‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiques [microform];Chapitre 19 sur 148 · PLATON, LA THÉORIE DE L'AME · texte numérisé non relu

PLATON, LA THÉORIE DE L'AME

les entités de l'Identique et du DitTérent employées à représenter le bien et le mal dans l'âme, ne définissent pas la chose qui pense. L'âme y paraît du genre des quantités comme le Nous d'Anaxagore (V). La matière, puissance indéterminée, principe de pluralité indéfinie, renferme l'incorporel avec le corporel : pour les corps, elle ne se distingue pas de l'étendue, et Tétendue entre dans l'âme, puisque l'âme comporte la division locale. Une masse animée est distribuée entre les planètes qui reçoivent ainsi leurs âmes propres, et sont en outre des réservoirs de cette matière incorporelle destinée aux hommes et aux animaux. Les âmes individuelles possèdent le mouvement spontané, participent de la connaissance, sont insaisissables pour les sens, mais, en principe, elles ne sont ni individuelles ni immortelles : elles ne deviennent immortelles qu'autant qu'elles atteignent la pureté des idées éternelles. Cette théorie fait de l'intelligence deux parts : la première, où le principe que nous en connaissons dans la conscience humaine échappe h> la vue du philosophe préoccupé du mélange dont il veut faire l'âme ; la seconde, où ce principe tend à s'effacer à mesure qu'on imagine l'âme s'approchant des idées éternelles qui n'admettent rien de la nature de V Autre, aucune diversité.

La doctrine platonicienne a été qualifiée d'idéaliste. Quant au sens moral de ce mot, à l'élévation de la pensée, au mépris (trop loin poussé) des phénomènes de l'expérience, le jugement est exact, mais pour ce qui est de l'acception philosophique de Vidêalisme opposé au réalisme, Platon a été aussi éloigné que possible de regarder les phénomènes de conscience comme des idées capables par elles-mêmes de renfermer les éléments et les principes de la connaissance : il les tenait pour des images très altérées et obscures, représentées à des âmes qui habitent des corps.

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L'origine des âmes à proprement parler animalei^ n'est pas autrement conçue dans le Timêe que celle du principe animal attribué aux corps célestes. Elle est décrite comme une opération mécanique de division. Des éléments du même composé dont le démiurge ;i formé TA me du monde, il a (iiit de nouvelles parts, en nombre égal à celui des astres. Ces parts, il les remet aux dieux subalternes qui, à leur tour, les divisent entre des corps qu'il les a chargés de modeler pour en être les habitacles. Les âmes sidérales, sur le commandement du dieu, donnent aux êtres individuels une première naissance uniforme et un corps humain, afin rjur nul nuit à se plaindre de lui. Ce premier corps est du sexe mâle; c'est sur lui que se produit le premier elYel moral des impressions sensibles, de l'amour môle de désir et de haine, et des autres passions : eiTet dont dépend, après la mort, ou Fheureux retour à la planètemère, ou une renaissance qui, dans ce cas est féminine. La dégradation peut se poursuivre en des transmigrations successives, pour les âmes vicieuses, qu'elle fait passer en des corps d'animaux divers, selon la nature de leurs vices. Les âmes qui font retour à la planète goûtent le bonheur, mais sont plus tard appelées à rentrer dans des corps individuels. Il y a aussi des lieux de soutîrance pour les plus coupables.

Les vices de l'âme sont ses maladies propres; elles ont leur source dans leurs rapports externes, mais leur essence est dans rintelligence, atîaiblieou égarée, parce que, là où serait la science dit hien, dans une dme^ il ne se pourrait pas que lacté fût contraire au bien. Celte thèse platonicienne, d'origine socratique, est la négation implicite du libre arbitre (X). Si la nature, telle que le Démiurge l'institue, exige la chute de l'homme dans la pure animalité, ce n'est rien qui ne soit conforme aux vues de son auteur : « Le monde ne serait point

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parfait s'il ne contenait toutes les espèces d'animaux. >► C'est pour y aviserque le Démiurge en remet la production aux dieux inférieurs, dieux célestes, qu'il a créés, et que sa volonté, non leur constitution a destinés à l'immortalité : « Si, dit-il, je donnais moi-môme la vie^ aux animaux, ils seraient égaux aux dieux. »

Les âmes ne sont pas seulement les quotients d'une suite de divisions elTectuées dans les substances animées des globes célestes. Chaque âme individuelle est elle-même un composé. La composition première et universelle de l'âme par le Démiurge nous représente, chez Platon, un emploi du réalisme qu'on pourrait encore supposer tout symbolique, en remarquant la nature si abstraite des idées du Même, de WUitre et de^ leur Essence intermédiaii^e, ingrédients qui expriment manifestement la fonction capitale de la pensée dans l'établissement des relations (distinction et identification); mais considérer ensuite, dans une âme particulière, trois âmes différentes : une pour le pur intellect, une autre pour la passion noble, une troisième pour les passions réputées basses; donner à la première le gouvernement des autres (qui ne lui obéissent pas, ou qui lui obéissent mal), leur donner aussi des sièges physiques distincts, et des existences séparables, c'est rendre inintelligibles à la fois l'unité individuelle de chaque âme séparée et l'unité individuelle de leurs composés. C'est, il est vrai, l'ordinaire résultat de la méthode réaliste, que les rapports de causalité s'y trouvent inexplicables. Mais de plus, ici, la place de la volonté ne se peut découvrir dans aucune des trois âmes. Le voj^, en effet, n'a que des idées nécessaires par elles-mêmes, et le eujxo; et r£-i.0juLT,T',x6v relèvent tous les deux de la passion.

