LE TRANSFORMISME
Au lieu du réalisme d'un concept, tel que le nombre pylhagorique, ou l'être pur des éléales, nous avons, dans l'école physicisle, le réalisme d'un objet sensible pris entre tous et appelé à rendre compte des phénomènes, c'est-à-dire des autres objets considérés comme des apparences de celui-là, qui subsiste au fond, et seul ne fait que se transformer, alors que les autres périssent. 11 faut que cet objet, frappant pour l'imagination, occupe une grande place dans la nature et paraisse indispensable à la production, ou à l'entretien et à la conservation des autres, et à leur dissolution. Thaïes n'a pas d'autre raison que celle-là pour juger que toutes choses viennent de l'eau et retournent à l'eau, non plus qu'Anaximène ou Diogène d'Apollonie, venus après lui, pour soutenir que c'est à l'air que ce rôle appartient. Ces deux philosophes attribuent à l'air le don de se changer, par voie de condensation ou de raréfaction, en les autres éléments desquels se forment toutes choses. Ils lui accordent, en lui-même, linhniLé, et aussi l'intelligence, de manière à en rapprocher l'idée, au moins le second, de celle du Noiis d'Anaxagore (V). D'autres, du même temps, pensent que c'est à quelque élément intermédiaire entre l'air et l'eau, ou entre l'air et le feu, qu'appartient le rôle d'agent universel. Toutes ces propositions ressortissent à la notion réaliste de substance ; car c'est bien un concept réalisé qui, pour les pbysicistes comme pour les rationalistes, pose le vrai fondement de la spéculation; mais, ensuite, c'est l'impression reçue de la nature qui engage le philosophe à se demander quel est, entre les grands corps d'oîi paraît dépendre la vie sur le globe terrestre, celui qui est la substance des autres. Si le penseur grec ne songe pas au Soleil, source de vie par son rayonnement, c'est bien certainement parce que cet astre est, à ses yeux, un dieu immortel et non point un corps sujet au changement.
28 LE MONDE SUIVANT LANGIEN ESPRIT HELLENIQUE
Lorsque Heraclite adopta le Feu pour substance universelle, il ne le considéra point comme un corps, mais coiiimc un principe actif et divin, encore que susceptible de prendre des formes physiques et de se transformer (V).
Quand on pense que les soixante-dix, ou environ, éléments spécifiques simples de la science actuelle, ne sont indécomposables que de fait, ou d'après les méthodes connues, mais nullement démontrés tels; que les hypothèses atomistiques ne sauraient elles-mêmes descendre jusqu'à l'être radical; que les éléments, et essentiellement ceux qui importent le plus à la vie, n'intéressent la vie que dans leurs états de composition, ou pour passer eux-mêmes d'une composition à une autre; qu'il n'est pas un seul de ces composés dont l'état physique ne subisse les changements les plus complets pour nos sens et pour la génération ou la destruction de tous les êtres vivants, parle simple effet des modifications de chaleur ou de pression; et qu'enfin il n'est sans doute pas un seul de ces corps dont les éléments ne tombassent dans une entière dissociation si la température était assez élevée ; quand on pense à cette effrayante complication du monde matériel dont la moindre créature est une fonction vivante, on ne voit plus ce qu'il entre de philosophique dans le parti pris du naturaliste aprioriste qui commet ce contresens de prendre pour le principe de l'univers ce composé d'oxygène et d'hydrogène, à propriétés singulières, dont certaines adaptations, certaines harmonies sont un exemple étonnant des dispositions finalistes grâce auxquelles le règne de la vie est devenu ce qu'il est sur la terre, en rapport avec la situation de cette planète dans le système solaire.
Ce qu'il entre de philosophique — nous ne disons pas d'une philosophie vraie, — dans le physicisme de l'école ionienne, c'est le transformisme, méthode