DE L'ABOUTISSEMENT DES ESPRITS AU POSITIVISME
iinivorsol ot du fatalisme historique s'y est, sous leur inlluence. fortement établi.
En somme, Féclectisme a été nne conséquence forcée de ce double fait : que nulle vue générale a priori, de celles qui avaienl présidé à la grande élaboration philosophique du xvu'' siècle, n'avait survécu, et non seulement ne s'imposait, mais même n'était bien comprise, et que cependant on sentait la nécessité, en rejetant la méthode idéologique, rivée à l'empirisme et au sensationisme, de revenir aux anciens principes directeurs de la pensée philosophique. Mais il fallait les retrouver, les reconnaître, en entreprendre la critique. De cette situation sont nés très naturellement, et sur l'incitation même de Cousin, les travaux d'histoire de la philosophie qui seraient l'honneur de son école, si leurs auteurs avaient été plus capables de haute critique et avaient montré plus d'indépendance d'esprit. Le seul ouvrage de cette époque oii se rencontrent ces qualités réunies, l'admirable restitution de la doctrine d'Aristote par Félix Ravaisson ne se rattache d'aucune manière à l'éclectisme.
Nous savons comment le positivisme est sorti du discrédit oii la métaphysique était tombée auprès des penseurs soit les plus sensibles à son incertitude, soit hostiles à la théologie, son alliée, à un moment où manquaient toute méthode générale à lui opposer, toute critique des idées, hormis la prévention pour leur origine empirique, toujours admise sur l'autorité de Locke et de Condillac, mais impuissante à fournir les moyens d' « organiser » la philosophie. L'éclectisme, contemporain du positivisme, naquit, au contraire de la réaction contre l'empirisme. Ainsi le désir de retrouver les hautes traditions philosophiques, et leur total abandon, avec la confiance de remplacer par une méthode plus sûre les méthodes qui n'avaient pu les soutenir,
sunirenl pour susciter ces deux essais de fondation d'une philosophie qui fût capable de prendre la direction des idées générales. La rivalité parut un moment se dessiner simplement dans ces deux sens; mais, ni d'un côté ni de l'autre, on n'était à la hauteur de l'entreprise. Toute une classe d'esprits restait en dehors, qui subissaient de vagues iniluences germaniques, ou celle de certaines branches de l'école Saint-Simonienne (dont le positivisme s'était détaché), et qui, tout gonflés de panthéisme, s'indignaient des timidités de l'éclectisme. Dans la méthode philosophique, d'intéressantes nouveautés, l'associationisme (en retard de près d'un siècle pour la France) et, bientôt après, l'évolutionisme alhiicnt venir et compliquer l'ancienne matière des débats. Il aurait. fallu à une école aspirant à gouverner le mouvement des idées un fondement logique, des principes hien explorés, nettement formulés, auxquels l'examen de toute question du ressort de la philosophie pût être rapporté. La condition essentielle faisait défaut de tous côtés.
Elle manquait au positivisme par le fait même de sa pensée génératrice : constituer la philosophie par l'assemblage des sciences ; car l'assemblage ne fait pas le système ; il faut à chaque science un fondement propre, et il faudrait pour leur réunion un fondement commun. Elles n'existent qu'à l'état divisé ; chacune d'elles a ses données et ses postulats : les accepter sans examen serait renoncer à la reconnaissance de principes supérieurs qui les unissent en les justifiant ; en entreprendre la critique, c'est faire de la philosophie indépendamment des sciences, contrairement à ce qu'on proposait. Le positivisme est tombé dans l'illusion commune des négateurs de la métaphysique, qui ne sauraient en combattre les thèses qu'en leur en opposant d'autres. Il a été condillacien et matérialiste, sans se croire obligé
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déluiiîer les questions Joiit la controverse a suscité la doctrine des idces innées, dun cùté. ou l'idéal isnie sensationisle. de Taulre. 11 a été négateur des objets transcendants do la philosophie, en disant nen être simplement et n'en vouloir être qu'ignorant ; et il a commis une pétition de principe, en supposant que leur affirmation et leur négation étaient également inabordable^ pour l'esprit humain, puisque la critique de la connaissance lui est restée étrangère. II faisait d'une hypothèse historique, la prétendue loi des trois états de l'esprit luinmin. un dogme qui le dispensait de l'étude de l'esprit humain, lui-même. Mais alors même que la succession de ces états ne serait pas une chimère, il aurait fallu apporter la preuve que l'élat positif était vraiment le dernier et déhnitif : induction arbitraire (XLVII .
