‹ Histoire et solution des problèmes métaphysiques [microform];Chapitre 83 sur 148 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

HOBBES ET BERKELEY. L'IMMATÉRIALISME. THÉORIE DE LA PERCEPTION DES IDÉES

La crise de la notion de substance, car on peut bien désigner ainsi la situation créée en philosophie par la marche de la critique psychologique, s'est, comme on vient de le voir, étendue aux idées de l'âme et de Dieu. Cette critique datait, en Angleterre, à peu près du temps de la publication des Méditations de Descartes en France, pour ne pas remonter plus haut et jusqu'à Bacon, qui, dans son Nommi Organnm, avait nié que l'esprit humain pût atteindre à la connaissance des choses en soi. La philosophie de Hobbes est un système dont il est plus difficile qu'on ne croit de dire s'il est matérialiste, ou sensationiste idéaliste, car les objets y sont nommés les phantasmata sensientium. En dehors de l'être sensible, qui est l'animal avec son corps, avec ses organes, par lesquels lui viennent ses idées, il existe des mouvements, unique réalité, dont les sensations sont en quelque sorte les porteurs, ainsi que de l'espace et du temps, qui ne sont eux-mêmes que des apparences [phantasmata). L'ancienne psychologie, toutes les notions réalistes qui y prenaient leur fondement, sont répudiées. Un nominalisme poussé à sa dernière extrémité considère les idées comme des mots, à signification toute concrète, dont les rapports logiques sont des produits de composition et de décomposition, assimilables à des sommes et à des différences. La logique est l'arithmétique des mots.

Pendant l'époque intermédiaire de l'œuvre philosophique de Hobbes et de celle de Berkeley, des pen-

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seiirs moins renommés se montrèrent plus touchés que ne l'était Locke, leur contemporain, de la difficulté du problème de la perception externe. Ils étaient visiblement sous l'impression de la thèse violente de Hobbes sur le carîictère phantasma tique de la représentation sensible, et d'ailleurs aussi peu portés que loi à accepter les idées générales pour les moyens de connaissance de la réalité. Mais Tintluence d'une école platonicienne, alors et pour assez longtemps encore très vivace en Angleterre, et la théorie de la vision en Dieu de Malebranche, quand elle s'y répandit, suggérèrent à ces philosophes un moyen nouveau d'expliquer la perception, sans les obliger de revenir au réalisme des universaux. Ce moyen consistait à réduire Véi7'e des choses h cette qualité : être perçu, en sorte qu'elles passassent à Fétat d'idées. Ils virent clairement, en effet, qu'il ne peut y avoir pour la connaissance humaine aucune différence entre le cas où les objets externes seraient donnés en soi et sensibles pour nous, et celui où leurs apparences nous seraient offertes objectivement sans qu'il y eût aucune extériorité réelle de ces objets représentés. Mais alors il n'y aurait plus rien d'externe? Ces penseurs ne distinguaient pas entre l'extériorité sensible (spatiale) et l'extériorité d'être (de conscience) et ne pensaient pas à la possibilité que des êtres conscients de degrés divers pussent être représentés les uns aux autres sous des formes sensibles, corporelles, en vertu de lois de la nature, sans transport d'espèces ni causalité transitive (doctrine monadalogique et harnu >nie préétablie). La fausse imagination du réel comme sujet matériel en soi , sensible pour autrui, tel qu'il est en soi. fut précisément ce qui rendit le doute possible sur la réalité externe. Le principe de l'origine empirique de la connaissance se trouva, par un étrange renversement, la cause des premières

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tentatives de négation du monde extérieur, et c'est ainsi que se créa l'équivoque par laquelle la question de son existence est encore maintenant obscurcie.

Cette équivoque fut levée par Berkeley en un sens, corroborée dans un autre : — levée, dans l'œuvre de génie par laquelle il réfuta l'existence d'un sujet en soi des propriétés faussement identifiées avec la matière du monde extérieur, et qui n'appartiennent qu à la représentation de son extériorité; car on peut alors se rendre clairement compte de ce que c'est au juste qui est nié par cette thèse de l'immatérialisme, à tort accusée d'être la négation du monde extérieur ; — mais corroborée, parce que,* tout en définissant les esprits, qui sont actifs et qui sentent, et ne sont pas des objets sensibles, Berkeley nia qu'il existât rien de pareil à des êtres sentants dans le monde extérieur, excepté l'homme, et attribua aux sensations elles-mêmes l'existence, en qualité d'idées ou signes que Dieu seul crée et communique aux esprits. Or, c'est là certainement transporter la nature dans l'acte de sa représentation donnée à l'homme, et nier son existence propre. Berkeley croyait ce système dicté par la méthode empiriste et par le sens commun :

(( Suivant les principes ordinaires des philosophes, les perceptions que nous avons des choses ne nous assurent pas de leur existence. On nous enseigne à distinguer leur réelle nature de celle qui tombe sous nos sens. De là le scepticisme et les paradoxes. Ce n'est pas assez que nous voyions et touchions, que nous ffofitions et odorions une chose, son absolue entité externe nous reste cachée. Quoique ce soit là une fiction de notre cerveau, nous l'avons faite inaccessible à toutes nos facultés. La sensibilité est fallacieuse, la raison défectueuse. Nous passons notre vie à douter des choses que les autres hommes connaissent avec

évidence, et en croire d'autres dont ils se moquent et qu'ils méprisent. » {Dialogues entre Hylas et Philonous, Préface.)

Berkeley se trompa sur un point de fait et atteignit un résultat contraire à celui qu'il se proposait. Il confirma les doutes de ses prédécesseurs sur la nature des objets sensibles; mais, sur ce qu'ils sont en réalité, il ne réussit pas à faire passer sa propre opinion pour autre que la plus contraire de toutes au sens commun. Son œuvre réelle fut d'amener à une plus grande clarté la thèse, que l'étendue et le mouvement, non plus que les autres qualités dites de la matière^ n'existent pas réellement dans un sujet de ce nom, (|u'elles sont des idèes^ et qu'elles constatent, à ce titre, l'existence des esprits auxquels ces idées ou ces images sont données : celle des esprits individuels, qui en ont des perceptions semblables, et celle de l'esprit universel, ou divin, à raison de leurs liaisons constantes entre elles et avec tout l'ensemble des phénomènes de l'univers. Telle est en effet, le plus brièvement possible, la thèse im matérialiste de Berkeley, réunie à sa démonstration de l'existence de Dieu, dont on n'a pas toujours bien apprécié la valeur, faute de se placer au point de vue idéaliste, qui rattache un concept d'unité de loi universelle au concept d'unité de l'esprit.

Mais la thèse immatérialiste, en nous montrant dans le monde un ensemble de représentations tout objectives, à la place du sujet en soi des propriétés mécaniques, qu'on avait coutume d'y supposer, ne saurait établir que le monde n'est rien que cela, qu'il n'est fait que de ces émissions de signes, ou images, que Dieu nous donne à percevoir. N'est-il pas naturel de supposer que, de même qu'il existe des esprits semblables à notre esprit individuel, sous les apparences des qualités sensibles, et qui nous sont représentés dans l'espace par

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