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Histoire et théorie de l'architecture

L’architecture n’ayant point pour base l’imitation de la nature, comme les autres arts du dessin, doit être nécessairement traditionnelle. C’est pour cela qu’il est utile à l’architecte, plus qu’à tout autre artiste, de bien connaître l’histoire et la théorie de son art. 11 est impossible, en effet, d’apprécier les édifices transmis par le cours des siècles, si l’on igmore les circonstances qui les ont fait naître, c’est-àdire le caractère, les mœurs, la relig’ion des peuples qui les ont érig’és, le climat du pays, la constitution g’éologique du sol, et les produits naturels qui fournissent les moyens d’exécution.

Une observation judicieuse apprend à disting'uer ce qui est inhéreid au g’énie de chaque nation d’avéc les principes g’énéraux, vraiment traditionnels, communs à tous les âg’es, à tous les pays liés par des relations politiques ou commerciales. On peut remarquer aussi que, souvent, un peuple s’est approprié seulement l’esprit d’une conception monumentale étrang’ère, sans pour cela lui emprunter son g’oùt particulier et son caractère local.

En suivant pas à pas la marche de l’art, on n’aperçoit point de différence radicale entre deux monuments d’époques voisines; le style

se modifie de degré en degré, pendant plusieurs siècles, avant de se transformer entièrement. Aucun homme ne saurait donc s'attribuer l’invention de telle ou telle architecture ; ce qui caractérise les divers styles est naturellement né de la force des choses, et l’enfantement a été long*.

C’est ce que l’on s’efforcera de démontrer dans cet ouvrage. Nous remonterons d’abord, autant que possible, aux monuments les plus anciens, prototypes présumés des édifices postérieurs, afin de saisir le point initial de cette longue chaîne qui se déroule de siècle en siècle, et nous suivrons chaque type dans tous ses développements, depuis son origine jusqu’aux temps modernes.

Mais cette origine, où la trouver? La plupart vont la chercher dans l’Inde; ceux-ci en Egypte; ceux-là en Chine ou au Mexique. Il est impossible, cependant, de passer outre sans éclaircir ce fait; et puisque Vitruve a traité « de la vie des premiers hommes, et des principes de toutes « choses, suivant l'opinion des philosophes », on nous permettra bien de remonter aussi, non pas jusqu’aux premiers hommes, mais au moins jusqu’à la plus ancienne civilisation, afin d’y découvrir l’architecture primitive.

Parmi les nations qui prétendent à une haute antiquité, trois seulement ont inventé le système graphique avec lequel elles écrivaient leur histoire. Ce sont les Ég’yptiens, les Mexicains et les Chinois. C’est déjà, sinon une preuve complète, du moins une forte présomption en faveur de leur priorité.

§ 2. — Architecture chinoise.

Nous examinerons d’abord les annales des Chinois, parce que leur architecture semble empreinte, plus que toute autre, d’un caractère particulier d’originalité.

Les Chinois ne sont guère d’accord, sur l’antiquité de leur nation, (|u’en remontant jusqu’à onze cents ans avant notre ère. Au-dessus de cette époque, chaque auteur a un système de chronolog'ie tout difïé-

INTRODUCTION

rent. Cependant, suivant l’opinion la plus accréditée, la première de leurs ving’t-deux dynasties commence la onzième année du neuvième cycle de soixante ans, l’an 2207 avant J. -G.

On place avant cette première dynastie deux empereurs. Le plus ancien livre des Chinois nous représente le premier de ces deux empereurs, Yao, occupé à faire écouler les eaux « qui, s étant élevées <( jusqu’au ciel, baignaient encore le pied des plus hautes montagnes, cou- « vraeint les collines moins élevées, et rendaient les plaines impjraticables (1 ). » Ce Yao, selon plusieurs lettrés, aurait rég’né quatre-ving't-dix ans et son successeur cinquante, ce qui porte le commencement de son règ’iie à l’an 2347 avant l’ère chrétienne.

Mais toutes ces dates importent peu au sujet qui nous occupe, car, les monuments chinois étant construils en bois, il n’en reste aucun de très-ancien. D’ailleurs, l’empereur Tsin-Chi-Houang-Ti, deux cent quarante-six ans avant notre ère, fit démolir tous les édifices importants, pour qu’il ne restât rien qui témoig-nât de la g’randeur et de la puissance de ses prédécesseurs. Sauf quelques temples et quelques tombeaux creusés dans les montag’nes, il n’y a pas en Chine de temple ou de palais qu’on puisse faire remonter à une haute antiquité.

