BERKELEY. THÉORIE DE LA PERCEPTION
elles, il existe, sous ces mômes qualités et sous des conditions analogues, d'autres sujets que ceux-là, et qui sont assimilables aux esprits par des propriétés d'action et de passion, en d'autres sphères, pour d'autres fonctions que les nôtres. Ce fut une illusion singulière, chez Berkeley, de croire qu'il entrait dans le vrai sentiment populaire en formulant cette proposition : « ce ne sont pas les choses qui ne sont que des idées, comme le prétendent les sceptiques; ce sont, au contraire, les idées qtii sont les vraies choses. » Le jugement universel des hommes répugne également aux deux énoncés, il les confond môme volontiers, et la tendance universelle, historiquement constatée, n'a pas été seulement de distinguer la chose de l'idée qu'on en a, mais encore de supposer des esprits dans les choses. Substituant les idées aux choses, d'après cette formule : que les choses immédiatement perçues, c'est-àdire les idées, sont les choses réelles, et reconnaissant la nécessité d'admettre, pour les idées, une cause indépendante de son propre esprit, « je conclus, dit Berkeley, qu'il existe une intelligence (mmr/) qui m'affecte à tous moments des impressions sensibles que je perçois ; non pas que je vois les choses en percevant ce qui les représente dans la substance intelligible de Dieu, car cela je ne le comprends pas, mais que les choses que je perçois sont connues par l'entendement et produites par la volonté d'un esprit infini {infinité spiril) ». Ce n'est rien de plus, ajoute-t-il, outre l'observation de notre propre intelligence, que ce que nous sommes obligés de reconnaître. Berkeley ne s'explique pas sur le mode d'action de la cause divine, en cette communication des idées que la volonté de Dieu fait percevoir aux hommes. S'il lui avait plu d'étudier d'autres parties de la doclrine de Malebranche que celle qui concerne la vision en Dieu, à laquelle il fait allusion.
il aurait reconnu que la différence de cette doctrine et de la sienne était moindre qu'il ne lui semblait, car Malebranche croyait, lui aussi, que Dieu produit en nous, à tous moments, nos impressions sensibles (XXVÏI).
Les vraies différences (que Berkeley précisa, pour une des éditions des Dialogues d" H y Uu et de Phi la no i'i s) sont les suivantes : l'' Malebranche raisonne sur les idées les plus générales et les plus abstraites, dont Berkeley nie l'existence ; 2*' Malebranche affirme l'existence absolue d'un monde externe, et Berkeley la nie; 3** Malebranche soutient que nous sommes trompés par nos sens et ne connaissons pas la réelle nature des objets, et c'est précisément le contraire de l'opinion de Berkeley. An fond, il ne s'agit partout que de la méthode des idées, générales, pour Malebranche, particulières et sensibles, pour Berkeley, qui met sous le nom de notions celles des idées générales dont l'emploi est forcé.
La définition exclusivement empirique de la matière de la connaissance créait un grand désavantage pour Texplication du gouvernement du monde par des lois générales, à laquelle Berkeley ne pouvait pourtant se soustraire. « L'intelligence au sein de laquelle existent les idées, dans les intervalles de temps où nous ne les percevons pas, est une intellif/ence éternelle, omniprésente, qui connaît et comprend toutes choses, et qui les présente (exhibits) à notre vue de la manière et suivant les règles qu'il a lui-même établies, et que nous appelons les loi'S de la nature » : cet énoncé de Berkeley n'apprend rien sur le mode de distribution empirique des idées aux sujets individuels, mode pour lequel il n'assigne que la volonté de Dieu informant chaque esprit particulier, et qui doit être en même temps une information commune à tous, avec la ferme apparence