‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiquesChapitre 80 sur 182 · LES NOUMÈNES DE KANT. L'IDÉALISME DE KANT · texte numérisé non relu

LES NOUMÈNES DE KANT. L'IDÉALISME DE KANT

Les noumènes sont des êtres que Kant suppose exister en soi, hors de toute relation, indéfinissables, par conséquent, mais qui ne reçoivent pas moins de lui les fonctions capitales de cause et de substance. Les posant comme causes, il réclame d'eux un double service : 1° donnant au principe de causalité : Tout phénomène a une cause, le sens de déterminisme universel et absolu qu'il a toujours admis sans le justifier : Toute cause est l'effet d'une cause antécédente, il profite de ce que les noumènes sont par définition hors du temps et de Tes-

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pace, pour rejeter avec eux hors du temps et de l'espace le fondement réel du monde phénoménal. Il échappe ainsi à la contradiction qui résulterait de l'infinité actuelle de ce monde, en alléguant que ce monde n'est pas le monde réel, et que, du monde réel, on ne peut dire ni qu'il est fini, ni qu'il est infini. 2" Ohligé de refuser toute phice dans le monde phénoménal à l'action du libre arbitre, parce que le cours des phénomènes est invariable en vertu de ce môme principe de causalité, Kant rapporte le fond réel de la liberté humaine à des noumènes. A quels noumènes, on ne peut savoir, puisqu'on ne peut les définir; mais comme ils sont hors du temps, il n'y a nulle difficulté à leur rapporter sans contradiction, comme libres, des actes qui, dans la chaîne du temps, sont nécessaires. Seulement, les agents dans le temps sont mis en demeure de penser que leurs actes propres n'ont pas, en la représentation qui leur en est donnée, un sujet réel sous une apparence vraie, — à moins qu'ils n'aiment mieux croire la théorie fausse que tenir le temps pour une pure imagination.

La première, en fondement, de ces abstractions pures est celle que Kant appelle l'Inconditionné. « Si, dit-il, le Conditionné est donné, avec lui est aussi donnée la série entière des conditions, et, par conséquent, l'Inconditionné lui-même ». C'est là, selon Kant, un y «^/ement synthétique a priori, en sorte qu'il se croit dispensé de le démontrer. Mais il ne réfléchit pas que le Conditionné est un terme général, et que l'existence des sujets conditionnés implique, à la vérité, celle de leurs conditions, et celle des sujets oii ces conditions ont leur origine, mais non point l'existence de Y Inconditionné, comme de quelque chose de conçu sans conditions. L'Inconditionné est logiquement le terme corrélatif du Conditionné, mais l'un et l'autre sont des termes abstraits.

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La question subsiste de savoir si la sej'ie entière des conditions est finie ou infinie, et dans quel sujet définissable elle obtient son unité.

Sous les noms de Relatif et d'Absolu, H. Spencer a reproduit l'argumentation fallacieuse de Kant : « Le Relatif étant le corrélatif de l'Absolu l'implique ». Mais c'est précisément parce qu'il en est le corrélatif abstrait, qu'il n'énonce qu'un rapport, et ne signifie rien quant à l'existence. Il y a des choses relatives, mais le Relatif n'est qu'un terme général. Si, par ce terme, on entend la totalité des choses relatives, alors et en ce sens, il n'a point de corrélatif et n'implique pas plus l'existence de quelque chose appelée l'Absolu, que l'Etre, dans le sens de l'ensemble des êtres,- n'implique l'existence du Non être.

A l'égard des noumènes comme substances, Kant exprime l'opinion que le sujet transcendantal des phénomènes externes, et le sujet transcendantal du sens interne, ne diffèrent peut-être pas entre eux par les mêmes attributs que diffèrent les uns des autres les phénomènes externes et les phénomènes internes. Il en donne cette raison, que l'espace, dans lequel sont situés les premiers, et le temps, sous lequel tombent les seconds sont de simples formes de l'Intuition, et non des attributs de choses subsistant par soi. Rien donc n'empêche, dit-il, que l'on regarde ces sujets comme semblables entre eux. Cette conjecture ne serait pas tout à fait à rejeter, suivant laquelle cela qui nous paraît être un corps serait doué d'un sens interne, et s'apparaîtrait à lui-même comme une âme [Crit. d. l. R. P., P^ édition). La pensée de Kant est restée obscure, si ce n'est indéterminée, touchant l'unité ou le nombre, l'identité ou la diversité de nature des noumènes, considérés comme substrats de phénomènes. L'incertitude se comprend trop bien quand il s'agit de substances plus que

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mystérieuses, auxquelles on se défend de penser comme à des êtres constitués par des qualités impliquant des relations temporelles ou spatiales.

