‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiquesChapitre 16 sur 182 · LE TRANSFORMISME · texte numérisé non relu

LE TRANSFORMISME

pour Tapplication de laquelle chaque philosophe allait à la découverte du sujet le plus conveuable des transformations que lui en représentaient les phénomènes. Le principe transformiste réunit plusieurs procédés que les historiens de la philosophie décrivent ordinairement, sans les rapporter à l'idée principale . 11 faut d'abord remarquer son origine psychologique : elle est certainement la même que celle de la croyance aux métamorphoses, croyance commune à toutes les mythologies, portée au plus haut degré d'imagination et d'aberration dans les mythes indiens, plus modérée chez les Grecs, et fort intelligible pour nous, si nous réfléchissons à un état de l'esprit ignorant, pour lequel les changements de forme sont arbitrairement supposables, partout où l'observation ne fournit pas des séquences invariables entre des phénomènes séparés. Mais ce penchant de l'imagination survit à la cause qui le favorisa dans son origine : après même que le savant a pris l'habitude de chercher à tout ordre de changement sa loi, il peut arriver qu'on regarde la loi non point en elle-même, ou dans les liaisons qui la constituent, mais dans le prétendu fait de la transformation d'une chose en une autre chose. Un exemple frappant de cet écart de la méthode scientifique est donné à notre époque môme par la doctrine du philosophe qui regarde les sensations et les pensées comme des transformations du concept réalisé et matérialisé qu'il appelle la Force (XLVIII).

Deux procédés principaux, chez les philosophes ioniens, recouvrent l'idée générale de la transformation dont ils définissent les agents. Le premier et le moins intéressant consiste à représenter les états physiques donnant lieu aux qualités sensibles principales comme des produits de la condensation ou de la raréfaction de la matière unique. A ce point de vue. on

devait se contenter d'une ide'c vague de la densité variable des corps, et de ses rapports avec le chaud et le froid pour donner lieu aux différents phénomènes. Le dernier des ioniens qu'on peut dire matérialistes purs, contemporain de cet Anaxagore qui innova profondément en séparant de la matière l'intelligence motrice, Diogène d'ApoUonie, assimilait encore à l'air la vie et la pensée, expliquait par ses modifications les âmes, leurs espèces et leurs fonctions. Une philosophie de ce genre est au-dessous des fictions des temps mythologiques. Celles-ci pouvaient au moins exprimer des pensées, tandis que la physique n'est rien et ne nous apprend rien, quand ses vues sont arbitraires et n'établissent pas des rapports vérifiables.

Le cas est différent pour une autre espèce de transformisme, celle qui considère leg phénomènes comme les produits d'une essence unique qui va se transformant par son œuvre propre : on est alors en pleine métaphysique. Ce transformisme spontané de la substance peut s'appeler vital, quoique le précédent puisse déjà, mais à un moindre degré, justifier cette qualification, nulle doctrine, avant l'atomisme, n'ayant exclu formellement de l'idée de la matière les attributs de la vie. Mais ici l'œuvre cosmique s'ofl^re tout naturellement à la pensée comme devant suivre un plan, aller à une fin, ce qui est le propre caractère de la vie ; et c'est à l'évolutionisme qu'on est conduit. Le monde apparaît comme le produit d'une évolution. En un sens, on pourrait dire qu'on n'abandonne pas ainsi le point de vue des transformations du sujet matériel, sujet qui est aussi le principe automoteur. Mais c'est une autre idée qui domine, une loi, qu'on cherche à définir, qui règle les passages du sujet d'un état à un autre. De plus, le monisme de la théorie se modifie en de certaines doctrines, par la division du sujet en essences distinctes

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dont l'iiiiion ou la séparation expliquent en ce cas les phénomènes. Cette dernière méthode fut déjà très probahlement celle à laquelle recourut le premier initiateur de la doctrine de l'évolution (V), le disciple de Thaïes, Anaximandre, qui donnait à l'eau, ainsi que son maître, une fonction initiale dans la constitution du monde, mais qui, regardant le sujet universel comme formé d'une infinité d'éléments, devait, avant l'existence d'aucun composé défini, attribuer à ce même sujet en tant qu'actif la faculté de les démêler, de les distribuer et de les ordonner. Il n'y a plus de transformisme là où cette méthode est nettement dégagée, comme elle le fut plus tard par Anaxagore (V).

