‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiques [microform];Chapitre 8 sur 148 · DU MONDE · texte numérisé non relu

DU MONDE

Le plus ancien philosophe de la Grèce, le Milésien Thaïes, n'est pas celui chez qui se marque le moins le ca-

* Nous nous permettons l'emploi du mot physicisme, emprunté au primitif positivisme saint-simonien. parce que le terme de physiologie, qui conviendrait ici comme étant celui dont usaient les Grecs eux-

n LE MONDE SUIVANT L'ANCIEN ESPRIT HELLÉNIQUE

ractère de la philosophie, par opposition avec le symbolisme. Les mélaphysicicnsdontnous venons d'exposer les concepts prétendaient définir l'essence du réel et, par ce moyen, expliquer la nature, ou la nier; mais c'est encore une façon de l'expliquer que de la réduire à de pures apparences, lesquelles ne sont pas niables. Thaïes, lui, prend cette nature telle que les sens nous la présentent, et, sans vouloir la dépasser, pense trouver dans l'observation des signes suffisants de ce qu'elle est au fond : une chose unique de laquelle sortent toutes choses et à laquelle elles retournent. Ce principe c'est FEau. Sur d'autres matières, touchant les dieux et les esprits. Thaïes ne semble point s'être écarté des croyances de son temps d'une manière remarquable. On le cite comme un des premiers initiateurs en géométrie rationnelle, en astronomie. Qu'est-ce donc qui, d'un consentement universel, a fait citer en tète de Fhistoire de la philosophie le grand homme auteur d'une hypothèse aussi gratuite et aussi peu féconde pour nos connaissances que celle de l'eau matière universelle? C'est que, en pénétrant l'esprit d'où procède une opinion de ce genre, on reconnaît, outre cet écart des traditions qui plaçaient dans les cosmogonies certains principes premiers vagues, et, si l'on veut, absurdes, mais assurément plus profonds, un produit du même instinct réaliste, autrement appliqué seulement, auquel ont obéi les auteurs de ces cosmogonies, et qui devait régner aussi sur la philosophie. On y constate, de plus, l'emploi forcé d'une méthode qu'ont suivie de nombreuses écoles : le transformisme des éléments des corps, ou de leurs propriétés.

mêmes, a pris dans notre langue un sens beaucoup trop spécial; et nous ne saurions non plus appliquer la dénomination d'empirisme à la méthode d'une école aussi spéculative et aprioriste que 1 ont été les philosophies d'un Anaximandre, d'un Heraclite ou d'un Démocrite.

LE TRANSFORMISME

Au lieu du réalisme d'un concept, tel que le nombre pythagorique, ou Fôtre pur des éléates, nous avons, dans l'école physiciste, le réalisme d'un objet sensible pris entre tous et appelé à rendre compte des phénomènes, c'est-à-dire des autres objets considérés comme des apparences de celui-là, qui subsiste au fond, et seul ne fait que se transformer, alors que les autres périssent. 11 faut que cet objet, frappant pour l'imagination, occupe une grande place dans la nature et paraisse indispensable à la production, ou à l'entretien et à la conservation des autres, et à leur dissolution. Thaïes n'a pas d'autre raison que celle-là pour juger que toutes choses viennent de l'eau et retournent à Feati, non plus qu'Anaximène ou Diogène d'Apollonie, venus après lui, pour soutenir que c'est à l'air que ce rôle appartient. Ces deux philosophes attribuent à l'air le don de se changer, par voie de condensation ou de raréfaction, en les autres éléments desquels se forment toutes choses. Ils lui accordent, en lui-môme, l'infinité, et aussi l'intelligence, de manière à en rapprocher l'idée, au moins le second, de celle du Nous d'Anaxagore (V). D'autres, du môme temps, pensent que c'est à quelque élément intermédiaire entre Fair et l'eau, ou entre l'air et le feu, qu'appartient le rôle d'agent universel. Toutes ces propositions ressortissent à la notion réaliste de substance ; car c'est bien un concept réalisé qui, pour les physicistes comme pour les rationalistes, pose le vrai fondement de la spéculation; mais, ensuite, c'est l'impression reçue de la nature qui engage le philosophe à se demander quel est, entre les grands corps d'oii paraît dépendre la vie sur le globe terrestre, celui qui est la substance des autres. Si le penseur grec ne songe pas au Soleil, source de vie par son rayonnement, c'est bien certainement parce que cet astre est, à ses yeux, un dieu immortel et non point un corps sujet au changement.

