CHAPITRE XXXIV
Cest dans- la théorie de l'infini qu il faut chercher le nœud de la question du rapport à concevoir, dans la métaphysique Kantienne, entre ces deux règnes de l'^.tre : — Flnconditionné et universel conditionnant, hors du temps et de l'espace ; — le monde phénoménal, ordre des ôlrcs conscients, qui vivent dans le temps, et pour lesquels l'espace est une représentation renfermant toutes leurs représentations tant coexistantes que successives. En elTet, selon que l'on admettra l'iniinité actuelle des temps écoulés, c'est-à-dire Tahsence de commencement de la série des phénomènes successifs qui ont composé et composent le monde en son intégrité, et l'absence de bornes à leur dissémination dans l'espace, ou que l'on regardera le monde comme ayant commencé et l'extension des phénomènes dans l'espace comme étant actuellement et ayant été en tout temps limitée, on devra se faire des idées différentes du rapport de l'Inconditionné conditionnant universel, admis par Kant, à l'ensemble des conditions qui s'y rattachent. Dans la première hypothèse, l'Inconditionné a pu précéder le monde, — autant qu'on peut comprendre que ce qui n'est pas dans le temps précède quelque chose, — et qu'il est la cause externe du monde. Dans la seconde hypothèse, l'Inconditionné doit être inévitablement pensé comme la cause immanente de tous les phénomènes dont il est la condition, et qui sont conditionnés les uns par les autres, en cet ordre universel que, hors du temps lui-môme, il fait être dans le temps. L'hypothèse qui réunit l'être et son développement
à la cause et à ses effets, et les identifie, est manifestement la doctrine du panthéisme théologique (XXIII- XXVII} doctrine affirmée et à la fois contredite à l'aide de certaines réserves, par les grands docteurs scolastiques, et amenée à sa plus forte expression par Spinoza, qui supprima les réserves : création, libre arbitre et finalité. Le trait profond et caractéristique du Spinosisme, en ce qui concerne l'Inconditionné et son rapport au monde phénoménal, est la théorie de l'infini, suivant laquelle Dieu, substance unique et nature nécessaire, est l'Être hors du temps et de l'espace en tant que phénomènes, car il n'admet en soi aucune division ; tandis que le monde phénoménal est constitué par ses propres modes, divisés à l'infini en extension et en succession, dont quelque partie est perçue en nos peusées inadéquates (XXVII) .
Kant avait, dans les points de sa métaphysique abusivement compris sous le titre de Critique, auxquels il était le plus attaché, des difficultés considérables pour se prononcer sur une théorie de l'infini. Il avait des motifs, d'une part, pour s'opposer aux arguments invoqués en faveur de l'existence nécessaire des bornes aux phénomènes réalisés dans l'espace, et de la donnée d'un commencement des phénomènes dans le temps; et il en avait, d'une autre part, pour redouter le commun point de vue du procès à l'infini des phénomènes, et l'usage qu'on en fait dans les écoles empiristes. Cependant le principe àeVexclusimedii rend l'option forcée entre l'affirmation et la négation de ce nombre déterminé que toute somme effectuée doit offrir, sous laquelle des deux catégories, espace ou temps, que Ion range des ftiits réels et donnés, soumis à la loi du nombre.
La vraie raison de Kant en faveur de l'infini actuel est le dogme, il faut bien lui donner ce nom, du déter-
minisme universel du monde phénoménal, qu'il a constamment et partout regardé comme étant hors de question. Quoi qu'il pensât du prédéterminisme et de sa cause mystérieuse, donnée dans l'Inconditionné, il est certain qu'il envisageait l'ensemble des conditions comme un tout solidaire, l'état du monde, à chaque instant, impliquant toute la suite passée de ses états antécédents, et toute la suite de ses états futurs, ce qui d'ailleurs est conforme à une vue logique suffisamment approfondie du principe de causalité en son acception déterministe (XXIII). Cette acception est aussi l'acception Kantienne, qui devrait, comme on l'a vu (XXXIll), se formuler en ces termes : Toute cause est l'effet d'une cause antécédente, et non dans les termes, équivoques du jugement synthétique a priori : Tout ce qui commence d'exister a une cause. Le principe entendu selon la pensée de Kant implique Finlinité actuelle du monde phénoménal sous les deux catégories que nous avons définies : sous celle de la succession parce que la régression des causes est sans terme, et sous celle du nombre des phénomènes dans l'espace parce qu'ils sont, par hypothèse multipliés autant que l'espace s'étend, et que le concept de l'espace n'a pas de bornes. Nous disons : la pensée de Kant implique; il faut ajouter : en supposant que les phénomènes en question sont réels et distincts, condition sans laquelle on ne saurait leur appliquer logiquement la loi du nombre. Il semble donc que tout portait Kant du côté de la théorie infinitiste. Mais, à se déclarer nettement pour le procès à l'infini des phénomènes, il y avait un double inconvénient, suivant qu'on choisissait une manière ou une autre de le comprendre : la plus ordinaire se rencontre, dans l'histoire de la métaphysique, chez les philosophes qui, tout en appliquant le principe de causalité dans le même sens que Kant, n'en approfondis-
