LA RAISON D'ÊTRE DU SCEPTICISME
pour appuyer l'argument qui s'opposerait à tous. La matière du scepticisme se réduit, en effet, à deux points qui se confirment l'un par l'autre : 4** qu'à un principe invoqué pour prouver quelque proposition contestée, il y a toujours un principe logiquement opposable, c'està-dire une affirmation générale impliquant la négation de cette proposition; 2** que, en fait, il se rencontre toujours un philosophe pour nier ce qu'un autre affirme, ou réciproquement, à moins que le sujet proposé ne soit le phénomène immédiat, actuel et personnel, à constater en cette qualité dans la représentation où il est donné. Ce mot : le phénomène, renferme toute l'essence de ces deux points rapprochés, et leur conséquence : c'est le phénomène qui, toujours certain, peut s'opposer comme affirmation ou négation à ce qu'un autre phénomène apporterait comme négation ou affirmation correspondante avec la prétention de faire plus que se poser lui-7nême. Ils ont le même titre de fait à l'existence y et se neutralisent. Le sceptique pur admet de tels phénomènes, en tant qu'il les éprouve, et il les regarde seuls comme indubitables, quels qu'ils soient. C'est là son attitude pratique ; il suspend son jugement sur toute proposition à laquelle on attribuerait un autre caractère. Telle fut l'attitude de Pyrrhon, en écartant les légendes dont la tradition a chargé sa mémoire! Rien n'est certain que le phénomène; les jugements sont variables; il n'y a pas de critère. La philosophie se résout dans Y acte de juger qu'il ne faut point juger.
Nous disons Vacte. On objecte : généraliser cet acte et prescrire la suspension du jugement, c'est émettre une proposition de théorie ; le sceptique est donc un dogmatique, ou bien il se contredit. Le sceptique n'accepte pas la conséquence qu'on veut lui imposer, parce que l'accusation d'insincérité n'est pas admise dans la controverse, et que l'affirmation qu'il maintient est uni-
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qiiement celle de son état actuel, qui se prolonge dans la suspension du jugement. Cet état n'interdit point Texamen et la discussion des questions, il en est, au contraire, la résultante, par Teffet des raisons qui s'opposent les unes aux autres dans leur prétention à les trancher et qui se détruisent mutuellement.
C'est une position logique inexpugnable, chez le pyrrhonien, que le refus d'accepter un critère du jugement autre qu'une proposition qui donnerait la certitude en forçant absolument la croyance. Il ne reconnaît ce caractère à aucune proposition dépassant l'affirmation du phénomène particulier actuel, tant qu'il se pose sans être contredit. Ainsi se défmit la place d'une école qui, la plus faible de toutes, pour des raisons bien sensibles, ne laissa pas de les réfuter valablement toutes, aussi longtemps que se maintint la liberté de l'esprit dans l'antiquité ; car le dogmatisme n'avouait, en aucune de ses écoles, que ses principes eussent, pour s'établir, à demander quelque chose à la croyance; mais, dans chacune d'elles, il accordait au scepticisme que les principes des autres étaient de simples croyances, et fausses; les siens étaient seuls quelque chose de
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La nécessité logique de l'intervention d'un acte de croyance, en toute affirmation de principe, ne ressort pas seulement de la position prise théoriquement par le scepticisme contre le dogmatisme ; elle résulte également de la situation créée au pyrrhonien pur, et de son propre fait, en cela qu'il refuse de généraliser et de délinir comme constant et universellement valable son état de suspension du jugement. Autrement il ratifierait le reproche de contradiction qui lui est adressé. Mais pour ce qui est de faire acte de croyance, il ne l'évite pas pratiquement, car il prolonge cet état par sa libre volonté. Le sceptique fait négativement des actes
LE PHYSICISME ÉPICURIEN
de croyance sur les points oii il refuse de croire, de même qu'affirmativement, en se fiant, pour la conduite de la vie, à des jugements simplement probables. Il fait plus, il consent ordinairement à tirer empiriquement de son point de vue certaines maximes. Elles reviennent, en ce cas, au précepte de suivre la coutume et de garder sa tranquillité d'esprit.