‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiques [microform];Chapitre 46 sur 148 · QUESTION DE LA LIBERTE ET DE LA NECESSITE · texte numérisé non relu

QUESTION DE LA LIBERTE ET DE LA NECESSITE

qu'elles peuvent avoir ou non avec la loi souveraine de lunivers. Si une telle loi décide certainement et infailliblement de tout événement avant qu'il soit accompli, avant même que l'agent qui doit l'accomplir ait vu le jour, l'agent n'est que Finstrument d'exécution de la loi. On ne peut donc pas dire de l'homme, en cette hypothèse, et s'il est vrai qu'il soit un simple anneau, conjointement avec tout ce qui le touche, de l'enchaînement des phénomènes, que quelque chose au monde soit en son pouvoir. Il n'est pas libre.

Avoir quelque chose en son pouvoir, cette formule consacrée du débat favorisait, dans les mots, la cause des stoïciens; car ils répondaient à l'objection en alléguant que Fhomme était bien véritablement le siège de Faction qui était la sienne : de cette action et de ses causes dans ce qui le concernait, de son caractère, de ses décisions antérieures qui la lui commandaient, enfin qu'il ne sentait aucune contrainte en son vouloir, et que sa volonté était toujours bien sa volonté, modifiable à son gré, quelque préparée qu'elle fût toujours. Cette apologie stoïcienne de la séquence invariable a été exactement reproduite de notre temps, à l'effet d'établir une distinction entre le déterminisme absolu, dont elle n'est que Fune des formules, et la nécessité qui en a (Hé le nom dans tout le cours historique des idées philosophiques. Mais ce sont là de vaines questions de mots. Au fond la nécessité la plus parfaite est justement celle qui fait être éternellement notre vouloir en nous en conférant l'exercice qui est parfaitement nôtre en apparence.

Les Nouveaux Académiciens ne semblent pas avoir compris ou connu la théorie logique d'Aristote sur les futurs contingents, s'il est vrai que leur principal dialecticien ait accordé aux stoïciens que tout événement qui se produit a eu sa futurition certaine : opinion ma-

nifestement inconciliable avec le libre arbitre. Les stoïciens euî-ent aussi l'avantage sur leurs adversaires en répondant à Yargiiment paresseux, ainsi conçu : que sert de délibérer et d'essayer de prévenir les événements; s'il ne s'en peut produire qui n'aient été certains d'avance et inévitables? La réponse, en vérité facile, est que la délibération, ses causes et ses effets, font partie de ce cours unique et inévital)le des choses : elles ne sont pas fatales simplement, mais confataîes. C'est toujours.ii la vue universelle des choses, et de l'évolution dans son ensemble et dans sa cause, qu'il faut s'attacher pour avoir la pleine intelligence de la doctrine stoïcienne. Le sentiment de cette divine nature exige que la liberté vraie ne soit qu'une adhésion aux éternels desseins de Zeus immanent, et explique l'optimisme du philosophe contemplateur de l'œuvre parfaite. Les stoïciens se firent de l'optimisme une religion. C'est un fait capital de l'histoire des idées morales, que ce parti pris célèbre de présenter systématiquement le monde comme bon aux seuls êtres, les hommes, qui soient appelés à en apprécier la valeur, et, pour cela, de leur en soumettre un plan contraire à leurs constantes aspirations au bonheur et à leurs espérances en un autre état. Le déploiement matériel d'ordre et de beauté du Cosmos justifie l'admiration du philosophe qui contemple, nu point de vue intellectuel, ce grand spectacle qu'il prend pour l'expansion de l'essence divine. Cependant le mélange du mauvais et du laid ne se peut pallier par aucun raisonnement, dans un ordre de choses dont le trait capital est la destruction de tout ce qui s'engendre, et des êtres les uns par les autres. Le retour périodique des êtres à la vie par le renouvellement des évolutions de la substance universelle est une organisation peu satisfaisante des destinées individuelles ainsi répétées à l'infini. La perspective

