LA RAISON D'ÊTRE DU SCEPTICISME
Ni l'idéalisme de Platon, d'une construction rationnelle insuffisante, mêlé à des vues morales et politiques d'une portée supérieure aux aspirations de son temps, ni le système vaste et complexe d'Aristote, avec ses abstractions puissantes à peine accessibles à de rares esprits, ne rencontrèrent des disciples capables de porter le poids de l'héritage de ces hommes extraordinaires. Les écoles rattachées à leur enseignement subsistèrent, mais avec des doctrines affaiblies, jusqu'au jour lointain où des philosophes d'un esprit nouveau devaient en reprendre, en interpréter et en combiner les principes. A dater de ce dernier moment, l'aristotélisme et le platonisme restèrent pendant quinze cents ans les deux grandes sources de lumière pour la raison humaine, hormis dans les choses qui ressortissaicnt à la tradition religieuse, mais dont plusieurs, et à vrai dire toutes celles qui revêtaient un caractère spéculatif, n'avaient pas elles-mêmes une autre origine.
Durant les quatre ou cinq siècles d'éclipsé des docr trines qu'attendait cette grande destinée, la culture phi-
' losophique se divisa entre de nombreuses écoles dont les principales abaissaient, quoique en deux manières opposées, la recherche du bien à celle du bonheur, et prenaient le monde matériel pour le sujet unique de Fexistence et de la connaissance. L'épicurisme et le stoïcisme étaient des écoles d'origine socratique, si l'on regarde à la direction éthique et pratique de leurs vues, inspirées, dans Tune, par la recherche du bien de l'individu comme fin, dans l'autre, par un concept du devoir de l'individu envers le monde ; mais ces sectes revenaient à d'anciens systèmes physiques dont Socrate avait dénoncé les hypothèses comme vaines : elles prétendaient en déduire le but de la vie et les règles morales dont Socrate n'avait entendu poursuivre la découverte qu'à l'aide de l'analyse psychologique.
Ces écoles dogmatiques étaient en rivalité avec l'Académie et le Lycée où régnait beaucoup de liberté, et où ne manquaient pas les maîtres éminents, et avec des sectes d'importance moindre, que d'anciens disciples de Socrate avaient fondées, et que la dialectique des éléates, des sophistes, et des disciples de Démocrite, ordinairement enclins au scepticisme, entraînait dans ses controverses et ses paradoxes, et éloignait du dogmatisme. Le mouvement philosophique, à cette époque de multiplication des écoles qui suit la critique socratique, témoigne de tous côtés, pour la libre recherche d'une vérité rationnelle capable de s'imposer absolument à la croyance, une ardeur dont la pareille ne s'est pas revue dans toute la suite des âges. C'est précisément alors que put apparaître claire à un certain penseur l'impossibilité, rationnelle de réduire la raison humaine à un jugement unique, universel. Nous sommes au temps de Pyrrhon.
Il y avait assez d'arguments accumulés par la dispute, et qui s'étaient montrés invincibles les uns aux autres,