Si la fameuse théorie, qui fait dériver d’une cabane l’ordonnance dorique tout entière, devait trouver sa confirmation, c’est sans doute chez un peuple où tous les temples sont entièrement construits en bois. Eh bien, les colonnes chinoises, toutes en bois comme la toiture, n’ont jamais de chapiteaux, et, à l’inverse de l’ordre dorique, elles ont toutes des bases et point de cannelure. Quant à leur couronnement, il ne comporte ni trig-lyphes, ni mutules, ni fronton.

En résumé, l’architecture chinoise, renfermée dans un cercle étroit, en a parcouru toute l’étendue, et a produit à peu près tout ce qu’il lui était donné de produire. Elle n’a reçu aucun élément étrangler, mais aussi elle n’a exercé aucune influence sur les monuments des autres nations. La théorie de l’architecture n’a donc rien à lui demander, et il faut chercher ailleurs la source de l’art européen.

(1) Chou-king, tracl. française, p. 9.

§ 3. — Architecture mexicaine.

La trouverons-nous mieux chez cet autre peuple qui, né dans un monde inconnu des anciens, a vécu aussi à l’abri de toute influence étrang’ère? Nous ne le pensons pas; cependant examinons.

Le Mexique est la terre classique de la civilisation et des arts en Amérique. Les voyageurs qui ont étudié cet ancien empire ont remarqué des constructions de diflérents g’enres et de plusieurs époques : ce sont des tertres tumulaires, des temples pyramidaux ou téocallis, des sépultures souterraines taillées dans le roc , des constructions exécutées dans le système cyclopéen et formant des ponts, des aqueducs, et enfin des forteresses.

Les temples sont les édifices les plus anciens et les plus nombreux du Mexique. Ils sont tous édifiés sur le même plan. Ce sont des pyramides à plusieurs assises, dont les côtés suivent exactement la direction du méridien et du parallèle du lieu. Un grand escalier, avec ou sans rampe, conduisait au sommet de la pyramide. Celle-ci, dans les téocallis les plus anciens, était tronquée et surmontée d’une chapelle abritant des idoles de taille colossale. Dans les téocallis plus récents, la plate-forme de la chapelle supportait les images des dieux et l’autel des sacrifices. C’est là aussi que les prêtres entretenaient le feu sacré. Le spectacle, que présentaient les pratiques du culte, était d’ailleurs fort imposant. Tout le monde voyait la procession des prêtres, montant et descendant l’escalier de la pyramide, disposition qui n’a d’analogie avec aucun autre culte. Les téocallis n’étaient pas seulement des édifices religieux : il est certain qu’à leur intérieur on pratiquait des chambres sépulcrales dans lesquelles on renfermait la dépouille mortelle des rois et des princes. L’art était si bien traditionnel au Mexique, que le téocalli de Mexico, bâti six ans avant l’invasion de Fernand Cortez, était fait sur un plan tout à fait identique à celui des pyramides de Saint-Jean-de-Téotihvacan , attrilmées à la nation toldèque, la plus ancienne du Mexique.

Sous l’empire de cette vieille opinion qui n’admet qu’une seule et même orig-ine pour tout le g'enre humain, sans tenir aucun compte des diverses races d’hommes, on n’a pas manqué de soutenir que les Toldèques avaient eu anciennement des communications avec l’Asie et l’Eg-ypte; et on allèg’ue comme preuve qu’o^z a trouvé chez les Mexicains un calendrier, une mythologie, des monuments pyramidaux , une sorte de caractères hiéroglyphiques et jusqu à un papier végétal, toutes choses qui ont leurs analogues chez les Egyptiens.

Rien n’est plus facile que de trouver des analog'ies. Il en existe toujours entre deux peuples placés dans des conditions plus ou moins semhlables, et l’on a tort d’en conclure qu’ils ont eu nécessairement des relations. Tl faut aussi, et avant tout, considérer les différences. C’est ce que nous allons faire à rég*ard des Mexicains.

D’abord ils ont une lang-ue orig-inelle, c’est-à-dire qui ne dérive d’aucune autre. Ensuite ils ont inventé un système graphique qui leur est propre et n’a, quoi qu’on en ait dit, aucune ressemblance avec l’écriture égyptienne. Nous avons examiné avec soin un grand nombre de manuscrits mexicains, et nous n’avons reconnu aucun sig-ne qui ressemblât, même de loin, à un biérog’lypbe ég'yptien. Le système d’écriture employé dans ces manuscrits nous a été expliqué par leur savant possesseur, qui les lit parfaitement : ce système est tout autre que celui des Egyptiens, lequel aurait plutôt de l’analogie avec les lettres chinoises.