L'OPTIMISME stoïcien

est triste de cette réapparition à termes fixes des mêmes animaux dévorants et dévorés, et des mêmes hommes, suivant leurs mêmes carrières, jouant leurs mêmes rôles joyeux ou affligeants, plus ordinairement affligeants, éprouvant les mêmes affections contrariées, s'enchantant des mômes illusions, et passant par les mêmes vicissitudes que peu d'entre eux voudraient traverser une seconde fois, s'ils étaient consultés. Il est vrai que, dans l'hypothèse, ils n'ont pas à consentir. Zeus a dû, pour chaque retour à la vie, leur épargner la mémoire de la vie précédente, le sentiment de l'identité personnelle : il le fallait pour assurer l'invariable destin, l'immobilité de l'éternel devenir, la borne fatale opposée à tout progrès dans le monde et dans la vie du tout, puisqu'il n'en est laissé aucun de possible pour les vies particulières. Ce qui a été erreur ou crime^ et douleur, est destiné à le redevenir dans les mêmes conditions et, pour ainsi dire, à le demeurer à perpétuité, suivant la même loi, au même titre d'immuable nécessité que la vérité et la vertu. La justice ne se fait pas pour l'Eternel, non plus que le bonheur.

Les stoïciens se montrèrent, en logique et en morale, conséquents à cette manière de comprendre un monde bon, car ils enseignèrent que le bon ou le mauvais n'ont de sens qu'en l'opposition mutuelle des phénomènes, qu'il n'y a pas de mal qui ne serve à un bien, et que par là tout est bien. Le Zeus-Polémos assure l'harmonie sous ces conditions à l'écoulement universel, comme dans la doctrine d'Heraclite. Au reste, Aristote n'avait pas imaginé pour le monde un genre de perfection beaucoup mieux justifié , à ne regarder que le partage entre le bien et le mal, lorsque, supposant dans la nature un éternel attrait vers le bien, il avait nommé aussi bonne que possible une œuvre de production universelle dans laquelle la puissance est

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continuellement arrêtée par la privation dans le cours de la génération des formes. Au moins n'était-ce pas un recommencement perpétuel du travail cosmique. Mais les deux systèmes ont cela de commun qu'un jugement optimiste de leurs auteurs y accompagne des croyances touchant la loi du monde qui s'accorderaient mieux avec un dualisme moral qu'avec l'unité d'intention et l'amour à l'origine des choses. Aussi ne placent-ils pas la Personne d'un créateur à cette origine. Le jugement optimiste sur le tout leur est dicté par l'esprit hellénique, où l'aspect intellectuel du cosmos et le culte de la beauté dominent presque toujours le sentiment du mal.

La nature ofYrant, dans l'application de ses lois, un assemblage de biens et de maux, de maux qu'elle inllige à ses créatures, ou qu'en suivant ses procédés et son exemple ils s'intligent les uns aux autres, le précepte souverain de la morale stoïcienne : Suivre la nature, posait, pour le choix des modèles à imiter, un problème à résoudre, pour le moins indéterminé. La logique de l'évolution appliquée au développement de la raison, qui est une partie si considérable de l'œuvre du monde, envisagée dans l'humanité, permit aux stoïciens de tourner la difliculté provenant de l'opposition entre la morale humaine et l'indifférence morale, caractère saillant des appétits naturels. Ils considérèrent la raison, nature propre de l'homme, comme la production par excellence de la grande nature rectrice. La bienveillance, la justice, la conduite la plus favorable à Futilité générale des hommes se présentèrent à eux avec le caractère de vertus, c'est-à-dire de qualités relatives aux fonctions à accomplir dans l'ordre universel des choses, dans la partie la plus belle de cet ordre et la plus digne d'être recherchée.

La notion stoïcienne de la perfection humaine, ou

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