‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiquesChapitre 30 sur 182 · LA DOCTRINE DE LA LIRERTÉ · texte numérisé non relu

LA DOCTRINE DE LA LIRERTÉ

L'idéal platonicien s'élève à l'absolu, comme celui d'Aristote, quand on le poursuit jusqu'au-dessus des Idées immuai3les, qui déjà surpassent l'ordre de la vie et ne sont accessibles aux âmes que par la voie d'une obscure participation. Mais la doctrine de Platon resta d'une importance beaucoup plus grande que celle de son disciple pour la foi religieuse et philosophique des âges suivants, à cause de la personne de ce Dieu conscient et providentiel, qu'on trouvait dans le démiurge du Tlmée^ et que l'on s'habitua à confondre avec le dieu des thèses du pur monothéisme (réclamé par les penseurs à la fm de l'ère païenne) et de la création sans matière préexistante, dont les docteurs juifs apportaient la notion dans le monde. La doctrine des /c^ees' pouvait, d'une autre part, se transformer, si l'on assimilait à des modes essentiels de l'intelligence divine ces objets éternels que Platon avait imaginés hors du dieu constructeur, et plus h.aut que lui, pour lui servir de modèles. Enfin, le monde de Platon se présentait comme un théâtre de vie des âmes immortelles, où

s'accomplissent dos destinées en rapport avec leurs vertus et leurs vices. On n'était pas tenu de conserver rhypothèse des transmigrations pour se rendre compte du mode des rétributions après la mort. L'imagination pouvait se contenter de fictions plus vagues, relatives à des séjours célestes ou infernaux, selon les mérites des âmes, en se dispensant de les mettre en rapport avec les lois physiques et l'ordre de la nature. Mais malgré la supériorité que le platonisme avait ainsi sur l'aristotélisme pour son adaptation aux principales croyances qui devaient succéder à l'ancienne vue polythéiste de l'univers, les deux doctrines avaient un vice commun qui descendait des origines de la pensée hellénique, et qui aurait dû être corrigé quand l'idée de Tunité succéda à celle de la multiplicité des causes de la nature. Il ne le fut ni par les philosophes, auteurs do cette révolution religieuse, ni par les docteurs du christianisme; car la philosophie scolastique n'a jamais été qu'une application des théories plus ou moins altérées de Platon ou d'Aristote à des questions nouvelles. Ce vice est Voptimisme doctrinal, nous voulons dire un jugement optimiste, systématiqtie ^ porté sirr la condition universelle des choses, tandis que le dualisme, au fond professé jmr les anciens sur leur nature ou sur leur origine, s oppose logiquement à l'entière justification du monde. .

Les philosophes, avant Socrate, n'étaient point optimistes en ce sens, parce que les origines mythologiques de la spéculation maintenaient dans les esprits une vue dualiste des forces agissant dans l'univers sans qu'aucune doctrine d'unité théologique la vint combattre. Alors naissaient, suivant le caractère et l'humeur de chaque penseur, ou la contemplation sereine du monde, malgré la guerre qui règne dans les éléments et parmi les hommes, ou des appréciations

pessimistes sur les phénomènes de la nature et de la vie; et il n'en manquait pas de celles-ci. Platon et Aristote ayant posé les premiers le Bien, en termes absolus, comme le principe suprême, mais n'ayant pas laissé d'envisager, quoique de différentes façons, dans l'univers, une dualité d'action, sans donner une explication suffisante de l'existence du mal dans un monde essentiellement bon suivant eux, introduisirent l'optimisme injustifié dans la philosophie. Platon, en posant le principe du Bien, refuse de s'expliquer sur le rapport de ce principe avec les Idées, ou avec le monde qui participe des Idées. A l'extrémité opposée du Bien, il reconnaît une autre donnée, la matière désordonnée ou rebelle, qui s'oppose à la réalisation pure des Idées, dans l'œuvre du Démiurge. Les âmes, animales ou humaines, sont vouées ptn- la nécessité de leur nature à une vicissitude de biens et de maux sans terme , dans le roulement des métensomaloses. Cette doctrine a posé confusément des prémisses pour des concepts postérieurs de création ou d'émanation, de chute et de relèvement des âmes. Mais Aristote a dû regarder des théories métaphysiquement aussi peu éclaircies comme une pure mytiiologie. Il s'en est complètement écarté. Le monde, prenant pour Aristote laformed'un infini du temps, sans origine réelle et sans but réel, — car une destination dont le terme esta l'infini n'est pas une destination, un but qui reste inaccessible n'est pas un but réel, — n'a pu, à ses yeux, que remplir la fonction de fournir à la puissance des contraires, au bien et au mal, un théâtre éternel pour des actes possibles, tous et toujours transitoires en tant qu'individuels. L'individu que cette puissance favorise temporairement peut juger que la Nature, autre nom de la Puissance, fait tout pour le mieux, s'il consent à abandonner l'espoir en des biens futurs, conscients ei permanents, pour se vouer à la

