TRANSITION DE LA PHYSIQUE A LA THÉOLOGIE
La substitution du pessimisme à l'optimisme dans l'appréciation de la valeur morale du monde empirique, et l'introduction de l'hypothèse, plus formellement et dogmatiquement envisagée qu'elle ne l'avait jamais été jusque là, de la chute, dans l'histoire de l'ame et de la vie, caractérisent le passage du sentiment que représentait le stoïcisme, ce produit éminent de l'esprit hellénique, à celui qui devait prévaloir dans le néoplatonisme, et surtout dans le christianisme. Cette révolution morale est un acheminement de la physique à la théologie^ en donnant à ce terme : physique, le sons qu'il avait, ou qu'avait celui de physiologie, appliqué aux systèmes de l'école ionienne : le sens d'une théorie de la nature.
La critique de la Nouvelle Académie et les arguments des sceptiques avaient porté contre les thèses de la compréhension ferme et de Y enchaînement invariable des stoïciens (XV) sans amener rien de plus que des résultats négatifs. Les stoïciens n'abandonnèrent pas leurs thèses capitales mais délaissèrent peu à peu la partie
LA THEOLOGIE NEOPLATONICIENNE
dialectique et les controverses de leur école. Plusieurs se rapprochèrent des platoniciens ou des péripatéticiens de leur temps. Les derniers se renfermèrent dans la morale. On voyait paraître des philosophes qui, comme Potamon d'Alexandrie, dont le nom a survécu, croyaient pouvoir composer une philosophie à Faide d'un choix de doctrines empruntées à diil'érentes écoles. Mais vers la fin de cette époque il se produisit un mouvement de retour à Aristote et à Platon, en dehors de l'enseignement, d'ailleurs variahle, des philosophes qui avaient conservé les titres de disciples du Lycée ou de l'Académie. L'elTort de la pensée se fit dans le sens du syncrétisme, et non plus de l'éclectisme, qui en est à peu près le contraire.
Du côté d'Aristote et de ses œuvres, longtemps négligées, ce ne fut d'abord qu'un travail de restitution et de correction de manuscrits, et de commentaires visant à l'exactitude ; mais, du coté de Platon, l'influence commençante de la théologie judaïque etdes Juifs hellénisants d'Alexandrie, jointe à Tobscurité des dialogues platoniciens sur le rapport de Dieu aux Idées, et des Idées aux âmes, servit de préparation à un système nouveau du monde qui pût passer pour représenter la pensée du maître. La part d'Aristote était toute préparée pour un rapprochement, grâce au dieu suprême de sa métaphysique. Celle du stoïcisme se trouva dans la définition de la nature divine, amendée seulement et subalternisée comme Ame du monde. L'esprit syncrétiste est celui qui préside à l'élaboration d'un système de ce genre, avec la conviction qu'il répond à la pensée commune des plus grands hommes de religion et de philosophie de toutes les nations et de tous les âges. Des traditions religieuses, une mythologie, avec son exégèse, puis des superstitions, le spiritisme et la démonologie, se greffent sur la métaphysique la plus
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transcendante. Le caractère esthétique et moral de la philosophie alexandrinc reste toujours hellénique, et les principales visées spéculatives des écoles dogmatiques (l'épicurisme excepté) y ont leur aboutissement; mais la doctrine néoplatonicienne, dans laquelle s'opère la synthèse, est nouvelle, en ce qu'elle embrasse un concept qui manquait au substantialisme antérieur pour faire droit à la pleine idée de Dieu, sinon comme Personne et Créateur, au moins comme existence su-prême opposée au monde, et éviter la pure et simple immanence divine et Tuniverselle identité de l'être. .
Cette idée de Dieu avait été atteinte par les plus grands philosophes depuis Xénophane d'Elée, mais tantôt laissée dans une obscurité voulue, tantôt réduite à une abstraction qui ne permettait plus de lui concevoir aucun rapport avec le monde phénoménal. Quand elle s'offrit aux penseurs avec ce caractère absolu, d'un côté, mais comme principe réel du monde, de l'autre, prenant, sous ce dernier aspect, une valeur et une importance religieuse qu'elle n'avait pu présenter dans les théories abstraites des philosophes à habitudes d'esprit polythéistes, on vit aisément que le rapport d'un tel dieu au monde devait être ou la création e nihilo, contrairement au commun préjugé antérieur : E nihilo nihil, ou l'émanation de l'Éternel, un et indéfinissable. Le néoplatonisme prit ce dernier parti, le seul conséquent à l'ensemble de la philosophie hellénique.
En dehors de ces deux vues sur le principe de Punivers : — ou l'image, le symbole du passage de l'indéterminé de l'Être pur et de la Pensée pure à la détermination de l'objet définissable, — ou le concept apriorique du commencement des phénomènes, par l'acte d'une Volonté qui est la limite de la connaissance possible, — il n'y avait rien à concevoir pour le philosophe, rien qui ne supposât un dieu du même genre
que les suites et les composés de phénomènes. Mais les deux grandes hypothèses ont cela de commun, quelles conduisent, quand on réunit sous une seule et même idée la perfection et le principe, à admettre, à l'origine des choses, une chute de l'être. Si on embrasse ridée de Fémanation, c'est l'acte de production du monde lui-même qui est la descente, ou la déchéance, parce qu'il est logique de regarder l'émané comme déchu de l'état d^indéfectible perfection par lequel on définit l'émanant ; et si on donne la préférence au concept de la création, il faut croire à la bonté initiale du monde créé, ou renoncer à l'idéal divin du créateur unique, entièrement bon et exempt de tout assujetissement qui proviendrait de causes externes. Cet idéal exige que la chute soit considérée comme un fait appartenant à l'histoire du monde, et non comme le fait de l'apparition du monde lui-même. La déchéance de la créature est en ce cas la déchéance de l'homme, car en la reportant à une créature supérieure à l'homme on n'arrive seulement pas à reculer la question, qui demeure identique quel que soit le sujet déchu. Mais c'est bien, au fond, rhomme qu'on se représente, et même le seul qu on se puisse représenter, en lui donnant d'autres noms, et en l'imaginant placé en d'autres conditions, qu'on ne saurait définir. Ajoutons que la déchéance de celte créature est pour elle un péché originel, à cause de la liaison établie dans notre esprit entre le mal moral et la
peine.
Les deux manières de comprendre la chute originelle.
si on les réunit, forment l'essentielle différence entre le néoplatonisme et le christianisme, pris ensemble, et es doctrines helléniques antérieures. L'optimisme naturaliste pur finit avec le stoïcisme. Le néoplatonisme et le christianisme s'opposent ensuite l'un à l'autre : le premier, prenant la déchéance dans l'émanation, la