‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiquesChapitre 24 sur 182 · L'ESPACE. LE TEMPS. LE MOUVEMENT · texte numérisé non relu

L'ESPACE. LE TEMPS. LE MOUVEMENT

monde en dépend. Le temps, qui, au point de vue idéaliste, est la forme première essentielle de la conscience en acte, la condition de la mémoire et de l'intelligenct', est ramené par Aristote au mouvement, défini par le mouvement, afin de pouvoir être considéré comme une réalité externe : « Le temps est le nombre du mouvement sous le rapport de l'avant et de l'après. » Cet énoncé surprend, au premier abord, car les notions de V avant et de V après, outre celle du nombre^ y sont présupposées, ce qui semble nefairequ'expliquer lemême parle même. Aristote s'est bien demandé, et cela, certes, est remarquable, si l'application du nombre à l'avant et à l'après n'impliquait pas l'existence de l'àme : « de lintelligence dans l'àme, seule capable de compter. » mais il ne s'est pas arrêté à l'objection, et il a conclu que l'antérieur et le postérieur pouvaient appartenir au mouvement en soi. C'est le mouvement, que, cédant à la puissance objective des phénomènes externes, il a subjective, et investi de la fonction du temps. L'espace théâtre du mouvement, devenait un sujet, du même coup, et Aristote le posa comme fini, en dépit de sa représentation qui le veut indéfini, interminable : l'espace, n'est, dit-il, ni matière ni forme, il n'est pas l'étendue de l'objet qui se déplace, puisque cet objet ne l'apporte pas quand il vient et ne l'emporte pas quand il se retire; il ne peut être que son enveloppe et sa limite. D'une manière générale, il est donc « la limite première immobile du contenant. »

Dans l'espace borné, le mouvement apparaît avec sa quantité absolue et sa mesure, dont l'existence implique la donnée du mobile et du moteur, comme le remarque Aristote. Le mouvement prend ainsi, comme objet de perception, une place antérieure à l'âme qui le perçoit. L'éternité de la matière s'ensuit.

L'éternité du temps étant admise par Aristote, con-

Renouvier. — Problèmes métaphys. 5

formcmeiit à ropinion de tous les philosophes ses prédécesseurs, liorniis Platon, et le temps tirant suivant lui, sa définition du mouvement, il fallait que le mouvement fût éternel. Aristote donnait au surplus une démonstration de cette éternité, directement déduite de sa définition du mouvement : « Le mouvement est Yeniéléchie (ou acte de réalisation) du mobile m tant que mobile ». Le repos étant, disait-il, la privation du mouvement, il faut, pour qu'il se produise, une cause ; celte cause est un mouvement antérieur; il y a donc ton jours un mouvement antérieur. De plus, l'existence de Y instant implique la relation entre un avant et un après dont l'instant est la commune limite \ il y a donc toujours un temps antérieur. Enfin, la nature exige en toutes choses un ordre et une raison; entre un repos qui aurait duré un temps infini, et un mouvement qui viendrait à naître, il n'y a nul rapport; point de différence entre un moment et un autre moment où se placerait le commencement.

Ces curieux raisonnements partent de deux principes, l'un de source empirique, l'autre rationnel, qui ont été toujours invoqués, depuis Aristote, en faveur de la thèse de l'éternité des phénomènes : \q procès à V infini, et la raison suffisante. Le premier demande à l'expérience la consécration : 1° du fait du mouvement, qui est donné ; 2" de la douhle loi : succession et causalité. qui énonce un rapport de conséquent à antécédent, dont les termes s'impliquent mutuellement. 11 serait, en etïet, illogique, en se plaçant au cours de l'expérience, d'admettre un cas de commencement qui ferait disparaître celui des deux termes corrélatifs qui est l'antécédent. Mais, la supposition du premier commencement des phénomènes étant aussi celle du commencement de l'expérience, on ne saurait la réfuter en lui objectant laloi qui en règle le cours. La question échappe

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à la logique, ou ne lui appartient qu'après examen de la question de rinllni. L'argument qu'Arislote a donne le premier, et que Kant a cru encore assez bon pour prendre place dans ses antinomies^ n'est donc au fond qu'une pétition de principe.

L'argument tiré de la raison suffisante, c'est-à-dire du lien de raison des phénomènes, a le même défaut que l'appel -àu. procès à fin fini comme impliqué par les lois de succession et de cause efficiente ; car la raison absolument première des choses exclut, par sa définition même, la supposition d'une raison antécédente. Aristote lui-même, a posé au sommet de sa Métaphysique la Pensée^ sans croire qu'il fût besoin de la rattacher à rien d'antérieur. Longtemps après lui, Leibniz, en sa démonstration de l'existence de VEtre nécessaire, a été obligé de se contenter, pour toute raison suffisante d'un tel être, de sa possibilité, c'est-à-dire de l'absence de contradiction dans le concept que nous nous en formons. La thèse de l'absolu, ainsi considérée, mise en face de la question : pourquoi cet absolu, ou pourquoi ce nécessaire? pourquoi quelque chose? cotte thèse est, quant à la démonstrativité, dans le même cas logique que la thèse du premier commencement, dont s'offusque le déterminisme. On est de part et d'autre à la limite de la connaissance. On peut poser ditTéremment le terme limitant, mais il est contradictoire de lui chercher un antécédent ou une raison, puisque c'est vouloir la dépasser, alors qu'on la définit comme ne pouvant être dépassée.

Par suite d'une confusion de termes qui paraît être un héritage de l'Ecole, on attribue souvent à Aristote la négation du procès à r infini des phénomènes, et c'est en ces termes qu'on fait remonter à sa doctrine celle des démonstrations classiques de l'existence de Dieu qui s'appuie sur l'impossibilité d'une telle rétrograda-

lion sans fin dans la recherche d'une cause du monde. Mais, d'une autre part, il est reconnu partout, et il est très vrai, comme nous venons de l'exposer, qu'Aristote a admis et prétendu démontrer Y éternité du mouvement, laquelle a pour lui le sens précis et nettement expliqué de l'éternité antérieure [a parte ante) de la succession des effets et des causes, et qui est la même chose que le procès à r infini, [en arrière) des phénomènes. Il y aurait donc contradiction. Mais la contradiction nest que dans les mots, mal appliqués. Aristote admet la nécessité pour l'esprit de iarréter dans la recherche de la cause première : première dans l'ordre de primauté morale et de commandement des phénomènes (AvavxY, Tr^vat.) ; mais les phénomènes, suivant lui, n'ont point eu un premier commencement. Eternellement produits et successifs, ils ont éternellement obéi à leur cause éternelle. Aristote a donc admis, à parler en termes exacts, le procès à l'infmi, et par conséquent l'infinité actuelle des phénomènes écoulés. En discutant les arguments de Zenon contre le mouvement (111), dont il nous a transmis des formules, il a, le premier, introduit dans la question de la possibilité du continu réel, c'est-à-dire de l'inimité réelle de l'étendue, sa célèbre distinction de l'acte et de la puissance ; et il a nié l'existence de ce continu en acte. Mais il n'a pas songé que sa propre théorie de l'éternité du mouvement impliquait la possibilité d'une semblable infinité actuelle de phénomènes successifs produits dans le passé écoulé, et toutefois sans un commencement qui permît d'en considérer le total à moins de se contredire.

La doctrine d'Aristote est donc une doctrine de l'infmi, mais quant au monde, ou à la nature, seulement. Dieu, raison et lin suprême de tout être, est entièrement étranger à cette nature, qui est en rapport avec lui, quoi qu'il n'ait de son côté nul rapport à elle. Il

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