Ce composé ternaire semble conçu tout exprès pour que son principe, institué pour l'hégémonie, soit ce-

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pendant incapable de faire la justice. Seul ce principe est immortel, mais il est principe d'intuition, non d'action. Il a la participation aux idées : Tintelligence, la science, l'opinion; son siège est dans la tôte. La seconde partie de Tâme humaine, placée, dans la poitrine est une force mâle, un élan passionnel, irascible, déjà difficilement modéré par Fautorité intellectuelle. Mais la dernière, Fâme femelle, qui a sa place audessous du diaphragme, est une bote qu'il faut nourrir pour alimenter le corps; sa partie la plus basse est un siège d'appétits sensuels troublants, une source de désirs et de plaisirs, de passions irrépressibles, de dérèglements inévitables. Car nul homme n'est volontairement mauvais : « A peu près tout ce qui est reproché de mal à un homme, à titre d'incontinence dans les désirs, et comme s'il était imputable à sa volonté, est reproché à tort... Ce sont des malheurs auxquels chacun est exposé sans aucun vouloir de sa part ».

La constitution animale de l'homme est donc une prédisposition fatale au péché, selon cette théorie de la déchéance. C'est un trait de dualisme moral à ajouter à celui qui résulte de l'hypothèse de la matière désordonnée préexistante, que la critique a remarqué davantage. L'établissement des races sur le globe est l'histoire de la chute de l'homme par la division des sexes et par la métempsychose, et celte chute était le résultat de Forganisation.

Nous n'attribuons pas à cette doctrine un caractère philosophique, ou des prétentions apodictiques, auxquelles Platon a formellement renoncé pour elle ; et même nous inclinerions à la regarder comme un plan de théorie religieuse adapté fictivement à la République parfaite, objet constant de sa rêverie. Mais, en ce cas, le genre de la fiction permet de juger des tendances de ce grand esprit dans la recherche de la raison des

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choses. Il est remarquable que, de la nature de l'àme composée, et du caractère humain, tel qu'on doit le comprendre, si on le rapproche du principe psychologique de la vertu-science (condition de l'observation de la justice par l'homme), il résulte que l'homme ordinaire a besoin d'être gouverné par le philosophe. De là, la théorie politique d'un gouvernement où la philosophie se met au lieu d'une théocratie. Mais d'oii peut venir au philosophe le privilège de la science du Juste? Le plus haut principe de la connaissance et de l'être est tenu en dehors de la conscience et du monde humain. Entre le Bien et les Idées, d'une part, les dieux inférieurs et toutes les sortes d'âmes leurs créatures, de l'autre, il y a un espace vide où la spéculation n'établit point de lien. Le monde et l'homme ne descendent pas du souverain principe. Nous partons du chaos dos anciens poètes, nous posons la donnée corrélative d'un dieu démiurge qui réunit pour ainsi dire en sa personne les dieux auteurs de l'ordre et de la justice, ceux de la mythologie hellénique, dégagés de tout élément impur, mais soumis, sinon comme eux au Destin, au moins à un ordre divin supérieur auquel ce dieu ne tient que par les obscures attaches de la participation aux Idées,

Ce démiurge est le constructeur d'un monde où le mal règne fatalement, non point parce qu'il fait emploi delà matière, comme on s'habitua plus tard à le dire, par une confusion de la matière, essence passive, avec les qualités irascible et concupiscible de l'âme, mais à cause de la nature de ces âmes elles-mêmes. Alliées à l'âme intellective, elles la vouent, en cette association, à des vicissitudes sans fin, chaque vie étant dans la dépendance de celle qui l'a précédée, et les actions, au cours de chacune, déterminées parla constitution native.de l'individu et par sa condition. Les âmes les plus mau-

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vaises sont punies par des supplices atroces dans le lieu des rétributions, quoique le mal ne puisse jamais être volontaire (Mythe de Her VArnimien dans la République),

Ce monde positivement mauvais, que le philosophe déclare bon, n'est certainement pas une construction idéale, tentée en consultant les lois de la conscience, mais une imitation, et une généralisation des lois do la nature, empiriquement amendées par l'action d'une justice pénale. La psychologie fondée par Socrate, transportée, comme essai d'une science de l'homme, à un essai de science de l'univers, donnait ainsi pour premier résultat une doctrine qui pouvait, si elle eût été suivie, faire entrer la pensée hellénique dans les voies ouvertes, quelques siècles avant Platon, par les religions de l'Inde. L'esprit grec dominant était trop éloigné du mysticisme pour se laisser séduire à des croyances qui favorisent l'établissement d'un pouvoir sacerdotal et mènent à la perte delà liberté politique. Mais Platon était jeté par le dégoût du gouvernement populaire, ignorant et incapable, dans l'idéal de l'aristocratie théocratique, et croyait à la possibilité d'organiser a prioii par la voie de l'éducation et de la sélection des esprits, si un philosophe en était le maître, une république stable et bien gouvernée. Le plan qu'il dressa de cette République ne répondait qu'à une fausse notion de la justice.

Platon, agrandissant par la doctrine des idées la doctrine des nombres, restait un libre disciple de Pythagore, que la direction, décidément prise par la civilisation grecque força, un siècle après la dissolution de rÉglise pythagoricienne, de traduire en théorie socialiste la philosophie dont l'initiateur avait essayé de faire sortir une société vivante. Ainsi s'expliquent la République ào, Platon, le mythe qui termine ce dialogue, et

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