‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiquesChapitre 102 sur 182 · L'IDÉALISME DANS L'ÉCOLE EMPIRISTE · texte numérisé non relu

L'IDÉALISME DANS L'ÉCOLE EMPIRISTE

La merveilleuse élaboration de la philosophie rationnelle apriorique n'a donc réussi qu'à construire des systèmes de la Chose antérieure à la conscience, pendant que les philosophes de second rang, et ceux qui avaient la charge de l'enseignement, profitaient de l'obscurité ou des équivoques laissées, —à dessein quelquefois, — dans les œuvres du génie, pour les glorifier et paraître les suivre, tout en conservant les formules consacrées du théisme, affaiblies par l'usage d'un certain éclectisme courant. Mais, pendant ce temps, l'école empiriste travaillait activement, de son côté, à ruiner les fondements de toute spéculation qui pût passer pour favorable à la conciliation du principe de personnalité avec la raison et avec la science.

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La méthode de cette école, devenue exclusivement analytique en psychologie, depuis Hume, n'eût peutêtre pas été si opposée par elle-même au principe de personnalité que l'étaient des doctrines synthétiques, divergentes entre elles, mais presque toutes panthéistes, étrangement multipliées à la suite de la révolution commencée par le criticisme kantien. Mais les purs psychologues avaient, malgré leur apparence de méthode empiriste, deux préjugés qu'ils tenaient pour aussi justifiés que s'ils s'étaient cru le droit d'affirmer des vérités absolues: et ils se donnaient l'avantage de les présenter à un public dégoûté de métaphysique, comme s'ils eussent été des reqiàsila de l'expérience.

Le premier de ces préjugés est la conviction déterministe. L'accord existe sur ce point entre le pur empirisme et l'absolutisme synthétique. Hume n'a pas plus douté de la séquence invariable, que n'avait lait Hobbes, ni Stuart Mill plus que Kanl, Hegel ou Schopenhauer. C'est cependant un grand et impardonnable abus, devant la logique, de regarder comme expérimentalement démontrée la nécessité de chaque liaison de phénomènes qui se montrent liés en leur succession ; car la succession seule est donnée à l'expérience, non la liaison, sous le rapport de la prèdétermination des conséquents dans l'ordre du temps. La constance des liaisons, en quelque nombre de cas qu'elle se vérifie, n'est pas un argument légitime, au point de vue de l'empiriste, pour les cas où l'agent se représente comme également réalisables, dans un acte futur, à l'exclusion l'un de l'autre, deux consé([uents contradictoires entre eux, pour succéder aux mêmes antécédents, sans-quil puisse lui être déinonlrê. après l événement^ par aucun fait d' observation^ qu'il s'est trompé, et que celui qui s'est produit était le seul des deux qui fût possible.

Le second préjugé régnant dans l'école empiriste, et

le plus directement opposé à la reconnaissance du principe de personnalité, est cette fausse interprétation de la méthode de l'observation et de l'expérience, qui consiste à faire abstraction de la personne, observateur ou expérimentateur, et des lois de son entendement, poui' juger de l'ordre et de la raison des faits. Les psychologues empiristes, après avoir combattu et ruiné le réalisme substantialiste, et généralement toute méthode, — ils s'en llatlaient du moins, — qui crée des entités avec des abstractions, ont refusé à la pensée philosophique le droit de composer des synthèses de phénomènes. Les éléments de la connaissance, amenés pour eux à l'état de dissolution, ils ne reconnaissent pas dans la conscience l'agent qui les relie, qui définit, en la multiplicité des représentations, sa propre identité, et affirme les données du monde extérieur à l'aide des lois qu'il possède pour les percevoir et les classer. Faute d'admettre, au-dessus des sensations et des images associées empiriquement dans le temps, ou par des ressemblances, un règne intellectuel des relations dont l'application à l'expérience rend intelligibles les données de l'expérience, le philosophe, ne peut qu'être réduit, comme Hume, à l'aveu du scepticisme : conclusion logique, inévitable, de l'universel déliement des phénomènes. Stuart Mill, penseur d'une rare sincérité, a fait cette remarque, dont le sens était, pour lui, un renoncement à comprendre, mais qui, pour nous, signifie qu'on marche en sens contraire de la loi de la connaissance, quand on cherche à expliquer par quelque autre chose qu'elle-même cette conscience que toute connaissance possible suppose :

<c Si nous regardons l'espi'it comme une série de sentiments, nous sommes obligés de compléter la proposition en l'appelant une série de sentiments qui se connaît elle-même comme passée et comme avenir, et nous

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sommes l'cdiiits à Talternative de croire que TespriL ou le moi, est autre chose que les séries de sentiments ou de possibilités de sentiment, ou bien d'admettre le paradoxe : que quelque chose qui ex hypotliesi n'est qu'une série de sentiments peut se connaître soi-même en tant que série. »

La seconde branche de ce dilemme de Mill est mal nommée un paradoxe ; il faut y voir une contradiction fort nette : car si \<\.'s,éY\e, nest quune série, elle ne peut pas être en même temps quelqu autre chose qiiune série. Quant à la première proposition : L'espril ou le moi est autre chose que la série de se)itimen/s. Stuart Mill. s'il se fiit mieux rendu compte du principe de relativité, qu'il a longuement discuté, ne se serait pas vu « en face de linexplicabilité tinale », mais bien de la nécessité logique d'admettre comme relation constitutive du moi. objet et sujet, la synthèse de la multiplicité (série des sentiments) et de l'unité 'conscience en acte) qui les assemble. Car cette loi est l'unique idée formelle que nous puissions avoir (en dehors de l'idée de substance) de la première condition de toute perception et de toute pensée. Stuart Mill aurait alors légitimé le phénoménisme, au point de vue scientifique, par la doctrine des lois.

