CHAPITRE PREMIER
Quand on a distingué, d un côté, la logique et la mathématique pure, sciences abstraites, de l'autre, les sciences physiques, dans Facception la plus générale, qui comprend tout sujet accessible à l'observation, à l'expérience ou à des hypothèses vérifiables dans la sphère de l'expérience possible, on reste, en dehors de toute Massification, en présence de la partie de la connaissance qui est de Fintérôt le plus grand pour Fesprit humain et pour la destinée humaine; c'est la métaphysique : elle embrasse l'étude du Cosmos en sa généralité, et celle de la conscience du moi et de ses fonctions en tout ce qui dépasse la pure observation interne et les classifications empiriques de la psychologie.. Le grand et le petit monde sont ainsi sa matière, et sa méthode ne peut être que la spéculation considérée comme cet accord de la raison et de la croyance d'où procèdent les théories rationnelles qui s'étendent de la
-Renouvier. — Problèmes mélaphys. 1
î LE MONDE SUIVANT L'ANCIEN ESPRIT HELLÉNIQUE
dclinition des premiers principes de vérité et de réalité à rexplication de l'ordre actuel des choses.
La plus métaphysique, pour ainsi parler, des idées relatives à Tunivers dans son ensemble est celle qui regarde sa raison d'être quant au temps. Elle s'est présentée certainement comme la plus difficile aux penseurs des antiques civilisations, et jamais elle n'a cessé d'être une cause de trouble pour l'entendement humain. La trace en est visible dans beaucoup d'anciennes cosmogonies ; on voit deux puissantes idées s'y combattre dans l'esprit de leurs auteurs : d'une part, la constante expérience et l'habitude de la succession des phénomènes dont nul ne se produit sans avoir des îintécédents, et, de l'autre, le sentiment du vouloir et de la cause qui gouverne les changements et par là les précède sans être précédé. La première idée conclut à l'éternité du monde, la seconde donne lieu à la recherche de quelque chose où le monde prend son origine. De là l'imagination d'une certaine masse confuse qui aurait toujours existé, et la conception de telle ou telle puissance active qui par l'abstraction de son concept semble échapper à la nécessité d'avoir eu un commencement. Quelquefois, le Temps lui-même, investi d'une vertu productive du développement des choses, est appelé à répondre par son idée seule à la difficulté du manque d'origine, sans posséder pour cela aucun pouvoir déterminé qu'on puisse nommer. Cette fiction à part, l'embarras est ordinairement levé par l'idée éminemment antique à laquelle on donne aujourd'hui le nom d'évolution universelle. L'évolution, en un sens légitime et correct de ce mot, soit appliqué à certaines séries de phénomènes naturels, soit employé hypo- Ihétiquement pour coordonner des séries qu'on suppose, est toute loi suivant laquelle les phénomènes procèdent d'un état initial à un état final, Tun et l'autre
définis. Mais nous parlons ici de l'évolution indéfinie dont le concept exempte l'esprit du devoir de cherchei' pour le monde un commencement.
Les deux sortes d'évolution peuvent se concilier; celle qui est une et indéfinie embrasse, pour cet effet, une infinité, en arrière et en avant, des évolutions multiples, finies et périodiques, construites hypothétiquement ; mais c'est là le point de perfection du système ; et nous ne sommes plus alors aux époques primitives de la spéculation.
L'une de celles-ci, et des plus anciennes, c'est en Egypte que nous la trouvons, nous offre le cas curieux et instructif d'un mythe, d'un dogme, si l'on veut, imaginé dans le dessein de poser à la fois et de nier le commencement. Nous voulons parler du concept du dieu, double par soi, père et fils de lui-même, le grand Scarabée, Cheper, qui est porté par l'Abîme, principe femelle sans origine. C'est une façon concrète d'exprimer le mystère de la causalité absolue, que des théologiens ont traduit en termes abstraits par l'idée du dieu causa sui. Pour les Egyptiens, le mythe bizarre de la génération réciproque n'excluait pas la divinisation des grands êtres naturels, ni celle des animaux symboliques ; il marquait seulement un effort vain pour approfondir la question suprême au delà de ce que l'imagination et le symbolisme peuvent exprimer. On trouverait probablement, si on les connaissait mieux^ dans les cosmogonies élaborées par les prêtres chaldéens, ou par ceux des religions sémitiques polythéistes^ outre le matérialisme avec des symboles naturalistes et des mythologies variées, appropriées à des dieux locaux, quelques vues indiquant la tentative de percer le mystère ultime soit de l'origine soit de la nature des choses ; mais nous n'avons du travail qui a pu se faire en certains sanctuaires que des restes informes défigurés par
" il
Il'
ï'illl"
les compilateurs des époques de décadence. Les tendances intellectuelles, ou de sentiment, des penseurs religieux des anciens empires se trouveraient probablement originales et diverses, à mesure qu'on remonterait, s'il était pos'siblc, aux premiers initiateurs des croyances qui soutinrent selon les Jieux et les temps le moral des peuples. A la distance où nous sommes, nous n'apercevons plus guère que dans leur confusion trois manières de représenter dans son fondement la nature des phénomènes.