L'éclectisme a. comme le positivisme, méconnu la nécessité d'étudier la nature et les principes du savoir. Bien plus que son rival, car il n'avait pas comme lui la loi historique pour recours, il est tombé dans le vice logique de prendre pour de la philosophie un agrégat de thèsesjuxtaposées. Au lieu d'une loi. c'est l'absence de loi qu'il croyait constater dans l'histoire des idées et des méthodes en philosophie. D'une certaine vue sommaire du partag:e des esprits, en divers temps, entre un même nombre de tendances définies, contradictoires entre elles, qui lui semblent, avant qui! ait aucun critère pour en juger, également erronées, et qui ne représentent même point les plus profondes des scissions des esprits en logique et en métaphysique, l'éclectique conclut que tout le monde a tort ou raison dans le détail, que le vice commun est de suivre la logique en un sens exclusif et de trancher les questions capitales, mais que la vérité se trouve dans tel choix que le philosophe peut faire entre les opinions qu'il trouvera distribuées dans ditférents systèmes, sans en embrasser aucun.
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G'csL dire qu'on ne pose point de principe qui oblige, et que, si Ton en pose un ou plusieurs, capables de s'étendre à d'importantes suites de conséquences, on ne s'engage pas à suivre les raisonnemenls jusqu'où ils vont; car autrement l'éclectisme ne serait pas, une fois le choix fait, une doctrine d'une autre nature que les autres, et différemment construite en somme. C'est avouer aussi que, si l'on n'établit pas certaines thèses de grande portée, avec une méthode à laquelle on s'assujélisse pour accepter ce qu'elles impliquent, et pour nier ce qu'elles contredisent, on ne possède non plus aucun moyen de relier logiquement les thèses dont on compose, nous allions dire le système qu'on adopte; mais il n'y a pas de système, dans le sens méthodique, irrécusable du mot, il n'y a pas de logique pour l'éclectisme. Le fondateur de cette école le comprenait ainsi, car il engageait ses disciples, à se défier de la logique. Quand on envisage cette philosophie dérisoire sous le point de vue de la preuve, c'est-à-dire de la croyance raisonnée, le choix des vérités devenant arbitraire à tout autre point de vue que celui des convenances accidentelles de l'enseignement, on s'aperçoit, non sans étonnement. qu'elle concorde avec le positivisme en un renoncement réel au traitement rationnel des questions transcendantes. Elle n'établit pas de ses propres forces les principes, en psychologie, en métaphysique. C'est donc une espèce de scepticisme, la même, au fond, qu'il y aurait toute raison d'ainsi nommer dans le positivisme, qui renonce à la science transcendante pour le même motif : celui de ne connaître pas un moyen rationnel de la fonder. Seulement, on sent bien que le positiviste nie l'objet de cette science, plutôt qu'il ne le met en doute, et c'est pour cela qu'on ne l'assimile point aux sceptiques qui professent la simple ignorance : tandis que l'éclectique prend ou laisse mettre
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des aflirmations dogmaliquos à sa charge sans causer à personne l'illusion de ly croire attaché pour des raisons supérieures aux circonstances. Ce qu'il a tant reproché aux deux Critiquoa de Kant, qu'il disait contradictoires l'une de l'autre, c'est, au fond, d'avoir constitué une théorie des motifs du scepticisme, et cherché les moyens d'y échapper par une méthode nouvelle ; c'est d'avoir ainsi atteint profondément le prestige du vieux dogmatisme, au lieu de lui permettre de suhsister comme une sorte de haute convention suppléant la conviction dans la chaire philosophique.
Cette attitude peu digne d'un penseur, chez le chef de l'école, et le vice profond de cet enseignement étaient accusés, tout auprès du maître lui-même, par un philosophe, son élève, qui cherchait avec plus d'ardeur que de succès à donner à l'éclectisme, qu'il sentait être un scepticisme inavoué, des titres scientifiques. Th. Jouffroy présentait la psychologie comme une histoire naturelle des facultés intellectuelles, d'où, par des inductions morales, le philosophe aurait à rejoindre les thèses de l'apriorisme. De celte manière, une suite imprévue paraissait donnée à ïidéolof/ie, dans la voie ouverte par la réaction de l'école écossaise contre V idéalisme. Le positivisme semhlait trouver un concurrent à prétentions scientifiques, dans cette psychologie qu'il atîectait de nier. Malheureusement pour ces sortes de tentatives, il manque aux principales idées du ressort de la psychologie et de la métaphysique de se rapporter à des objets qui comportent la représentation objective externe et reçoivent en conséquence l'application de la mathématique. La philosophie traitée comme une science d'observation est, tout autant que l'éclectisme, incapable de définir et de coordonner les idées. Par son essence même elle serait toujours impuissante à établir ses principes ou à justifier ses inductions.