‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiques [microform];Chapitre 60 sur 148 · PI · texte numérisé non relu

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LE NËOPLxiïONlSME CHRÉTIEN

LES DEUX DOCTRLXES DE L'ORIGINE DU MAL

pas tenté de pénétrer, et le christianisme n'aurait pas été engagé, par une application fatale de la métaphysique réaliste, dans la doctrine augustinienne, la plus grande aberration peut-être du sens moral dont on puisse accuser le dogmatisme.

L'inlluence du platonisme sur les docteurs de l'Église, après le premier siècle, lit accepter peu à peu la formule de Yimmorlalité de rame, au lieu de celle de la résiureciioii strictement entendue (celle des Juifs et de saint Paul), pour exprimer la foi chrétienne en la vie future. Mais la théorie des âmes, sauf une grande exception, €lans l'origénisme, qui fut proscrit, et, après de longs eiïorts, exterminé, allait aisément au panthéisme polytliéiste : on le voyait par l'exemple du néoplatonisme. En elfet, l'hypothèse de la chute des âmes faisait sortir Forigine du péché de l'enceinte de l'espèce liumaine; la création de l'àme elle-même se présentait avec une généralité qui franchissait les bornes hors desquelles la tradition biblique ne fournissait aucun moyen de s'éclairer sur l'origine et la destinée de l'homme. Le mythe de la révolte des anges occupait une trop petite et obscure place dans les livre* saints pour supporter une construction dogmatique en se liant au mythe de la tentation dans le paradis terrestre. Le rapport du second de ces documents au premier ne vint que de rassimilation du Serpent symbolique du livre de la Gmèse à l'un de ces esprits mauvais, ou envieux, dont les traditions, si communes dans l'antiquité, sous diverses formes, rapportaient les tentatives d'usurpation sur la divinité.

En somme la question générale des âmes était écartée, et les anges laissés à l'arrière plan mystérieux et sacré d'une création d'une autre nature que celle de l'homme, parce qu'on craignait les hypothèses transcendantes des néoplatoniciens. Les Pères de l'Église, ceux de

l'Eglise latine surtout, qui l'emportèrent sur les Pères grecs, après une lutte prolongée, avaient adopté une méthode de limitation des dogmes à définir, qui retint le christianisme sur un chemin dont ils croyaient voir l'issue dans la philosophie alexandrine, c'est-à-dire dans la croyance à Féternité des carrières de la vie avec les vicissitudes de la transmigration. Ils eussent été en cela bien inspirés, s'ils n'étaient tombés dans une imagination pire : l'éternité des peines pour la plus grande partie du genre humain. L'état de la question, après la mort d'Origène, pour les penseurs de ce temps qui, tout en combattant avec ardeur l'opinion que les âmes seraient des émanations du principe divin, tombées dans la matière, — la matière qui serait le mal, — ne trouvaient dans leurs livres aucune doctrine positive à opposer aux vues de cette espèce, l'état de la question, disonsnous, était le choix laissé entre trois hypothèses :

Croire que les âmes humaines, toutes antérieurement créées, viennent, par ordre divin, animer les corps à un certain moment de la génération physique; — ou que Dieu crée séparément les âmes, chacune au moment seulemîînt où le requiert l'acte de la conception d'un corps humain; — ou qu'elles descendent toutes de l'àme du premier homme par une transmission parallèle à celle de la vie animale; qu'elles en descendent et qu'elles eu portent la coulpe et en méritent la punition. Ces opinions épuisaient réellement le sujet, dans les limites convenues, et pourtant pas une des trois n'était conciliable avec la situation faite au penseur chrétien par l'acceptation littérale ou par une inlerprétation plausible des légendes de l'origine de l'homme et du péché originel.

La première avait contre elle, outre la difficulté physiologique du choix du moment, l'embarras de savoir que faire des âmes entre l'époque de leur création

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et les temps où elles sont appelées à entrer dans les corps, alors qu'on ne connaissait aucune hypothèse, — en dehors de celle d'Origènc, qu'on repoussait, — qui permît de lier la vie humaine terrestre à une vie antécédente, et de trouver un lieu autre que la terre où placer l'habitation et les conditions de vie de l'homme, et le lieu du péché, et le théâtre de la corruption de la

nature.

