‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiques [microform];Chapitre 79 sur 148 · LE MONDE DE SPINOZA · texte numérisé non relu

LE MONDE DE SPINOZA

partant de la division méthodique des modes de la Substance selon qu'ils se rapportent à la pensée ou à l'étendue, ne se posa pas la question de savoir si l'étendue, ne rentre pas dans la pensée qui nous la représente ; il les considéra comme n'étant que deux des attributs de Dieu : de Dieu qui est la « substance formée d'une infinité d'attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie ». Ce sont les modes respectifs de la substance divine, prise sous ce double aspect, qui, réunis en elle, se développent en constante correspondance mutuelle dans l'ordre des causes naturelles. L'àme et le corps de l'homme appartiennent respectivement à deux séries formant un parallélisme phénoménal de ce genre, et remontant à l'infini de cause en cause, dont les termes, pensée d'un côté, figure et mouvement de l'autre, sont substantiellement, ou en Dieu, la même chose. En somme, l'harmonie du monde de Spinoza est la relation constante de deux développements de propriétés, l'un objectif, l'autre subjectif, unis en soi, mais, pour nous, séparables aspects de l'être éternel et immuable, modifié sous les apparences de l'espace et du temps. C'est par l'identité, non par la subordination de l'un à l'autre, que le problème du rapport de l'objectif au subjectif est résolu dans ce système, où leur unité est d'autant plus nécessaire que la multiplicité et la division, ces conditions de toutes les distinctions réelles, n'y sont pas regardées comme applicables à la Substance.

Abandonnant ce dualisme des attributs, dont la thèse, en tant qu'exprimant la réalité, ne devait pas résister au progrès de la méthode inaugurée par le philosophe même qui avait cru devoir le poser comime fondamental, Leibniz aborda l'idée de l'être par sa nature essentiellement donnée dans la conscience, théâtre unique où elle se présente à nous immédiate-

Î3t LA PHILOSOPHIE SYNTHETIQUE

menl, objective et subjective à la fois, sans incertitude. Il définit cette nature par des qualités constitutives internes, par des relations psychologiquement observables (Force, Perception, Appétition), en sorte que, la nommant substance, il ne laissa pas de caractériser l'être, en dehors du procédé réaliste suivi jusqu'alors, par ses fonctions. On peut dire qu'il appliqua ainsi le principe de relativité à cette définition et à l'idée de la réalité première, soit que cette idée se prenne au sens collectif, et qu'elle convienne alors à un être individuel quelconque,, soit qu'elle s'envisage dans l'unité de l'être souverain, ou Dieu, monade centrale. Le monde de Leibniz se présente ainsi sous un aspect bien opposé à celui que lui donne la théorie des possibles sortant de l'essence infinie pour former la chaîne universelle et nécessaire des choses.

L'inventeur de la monadolorjie avait, en efTel, dans sa psychologie, le concept d'un monde profondément différent d'une substance développée en attributs, modes et propriétés, émanation d'un principe supérieur inconnaissable ; il pouvait trouver, dans ses définitions, le fondement d'un franc théisme de personnalité créatrice et de liberté. Mais la passion du déterminisme, de Tinfini et du continu, de la solidarité des phénomènes, la puissance des traditions de l'Eglise et de la scolastique, changèrent du tout au tout le caractère et l'esprit du leibnitianisme. Le monde de Leibniz, son système de la nature, est peut-être plus éloigné que ne semblait l'être aucun des édifices antérieurs construits suivant la méthode des idées éternelles ou des formes substantielles, de satisfaire au principe de la création, d'un côté, et de la liberté, de l'autre.

L'harmonie préétablie n'était plus, comme dans la doctrine des causes occasionnelles, un accord maintenu par Dieu entre des modes mutuellement corrélatifs des

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deux substances, l'âme et le corps, dont il restait à savoir dans quelle mesure Dieu lui-môme était l'agent réel des modifications. U étendue n'était plus la matière, mais l'ordre des coexistants, loi de nos perceptions. La matière éi'ùiildi. masse des monades composant les corps bruts et les corps organisés de tous les degrés à l'infini. Les âmes étaient des monades. Tous ces êtres simples qui, suivant le système leibnitien des monades, forment par leurs groupements en multitudes sans fin tous les composés de la nature, étaient aux yeux du philosophe, autant de substances, similaires quant à la définition générale de la substance, mais qui auraient été instituées parle Créateur avec de telles dispositions à l'acte, réparties entre elles, que chacune dût éprouver nécessairement, à chaque moment du temps, une modification spontanée en rapport exact avec chacune des modifications de chacune des autres en nombre infini survenant au même moment.

Des termes d'exposition de cette loi, plus simples, et dont Leibniz se servit le plus ordinairement, la présentaient, en style cartésien, comme la constante rencontre des modes d'être respectifs de deux substances, séparément développées, mais préordonnées dans leur marche, à la façon de deux horloges qu'un merveilleux ouvrier aurait construites et réglées pour toute la durée des temps. Celte forme de l'hypothèse était trompeuse, puisque Leibniz n'admettait ni l'existence des corps, autrement que comme des composés de monades, sans étendue en soi, ni la donnée des substances, si ce n'est toutes incorporelles, infinies en nombre, et pareilles aux âmes, qui excellent seulement par un plus haut degré de perfection spirituelle. L'idée commune de corps, quoique bien justifiable d'ailleurs, employée à l'explication de la théorie idéaliste, la faisait paraître bizarre, incroyable; elle déguisait la supériorité que

donnait au monadisme, sur le concept cartésien de la substance, la doctrine de l'harmonie entre tous les êtres de Tunivers sous leur double aspect d unité de nature et d'individualité réelle.

Sans rinfmitismc et sans le prédéterminisme absolu et universel, que l'harmonie préétablie des monades n^uirait exigé nullement, cette doctrine appuyée sur l'idée générale de relation et de loi, définissant la liaison de la cause à l'effet comme le rapport constant de telle modification de tel être à telle modification de tel autre, suivant Tordre institué de la nature, aurait pu être comprise sans difficulté par d'autres encore que par des philosophes. Faute de se présenter sous son vrai jour de fonction universelle et de loi naturelle des phénomtmes liés dans le temps, — loi inséparable delà création, et qui ne saurait être ni [dus ni moins accessible à l'entendement que les autres lois fondamentales et irréductibles établies par Facto créateur, — l'harmonie préétablie passa tout d'abord pour une conception peu sérieuse. Bayle, le plus intelligent des critiques de celte époque, n'en pénétra pas le vrai sens, et c'est ainsi que l'unique explication possible de l'action des causes a gardé jusqu'à notre temps un aspect paradoxal, et que l'idéalisme est resté incompris.

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