La question intéressante ici est celle de l'idéalisme. Kant a-t-il pu sérieusement, comme il l'a toujours prétendu, distinguer sa doctrine de celle de Berkeley, en ce qui concerne la réalité des objets sensibles, celle du monde extérieur, qu'ils nous représentent; ou n'a-t-il pas vraiment, comme lui, outre la thèse de l'immatérialisme (démontrée seulement par une autre méthode) nié l'existence d'une réelle matière des corps, indépendante de nos perceptions. Selon Kant, les représentations sensibles sont produites en nous par l'action de sujets qui n'appartiennent pas eux-mêmes au monde sensible (les noumènes) ; et il nomme réel, cependant, tout ce qui tombe sous les conditions matérielles de cette expérience des sens. En vertu de leur définition, les corps sont réels, parce qu'ils sont sensibles, mais cette définition n'est que nominale, et Kant ne fait pas autre chose que la reproduire en d'autres termes, au lieu de réfuter ce qu'il appelle l'idéalisme empirique de Berkeley, différent selon lui du sien propre, quand il démontre que c'est bien au sens externe, et non pas à l'interne seulement, qu'une telle réalité se rapporte. Il reste toujours qu'il s'agit pour lui d'une impression dont la cause est en des noumènes, de même qu'il s'agit pour Berkeley, d'une sensation que Dieu nous donne à percevoir. Ces noumènes étant hors du monde phénoménal, il n'y a rien dans le temps, ou dans l'espace, qui ne fût anéanti si la pensée humaine, dans laquelle les phénomènes sont représentés, venait à disparaître. La réalité du monde extérieur est donc bien niée, dans cette" hypothèse, car la coutume de Kant, lorsqu'il parle du sujet des représentations dans l'espace, est de viser le sujet humain ou l'esprit, dans son universalité. On croi-

rait volontiers qu'il parle d'un moi unique, loin de penser à l'univers comme lieu de la mulUtude des consciences de tous les degrés qui s'y représentent toutes dans le temps et dans l'espace.

En somme, pour l'un comme pour l'autre des deux philosophes, les représentés sensibles sont dénués de réalité en eux-mêmes. La réalité appartient aux représentations comme telles, dans le sujet qui les perçoit, et, éminemment, au sujet qui les produit. Ce dernier, selon Berkeley, est Dieu, l'esprit universel (XXX). C'est ici que les deux doctrines divergent radicalement. Kant a développé plusieurs points de vue sur l'essence divine : Y Inconditionné^ si celui-là peut s'appeler Dieu, ce que nous ignorons, puis V Idéal de la Raison pitre, et enfin le dieu, auteur du monde, des postulats de la Raison Pratique (XXXVI), mais aucun d'eux, quoique le troisième réclame explicitement l'action providentielle, n'est pour Kant l'objet d'une théorie de la création des idées, non plus d'ailleurs que d'une spéculation analogue à ce panthéisme théologique dont la pensée plus ou moins ouvertement déclarée se résume à définir Dieu comme l'unique agent réel en toutes choses. Il est probable que Kant a été jeté dans la iiction des objets transcendantaux par la difficulté qu'il éprouvait, venant après la critique de la notion de substance, dans l'école empiriste, à découvrir un emploi définissable pour des substances dans le monde phénoménal. Mais le recours aux sujets transcendantaux, extrasensibles, loin de le faciliter, supprimait le rapport entre les principes et leurs effets, ou qualités, produits dans le temps et dans l'espace ; car le passage du nouménal au phénoménal est un rapport dont on n'a point d'idée.

Nous avons remarqué, d'accord avec les interprètes du criticisme Kantien les plus attentifs à la logique, que ce

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système avait été renversé par son propre auteur, transportant, contrairement à la régie fondamentale du criticisme, les concepts catégoriques au rapport du monde avec les noumènes, objets situés par définition hors du domaine des catégories. L'impossibilité d'une telle méthode éclate d'elle-même, quand on porte ainsi la substance et la cause hors de l'expérience pour expliquer l'expérience ; car on est forcé de conserver à ces idées de relation l'unique sens que leur donnent la connaissance et le maniement logique des rapports des phénomènes, et on ne saurait dire ce que cette chose en soi peut être, et quelle sorte d'existence et d'action est la sienne, dans le monde nouménal, pour devenir cause dans le monde phénoménal, et de quel droit on jette hors du temps et de l'espace le vrai sujet d'une pensée discursive (dans le temps) ou d'une image représentée i^dans l'espace) ? Ce ne sont là que des rapports indéterminés et vides, sous des noms uniquement faits cependant pour marquer des déterminations; ce sont des rapports nominaux, qu'on ne peut pas même dire imaginés, car ils n'ont pas d'images. La descente du monde de l'expérience, engendré par le monde nouménal, reste plus qu'incompréhensible, si nous lui appliquons pour un moment le langage des doctrines de l'émanation. Mais ce n'est pas môme à des hypostases définies que nous conduit la doctrine de Kant pour franchir le passage du noumène au phénomène. Elle ne nous offre aucun moyen de transition et se réfugie dans l'ignorance.

Renouvier. — Problèmes métaphys.

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