La seconde opinion rompait l'unité de la création sur le point principal : la création de l'homme, en supposant les âmes créées accidentellement, sans rapport entre elles, sans aucune raison donnée qui les destine à un corps plutôt qu'à un autre, et placées dans des conditions inégales et arbitraires; car le péché originel, dont le concept implique une liaison entre les individus qui en portent le poids, ne se comprend plus si chaque particulier doit avoir le sien et subir l'épreuve dans des circonstances qui lui sont particulières. Cette hypothèse, imaginée en réaction absolue contre celle d'Origènc, par un des plus illustres Pères de l'Eglise, qui avait d'abord été origéniste, compose l'humanité d'âmes créées hors de son sein, et ne fournit aucune explication de la destinée qui les soumet de prime abord aux misères de Texistence humaine en les créant.

Le troisième système prend le contiepied du second, tout en restant dans un égal éloignement de l'origénisme. A l'individualité de l'âme il oppose l'unité d(^ la race. L'âme d'Adam, premier géniteur, est aussi l'âme de ses descendants : son péché est leur péché. C'est un réalisme à la seconde puissance, qui tire des subtances d'une substance, des individus d'un individu, comme le réalisme ordinaire fait sortir d'un sujet des attributs et des modes! Nous étions tous, dit saint xVugustin, dans cet un, et noits étions cet un qui, tenté par la femme, a péché. Les individus n'étaient pas encore là

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à Fétat séparé, mais cette nature séminale y était qui, corrompue par le péché, nous a voués tous à la perdition éternelle. Ce péché est ainsi actuel chez chacun, et le condamne personnellement, ainsi que solidairement.

Thomas d'Aquin devait, bien des siècles plus tard, trouver le moyen de matérialiser cette fiction réaliste, en imaginant que la volonté du protoplaste, en son péché, continuait de mouvoir par le canal de la génération, ainsi que l'âme meut les membres, les volontés des descendants, sans préjudice d'ailleurs de leurs autres péchés ! péchés individuels qui n'ont pas été le péché d'Adam. Mais celui-là suffit pour que les enfants d'Adam naissent tous coupables, et voués de ce fait aux peines éternelles.

La théorie du péché de saint Augustin et son déterminisme absolu ont introduit dans la théologie scolastique des articles de foi qui, consacrés en grande partie par les Conciles œcuméniques, et toujours maintenus par l'autorité ecclésiastique, doivent passer pour acceptés, tout au moins dans les contrées catholiques. S'ils n'étaient pas. devenus lettre morte, encore bien qu'ils n'aient nullement fait place, dans le christianisme, à une théodicée et à une eschatologie bien éclaircies, il faudrait dire que cette grande religion de l'Occident enseigne des dogmes plus manichéens que ne faisait la religion de Manès, ou de ses maîtres Mazdéens, au temps où elle luttait encore contre le catholicisme et avait saint Augustin lui-môme pour adhérent; car cet ancien manichéisme admettait la réconciliation finale du monde déchu avec Dieu, tandis que la doctrine chrétienne traditionnelle enseigne que le monde du châtiment et de la douleur doit prolonger sous les yeux de Dieu et des saints une existence sans terme après l'expiration des jours de l'épreuve.

Renouvier. — Problèmes métaphys. a

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On n'a qu'une idée abstraite et décolorée d'un tel dogme, à une époque où l'on ne sait plus bien ce qu'on croit et ce qu'on ne croit pas, où l'on ne tient pas a le savoir, mais où le mensonge est devenu de toutes parts coutumier et officiel. Il faut se figurer la croyance orthodoxe avec ses anciens accompagnements d'imagination, avant la froideur positiviste de notre âge, aux temps d'affolement de la foi, quand le partage du monde entre Dieu et Satan avait presque l'autorité d'un fait, chacun croyant son âme disputée entre le bon et le mauvais ange, et, d'un côté ou de lautre, sa conscience aliénée d'elle-même; quand on tenait pour voué aux flammes éternelles l'homme mourant non baptisé ou sans l'absolution du prêtre, et qu'on voyait l'action du démon dans les membres convulsionnés d\in fou, et le corps de la seconde personne de la Trinité, faite homme, miraculeusement substitué à d'innombrables fragments de matière à la fois, sans se diviser. Les croyances magiques donnaient la vie à la doctrine des sacrements et annulaient l'autorité de l'expérience et de la raison. La démonologie, autre fléau, descendu de l'antique Chaldée, passé dans le mazdéisme et dans le judaïsme, introduit dans le monde hellénique, avait présidé, dans l'Élruric, dès la haute antiquité, a la conception sacerdotale d'un enfer peuplé de démons difformes et cruels, auxquels la divinité souterraine aurait confié la mission de supplicier les impies. C'est cet enfer des croyances populaires de l'Italie, qui, allié à la mythologie grecque du Tartare et aux superstitions démonologiques des juifs, s'imposa par tradition au christianisme.