Au contraire, nous voyons le transformisme réclamer essentiellement sa place dans une doctrine oii l'on n'a pas coutume de la signaler, parce qu'on a adopté d'autres noms et d'autres qualifications applicables à la manière unique dont se peut résoudre le problème capital de toute philosophie exclusivement fondée sur les propriétés mécaniques de la matière : nous voulons parler de l'atomisme et de l'explication que l'atomisme est forcé de donner du passage de l'objet de la sensation, extérieurement réalisé, à la sensation elle-même, objet de conscience. Le mécanisme en soi devient la pensée dans laquelle il a sa représentation. Nous avons le droit de nommer ce passage une transformation, parce que, selon la théorie, il n'existe, avant la sensation en acte, que des atomes insensibles, ni, pendant et après cette sensation, autre chose encore, au fond, que des atomes , toujours insensibles ; et cependant la sensation s'est produite de leur fait, elle existe en eux comme par eux de quelque manière, sans que l'idée qu'on se fait deux en comporte aucune. C'est bien une forme nouvelle qui est suscitée en eux. De là vient que Démocrite n'a pu faire autrement que

d'admetlro l'inexplicable identité du senti et du sentant. Il est vrai que c'est à la faveur du changement de composition des éléments entre eux, selon leurs rencontres, que se font les changements des propriétés sensibles et leurs perceptions, mais, en énonçant ce principe fondamental de l'atoraisme, on pose seulement la condition de la transformation des rapports du genre mécanique en rapports du genre de la sensibilité; on ne fait pas comprendre la transformation elle-même.

La doctrine atomistique qui remplace ainsi une matière aux éléments en quelque sorte vivants, définis par des qualités sensibles et tranformables les unes dans les autres, c'est-à-dire la matière de l'école ionienne, par des éléments insensibles en eux-mêmes et invariables, n'a avec cette école ni affinité ni liens nationaux et de descendance, quoique elle ait toujours partagé avec elle, dans la suite, l'opposition aux doctrines rationalistes et spiritualistes, et la prétention à ne se réclamer jamais que de l'expérience. Pourtant elle n'est pas seulement aprioriste à sa manière, en cela même qu'elle donne à la partie empirique de la perception, dans la connaissance, la place, le rôle et l'autorité des jugements aprioriques, mais encore il est certain que Leucippe et Démocrite en ont puisé les principes à la source du rationalisme, dans l'école de la réalisation des concepts, et dans la plus éloignée du naturalisme des qualités sensibles réalisées.

Les atomes de Démocrite sont des idées, tout comme les nombres de Pylhagore et comme Xètre de Parménide. Ce sont, il est vrai, d'autres idées, mais également abstraites et également réalisées : V étendu, le figuré^ le solide, le mobile. A l'atome constitué par ces abstractions s'oppose le vide, qui n'est autre que le non être de Parménide, affirmé cette fois comme

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réel et indispensable pour la réalité du mouvement. Le mouvement des atomes en divers sens amène les chocs, les impulsions et les enchaînements, desquels résultent, grâce à la variété des ligures et des volumes, ces agglomérations plus ou moins fixes et durables qui sont les corps avec leurs propriétés. Les atomes et les corps qui en sont faits, seuls sujets réels, sans aucun rapport de nature avec les vrais objets corporels sensibles, leur sont assimilés, quoiqu'ils soient complètement imperceptibles, et ils ont la charge de produire la vraie matière empirique, celle de la sensation. Les corps émettent à cet elTet des images réelles, c'est-àdire encore composées d'atomes, mais plus subtils, et ces images ont, comme il est dit plus haut, le don de devenir des images-idées, en leur rapport avec d'autres composés atomiques, dont la composition se prête à une telle transformation.

