ARISTOTE : LE PROGRES
ment absolu des meilleurs (ou, mioux, de quelque philosophe, si le cas pouvait se rencontrer), mais celait là, par le fait, écarter la liberté, avec ses dangers propres, et en risquer de pires. De toutes manières, le progrès naturel de la société politique, avec le progrès de la moralité humaine pour condition, ne pouvait être pour les anciens une perspective naturelle. Quand l'idée en est entrée dans le monde, vingt-un siècles après Aristote, on a cru pouvoir attacher le progrès moral au progrès des sciences naturelles et de l'industrie ; et on a repris, d'une autre part, en corrigeant leur grossièreté primitive, les antiques spéculations sur la marche de la nature qui s'est acheminée à faire l'homme en produisant des organismes d'abord élémentaires, mais peu à peu moins imparfaits. On est venu jusqu'à penser que la nature, atteignant un jour la perfection, y conduira l'homme avec elle, et réalisera ainsi la parfaite harmonie du dedans et du dehors des choses, aujourd'hui discordants. Mais les anciens voyaient dans la nature la génératrice universelle divinement fécondée, et non point une puissance en marche pour se constituer ellemême.
Le progrès selon la pensée aristotélique est la loi générale d'ascension vitale qui gouverne les évolutions physiologiques et préside à la production de toutes sortes d'êtres portés à ditTérents degrés de perfection. Relativement au tout, c'est une classification des êtres dans cet ordre d'excellence ; pour les êtres rationnels seuls, une puissance de s'élever à la perfection par la vie contemplative, autant que le souffrent l'action déprimante des passions, la faiblesse des communs caractères humains, et le hasard des circonstances. Mais la nature fait incessamment les mêmes œuvres.
Le modèle éternel de la vie céleste est Dieu, non pas, dit Aristote, une idée, un simple intelligible,
appelé l'Un ou le Bien, mais un être vivant, et tout en acte, simple, absolu, sujet dune pensée qui est celle de soi comme objet, intelligence rapportée à ellemême, immuable, sans composition ni détermination particulières. Cet acte éternel est la vie, et Dieu qui est cet acte est un être vivant, un être parfaitement heureux. Ainsi parle le philosophe. Est-il donc vrai que le sentiment de la félicité, qui s'attache, pour certaines âmes, à la suspension volontaire du pouvoir mental, passé à l'état, contradictoire en soi, d'une sorte de néant qui se penserait lui-même, que ce sentiment ait été celui du plus grand observateur et du plus grand logicien de l'antiquité? Le penseur qui a mis l'idéal du connaître et de l'être dans la Pensée de la pensée sans détermination serait le même qui a placé l'étonnement et, par suite, la curiosité, à l'origine de la philosophie ! Cela ne paraît point douteux. Il faut alors tenir pour purement exotérique, si ce n'est pour une interpolation des éditeurs de ses livres de morale, ce qu'on y lit : que Dieu est le principe supérieur de la raison et de la science dans l'âme humaine, comme il est, dans l'univers, la cause de tous les mouvements^ et que nous devons le contempler et le servir. Ces termes, en effet, ont d'après le contexte, un sens de causalité efficiente, et non point finale. Ils favorisent, en tout cas, s'ils sont authentiques, cette interprétation de l'intellect actif universel en qualité de cause des intelligences actives individuelles, par l'intermédiaire des intelligences des sphères célestes, qui devait plus tard caractériser l'averrhoïsme.
C'est un problème qui pesa sur toute la suite des destinées de l'aristotélisme et qui motiva son alliance avec le platonisme, du côté chrétien, ou musulman, comme du côté polythéiste, que celui de remplir le vide laissé par une théorie toute finaliste entre Dieu et le monde