrer dans l’église catholique et de rendre les places de sûreté occupées par les protestants en vertu des traités. Tout paraissait perdu. Henri, alors, se rappelle la devise de son enfance : « Vaincre ou périr ! » Le soldat et l'homme politique se réveillent en même temps. Pendant qu’il entame des négociations avec les Pays-Bas, le Danemark, l’Allemagne et l’Angleterre, il entre en campagne, prend Sassay, Chizé, Arsay, Dampierre, Saint-Maixent, Fontenay et Mauléon. Ces succès le conduisent à Coutras, où il se bat comme un simple soldat, avec cette brillante et joyeuse intrépidité que l’histoire et la poésie ont justement rendue proverbiale. L’armée catholique était détruite, et cette victoire, la plus décisive que les protestants eussent remportée depuis plus de quarante ans, devait amener une paix glorieuse. Mais là, comme plus tard à Ivry, au lieu de marcher sur Paris, Henri, sacrifiant à l’amour son honneur et l’intérêt de son parti, licencie ses troupes et court se jeter dans les bras de la belle Corisande. Cet abandon, qui causa la déroute de l’armée allemande accourue au secours des huguenots, indigna les États germaniques, la reine d’Angleterre, et l’assemblée protestante qui se réunit à la Rochelle le 16 novembre 1588.

Dans cette assemblée qu’il préside, le roi de Navarre, après avoir subi en silence les plus humiliantes accusations et les plus sanglants reproches, jure, le 18 décembre, « de maintenir et avancer la vraie religion et les églises « réformées de tout son cœur et de tout son pouvoir, « et de persister dans la religion réformée jusqu’au der- « nier soupir. » Immédiatement, les huguenots recom-

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mencent la guerre avec une nouvelle ardeur et des succès constants. Ils prennent ou reprennent Niort, Loudun, Thouars, Argentan et Chàtellerault. A peine entré dans cette dernière ville, le roi de Navarre reçoit les premières ouvertures d'Henri III, que l’implacable hostilité de la Ligue force à subir le secours des protestants. Le 3 avril, une trêve d’un an est conclue à Tours, et les deux rois, après avoir repoussé l’armée de Mayenne et réuni leurs forces, marchent sur Paris, qu’ils projetaient de prendre d’assaut après l’avoir bloqué, lorsque Henri III est assassiné à Saint-Cloud, où se trouvait le quartier général de l’armée royale.

Telle avait été la première partie de la vie d’Henri IV, lorsque le poignard de Jacques Clément lui mit inopinément la couronne sur la tête. Il était suspect aux protestants, qu’il avait constamment trahis, reniés et compromis ; haï et méprisé des catholiques, qui en avaient fait ce qu’ils avaient voulu en 1572 et 1573 ; qui l’avaient vu changer de religion dans le temps de la Saint-Barthélemy ; se soumettre piteusement après la conspiration de la Mole ; donner comme un enfant dans tous les pièges de Catherine de Médicis, qui l’avait endormi et déconsidéré par mille intrigues d’amourettes.

Il passait, dit Fénelon , « pour un homme mou et efféminé, » jaloux de toute réputation éclatante, et notamment de son cousin, le prince de Condé, a qui pa- « raissait plus ferme, plus sérieux, plus appliqué aux « grandes affaires, qui avait un bon esprit et une grande a vertu. » On savait qu’il aimait, avant tout, à se donner du bon temps, qu’il était mauvais maître, mauvais ami - et « nullement libéral de ses moyens. » Mais on ne savait

pas encore aussi bien jusqu’où il portait la dissimulation et la duplicité, et qu’il était « le plus madré et rusé prince « qui fût au monde, » dit d’Aubigné.

La Ligue crut qu’elle aurait bon marché d’un chef de parti peu estimé des protestants, d’un homme que les femmes amusaient partout, à qui elles avaient fait perdre le prestige de son courage, les fruits des plus grands sacrifices et les avantages de la victoire de Coutras. Tous les mécomptes, dit très-justement Fénelon, vinrent de l’idée qu’on avait conçue du roi de Navarre dans sa jeunesse. Il importait donc de bien connaître cette jeunesse, et l’on ne comprend pas que M. Poirson ait absolument laissé de côté toute cette première partie de la vie d’Henri IV, sans laquelle cependant il est impossible d’expliquer le commencement de la seconde.