contemplation du Bien pur et de l'Acte pur, exempt de toute détermination empirique. Mais ce jugement sur la vie est individuel, son auteur, est changeant et mortel, la mort continuelle et éternelle des individus incessamment produits et détruits est, à ne la considérer qu'à un simple point de vue logique, le Mal qui s'oppose au Bien prétendu de l'Un et de l'Immuable.

La contradiction si visible en théorie, Aristote devait la rencontrer en pratique, dans sa morale. La nature lui otTre d'abord le tableau d'un progrès de ces êtres individuels dont l'homme est le dernier produit, et, en la personne humaine, une jouissance relative de ce Bien, qui a son terme dans l'exercice de l'intelligence, dans l'activité de l'àme rationnelle, source des plaisirs d'ordre supérieur et réalisation de la vie parfaite. Une belle analyse des conditions de la vie, des passions, de la liberté et de la vertu, dés relations sociales et politiques, le conduit cependant à reconnaître la lutte comme une nécessité résultant du caractère incertain et variable et des rapports empiriques des hommes, tandis que la sagesse qui s'élève au-dessus des faits se donne pour objet l'indisputable, l'invariable et le certain. Les Etats se maintiennent par la guerre, et pourtant le bonheur n'est que dans la paix. Dans l'acte de la spéculation, le philosophe se détourne de ce monde mélangé et troublé, et ne s'arrête que dans la contemplation du divin, oii la pensée est immédiate etadéquate à son objet. L'absolu individuel devrait alors se réaliser en s'unissantà l'absolu universel, mais il ne le peut, ni dans l'attachement, ni par le renoncement à la vie. La condition humaine, prise dans son ensemble, chez l'homme rationnel, qui, s'il vise réellement au but que la théorie lui propose, est un homme rare entre les hommes, cette condition est un mélange de l'acte pur et de la privation inévitable, par conséquent un état

contradictoire. D'un coté, toutes les impuissances et toutes les imperfections que représente ce terme aristotélique : jjrivation, qui devait servir un jour à déguiser le caractère positif du mal, dans les doctrines optimistes des théologiens ; de l'autre, le bien en acte, tel que le réclame la doctrine. Mais ce bien est irréalisable dans l'état mortel, empêché ou dominé qu'il est par les circonstances naturelles et sociales, et irréalisable par la mort, puisque la conscience est attachée à ces circonstances et ne survit pas à la dissolution du corps. La carrière du progrès finit au néant, il n'y a point <ï entéléchie pour le sujet humain parvenu à l'état d'esprit philosophique.

Aristote a senti apparemment l'impossibilité de formuler, pour la vie pratique, une morale où il fiât donné satisfaction à l'idéal de vie contemplative visé par sa doctrine de la fin de la nature, la même que la fin rationnelle de l'homme. Il a dû penser que cette dernière n'était à la portée que de peu de philosophes, mais, môme pour ceux-là, ses préceptes sont fort éloignés de l'esprit ascétique et de renoncement d'une morale mystique; ils sont pratiques, ils ne visent que des vertus accessibles au sage Hellène vivant dans une cité dont il accepte toutes les obligations, et qui se définissent par des moyennes entre des excès qui sont des vices.

Un point caractéristique et rare de la morale d'Aristote est la théorie du libre arbitre, d'oii se tire la théorie de la vertu, considérée comme l'habitude du bien faire contractée par l'exercice constamment droit de la liberté. Socrate, fondateur de la psychologie, entraîné par l'esprit de la science, avait soumis la conduite de l'homme au déterminisme, en concluant, de ce que les vertus sont des connaissances, que celui qui les possède ne peut, sachant ce qu'il est bien de faire, agir contrairement à ce qu'il sait; et il est clair, d'une autre part, que l'igno-

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