Ce sont : 1" la méthode proprement mythologique, méthode de personniiicalion des phénomènes objectifs, sensibles ou idéaux, d'où naissent des symboles développés en fables épiques et dramatiques ;
2'* La méthode des apothéoses, divinisation directe des grands corps ou des grandes forces de la nature, des grandes idées personni liées de souveraineté, de puissance, d'intelligence, ou d'antiquité suprême et de génération première, uuile ou femelle, et enlin des personnes mêmes, ancêtres, fondateurs ou chefs d'empire, dont la vénération et la coutume, ou la flatterie et la crainte consacrent le culte ;
3* La méthode spiritiste, procédé mental d'imagination des choses sensibles, ol)jets matériels ou personnes, et aussi des classes d'objets plus ou moins caractérisés et limités, tels qu'un bois ou une fontaine, ou vastes et indélinis, tels que le ciel et la terre, comme habités ou informés par des esprits séparables des êtres euxmêmes. C'est un mode d'abstraction particulier s'élevant du fétichisme à une sorte d'idéalisme et de réalisation des idées pour des cultes spéciaux, et pour le service de toutes les superstitions possibles, morales ou immorales qu'elles soient, qui se présentent à l'esprit.
Les deux premières de ces méthodes se sont prêtées
à la conception des grandes divinités anthropomorphiques, et aussi d'une personnalité suprême, sans exclure les panthéons. La troisième a pu se borner à un culte moral dont les objets les plus élevés sont les idées d'ordre, d'élévation ou de mérite, dans la nature et dans l'humanité, sans spéculation et sans métaphysique : c'est la doctrine de Confucius, qui a régné sur le vaste empire chinois, au moins sur les classes instruites et dirigeantes qui en ont fondé puis dirigé Tadministration pendant tant de siècles.
L'idée chinoise du Seigneur-Ciel [Thien-ti) esprit suprême, a pu être assimilée par quelques critiques à ridée du Très-Haut du monothéisme sémitique, mais l'attribut de personnalité est aussi faible que possible en son application aux Chin (les esprits), et ne va guère au delà des exigences du langage, qui toujours personnifie.
Un point unique s'est rencontré, dans l'Asie entière, on ne sait à quel moment, et en quel lieu des pérégrinations des antiques tribus sémitiques, où un penseur religieux, écartant toute mythologie et tout polythéisme d'âmes ou d'esprits, s'est mis en face de cette idée simple qui, transmise en quelques mots, au début du livre de ,1a Genèse, est devenue le fondement métaphysique de la religion élevée sur les ruines de toutes les croyances de l'antiquité occidentale : Dieu, une volonté planant sur l'abîme et créant par la parole, au commencement, le ciel et la terre. Toute la fonction de la spéculation, quand le souverain concept devint la pensée directrice d'une nation particulière, la nation juive, consista à atfaiblir la supposition de la matière préexistante et à passer progressivement de l'idée démiiir^ gique au concept de la création pure.
Contrairement à l'idée de l'ordre universel, on pourrait dire abstrait, qui dans la région chinoise imprima
sa forme à la morale et à la politique, ce fut l'idée de l'humanité, généralisée comme type supérieur de l'âme, et dominant tout le naturalisme, qui se posa en fondement de la religion, dans la région indienne peuplée par des tribus aryennes. Le brahmanisme unifia cette idée, qui est celle d une multitude indéfinie d'âmes sous toutes les sortes de formes organiques, en celle de l'être universel divin, duquel elles descendraient toutes et dans lequel elles auraient toutes à rentrer à l'expiration de certaines périodes. Cette conception, dont le symbole des réveils et des sommeils de Brahma marque fortement à la fois l'anthropomorphisme, et le panthéisme qui en est la négation, resta attachée aux nombreuses sectes de l'Inde, à leurs cultes et à leurs mythologies diverses. Les âmes individuelles, émanées de la substance intégrale de Fâme, avaient toujours à parcourir, en ce panthéisme évolutif, une longue série de vies et d'épreuves suivies d'élévations ou de chutes. Elles ne gardaient ni la personnalité identique, ni seulement l'humanité, au cours de leurs existences allant du dieu à la bête, ou plus bas encore, dont chacune se terminait par l'oubli. Et cependant la question capitale pour l'orthodoxie brahmanique, et pour les écoles philosophiques indiennes, dont la spéculation se rapporta toujours au même thème, essentiellement, était celle de savoir si la fin dernière de l'âme, au terme d'un Kalpa, était l'inconscience pure, ou la béatitude pour les plus méritantes, et si les mêmes âmes rentraient dans le monde à chaque retour universel de l'existence : question illusoire, à laquelle se prêtait une imagination eonfondant la personnalité permanente , quoique sans fondement réel dans le brahmanisme, avec Tâme permanente qui n'est que l'image de quelque chose qui subsiste. Le bouddhisme, issu de celle des sectes philosophiques suivant laquelle la fin de perfection de l'âme
était l'anéantissement, donna, par l'enseignement de l'extinction volontaire de la conscience, une r.onclusion morale bien adaptée à une doctrine de vicissitudes et de misères de toute existence possible.