sent pas la conséquence, se tiennent au point de vue empirique des causes phénoménales, et veulent ignorer les questions, insondables suivant eux, du fondement universel et de la somme totale des phénomènes qui, pour l'idée d'une expérience possible, n'en auraient aucune. Telle est en général la pensée des atomistes, depuis Démocritc et Epicure (IV et XII). Elle ne pouvait convenir à Kant, qui regardait comme chose démontrée le rattachement « de l'ensemble des conditions à un inconditionné ». Il avait donc à concilier l'infinité de la série des causes, s'il se décidait à l'admettre, avec l'existence de la cause suprême universelle, et se trouvait inévitablement conduit à se poser la question de l'extériorité ou de l'immanence de cette cause. Il ne pouvait plus laisser dans une complète indétermination ni la nature de la Chose en soi, cet inconnu, ni son rapport avec les phénomènes, après qu'il aurait identifié, en la déclarant infinie, la série entière de ceux-ci, dans le temps et dans l'espace, avec tout ce qu'il est possible de penser comme existant, et que, pour l'Inconditionné, nulle place alors n'eût été laissée au dehors ni au dedans. Il n'aurait pu faire autrement que de recourir à quelqu'une des doctrines panthéistes qui satisfont à l'idée maîtresse de la conciliation de l'absolu pur et de son enveloppement et développement de phénomènes par l'intermédiaire de l'infini.
Le problème étant donc, pour Kant, d'éviter l'option, qui semble logiquement forcée, entre la possibilité qu'il existe une infinité actuelle de choses réelles et distinctes, et la nécessité que toute somme de choses réelles et distinctes soit un nombre déterminé, il commença par se persuader que chacune de ces thèses contradictoires est séparément démontrable par des arguments de valeur équivalente, en sorte que, pour le penseur non prévenu, le doute resterait le parti le plus raisonnable à prendre
sur la question. De là sont venues les célèbres antinomies de la Raison pure. Les deux premières, qui sont aussi les plus claires et les plus décisives dans la matière, portent exactement sur la possibilité d'un ensemble de choses dont le tout serait à la fois infini et actuellement donné. Qu'il s'agisse de bornes à l'extension des phénomènes dans l'espace, et d'une limite posée par un premier terme à leur régression dans le temps (comme dans la première antinomie, où la nécessité de l'arrêt est affirmée par la thèse et niée par l'antithèse), — ou bien que le débat s'établisse, d'une part, entre la possibilité niée que les éléments d'un composé donné ne forment pas ensemble un nombre fini, et l'existence affirmée, de l'autre part, de composés donnés et formés d'éléments sans nombre (thèse et antithèse de la deuxième antinomie), — la question est unique et toujours la même : le concept de la somme infinie actuelle de parties, — de quelque genre qu'elles soient, — actuellement données, est-il le concept de V interminable terminé, et ce concept est-il contradictoire en soi ? Or, il l'est certainement.
Kant, pour appuyer hi thèse, en chacune de ces deux antinomies, fait valoir l'impossibilité de Vinterminable terminé, et donne par là de cette thèse une démonstration par l'absurde rigoureusement valable, à moins de nier l'application du principe de contradiction à la définition du réel. 11 se garde d'en faire la remarque. Il est cependant certain qu'il ne dispose point d'arguments de la même nature et de la même valeur pour appuyer Fanlithèse ; il recourt à des allégations et à des raisonnements d'une espèce commune, aisément réfutables. Il n'est donc nullement fondé à regarder comme équivalents au point de vue de la m«50w^2/re les motifs apportés des deux côtés.
Par exemple, sur le point capital , sur le procès à l'infini
des phénomènes, opposé à la thèse du commencement (antithèse de la première antinomie), Kant allègue cette raison : que « le commencement est une existence précédée d'un temps oii la chose n'est pas, et, dit-il, il n'y a pas, en un temps vide, la naissance possible de quelque chose, parce qu'aucune partie de ce temps ne contient plutôt qu'une autre une condition de l'existence qui l'emporte sur celle de la non existence ». La doctrine propre de Kant suffirait pour mettre à néant cette position de la question. L'auteur de l'esthétique transcendantale n'a pas le droit de poser la fiction réaliste d'un temps t;2We, et de raisonner sur ce qui pourrait ou ne pourrait pas s'y passer pour qu'il devint un temps occupé par la représentation. C'est en effet le temps qui suppose la représentation, comme la représentation, le temps. Et le philosophe qui croit à l'Inconditionné et à des noumènes hors du temps aurait lui-même à expliquer comment par l'œuvre du dehors du temps il a pu venir quelque chose dans le temps.
