FORME DERNIÈRE DE LA MORALE STOÏCIENNE
L'imitation stoïcienne de la nature n'était pas si exclusivement tournée vers ce côté de l'évolution divine qui produit la raison dans Fliomme, qu'elle ne prît de la nature aussi quelques leçons sur des points scabreux des coutumes humaines. Les premiers maîtres du Portique, surtout, paraissent avoir encouru en partie les mêmes reproches que les cyniques, et Zenon et Chrysippe s'être écartés, plus encore que n'avait fait Platon en sa République, des mœurs domestiques des anciens. Leurs opinions spéculatives sur ce sujet, où leur école ne les suivit pas, sont moins à noter que le caractère constant de celle-ci pendant toute sa durée : la lutte morale contre la sensibilité. Ce fut encore là, de la part de ces philosophes, une imitation de la nature, non pas directement, ou en son indifférence pour le sort des individus, car en ce cas ils auraient, par insensibilité, contredit les qualités, naturelles aussi comme qualités humaines, de la sympathie et de la pitié, mais indirectement, par un acte de volonté, pour reconnaître la fatalité des choses, et s'y soumettre. C'est pour ne se pas révolter contre le destin, l'ordre de Zeus, que le sage stoïcien poursuit cet idéal d'apathie, ou d'ataraxie, qui. chez d'autres écoles, invoquait d'autres motifs : ceux dr l'épicurien, par exemple. Il s'agissait de réprimer lemanifestations du sentiment, pour garder l'empire sur soi et la paix de l'àme, et combattre, comme contraire> aux dispositions de la Providence, des émotions excitées par les événements qui ne dépendent pas de nous, La distinction de ce qui dépend et de ce qui ne dé-
pend pas dé nous (toc sep' 7,;j.Iv, toc oùx sep' t,[jJ.v) est capitale dans le stoïcisme, surtout durant la dernière période de cette philosophie. D'un côté, la liberté de la personne, de l'autre, un domaine des choses oii sa puissance ne s'étend pas. La liberté, quand elle s'exerce, est l'adhésion que l'agent donne à ce qu'il estime dogmatiquement être en soi une nécessité, en même temps que, pratiquement, 7(ne résolution qui est la sienne. L'universel enchaînement embrasse l'état mental avec l'acte dans ses causes. Le commun adage nécessitaire : Fata volentem ducunt, nolentem irahunt, est incorrect et ne marque qu'une médiocre intelligence de la doctrine du destin ; car la résistance du non vouloir n'est pas moins sous l'empire de la nécessité que l'accession de la volonté. Cependant il est vrai que l'attitude de l'âme stoïque se présente sous deux aspects différents quand elle est caractérisée par l'orgueil du penseur fastueux qui pense vouloir ce que veut Zeus, comme étant luimême le type achevé de ce que Zeus ne peut devenir que dans l'homme, en son évolution; ou quand elle se réduit au consentement résigné de l'humble philosophe dont l'optimisme, commandé par la doctrine, est un sentiment pieux encore plus qu'un dogme.
L'espèce d'insensibilité prechéepar Epictète est à distinguer de la satisfaction béate, au fond découragée et transigeante de Marc-Aurèle. Les préceptes inflexibles du philosophe esclave ont quelque chose de douloureux et de doux, dans la négation de la douleur. Par le contraste même de la force de Fâme et de l'impuissance de la condition, elles font à l'effort de la volonté le plus puissant appel et donnent dans la résignation la phis haute leçon d'énergie morale; tandis que l'optimisme de l'empereur fait tristement apparaître l'insuflisance du maître devant la tâche que la Providence, à ce qu'il croit, lui a conhée.
L'impression que laisse la comparaison de la morale des stoïciens avec leur physique est le sentiment de l'impossibilité de concilier la divinité de la nature, sa providence supposée, cause immanente de ses indissolubles phénomènes, avec les maux qui accablent la vie, et avec les notions humaines de la justice et du bien. Il faudrait séparer totalement l'idée de Dieu de celle de la bonté considérée comme attribut. Ce dieu des stoïciens est une nature, il est vrai, non un créateur, il n arrive à la connaissance du juste que dans la personne humaine, on ne saurait donc lui reprocher de ne l'avoir point possédée avant d'ôtre parvenu à ce point de son évolution; mais on peut toujours constater que ce dieu n'est pas bon, en cette nature qui est la Nature, Il disait plus vrai qu'il ne pensait peut-être, ce disciple exalté de Zenon qui élevait le Sage au-dessus de Zeus. Mais pour être logique il aurait dû refuser son approbation à l'œuvre de Zeus et ne se point avouer satisfait du monde comme il est. L'optimisme représente l'effort que, dans son ambition d'atteindre à l'imperturbabilité, le penseur fait sur soi pour se procurer le contentement que les choses en elles-mêmes ne se prêtent pas à lui donner. Le stoïcien ne se demande point si, dans la conscience et dans les lois de la raison, il ne pourrait pas trouver l'idée d'un autre dieu, et le fondement d'un autre jugement sur l'origine et la fin du monde de l'expérience, ^option entre la chose ou la personne k prendre pour principe ne se pose pas. La puissance objective de la chose opprime le penseur.