‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiquesChapitre 83 sur 182 · LE PROBLEME DE LA CHUTE · texte numérisé non relu

LE PROBLEME DE LA CHUTE

à rompre avec le phénoménal ; et Kant les fait passer hors du temps pour exercer de là leurs actions. Et ce serait ne rien ajouter à la connaissance, et n'appliquer point les rapports catégoriques hors de l'expérience possible !

La question du passage métaphysique de l'ordre des noumènes à Tordre des phénomènes s'imposait, en dépit de sa déclaration de ne vouloir ajouter rien à la connaissance spéculative, à la pensée intime du philosophe qui admettait Texistence et le rapport des deux mondes. Kant n'a pas communiqué au public les conjectures qui ont pu être les siennes sur le mystère de la descente de l'être en soi dans le phénomène, ou de l'origine de la nature, ou de sa corruption. La division de l'être, la chute des âmes, la déchéance de l'homme, ces versions diverses de la tradition et de la spéculation sur l'origine du mal ne l'ont pas pressé de se prononcer entre elles ; ou peut-être a-t-il cru sincèrement se maintenir dans les bornes de sa méthode en posant le noumène de la liberté, pour le besoin pratique^ et renonçant ensuite à résoudre la contradiction du rapport du noumène intemporel au temps et aux phénomènes. Il a seulement flétri de sa juste réprobation celle des doctrines théologiques suivant laquelle le péché serait un héritage. Encore là, c'est à la position du problème, c'est à une énigme qu'il s'est arrêté, dans une vue singulière de l'impossibilité de l'entrée du mal dans la nature de l'homme.

« Le péché consiste dans l'acte de la préférence accordée aux impulsions des sens sur le mobile de la loi morale. Un tel acte étant commun et journalier chez tout homme peut se dire inné ». Kant conclut de cette observation que nous ne devons pas rechercher l'origine temporelle du péché, parce qu'il faudrait remonter de.transgression en transgression de la loi, et qu'on se trouverait toujours en présence du même penchant à expliquer :

286 LA PIIILOSOPilIE CRITIQUE

« Il faut que le premier homme ait péché au sortir de rinnocence. » Une telle position de la question serait conforme à la manière ordinaire de se représenter le libre arbitre, c'est-à-dire sur son théâtre naturel, dans l'ordre des relations des agents moraux, en une société donnée, sous les conditions empiriques faites à la vie humaine par les lois physiques et les passions. Mais Kant n'admettant pas de liberté dans le monde temporel, ou des phénomènes, ne pouvait pas se placer sur ce terrain. L'origine du mal lui paraissant donc inassignable dans l'ordre naturel, il n'avait plus à la demander qu'à l'ordre rationnel pur, à la métaphysique. Mais, arrivé là, il déclare la source inaccessible, de cet arbitre dépravé qui prend pour règle les mobiles inférieurs. Les origines sont supposées dans le bien. La raison suprême des normes s'est donc heurtée à l'acceptation des normes mauvaises; l'homme a dû être l'auteur de sa propre corruption, sans quoi elle ne pourrait lui être imputée ; u mais la difficulté n'est pas moindre de dire pourquoi ce mal qui est notre œuvre a corrompu en nous la norme suprême de l'action, que d'assigner la cause la plus reculée d'une propriété constitutive de notre nature » [La religion dans les limites de la 7'aison, ch. I, 1-6).

C'est ainsi que Kant renonce à rendre compte, au point de vue métaphysique, en dehors des relations humaines et sociales, de ce libre arbitre, de ce pouvoir des contraires dans l'agir, dont la signification et l'exercice sont, en effet, inséparables de ces relations. L'idée propre de la liberté lui est comme inintelligible. Appliquée au noumène, il voit l'acte unique et nécessaire : détermination spontanée de la raison et de la loi morale. Appliquée au phénomène, c'est encore déterminé qu'il trouve l'homme, sujet cette fois aux entraînements mauvais. Il ne peut regarder que comme une sorte de fait absurde, — supposé qu'il fallut regarder la chute origi-

Page 1