Enfln, un fait très-curieux, et qui prouve de la manière la plus péremptoire l’isolement de la civilisation mexicaine, c’est qu’ils ont une arithmétique toute différente de celle des autres peuples. Ce sont les seuls qui comptent par vingtaines au lieu de compter comme tout le monde par dizaines; c’est-à-dire qu’ils ont vingt chiffres; le nombre correspondant à notre centaine est composé de vingt fois vingt ou quatre cents, le mille de vingt fois quatre cents, etc. Ce système a un caractère on ne peut plus primitif. Il est facile de comprendre en effet que les premiers honimes de cette contrée, non encore pourvus de chaussures, et sans doute assis ou accroupis à la manière orientale, de même que les figures représentées sur leurs bas-reliefs, après avoir

compté jusqu’à dix sur leurs doig'ts, comme les enfants, ont pu continuer de compter sur les doig-ts des pieds. C’est là évidemment l’orig’ine de leur système arithmétique.

Quant à leurs monuments, nous n’y voyons point d’analog’ie sig'nifîcative avec les pyramides d’Ég*ypte. Ils sont même d’une forme trèsdifférente, et les images, qui couvrent parfois les murs, sont sculptées en relief, tandis que les hiéroglyphes et has-reliefs égyptiens sont sculptés en creux. Il y a bien des murs en retraite les uns sur les autres, mais c’est là une de ces ressemblances qui se produisent tout naturellement lorsque deux pays sont placés dans des conditions ayant quelques rapports. Les principes de stabilité en construction sont dans la nature, et l’homme les conçoit instinctivement. Il en est de même de certains détails. On fera dans toutes les parties du monde, par exemple, les portes plus hautes que larges, et non basses comme les font les castors, parce que l’homme marche debout. En voulant voir de l’imitation partout, on rabaisserait l’intelligence humaine audessous de celle de certains animaux qui, sans l’avoir appris, savent si bien construire leurs demeures.

L’histoire des Mexicains ne remonte qu’à l’an 472 de notre ère. Les manuscrits dont nous avons parlé contiennent les annales complètes de la contrée, et ces annales remontent plus haut que la date que nous venons de citer, mais elles ne dépassent pas l’ère chrétienne.

En résumé, le Mexique n’a rien produit en architecture, du moins sous le rapport du style, qui mérite d’être imité; et quand même cela serait, l’imitation eût été impossible, puisque cette contrée a été entièrement igmorée jusqu’à l’expédition de Fernand Cortez.

Ce n’est donc ni en Chine ni au Mexique que nous trouverons l’origine de l’art.

§ 4. — Architecture indienne.

Parmi les peuples que l’on croit très-anciennement civilisés, les Indiens, selon l’opinion la plus g’énéralement répandue, auraient la

priorité. En effet, les divers ouvrag'es publiés réeemment sur l’histoire de rarchitecture, adoptant ce système, plaeent tous en tète de leur livre les monuments de l’Indoustan. Ainsi, suivant M. Batissier (d), « c’est par cette contrée que commence l’histoire du monde, et c’est là qu’ont dû vivre et s’assembler les premières familles humaines ». Selon M. Hope (2), « l’architecture indienne est plus ancienne que celle de l’Egypte », etc., etc.

Sur quels fondements est donc basée une telle opinion? Est-ce qu’on a découvert dans l’Inde des livres ou des monuments sculptés qui attestent cette suprématie? C’est, ce nous semble, ce qu’on aurait dû tout d’abord examiner, et l’on aurait reconnu que les Indiens n’ont pas même d’histoire ancienne. « Au milieu de cette infinité de livres de théolog'ie mystique ou de métaphysique abstruse que les brames possèdent, et que ring*énieuse persévérance des Angolais est parvenue à connaître, il n’existe rien qui puisse nous instruire avec ordre sur l’orig*ine de leur nation et sur les vicissitudes de leur société; ils prétendent même que leur relig*ion leur défend de conserver la mémoire de ce qui se passe dans l’âg'e actuel (3), » Le seul ouvragée à peu près historique qui existe dans la littérature indienne est le Râdj ataranghii ou histoire des rois du Kachmîr. Mais cet ouvrag’e ne date que du milieu du xif siècle de notre ère, époque à laquelle il a été rédig-é, d’après les documents antérieurs, par Kalhana (4).