L'associationisme, né des analyses psychologiques de Hume, avait à définir cette association des idées dont l'expérience devait être l'unique agent, pour ainsi dire. L'expérience passait déjà pour l'agent de la formation des idées elles-mêmes, par suite de la confusion qu'on faisait de la sensation proprement dite avec l'acte intellectuel de percevoir les rapports entre les objets sensibles : erreur capitale de l'empirisme. 11 ne restait plus qu'à fixer l'espèce des rapports de fait sur lesquels l'expérience bâtit les associations en notre esprit. Hume avait désigné trois qualités qui lui paraissaient établir

ces rapports « pour nous conduire d'une idée à une autre : la ressemblance^ la contiguilé de temps oit de lieu, la cause et T effet ». Les psychologues ses successeurs proposèrent d'inutiles variantes de cette division des cas d'association ; car il fallut à la fin s'apercevoir qu'ils n'en formaient tous qu'un seul : F association, par t esprit, des idées dont les objets sont habituellement associée dans Ve.rpèrience. L'explication de l'association par l'habitude était comme trouvée d'avance dans le rôle que Hume avait donné lui-même à l'habitude : il avait montré partout, dans cette loi, la génératrice de ridée de connexion nécessaire qui se forme par l'observation des faits empiriques de jonction ou de répétition constante des phénomènes successifs dans le même ordre : il suffisait donc d(^ voir dans l'association une sorte de causation interne des idées les unes par les autres, sans toutefois que l'idée de nécessité s'y ajoute. Hume avait fait en outre cette réflexion : les principes de cohésion des idées simples, c'est-à-dire des idées qui naissent immédiatement de nos impressions « constituent une espèce de V attraction qui, dans le monde mental, se montre aussi féconde en elTets extraordinaires que dans le monde physique. Ses causes sont en grande parlie inconnues et doivent se ramener à des qualités originelles de la iiaiiue liumaine, que je ne prétends pas expliquer ». Cette réduction à un genre commun d'une espèce de liaison des idées, et d'une espèce de liaison des corps, liaisons effectuées en vertu de certaines qualités appartenant à la nature, nous fait envisager les idées comme données en elles-mêmes à l'état dispersé, ou atomique. C'est donc une sorte de physique des idées qui se trouvait inaugurée de cette manière. Un nouveau réalisme se produisait spéculativement, du fait du philosophe dont les analyses ruinaient d'autre part le réalisme de la matière. Les der-

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niers disciples de l'école associationiste ont pris en partie le même chemin : ils se sont ligure que la nature humaine, en tant qu'esprit, est un composé de ces molécules spirituelles, les idées, rattachées elles-mêmes aux impressions sensibles. La vertu des combinaisons expliquerait les fonctions intellectuelles, comme dans la théorie atomistique des anciens ; il n'y aurait dechangé que la définition de l'atome, devenu cette fois un élément spécifique de sentiment ou de pensée. Mais ces entités élémentaires, qu'il faut alors concevoir comme données en soi, sont une pure fiction réaliste; car les plus simples de nos données réelles ne nous viennent, si nous considérons nos conditions externes, que moyennant l'existence et les fonctions de nos organes. Si nous considérons la pensée, elles ne nous sont présentées que sous la condition de notre conscience, qui se les rapporte sous la relalion primitive et irréductible du sujet à l'objet, et puis sous les relations accessoires, mais indispensables, qui catégorisent les perceptions en ces différentes formes essentielles de rintelligence : qualité et quantité, succession, causalité, etc. Les idées abstraites et celles qui s'acquièrent par raisonnement sont les produits d'une activité rapportée à ce môme sujet. Rien de tout cela ne ressemble à des assemblages spontanés d'éléments doués de qualités attractives ou autres.

La conscience ne peut pas être la résultante dune composition d'idées, qui toutes la présupposent. A son moindre degré imaginable, tout ce qu'il y a d'idées dont elle a la puissance l'implique elle-mêTiie en qualité de donnée préalable; il faudrait qu'elle fût un composé de consciences inférieures, subordonnées. C'est bien ce qui a lieu en effet, par le moyen de l'organisation, mais de telle manière alors que composition signifie relation, actions mutuelles, existence distincte de chacun de ces

êtres individuels dans un organisme, et non point fusion entre eux pour s'annihiler en formant un être nouveau, de la même nature. Il serait contradictoire, une conscience étant un rapport de soi à non-soi. individuel, indivisible, qu'elle put naître de la réunion de plusieurs sujets semblables. Le simple procéderait du composé par l'anéantissement des composants!

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