Les cosmogonics indiennes portent l'étrange empreinte de ce trait caractéristique : la confusion du type humain avec la forme universelle d'où procèdent toutes les formes de la nature, quelque manque de rapport qu'elles aient avec l'humanité par leurs apparences et par leurs propriétés. Dans celle de ces compositions qui a pris place dans le plus ancien des VédaSy on trouve Poiiroucha^ âme suprême ^i premier mâle^ dépeint comme l'être universel pourvu de tous les organes humains par milliers de chaque espèce. De lui naît Viradj^ individu premier, et, de celui-ci, Adhipouroucha, duquel sortent la terre et les corps. Pouroucha demeure toujours le monde en essence et en être : c'est lui que les Dévas et les brahmanes offrent en sacrifice à lui-même, et qui lui-même est le Sacrifice, et, grâce au Sacrifice, la création elle-même : Indra, Agni, le Brahmane, le Ciel et la Terre, tous les êtres fils du Sacrifice. L'idée antique de la vertu du sacrifice se montre avec des traits plus grossiers, bien connus, dans leç cosmogonies sémitiques, d'où elles passèrent dans la mythologie grecque.
La cosmogonie brahmanique du Livre de Manon offre plus de rapports avec une conception assez commune en ces sortes de compositions : c'est une autogénèse en laquelle s'identifient tout en s'opposant un principe passif, ou d'obscurité, avec un principe actif qui gouverne le développement du monde. Un œuf d'or, ou lumineux, porté sur les eaux, contient le germe d'où naît Pouroucha, qui est Brahma, qui est Naranayana, et cet œuf se sépare en deux parties qui sont le ciel et la terre, avec l'air leur intermédiaire, et avec le réservoir
des eaux supérieures. En même temps paraît TAme Suprême, de laquelle Bralima fait émaner les principes de la conscience et de Fintelligence, de la passion et de l'ignorance, et enfin les qualités élémentaires du corps, et les âmes des Devas et des hommes, et tous les personnages d'une mythologie d'envergure immense, et les quatre castes tirées, comme on sait, des didérentes parties du corps de Brahma. Après cela, vient la théorie des Kalpas, ou évolutions périodiques allant de l'infini à l'infini du temps.
Si nous remontons au premier principe de cette spéculation, nous remarquerons que l'œuf cosmique et les eaux sur lesquelles flotte cet a3uf sont eux-mêmes des productions du principe créateur qui trouve en eux les conditions de son développement. C'est, sous une autre forme, la même idée que rendaient plusieurs symboles cosmogoniques égyptiens, analogues à celui que nous avons cité. On ne sait donc s'il faut comprendre qu'il s'agit d'une génération absolument spontanée, ou d'une émanation de l'Absolu sans qualité et sans nom. Si nous descendons de trois ou quatre mille ans dans le cours de l'histoire, et jusqu'au moment de la philosophie grecque finissante, c'est la seconde interprétation que nous trouvons établie dans l'école d'Alexandrie, où revivent des traditions orientales. Mais les deux interprétations se confondent pour nous, quand nous faisons reffort demandé, mais vain, d'adapter notre imagination au concept de l'éternité des phénomènes, qui est contradictoire en soi. Si enfin nous descendons jusqu'à notre époque, nous ne pouvons que retrouver la même idée métaphysique, illusoire, au fond des prétentieuses inventions philosophiques dont les auteurs posent sous des noms abstraits des principes impliquant l'infinité donnée des phénomènes sans commencement. Ces systèmes, considérés dans leur
dernier fond, ne s'éloignent que par les mots de ceux des âges les plus lointains. Les anciens, ceux de rinde surtout, l'emportaient sans mesure par la force et l'étendue de l'imagination; les modernes afTectent des méthodes soi-disant scientifiques, mais que la science n'avoue pas. De quel côté l'insanité est la plus grande, on ne sait, car si, chez les premiers, elle est beaucoup plus apparente, chez les seconds, elle se montre et noiis choque, en chaque système, aussitôt que la mode l'a abandonnée. La plus spécieuse des découvertes qu'on ait faites pour soumettre à la raison la doctrine des phénomènes sans commencement, pour masquer la contradiction interne d'un monde dont l'évolution est autre chose que la marche d'un état initial à un état final, a consisté à découper l'éternité en tranches. L'évolution indéfinie en arrière et en avant, mais divisée en une infinité de périodes successives, et ainsi réduite, pour ses parties, à la condition scientifique, a dû paraître plus intelligible; il devenait aisé de laisser dans l'obscurité le principe primitif et intégral. Or cette idée de génie, en son illusion, est renouvelée de l'Inde, à moins qu'on se contente de remonter jusqu'au grec Heraclite (V) qui en fut le second inventeur.
