PROBLÈME DE LA CHUTE
La doctrine des noumènes n'aurait pas eu seulement à rendre compte de la descente intellectuelle du monde, si Kant avait trouvé bon de faire mieux entendre son sentiment sur ce sujet épineux ; il y avait aussi la descente morale à expliquer, sur laquelle on a de lui de mystérieuses amorces. Le siège de la liberté de l'homme est un noumène. Eclaircissons d'abord ce point.
« L'union de la causalité par la liberté avec la causalité mécanisme de la nature, toutes deux établies, l'une par la loi morale, l'autre par la loi naturelle, en un même sujet, qui est riiomme, est impossible à moins qu'on ne se représente ce sujet comme un être en soi, sous le premier rapport, comme un phénomène, sous le second. En ce cas, l'être en soi est représenté dans la conscience pure; le phénomène, dans la conscience empirique. Autrement la raison tombe en contradiction avec ellemême. » [Préface de la Critique de la Raison pratique.)
La contradiction n'est évitée qu'à une condition, omise par Kant. De deux choses l'une : ou la succession des
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phéiiomonos est réelle, ou elle n'est qu'une apparence attachée aux phénomènes. Dans la première hypothèse, deux phénomènes contradictoires ne peuvent pas être une même affection du même sujet, il faut qu'ils diffèrent par le temps ; il ne se peut donc pas qu'un phénomène appartenant à ce sujet, et qui dépend de ses antécédents — c'est le cas de la causalité, 7nécanisme de la nature, — soit chez lui la même affection qu'un phénomène indépendant de ses antécédents — tel que le veut la causa/itr par liberté. — Le même serait affirmé et nié du même, en même temps, sous le même rapport, aux termes de la formule logique de la contradiction. L'union de l'être nouménal et de l'être phénoménal dans le même sujet, auteur du même acte, emporte cette conséquence. L'un est dans le temps, l'autre est hors du temps, la contradiction ne peut être levée qu'à la condition de nier la réalité de ce rapport de temps. La réalité de la loi naturelle, sous sa forme de causalité mécanique de la nature, tombe du même coup.
Ou Kant ne s'est pas rendu compte de la contradiction, mais cela doit paraître peu probable, ou il ne lui a pas convenu d'exprimer sa pensée tout entière sur la nature du temps et des phénomènes. Quoi qu'il en soit, il prit pied de cette théorie pour essayer une réponse à l'objection, la plus grave, dit-il, qu'on eut adressée à la Critique de la Baison pure, et échapper au reproche d'avoir « nié en théorie, et affirme pour la connaissance pratique, la réalité objective des catégories appliquées aux noumènes », et d'avoir soutenu « le paradoxe de se considérer comme un noumène, en tant que sujet libre, et comme phénomène, en sa conscience empirique, relativement à la nature ». La difficulté lui semble écartée par cette raison : qu'il n'entend point que cet « usage suprasensible des catégories » amène « aucune extension de la connaissance suprasensible » ; il ne sert que
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pour un usage pratique ; et Kant avoue et déclare que la réalité du monde intelligible n'est pas ainsi fournie par la spéculation, en théorie, et qu'elle ne saurait l'être; qu'elle n'est vraiment donnée que par le principe de la moralité, duquel dépend la reconnaissance de la liberté. « Seul, le concept de la liberté nous permet de trouver, sans sortir de nous-même, l'inconditionné et l'intelligible réclamés par le conditionné et le sensible. Notre raison, grâce à la loi pratique suprême inconditionnée, se reconnaît l'être (c'est sa propre personne) qui a conscience de soi comme appartenant au pur entendement, et détermine comme tel son activité. On comprend pourquoi, dans tout le pouvoir de la raison, il n'y a que le pouvoir pratique qui puisse nous transporter ainsi au delà du monde des sens et nous fournir un ordre et une liaison suprasensibles, qui pour cela même ne peuvent être étendus qu'autant qu'il est tout juste nécessaire pour le pur point de vue pratique » (Crit. d. l. R. prat., 1. I, ch. III).
Ce transport du phénomène au noumène, qui devait avoir, selon Kant, l'usage pratique pour borne, est un acte si peu pratique, qu'il exige, on vient de le voir, la considération d'un seul et même fait comme libre hors du temps, et nécessité dans le temps, et cela, bien que ce dernier aspect soit justement celui oii Ihomme pratique envisage sa liberté, — quand il y croit. Et il a fallu, pour remplacer ce libre arbitre supprimé, supposer, tout en prétendant « ne fournir aucune extension à la connaissance suprasensible, » l'existence d'êtres hors du temps et de l'espace ! De tels êtres étaient déjà requis pour faire l'office de substances et de causes agissant dans l'espace, et expliquer la sensibilité ; ce sont maintenant les personnes, et non plus les communes entités du réalisme, qu'il s'agit de transporter dans le monde nouménal, sans toutefois quelles aient