On considère, en g’énéral, comme le berceau de la culture intellectuelle des Indous, les réglions élevées de cette partie de l’Asie qui comprend le Thihet, le Butan, le Kachmîr et le Kaferistan. C’est surtout le Kachmîr qui paraît être un pays remarquable par la place qu’il occupe dans l’iiistoire et par ses rapports avec toute TAsie centrale sous le point de vue des traditions historiques et de la constitution physique (5).

( 1 ) llhî. de l’art mommental .

(2) Hist. de l’architecture.

(3) Cuvier, Disc, sur les révolutions du globe.

(4) Voir la trad. de M. Troyer publiée en 1840, notes.

(5) Charles Ritter, cité par M. Troyer, Eddj., préface, p. xxr.

L’auteur du Râdjataraug’ini commence son histoire par le récit mythique d’un g’rand événement, le dessèchement du lac qui jadis avait rempli tout le terrain enfermé entre les hautes montag’nes entourant la vallée élevée qu’on nomme le pays de Kachmtr,

Ce récit contient un trait dont la concordance avec ce qui résulte des monuments historiques plus occidentaux est faite pour fixer l’attention. Le dessèchement de l’ancien lac du Kachmîr n’est pas le seul exemple d’un fait de ce g*enre dans l’Inde. Tous les documents de l’antiquité relatifs aux montag*nes de F Himalaya et des pays septentrionaux qui leur sont adjacents (1) s’accordent à représenter la vallée de Népal comme ayant été jadis un lac immense, lequel, dans la suite des âg’es, s’est retiré g'raduellement entre les rives du fleuve Bâg’amatî.

Le nom de Nâubandhanam, donné à une montagne qui, située dans le pays ou dans le voisinage de Kachmîr, est un lieu très-fréquenté par des pèlerins, prouve la tradition dominante. Là comme ailleurs, que, pendant une inondation, des hommes se sont sauvés, au moyen d’un navire, sur le point le plus élevé du terrain inondé. D’après le Mahabharat (principal poème épique des Indiens), où il s’agit d’une grande inondation prédite par la Divinité, et de la préservation de Manu dans un navire, c’était au plus haut sommet de l’Himavat que ce navire fut attaché, lequel sommet s’appelle encore aujourd’hui Nau~ bandhanam. Il y a sans doute plus qu’une fahle dans l’ancienne tradition qu’Apollonius de Tyane (2) reçut de la houche de l’Indien Jarchas. Selon celui-ci, le gig’antesque Gang’ès, fils du fleuve de ce nom, procura à son père, qui inondait l’Inde, une issue dans la mer. Pour revenir à l’exemple déjà cité du Népal (3), selon les récits traditionnels, la rivière de Bâgamatî resta renfermée pendant trois siècles dans la vallée sans trouver une issue. Il est naturel de penser qu’il en fut à peu près de meme dans la vallée de Kâchmîr. Or, nous pouvons établir ici un synchronisme fort remarquable.

(1) Documents recueillis [lar le colonel Kirk[iatrik ; London, 1811, p. 1G9-70.

(2) Liv. III, cliap. XX.

(3) Kiikpatrik, à l’endioit déjà cité.

INTRODUCTION

Selon la chronolog-ie de Kalliana (raideur de l’iiistoire des rois du Kacbmîr), Gonarda, premier roi de cette contrée, commence son règme l’an 2448 avant notre ère, époque au-delà de laquelle il n’existe que des souvenirs extrêmement vag’ues. En ajoutant à cette date la durée du dessèchement du lac qui, par analog'ie, serait d’environ trois cents ans, nous placerions la grande inondation vers l’an 2748; et c’est, à trente- six ans près, l’époque du délug-e des Chaldéens, lequel est identique à celui des Hébreux (1); car ce délug’e, d’après les inscriptions trouvées dans les ruines de la tour de Babel, doit être fixé à l’an 2784 avant J.-G.

On peut tirer de cette concordance notoire une première conséquence : c’est qu’aucun monument de l’Inde ne saurait être antérieur à l’an 2784. Et, fait non moins remarquable, l’usag'e de construire des temples en bois a duré au moins jusqu’au iv® siècle de notre ère.