Lorsque Heraclite adopta le Feu pour substance universelle, il ne le considéra point comme un corps, mais comme un principe actif et divin, encore que susceptible de prendre des formes physiques et de se transformer (V).

Quand on pense que les soixante-dix, ou environ, éléments spécifiques simples de la science actuelle, ne sont indécomposables que de fait, ou d'après les méthodes connues, mais nullement démontrés tels; que les hypothèses atomistiques ne sauraient elles-mêmes descendre jusqu'à l'être radical; que les éléments, et essentiellement ceux qui importent le plus à la vie, n'intéressent la vie que dans leurs états de composition, ou pour passer eux-mêmes d'une composition à une autre; qu'il n'est pas un seul de ces composés dont l'état physique ne subisse les changements les plus complets pour nos sens et pour la génération ou la destruction de tous les êtres vivants, parle simple effet des modifications de chaleur ou de pression; et qu'enfin il n'est sans doute pas un seul de ces corps dont les éléments ne tombassent dans une entière dissociation si la température était assez élevée ; quand on pense à cette effrayante complication du monde matériel dont la moindre créature est une fonction vivante, on ne voit plus ce qu'il entre de philosophique dans le parti pris du naturaliste aprioriste qui commet ce contresens de prendre pour le principe de l'univers ce composé d'oxygène et d'hydrogène, à propriétés singulières, dont certaines adaptations, certaines harmonies sont un exemple étonnant des dispositions finalistes grâce auxquelles le règne de la vie est devenu ce qu'il est sur la terre, en rapport avec la situation de cette planète dans le système solaire.

Ce qu'il entre de philosophique — nous ne disons pas d'une philosophie vraie, — dans le physicisme de Fécole ionienne, c'est le transformisme, méthode

LE TRANSFORMISME

pour l'application de laquelle chaque philosophe allait à la découverte du sujet le plus convenable des transformations que lui en représentaient les phénomènes. Le principe transformiste réunit plusieurs procédés que les historiens de la philosophie décrivent ordinairement, sans les rapporter à l'idée principale. Il faut d'abord remarquer son origine psychologique : elle est certainement la même que celle de la croyance aux métamorphoses, croyance commune à toutes les mythologies, portée au plus haut degré d'imagination et d'aberration dans les mythes indiens, plus modérée chez les Grecs, et fort intelligible pour nous, si nous réfléchissons à un état de l'esprit ignorant, pour lequel les changements de forme sont arbitrairement supposables, partout où l'observation ne fournit pas des séquences invariables entre des phénomènes séparés. Mais ce penchant de l'imagination survit à la cause qui le favorisa dans son origine : après môme que le savant a pris l'habitude de chercher à tout ordre de changement sa loi, il peut arriver qu'on regarde la loi non point en elle-même, ou dans les liaisons qui la constituent, mais dans le prétendu fait de la transformation d'une chose en une autre chose. Un exempje frappant de cet écart de la méthode scientifique est donné à notre époque même par la doctrine du philosophe qui regarde les sensations et les pensées comme des transformations du concept réalisé et matérialisé qu'il appelle la Force (XLVIII).

Deux procédés principaux, chez les philosophes ioniens, recouvrent l'idée générale de la transformation dont ils définissent les agents. Le premier et le moins intéressant consiste à représenter les états physiques donnant lieu aux qualités sensibles principales comme des produits de la condensation ou de la raréfaction de la matière unique. A ce point de vue, on

devait se contenter d'une idée vague de la densité variable des corps, et de ses rapports avec le chaud et le froid pour donner lieu aux différents phénomènes. Le dernier des ioniens qu'on peut dire matérialistes purs, contemporain de cet Anaxagore qui innova profondément en séparant de la matière l'intelligence motrice, Diogène d\\pollonie, assimilait encore à l'air la vie et la pensée, expliquait par ses modifications les âmes, leurs espèces et leurs fonctions. Une philosophie de ce genre est au-dessous des fictions des temps mythologiques. Celles-ci pouvaient au moins exprimer des pensées, tandis que la physique n'est rien et ne nous apprend rien, quand ses vues sont arbitraires et n établissent pas des rapports vérifiables.