Mais la vraie position logique de la question est à prendre dans le principe de relativité. Si on demande comment de inen quelque chose a pu naître, nous répondrons que cette formule est vicieuse : elle suppose ellemême, en effet, que rien est quelque chose. La causalité est une relation entre deux termes définis ; si celui des deux qui est la cause est défini par une négation, il est nié comme réel, la relation disparaît, et par conséquent la question. Le commencement et la cause première doivent se définir par des relations à ce qui suit et à ce qui dépend. Demander la cause de la cause première et l'antécédent de ce qui est le commencement, c'est la thèse du procès à l'infini posée en pétition de principe et cette thèse conduit, comme nous l'avons montré, à la contradiction de Vinterminable terminé.
Kant persuadé que la thèse et l'antithèse étaient éga-
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lement défendables, et les antinomies véritables, au point de vue de la raison, avait à expliquer rationnellement leur existence. Il n> avait pour cela qu'un moyen si l'on ne voulait conclure au doute sur la question de rinfmi. Le raisonnement qui argue de la contradiction, pour nier la possibilité d\m ensemble ou d un composé de parties ou d'éléments qui ne formeraient pas une somme déterminée et un nombre, est suspendu à cette condition : que les parties ou éléments soient réels et distincts, afin d'être sujets à la numération; il faut que leur totalité soit, d'une part, supposée acquise et actuellement constituée, et, d'autre part, formellement pensée comme inetîectuable, le compte des unités étant interminable, de quelque manière qu'on les conçoive réunies, pourvu qu'on les distingue. La ressource unique pour maintenir l'antinomie et échapper à la nécessité logique de nier l'infinité actuelle est donc de nier la distinction réelle des parties du tout infini, et c'est bien le moyen auquel a recouru Kant, quoiqu'ill'ait présenté en d'autres termes. Les parties ou éléments auxquels on a affaire sont les phénomènes, quand la question est de savoir si le monde est fini ou infini dans le temps et dans l'espace. Le monde est le composé des phénomènes, sous les deux catégories. Kant ne dit pas, avec Spinoza, que les divisions, tant de la durée que do l'étendue, sont de simples imaginations qui existent dans l'âme, et n'existent dans la substance que comme cette âme elle-même, et comme les idées qu'elle a du corps, toutes choses qui sont des modes de pensée et d'étendue de cet être éternel, infini, unique, indivisible et ne le divisent pas réellement (XXVII). Il dit que les phénomènes sont dans l'espace, lequel est dans la représentation, et n'existent pas en soi; que n'étant pas des choses en soi, on ne saurait dire que le monde, leur composé, soit fini, ou qu'il soit infini ; que la
question y est sans application. Quant à la chose en soi, hors du temps et de l'espace, elle ne la concerne point.
Telle est la solution du problème posé par les antinomies kantiennes. Il est permis de se demander si elle diffère beaucoup du système de V Ethique^ pour l'idée qu'elle donne de la réalité de ce qui n'est pas en soi, comparativement à ce qui est en soi"^ Ceux qui manquent de dispositions pour la croyance à Yen soi, spinosiste ou kantienne que paraisse la physionomie qu'on lui prête, ceux-là reconnaissent assez à' en soi dans les phénomènes pour que la question du fini ou de l'infini de leurs composés leur semble applicable.
La doctrine des antinomies de la raison est restée sans influence sur les disciples de Kant, qui, en général, ont professé plus ou moins ouvertement l'éternité du monde phénoménal et la parfaite réalité des phénomènes. C'est l'écossais Hamilton qui a donné suite et mis fin à l'histoire de ce système de contradictions, en admettant à la fois, et contradictoirement à Kant, que l'option était logiquement forcée entre la thèse et l'antithèse, quoiqu'elles fussent également répugnantes pour la raison, et non pas tant bien que mal démontrables toutes deux par des raisons opposées. Sur ce point de rincompréhensibilité, Hamilton fut suivi par son disciple en métaphysique, H. Spencer, qui regarda les « vérités ultimes de la science » comme à la fois inconcevables et très certaines, et opposées d'ailleurs à la doctrine du commencement et de la création. Hamilton, au contraire, avait demandé à sa foi théiste de déterminer sa croyance en faveur de cette thèse dont il ne reconnaissait pas la force logique. Mais la grande majorité des philosophes du xix^ siècle a professé la doctrine de l'infinité et de l'éternité du monde phénoménal. Seuls, ceux qui ont posé nettement un incondi-
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tionné inconcevable, hors de ce monde, auraient eu à rendre concevable le passage de TAbsoiu au Relatif autrement qu'en décrivant son évolution sous telles ou telles dénominations, comme l'ont fait Schelling, Hegel ou H. Spencer. Et Kant, le premier, y était obligé, tout en laissant la nature de l'évolution disponible pour Fimaginationconstructive de ses successeurs.