CHAPITRE VI
L'esprit d'où partent les reproches que Platon et Aristote adressent à Anaxagore est celui d'une époque où la personnalité divine et la création (en sa forme démiurgique au moins) seraient près d'établir leur empire comme doctrine philosophique. Cependant la
métaphysique réaliste va régner sous de nouvelles formes. Une période d'anarchie dans les idées, celle des Sophistes, suivra les efforts du génie pour donner, à des points de vue divers et contradictoires, l'explication du monde. La méthode psychologique sera créée, grâce au retour sur lui-même de l'esprit impuissant à déterminer par une vue directe le sujet universel des phénomènes. Mais cette nouvelle méthode s'arrêtera presque sans progrès dès son origine, et sul)ira ensuite une longue éclipse. L'idéalisme trouvera un obstacle insurmontable dans le persistant instinct réaliste des penseurs.
A ce moment de la philosophie grecque qui se défifmit, mais très imparfaitement au point de vue intellectuel, comme le moment des sophistes, l'idéalisme, sous l'aspect que nous lui connaissons de nos jours dans l'école psychologique empiriste, était près de se produire. Mais l'empirisme scientitique ne put jamais se formuler dans l'antiquité. Il dut prendre la forme sceptique, et ce fut l'école de Démocrite qui inclina dans ce sens. La nature vraie des atomes, se disait-on, n'est pas perceptible, et leurs combinaisons en donnent à percevoir une, toute différente de la vraie, avec des qualités inexplicables ! Comment ne pas douter de la vérité d'une perception, qui change selon des circonstances et des dispositions qui devraient être indifférentes pour la connaissance de l'objet?
La conclusion était que la nature de la chose externe est impénétrable. Des expériences, les mêmes à ce qu'il semble, ne donnent pas lieu à des impressions toujours le mêmes, ou pour tous. Tout est relatif. « L'homme, dit Protagoras est la mesure de toutes choses : de celles qui sont, pour savoir ce qu'elles sont ; de ce qu'elles ne sont pas, pour savoir ce qu'elles ne sont pas ». — « Gela est vrai pour chacun, qui paraît à chacun. «
La seconde de ces sentences est moins authentique que la première, et leur portée n'est d'ailleurs pas la même. La relativité et le jugement des choses remis à l'homme n'excluent pas l'existence d'une vérité de fait, en une relation et sous des conditions données; mais l'apparence et l'accident, regardés comme la vérité pour l'individu qui les perçoit, c'est la négation de la vérité commune à tous. Là seulement est le sophisme. Protagoras n'aurait pu en soutenir sérieusement la thèse sans accorder à l'opinion d'un adversaire autant de vérité qu'à la sienne propre, ce qui eût été la ruine de son enseignement. Mais la formule de Yho7nme mesure des choses, appliquée spécialement à la sensation, que Protagoras regardait comme la base de la connaissance et comme ne la fournissant qu'incertaine, pouvait servir à combattre le dogmatisme, parce que l'impuissance éclatait de mesurer par la sensation variable l'objet censé fixe.
Protagoras faisait un emploi logique de la thèse de l'écoulement phénoménal, empruntée à Heraclite (V), en combinant l'inconsistance du sujet de la sensation avec l'instabilité de l'objet sensible. La relation de ces deux facteurs de la connaissance, variables l'un et l'autre, ne permet à l'affirmation de se porter sur rien de fixe. L'analyse des rapports au point de vue du pur empirisme, en l'absence de la notion de loi, conduisait ainsi la critique psychologique, à son début, au même résultat, c'est-à-dire à la négation de la possibilité du savoir, où, deux mille ans plus tard, la méconnaissance de la même notion devait mener les plus hardis des psychologues empiristes modernes.
De semblables difficultés soulevées pour la définition des idées morales firent de Protagoras, et des sophistes en général, des négateurs de la justice et du droit, dont ils ne voyaient nul fondement naturel. Ils arguaient
de l'expérience, qui montre l'application de ces idées variable selon les lieux et les temps, et ne reconnaissaient, avant la coutume, que des conventions, basées sur l'intérêt, pour l'origine des institutions et des lois. C'était là l'un des thèmes ordinaires de l'enseignement des sophistes ; ils en partaient pour substituer l'intérêt individuel à l'obligation, dans les maximes; et ce fu^t là le point de départ de la critique opposée de Socrate^ leur adversaire, que l'ignorance des conservateurs confondit avec eux. Socrate se proposa d'amener les notions morales à l'état de théorie par l'analyse, la définition, la classification des idées, et d'en faire sortir la science politique. Sur le chapitre des connaissances physiques^ il partageait l'attitude de négation des sophistes, e^t tirait le même parti qu'eux des contradictions des doctrines, pour conclure à la reconnaissance de l'inscience- Tel est le sens de la déclaration socratique : je ne sais que cela : que Je ne sais rien.