Pour n'avoir jamais été dogmatiquement définie peut-être, l'attribution de la forme matérielle aux peines infernales et à leurs agents d'exécution ne laisse point d'être confirmée, et non pas seulement dans les

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imaginations, par Thistoire de FÉglise. Les abominables procès de sorcellerie, les bûchers, les exorcismes, dont les formules ne sont nullement périmées, témoignent de Finhérence de la doctrine démonologique la plus grossière au catholicisme. La croyance à la criminalité de l'hérésie, l'inquisition et les supplices pour la découvrir et pour la punir, tout autant que cette Église a pu en obtenir ou en conserver le pouvoir, montrent l'idée que le sacerdoce se faisait de la justice de Dieu. C'est celle qu'il exerçait en son nom. Voilà ce qu'il faut se bien représenter comme le développement naturel d'un système de dogmes que nous n'observons aujourd'hui que du point de vue d'une époque où l'indifférence, d\in côté, la satire, de l'autre, les ont gravement atteints et peuvent nous les faire paraître abandonnés, ce que certainement ils ne sont pas. Leur sincérité littérale s'est affaiblie, mais ils conservent leur racine dans la disposition réaliste de l'imagination. Le réalisme naïf a produit dans l'antiquité un spiritisme qui personnifiait le principe du mal en des êtres imaginaires, auteurs ou tentateurs secrets d'œuvres mauvaises, tourmenteurs des hommes, employés tantôt à les pousser au mal et tantôt aies punir de l'avoir fait. Le caractère d'agent moral s'est altéré, pour l'homme qui a rapporté ses passions à des suggestions (tout comme ses douleurs à des intentions nuisibles externes), au lieu de se reconnaître à lui-même des pensées et des sentiments dont il lui est possible de se rendre maître, et dont il est reponsable. Un réalisme profond et laborieux a fait ensuite une entité du péché en soi, que le théologien a supposé transmissible d'une personne à d'autres qui en deviendraient en commun les supports, sans aucun acte personnel de leur part, et s'identifiraient tous ainsi, comme pécheurs, avec la personne d'un pécheur unique. Pourquoi pas alors avec

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la personne du diable, premier suppôt du péché? U eût été logique, à ce point de vue, d'étendre 1 identification jusqu'à celle du Père de l'humanité avec le Père du péché, ce qui d'ailleurs ne contredisait pas un lan-

gage consacré.

Le monde que cette doctrine déclare éternellement préparé, dans les conseils divins, pour le règne partage Ses principes du bien et du mal, est le même que le théologien est obligé de tenir pour l'œuvre du Dieu parfaitement bon et tout-puissant. L'optimisme est donc Imposé au théologien, et il est aisé de juger à première vue qu'il ne trouvera pas d'autre moyen d éviter la contradiction que de soutenir l'une de ces deux thèses : ou que ce qu'on appelle le mal est une partie d" ^len ou que le mal n'est rien. La première n a pas été tout a fait dédaignée par l'orthodoxie, elle est cependant mieux adaptée à des systèmes qui n'admettent pas la création et la perfection initiale ; la seconde est plus intimement liée à la théorie absolutiste. Sous une forme mitigée, sa formule est que le mal, dans le monde, n'est que la privation, tout ce qui se trouve de positif et de réel dans le monde devant être regardé comme l'œuvre de Dieu, et comme bon, par conséquent Pour le panthéisme néoplatonicien, tout être et tout bien descendent par degrés des hypostases divines ; le mal est la limite, et sa définition est dès lors négative. Pour la théodicée catholique, la privation s allègue pareillement : en cet argument, que la créature ne pouvant être que finie, puisqu'elle doit se distinguer du Créateur, le monde ne peut être qu'imparfait. Mais 1 argument est sans valeur. L'expérience des êtres sensibles témoigne irrécusablement que la douleur physique est autre chose qu'une imperfection ; et la conscience nous crie que le mal moral est autre chose que de l'ignorance. Ily a donc un mal positif.

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La forme simple et hardie de la négation du mal, dans les doctrines optimistes, est que le mal n'est rien. Elle appartient à un certain panthéisme théologique (XXIII-XXIV). Si rien n'est admis comme réel qui ne soit l'œuvre même du Créateur, le philosophe est condamné par la logique à cette proposition violente ; car si le mal était quelque chose il faudrait que Dieu en fût l'auteur.

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