Le jour même de la mort d’Henri III, le nouveau roi se rendit à une réunion tenue à Saint-Cloud par les chefs catholiques de l’armée royale. Il y fut accueilli, dit M. Poirson (t. I er , p. 18), « par des imprécations, desges- « tes de fureur et de mépris. » On lui signifia que le moment était venu {tour lui « de choisir entre les misères « d’un roi de Navarre et la haute fortune d’un roi de « France, d’abjurer le protestantisme s’il voulait monter « sur le trône. « A cette sommation, brutalement formulée par François d’O, mignon d’Henri III, concussionnaire authentique et l’un des déprédateurs les plus éhontés de cette époque de rapine, que répond Henri IV ? Sa fierté blessée lui dicte-t-elle le langage d’un roi et d’un galant homme ? non. Après des pourparlers où sa faiblesse redouble l’insolence de ces héros de ruelle, Henri s’engage « en foi et parole de roi : » 1° à maintenir exclusi-

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vement dans le royaume la religion catholique, apostolique et romaine ; 2° à réunir, dans six mois au plus tard, un concile national, légitime et libre, auquel il se soumettra ; 3° à ne conférer qu’à des catholiques les gouvernements, charges et emplois publics qui deviendraient vacants . Quant aux protestants , il leur garantit : 1° la liberté entière de conscience dans l’intérieur de leurs maisons ; 2° l’exercice public de leur culte dans les places dont ils étaient maîtres. C’était moins qu’ils n’avaient obtenu des édits précédents, et notamment de l’édit de Poitiers, en 1577. M. Poirson approuve cette conduite d’Henri IV ; elle est bien peu digne cependant d’un roi soldat qui avait une armée sous la main, et à qui Givry, un catholique, avait dit la veille : « Sire, je viens de voir « la fleur de votre brave noblesse, qui se réserve de « pleurer sur le roi mort quand elle l’aura vengé ; elle <* attend avec impatience les commandements absolus du « vivant. Vous êtes le roi des braves, et ne serez aban- « donné que des poltrons. »

Dès ce moment, les protestants n’eurent pas de plus dangereux ennemi que le roi, la veille encore leur chef, pour qui ils s’étaient sacrifiés pendant vingt ans, et qu’ils avaient « apporté dessus leurs épaules deçà la rivière de «Loire. » Il les accueillait avec une froideur marquée, refusait de lesécouter ou ne les écoutait qu’à regret. « On s’est « aperçu, lui écrit Gabriel d’Amours, que ceux à qui vous « faites bon visage en public, vous les.brocardezen vostre « cabinet et en faites risée parmi vos plus familiers. Leï « brocards à peine sont-ils supportables en qui que ce soit, « mais ils ne sont pas plus mal séans qu’en la bouche a d’un prince. » Les huguenots les plus illustres expri-

mèrent leur .douleur avec la même énergie, -et Sully luimême, à bout de patience et de résignation, protesta par son éloignement momentané contre une pareille ingratitude.

Pendant qu’il traitait ainsi les compagnons les plus dévoués à sa mauvaise fortune, Henri IV prodiguait les sourires, les gouvernements, les places lucratives aux catholiques qui l’avaient combattu, outragé dans sa vie privée, fait exclure du trône et excommunier par le pape. Il alla chercher dans le parti de la Ligue ses ministres, ses généraux, les dignitaires de sa cour, qu’il combla de faveurs au détriment de ses vieux serviteurs.