L'etTet de la constatation des contradictions irrémédiables, à ce moment de l'histoire de la philosophie, fut de forcer le penseur à se replier sur lui-même, à prendre l'homme, ses idées, ses facultés, pour l'essentiel sujet d'études. De là une première époque de la critique de la connaissance : la psychologie et la morale devenues des sujets d'analyse ; mais ce n'est pas encore l'examen des principes formels du jugement et de leur autorité. Platon et Âristote, disciples de Socrate, forment, au milieu d'une grande dispersion d'idées critiques et morales, un groupe métaphysique du plus haut intérêt. Leurs travaux sont restés une source importante d'enseignement pour tous les temps. Mais après eux, deux systèmes, aussi arrêtés, aussi absolus, que l'avaient été les plus anciens, se partagèrent en grande partie la faveur publique, tandis qu'en face de ce dogmatisme divisé contre lui-même, quelques philosophes Renouvier. — Problèmes motaphys. 4
iO LE MONDE SUIVANT L'ANCIEN ESPRIT HELLÉNIQUE
prenant conscience du pouvoir qu'ils aviiicnt sur leurs propres opinions pour les incliner en un sens ou en l'autre des doctrines proposées, fondaient le scepticisme systématique. Pyrrhon fut le contemporain d'Aristote. Les analyses critiques de ses disciples ne rendirent pas dans la suite de moindres services à l'étude des conditions du savoir que les théories du Lycée à l'étude rationolle des questions.
Au moment où parut Socrale, le dogmatisme était à bout de voies. Socrate lirait de la situation une juste conséquence en transportant la philosophie du ciel sur la terre, de la nature à l'homme; mais, inconscients de l'œuvre vraie à faire, les sophistes, eux, n'apercevaient dans l'esprit humain que l'insuffisance et le désordre des sources de savoir. Le principe de l'ordre était à découvrir. Les sentences décriées et mal comprises de Protagoras énonçaient deux vérités : l'une que tout est relatif, mais il aurait fallu montrer les -relations dans les lois de l'esprit, là où elles apparaissent constantes; l'autre, que V homme est la mesure du vrai et du faux, d'où il suit que c'est dans l'homme qu'on doit la prendre, mais dans ceux des rapports de ces idées que l'étude de l'homme peut révéler comme fixes. Ces conditions ne pouvaient être remplies par la doctrine empiriste des qualités sensibles regardées comme l'objet et le moyen de la connaissance. L'adéquation établie par l'atomisme entre des composés d'atomes fixes, insensibles, et des impressions sensorielles llottantes faisait de la perception un mystère. ■■ De là les sentences de Démocrite, rapportées par la tradition à côté de l'hypothèse des atomes, sur la profondeur du puits où se cache la vérité.
Le génie de Socrate, qu'on n'a point élevé trop haut, u donné à la philosophie son sujet et sa méthode. Le
» SOCRATE ol
■<i(jet, c'est riiomme, seul objet possible à alleindre pour une étude immédiate. C'est, au fond, ce que les anciens exprimaient en disant qu'il avait « ramené la philosophie du ciel sur la terre ». Ils voulaient peutêtre parler, sans métaphore, du ciel des astronomes, dont il faut en elYet laisser aux astronomes l'exploration et les théories ; mais l'autre ciel, on n'en peut rien découvrir qu'à travers la connaissance de l'homme. Et la méthode, c'est proprement la logique, c'est l'analyse et la synthèse. Socrate en est l'inventeur, aux termes d'Aristole marquant les places de ses prédécesseurs dans l'œuvre de la philosophie : « On ne se trompera pas, dit-il, en donnant en propre à Socrate le raisonnement inductif et les définitions de l'universel, deux choses qui appartiennent au principe de la science ». Et ailleurs : « Socrate traita des choses morales, et ne s'occupa nullement de l'ensemble de la nature; mais, en morale, il chercha l'universel, et, Xq premier s appliqua à donner des définitions. »
Quoique les vues de Socrate aient eu une direction exclusivement morale et politique, à raison de son but, qui était d'amener la morale à l'état scientifique ; sa méthode n'a pu être qu'intellectualiste ; c'est pour cela qu'il regarda la vertu comme une science^ et les actions comme déterminées nécessairement par le savoir, chez celui qui le possède, ainsi que nous en informe un témoignage précieux d'Aristote (X).
Rapprochons des importantes déclarations d'Aristote l'enseignement qui nous est fourni par les dialogues de Platon sur la difficulté qu'il y avait pour les hommes les plus intelligents de son temps à se retrouver dans les détours du raisonnement, et à distinguer ce qu'ils pouvaient admettre et ce qu'ils devaient nier pour ne se point rencontrer en contradiction avec eux-mêmes au cours de la recherche d'une définition. Le défaut
(l'habitude dans le maniement des termes classés selon leurs rapports de généralité était la cause de cet embarras. De là la marche lente et compliquée de l'analyse employée pour mettre une idée générale en relation inductive ou déductive avec une autre idée générale ; et de là aussi les jeux d'esprit auxquels peut se plaire le dialecticien, et certains jeux de mots qu'on appelle des sophismes, qui n'ont de sérieux que l'apparence, le vice n'en apparaissant pas immédiatement. Une mélhode nouvelle, la démonstration, remplaçait l'exposition pure et simple de la doctrine, autrefois supposée capable de porter avec elle toute sa lumière ; et il fallait, pour faire ressortir les raisons invoquées à son appui, tout un appareil qui cessa d'être nécessaire quand les esprits se furent familiarisés avec les rapports logiques des idées.
Les philosophes antérieurs ignoraient les universaux. en ce sens qu'ils ne faisaient de syllogismes qu'implicitement. Leurs créations réalistes étaient des universaux, sans être des termes de relation. Platon lui-même, quand il définit les Idées, les posa comme des êtres en soi, tout comme Empédocle avait posé Phiiotès et Neikos. Socrate avait analysé des faits de conscience, Platon voulut que ce fussent des essences, comme les Nombres de Pythagore.
« Socrate, dit Aristote, ne posait pas les universaux et les définitions comme des existences séparées, mais d autres que lui les séparèrent et donnèrent à des êtres de cette sorte le nom aidées. Ils furent ainsi amenés à admettre des Idées de tout ce qui est dit universellement. »