Le cas est différent pour une autre espèce de transformisme, celle qui considère les phénomènes comme les produits d une essence unique qui va se transformant par son œuvre propre : on est alors en pleine métaphysique. Ce transformisme spontané de la substance peut s'appeler vital, quoique le précédent puisse déjà, mais à un moindre degré, justifier cette qualification, nulle doctrine, avant l'atomismc, n'ayant exclu formellement de l'idée de la matière les attributs de la vie. Mais ici l'œuvre cosmique s'offre tout naturellement à la pensée comme devant suivre un plan, aller à une fin, ce qui est le propre caractère de la vie ; et c'est à Tévolutionisme qu'on est conduit. Le monde apparaît comme le produit d'une évolution. En un sens, on pourrait dire qu'on n'abandonne pas ainsi le point de vue des transformations du sujet matériel, sujet qui est aussi le principe automoteur. Mais c'est une autre idée qui domine, une loi, qu'on cherche à définir, qui règle les passages du sujet d'un état à un autre. De plus, le monisme de la théorie se modifie en de certaines doctrines, par la division du sujet en essences distinctes

LE TRANSFORMISME

dont l'union ou la séparation expliquent en ce cas les phénomènes. Cette dernière méthode fut déjà très probablement celle à laquelle recourut le premier initiateur de la doctrine de l'évolution (V), le disciple de Thaïes, Anaximandre, qui donnait à l'eau, ainsi que son maître, une fonction initiale dans la constitution du monde, mais qui, regardant le sujet universel comme formé d'une infinité d'éléments, devait, avant l'existence d'aucun composé défini, attribuer à ce même sujet en tant qu'actif la faculté de les démêler, d« les distribuer et de les ordonner. Il n'y a plus de transformisme là où cette méthode est nettement dégagée, comme elle le fut plus tard par Anaxagore (V).

Au contraire, nous voyons le transformisme réclamer essentiellement sa place dans une doctrine oii l'on n'a pas coutume de la signaler, parce qu'on a adopté d'autres noms et d'autres qualifications applicables à la manière unique dont se peut résoudre le problème capital de toute philosophie exclusivement fondée sur les propriétés mécaniques de la matière : nous voulons parler de Tatomisme et de Texplication que l'atomisme est forcé de donner du passage de l'objet de la sensation, extérieurement réalisé, à la sensation elle-même, objet de conscience. Le mécanisme en soi devient la pensée dans laquelle il a sa représentation. Nous avons le droit de nommer ce passage une transformation, parce que, selon la théorie, il n'existe, avant la sensation en acte, que des atomes insensibles, ni, pendant et après cette sensation, autre chose encore, au fond, que des atomes , toujours insensibles ; et cependant la sensation s'est produite de leur fait, elle existe en eux comme par eux de quelque manière, sans que l'idée qu'on se fait d'eux en comporte aucune. C'est bien une forme nouvelle qui est suscitée en eux. De là vient que Démocrite n'a pu faire autrement que

d'admettre l'inexplicable identité du senti et du sentant. Il est vrai que c'est à la faveur du changement de composition des éléments entre eux, selon leurs rencontres, que se font les changements des propriétés sensibles et leurs perceptions, mais, en énonçant ce principe fondamental de l'atomisme, on pose seulement la condition de la transformation des rapports du genre mécanique en rapports du genre de la sensibilité; on ne fait pas comprendre la transformation elle-même.

La doctrine atomistique qui remplace ainsi une matière aux éléments en quelque sorte vivants, définis par des qualités sensibles et tranformables les unes dans les autres, c'est-à-dire la matière de l'école ionienne, par des éléments insensibles en eux-mêmes et invariables, n a avec cette école ni affinité ni liens nationaux et de descendance, quoique elle ait toujours partagé avec elle, dans la suite, l'opposition aux doctrines rationalistes et spiritualistes, et la prétention à ne se réclamer jamais que de l'expérience. Pourtant elle n'est pas seulement aprioriste à sa manière, en cela même qu'elle donne à la partie empirique de la perception, dans la connaissance, la place, le rôle et l'autorité des jugements aprioriques, mais encore il est certain que Leucippe et Démocrite en ont puisé les principes à la source du rationalisme, dans l'école de la réalisation des concepts, et dans la plus éloignée du naturalisme des qualités sensibles réalisées.

Les atomes de Démocrite sont des idées, tout comme les nombres de Pythagore et comme Vêtre de Parménide. Ce sont, il est vrai, d'autres idées, mais également abstraites et également réalisées : V étendu, le figuré, le solide, le mobile. A l'atome constitué par ces abstractions s'oppose le vide, qui n'est autre que le non être de Parménide, affirmé cette fois comme

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