M. Poirson et tous les historiens, en général, appellent cela de la clémence. Je reviendrai là-dessus dans un moment. Je me borne ici à dire que cette facilité à pardonner ses ennemis, dont on a fait la vertu distinctive d’Henri IV, était une affaire, non de cœur, mais de caractère. Les hommes comme lui ne Sont pas plus vindicatifs qu’ils ne sont reconnaissants ; l’intérêt présent leur fait également oublier les services et les injures. Ils n’ont qu’un but, le succès : et pour réussir, ils tendent les bras à ceux qui leur ont fait le plus de mal, aussi aisément qu’ils abandonnent ceux qui les ont le mieux servi. Ce sont là, en général, d’assez tristes caractères et d’assez pauvres cœurs. En ce qui concerne Henri IV, sa conduite, admirée des historiens modernes, trouva les contemporains moins indulgents ; et la reine d’Angleterre lui écrivit, en français, une lettre où elle qualifie très-durement « l’acte inique, » dont il est impossible, dit-elle, « d’attendre bonne séquelle. »

Entre les protestants irrités et ses nouveaux amis dé-

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liants, Henri IV se sentit bientôt frappé d’impuissance et incapable de rien entreprendre de décisif. Il avait encore trop grand besoin des forces réunies des deux partis pour leur fournir de nouveaux sujets de mécontentement. II essaya de gagner du temps, en prodiguant des deux côtés les promesses contradictoires, qui lui coûtaient si peu. 11 avait, le 6 mars 1583, écrit à l’archevêque de Rouen,' qui l’engageait à se faire catholique : « Je ne donnerai ja- « mais aux peuples le scandale de changer de religion « comme de chemise. » Il renouvela la même déclaration à tous les chefs du parti réformé. Il écrivit aux princes d’Allemagne que « rien ne serait capable d’ébranler sa « fermeté ni de le séparer d’avec Christ; » et il chargea Du Maurier d’aller affirmer à la reine d’Angieterre que son intention était a de ne se départir de la religion de la- « quelle il avait toujours fait, comme il faisait encore, « profession. »

En même temps qu’il prenait avec ses amis et les princes protestants ces engagements d’honneur, il envoyait à Rome le cardinal de Gondi assurer le pape de son inébranlable résolution de rentrer dans la religion catholique, et il écrivait au grand-duc de Toscane : « Non-seua lement je vous veux confirmer ce que je vous ay mandé « par le dict sieur cardinal de Gondi touchant ma con- « version, mais j’ay voulu et veux de plus vous pro • « mettre, comme je fais, en foy et parole de roy, par la « présente, escripte et signée de ma main, de faire dé- « claration et profession publique de la religion catholi- « que, selon les constitutions de l’Église. »

Ce double jeu, qui ne trompa personne, finit par irriter les catholiques. Us demandèrent avec violence la réu-

nion de l’assemblée promise dans la déclaration <Je Saint- Cloud. Il n’était plus possible de reculer; l’assemblée fut convoquée à Mantes le 20 juillet 1593. Dans la déclaration de Saint-Cloud, Henri IV avait promis « un concile na- « tional, légitime et libre. » L’assemblée se composa de « princes, prélats, officiers de la couronne, seigneurs et « autres sujets, » tous catholiques. Quant à la religion protestante, elle n’eut d’autre représentant et défenseur qu’Henri IV lui-même. Lés conférences s’ouvrirent le 23, et, après deux jours de controverses dérisoires dont Henri IV se moquait ouvertement, il écrivit à Gabrielle : « Ce sera dimanche que je ferai le sault périlleux. » Il le fit, en effet, le dimanche suivant, 25 juillet 1593, dans l’église de Saint- Denis, entre les mains de l’évêque de Bourges. Sept mois plus tard, le 27 février 1 594, il se faisait sacrer à Chartres, et jurait de travailler avec ardeur et bonne foi « à l’extera mination de tous les hérétiques. » (Universos hœreticos ab Ecclesiâ dénotât os bonô fide exterminare studeba,)

Le 18 décembre 1588, dans une séance solennelle de l’assemblée de la Rochelle, il avait juré, a sur sa foi et a parole de roi, » d’avancer de tout son pouvoir la religion réformée et d’y persister jusqu’à son dernier soupir.

L’histoire a jugé la comédie et le « sault périlleux » de Saint-Denis comme les jugèrent les contemporains. La pudeur publique, moins accommodante que la conscience ’ des panégyristes, n’a permis à aucun écrivain d’approuver un acte condamné par la morale la plus vulgaire, et qui, en 1593, révolta tous les honnêtes gens, les catholiques autant que les protestants. Mais on laisse de côté la morale et l’on invoque la raison d’État. L'abjuration eut, dit-on, pour la France et pour l’Europe, d’immenses ré-

-Oigiteed-by Geegl

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