La physique de Démocrite est en elle-même d'un grand intérêt pour l'histoire de la philosophie et des sciences. Elle est la conception qui, la première, a donné du monde une représentation, exclusivement prise des propriétés universelles des corps, abstraction faite de leur essence et de tout ce qui en eux dépasse l'étendue figurée et le mouvement. La mécanique rationnelle et son application capitale , la mécanique céleste, ont été cela môme pour les savants modernes, si nous ajoutons que, dans leur pensée, toutes les branches de la physique ont le même sujet au fond et dépendent des mêmes principes. Or, la doctrine de Démocrite avait déjà ce caractère, si ce n'est que, ne connaissant des lois de ce domaine que les traits les plus simples et les plus saillants, le philosophe ne pouvait expliquer les phénomènes que par des vues sommaires et vagues. L'hypothèse moléculaire, l'impulsion et ses effets observables les plus communs, les tourbillons,

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les aggloméra lions do slabililé variable, la pesanteur, résultante empirique des mouvements régnants qui ont dû déterminer la grande agglomération terrestre, telles sont ces vues fondamentales ; elles ont suffi pour transformer et pour réduire la forme d'un mécanisme la primitive et très différente hypothèse d'x\naximandre sur la génération et la destruction des mondes, et sur leur dispersion dans l'espace sans bornes. L'Infini, dérogeant au concept indéterminé qui était sa définition aux yeux des philosophes antérieurs, tant ioniens que pythagoriciens ou éléates, prit alors formellement le sens réaliste des espaces vides séparant des mondes sans fin, de même que séparant les atomes dans l'intérieur des corps ; et cette imagination est restée, depuis ce temps, le grand rémora pour les progrès de l'idéalisme.

Le principe de l'atomisme était complété, chez Démocrite, par la loi du déterminisme universel : loi sans commencement et sans exception du mouvement des atomes, causalité- unique, dont la raison ne serait point à chercher. L'éternité des phénomènes du temps passé n'était, selon lui. que le fait de leur nécessité, fondée sur l'impossibilité de leur assigner un antécédent dans l'ordre des conceptions empiriques. Les choses ont toujours été de même, disait-il. L'unité absolue du principe ne permettait cependant pas à Démocrite de supprime)le dualisme, qui lui-môme est une donnée irrécusable : à savoir, le rapport entre le fait de la vérité (qu'on croit savoir) du sujet de l'expérience (le vide et les atomes), et le fait (que Ton sait) de sa représentation comme objet, sous condition d'une conscience donnée. Il faul expliquer le second par le premier : la conscience par une association d'atomes.

Le mystère s'éclaircit par une sorte d'identité impénétrable supposée entre l'image dans l'espace, où

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elle existe on sa forme véritable selon le principe de Tatomisme, et rimage plus ou moins modifiée, reproduite en forme représentative par son transport dans un organe favorablement disposé oii s'opèrent sa rencontre et sa combinaison avec d'autres composés atomiques. Au point de vue du passage du subjectif à l'objectif, la solution du problème de la sensation et de la pensée est une sorte de transformisme, propriété des modes mécaniques de la matière, parallèle au transformisme des qualités les unes dans les autres, tel qu'il se présente pour les doctrines fondées sur l'hypothèse de la matière unique, essentiellement qualitative; et n'est-ce pas toujours, au fond, le même procédé de l'imagination, tirant les modes supposés d'une substance. Au point de vue de la transmission, nous avons seulement à remarquer en ce moment la confusion que la langue grecque permit, et que la métaphysique réaliste devait prolonger longtemps, entre les espèces matérielles qu'on supposait émises par les objets pour créer la sensation chez le sujet sensible, et les idées envisagées chez ce même sujet, et objectives en ce cas sans être matérielles. En un sens, la doctrine de Démocrite a été une doctrine des idées , et l'origine d'un certain idéalisme, à tendances, il est vrai, sophistiques (VI}. La définition réaliste des idées était prise de l'ordre empirique des phénomènes, en opposition avec l'idéalisme platonicien qui ne la demandait qu'aux purs concepts (VII).

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