CHAPITRE II
Les idées cosmogoniques des Grecs dénotent un moindre effort d'approfondissement du mystère des origines que les imaginations des penseurs appartenant aux sacerdoces des antiques nations, l'Egypte ou l'Inde. La mythologie hellénique, à part certaines grossières traditions phéniciennes, n'offre rien de semblable à un bar-
bare symbolisme, rien non plus qui rivalise avec les imaginations démesurées du brahmanisme. Mais la sobriété des vues cosmiques, le franc caractère anthropomorphique qui, de plus en plus, éloigna la famille des dieux olympiens de la réelle représentation des grandes forces de la nature, où ils avaient pourtant leur origine, se trouvèrent être précisément des circonstances avantageuses pour l'adoption, à la place des mythes, d'une méthode philosophique, on peut presque dire, toutes proportions gardées, scientifique, d'envisager et d'expliquer les phénomènes, d'en composer des théories. A l'origine de la pensée hellénique réfléchie, qui est pour rOccident, l'origine de la philosophie, le poète prend pour le sujet premier de l'existence cela qui s'oppose le plus à lui-même et lui ressemble le moins, l'objet de forme extérieure, sensible, impersonnel; et toutefois il n'évite pas de lui attribuer du même coup la vie, de l'envisager sous un aspect de puissance génératrice et de lui prêter des fondions physiologiques. Ainsi le lui commandent l'esprit de la mythologie, dont il n'est pas encore atïranchi, et le langage commun lui-môme, et il cherche à se figurer la manière dont ce sujet a donné progressivement naissance à la diversité des êtres. C'est l'époque des cosmogonies imitées de celles des religions sémitiques polythéistes. Plus tard l'esprit se replie sur lui-même, le philosophe travaille sur ses propres concepts, mais c'est encore pour les fixer hors de toute conscience et les réaliser pour son imagination en qualité d'objets externes, donnés en soi. Il compose par ce procédé une nature idéale dont il regarde les êtres comme des produits, ainsi qu'ils le sont, d'une autre part, de la nature sensible. Nous donnerons le nom de réalisme^ par extension d'un terme scolastique désignant l'attribution de la réalité aux universaux, à cette méthode commune de réalisation
des concepts qui a accompagné, à peu d'exceptions près, nous le verrons, la spéculation philosophique dans tout son cours.
Chez les Grecs, l'imagination mythologique à laquelle s'adresse la question du fondement des choses, s'efforce d'abord d'éloigner l'idée de personne; elle se fixe sur celle du sujet universel des formes sensibles. L'indistinct et le désordonné conçus comme la matière primitive nous donnent certainement le sens du Chaos d'Hésiode, masse indéterminée, qui toutefois prend forme aussitôt dans l'esprit du poète, car il y fait succéder le solide terrestre avec sa surface et son dessous : Gaïa et Tartara. L'idée de cause est absente jusque-là; elle apparaît comme principe de la génération physiologique dans une première personnification symbolique : Éros. Ce dieu ne commence pas à proprement parler, mais explique et représente les généalogies. Erebos et Nux, qui sont issus spontanément de Chaos, s'unissent et engendrent JEther et Hémi'ra. De Gala toute seule naît Ouranos, qui doit être le séjour des dieux. Dans cette production ascendante, le mal intervient par un enfantement également spontané de NuXy d'où procèdent Moros, Ker, Thanatos et toute la suite des douleurs. L'équivalent d'une doctrine dualiste ressort asseiî clairement de cette partie de la Théogonie.
Les fils d'Ouranos et de Gaïa commencent les descendances anthropomorphiques : les Titans, Kronos et Rheia, Zeus et ses frères. Viennent enfin les mythes si vulgarisés de ces familles de dieux, prolongées dans les générations des héros et des hommes. En résumé la cosmogonie d'Hésiode nous offre un monde dont les créateurs directs sont la Terre et la Nuit; sa mythologie, une histoire des dieux, que Xénophane et Platon, ignorants de la véritable signification des mythes naturalistes, dénoncèrent comme scandaleuse, longtemps
avant que les Pères de l'Église en tirassent d'aveugles arguments contre l'esprit général de l'hellénisme. Pour un poète qui pouvait croire, comme Eschyle, mais était-ce bien sérieusement? trouver chez Homère et Hésiode un ensemble de traditions historiques et religieuses, ayant un fondement de réalité, le cosmos devait prendre un aspect analogue à celui que l'expérience nous montre dans le monde politique, où les empires s'élèvent et se renversent. Le présage était alors permis d'une révolution cosmique qui ferait monter un jour au trône d'Ouranos une dynastie de dieux justes. Mais pour le philosophe à qui le caractère de la fable apparaissait dans les fondements physiques supposés des cultes civils et moraux des cités grecques, il y avait un encouragement à demander à l'observation, et à la réllexion la véritable raison des phénomènes.