Nous n'avons pas à mentionner, en celte brève revue des cosmogonies anté-helléniques, les cosmogonies du livre de la Genèse, autrement que pour appuyer sur les idées de commencement, de création et de personnalité du Créateur, qui en sont si caractéristiques, encore bien que les images de l'Abîme, ou d'une masse chaotique préexistante, n'aient pas pu être absentes de l'esprit de ses auteurs. Dans celle du premier chapitre de ce livre, nous avons remarqué ci-dessus l'énergie avec laquelle y est inscrit le principe actif et volontaire, en regard de l'entière dépendance de la chose
lit
créée. Ajoutons la finalité intentionnelle, accusée par la déclaration de la bonté de IVuvre, au terme de chaque journée, l'honime et la femme faits à l'image du Créateur, enfin la jouissance et le gouvernement de la création qui leur sont donnés. Ce sont les traits de la métaphysique théiste, qui contrastent avec les vaines et contradictoires idées, impliquant la définition de Fabsolu, la division de Féternel et la numération de l'infini, fond commun des cosmogonies de l'antiquité polythéiste partout où on cherche à les approfondir et à les imiter.
La partie qu'on peut appeler physique de V Œuvre des six jours est toute différente, et parfaitement séparable de la partie métaphysique, dans laquelle il n'entre rien qui ne soit susceptible d'une interprétation idéale, élevée, indépendante des termes d'un anthropomorphisme d'ordre commun que nécessite l'expression de la pensée. La suite des traits dont se compose la création, classée et distribuée en plusieurs phases, porte simplement sur l'ordre de succession et de dépendance, — que le narrateur imaginait, suivant d'antiques et la plupart puériles idées d'astronomie, de météorologie et d'histoire naturelle, — des grands phénomènes de la nature et de la production des espèces vivantes. C'est là tout l'intérêt que peut avoir pour l'histoire des connaissances humaines celte admirable composition.
La cosmogonie du second chapitre de la Genèse est une œuvre qui n'aurait guère de rapports avec la cosmogonie du premier chapitre, si ce n'était que la personnalité divine et créatrice n'y est pas moins accusée, pour l'être sous la forme d'un anthropomorphisme qu*on trouve d'abord grossier, mais qui, dans sa naïveté primitive, doit plus justement s'appeler mythique. Le caractère du mythe est trop apparent dans la plupart des traits de l'histoire d'Adam , d'xV bel et de Caïn, et de la des-
cendance de Caïn (composition toute du même style), et le caractère d'élévation psychologique et morale de la conception est trop manifeste, pour qu'il soit possible à un lecteur sans prévention de croire que l'idée de l'écrivain jéhoviste ait été précisément celle qu'indique le texte littéral. Au demeurant, les récits symboliques de cette cosmogonie, et ceux qui se rapportent au paradis terrestre et à la chute de l'homme sont d'un intérêt religieux profond, mais ils ne sauraient tenir lieu d'une théorie métaphysique ; ils en représentent seulement l'esprit, en ce qui touche la conception du monde comme une création originalement parfaite; et il appartiendrait au philosophe qui se pénétrerait de sentiments moraux semblables à ceux de l'auteur de chercher quelle hypothèse cosmique sur la création et sur l'état du monde créé primitif, quelle idée, sur ce qu'à dû être le réel caractère d'un péché originel de l'homme et de ses suites par rapport à la corruption de la nature, en style théologique, aux révolutions de la nature, en style physique, pourraient être moralement équivalentes aux imaginations enfantines de cet antique adorateur de Jéhovah-Elohim.