La cosmogonie de Phérécyde de Syros, contemporain de Thaïes et de Pythagore, est un système intermédiaire entre ceux qui se rattachent à la mythologie commune et ceux qui relèvent nettement d'une conception individuelle do leurs auteurs. H s'inspire de la méthode des symboles, mais on y remarque une intention philosophique dont il n'y avait pas trace chez Hésiode. Zeus y devient le premier principe ; son nom est rapporté étymologiquement à l'idée de la vie (Zej^ de Zw-r^). Il préside à la constitution du cosmos sous deux aspects, que distinguent les noms d'Eros et de Démiourgos. Chtonia, la masse terrestre, forme de ses éléments, à Taide du Temps, Gô et Ogen (la terre et Focéan). Ces éléments combinés, le feu, l'air, l'eau, produisent Noéton (l'Intelligible). Alors commencent les races divines. L'origine de l'intelligence est donc matérielle, quant à la substance, mais, au fondement de l'évolution du cosmos, règne ce principe premier double : passion génératrice et puissance architectonique.
Plusieurs des penseurs de l'époque où finissent les mythographes, où commencent les philosophes, ont marqué de l'éloignement pour le polythéisme de la religion populaire. Phérécyde fut accusé de réprouver les sacrifices. Pythagore, profond novateur, dont V Église fut dispersée par la persécution et devint une école purement spéculative, avait peut-être pour Dieu la monade première. Xénophane attaqua par la raillerie les dieux anthropomorphes. Si cette tendance se fût conservée, la philosophie ne se serait peut-être pas entièrement séparée de la religion, comme elle fit pour plus de cinq cents ans, jusqu'au temps de l'école d'Alexandrie. Des philosophes auraient pu constituer, pour les religions civiles de la Grèce, une théologie, qui toujours leur manqua. Une seule secte s'y essaya, en opérant un mélange de doctrine pythagoricienne et d'emprunts aux cultes secrets, aux Mystères, qu'elle étayait de fausses traditions et de compositions apocryphes. Mais l'orphisme spécula, pour réussir, sur le genre des superstitions intéressées, et les orphéotélestes tombèrent dans le mépris des esprits éclairés.
La cosmogonie mise sous le nom mythique d'Orphée, mais notablement postérieure à celle de Phérécyde, porte bien plus que celle-ci le caractère d'un panthéisme matérialiste; on y distingue seulement un léger effort pour exprimer l'idée d'origine. Chronos y figure comme l'ôtre premier : l'idée de la succession indéfinie occupe ainsi la place de l'idée du commencement, ce qui est contradictoire, et le chaos est nommé de suite après, et assimilé à l'Infini des pythagoriciens. Mais l'orphisme donne pour corrélatif à l'Infini, au lieu du Fini, notion logique, l'iEther, qui reçoit l'emploi physique de principe fécondant, sous le nom de Zeus. Les générations commencent par le symbole physiologique de l'œuf. La nuit première, entourant le chaos, porte à son lieu cen-
tral cet œuf cosmique fécoudé par rj^ther, où prennent leur forme les éléments des choses. L'éclosion fait apparaître Phanès, être premier, dont le nom est le symbole de la production des phénomènes, ou choses distinctes. Les âmes se dégagent du centre de hi matière animée, gagnent la périphérie, et ouvrent, en s'unissant aux éléments, la suite des êtres liés généalogique-
ment.
Le travail se sent mieux que Finspiration dans cette dernière des cosmogonics, qui voulut se faire prendre pour hi plus ancienne; et l'imitation du pythagorisme y est évidente; car il n est pas à supposer que l'imitateur soit Pythagore, dont la doctrine a un caractère scicnliliqm' original et éclatant. Ce qiii se remarque le mieux dans Pélucuhration orphique, c'est l'elTacement des idées de divinité anthropomorpliique, mais au profit de l'imagination d'un développement spontané de la nature, ce qui était la tendance commune des cosmo- ^onies; et il n'est pas douteux que l'orphisme ne donnât dans ses mystères une abondante compensation mythologique pour ce qui manquait de théologie sérieuse à sa
conception.
Le pythagorisme nous offre, au contraire, touchant l'origine des phénomènes, une vue religieuse manifestement liée à sa doctrine générale du cosmos. Mais cette doctrine elle-même est fondée sur des principes rigoureusement rationnels. Une philosophie rivale voudra ne faire partir la spéculation que de l'observation sensible. Mais, dès le commencement du vf siècle avant notre ère, la philosophie indépendante peut se dire fondée. L'écart que l'incerlitude des données chronologiques laisse possible entre les moments précis oii vécurent quatre grands philosophes : Thaïes, Anaximandre, Pythagore, Xénophane, est trop faible, d'une part, et, de l'autre, la distance intellectuelle que met