C’est à cette époque que le buddbiste chinois Fa-Hian fit un pèlerinag’e dans l’Inde, et nous possédons la relation de son voyag’e. Il y sig-nale les monuments du buddhisme, ici en bon état, là depuis long’temps en ruines, et il compte les temples et les sanctuaires où l’on vénérait Buddha, sur toute sa route du Pendjab jusqu’au Beng’ale, et aux embouchures du Gang’e, où ce pieux Chinois s’end^arqua pour retrouver dans l’île de Ceylan sa relig’ion, l’unique objet de son pèlerinag'e, qui dura seize ans.

Entre autres faits plus ou moins intéressants, il raconte, avec des détails précis, l’incendie d’un temple; et il est impossible, après l’avoir lu, de se méprendre sur la nature de la construction de cet édifice.

« Le temple de Tchi Huan, dit-il, avait primitivement sept élag’es. Les rois et les peuples de divers royaumes étaient pleins de vénération pour ce lieu et venaient y célébrer des fêtes. On y suspendait des banderoles et des dais, on répandait des fleurs, on brûlait des parfums. Les lanternes y suppléaient au jour, et, de jour même, ne s’éteigmaient jamais. Un rat, ayant pris à la bouche une des boug’ies

(1) Manu est le niêiue que Noé, la tradition clialdéenne étant évidemment empruntée à rinde.

des lanternes, mit le feu aux banderoles et aux draperies des pavillons, et les sept étages du temple furent entièrement consumés.

L’auteur de cette relation ajoute que « l’idole même était en bois de santal (1) ». Nous pensons donc qu’il est suffisamment établi que ces anciennes pagodes étaient de bois. Fort de cette première découverte, nous allons maintenant aller plus loin, et démontrer un fait tout aussi curieux et encore plus inattendu, c’est que les pagodes de pierre sont l’imitation des temples de bois, et que ceux-ci n’étaient guère qu’une copie des raths ou grands chars de triompbe qu’on traînait dans les cérémonies religieuses.

Nous avons les descriptions de deux de ces chars, écrites, l’une au iv” siècle de notre ère par ce même voyageur chinois Fa-Hian, l’autre dans le siècle dernier par un de nos missionnaires de l’Inde. En lisant ces descriptions, on est tenté de croire qu’il %’agit d’une pagode et non d’un char, tant la ressemblance est grande.

Voici d’ahord le texte de Fa-Hian :

« Tous les ans, pour célébrer le huitième jour de la lune de Mao (c’est-à-dire du quatrième mois), on fait des chars sur lesquels on dresse cinq étages en bambou soutenus par des lances, de manière qu’ils forment une liante colonne quia l’aspect d’une tour. On la couvre de tapis de feutre blanc, sur lesquels on peint ensuite les images de toutes les divinités célestes, qu’on décore avec de l’or, de l’argent et du verre de couleur. En liant, on attache un toit d’étoffe brodée; aux quatre coins sont pratiquées de petites cbapelles, dans chacune desquelles est un Bouddha assis, avec des Bodhisattwas à ses côtés. 11 peut y avoir environ vingt de ces chars, qui diffèrent tous l’un de l’autre pour le faste et pour l’importance (2). »

Passons maintenant au récit du missionnaire. Il y avait encore de son temps, près de la principale pagode de Madoureh, laquelle est élevée au centre de la citadelle de cette ville, trois chars appelés rath, destinés à promener l’idole dans les fêtes publiques. Notre auteur décrit naturellement le plus remarquable par sa grandeur et samagni-

(1) Foê Koiti Ki, trad. franç.., chap. xx, p. 172.

(2) Foê Koui Ki , trad. fraaç., p. 254.

INTRODUCTION

ficence. « On y fait monter, dit-il, jusqu’à quatre cents 'personnes, dont les fonctions sont différentes. De grosses qwutres forment cinq étages, et chaque étag*e a plusieurs g’aleries. Quand cette macliine est couverte de toile peinte, de pièces de soie de diverses couleurs, de banderoles, d’étendards, de parasols, de g'uirlandes, de fleurs représentées sous diverses fig'ures, et que tout cela se voit au milieu de la nuit, à la clarté de mille flambeaux, on ne peut nier que ce ne soit un spectacle extraordinaire. Il ne faut pas moins de plusieurs milliers d’hommes pour traîner ce char, qui s’avance au son des tambours, des trompettes, des hautbois et de divers autres instruments. Il marche si lentement qu’il est trois jours à faire le tour de la forteresse (I). »

Nous n’avons pu trouver aucun dessin de ces chars; mais il existe au musée etbnolog'ique du Louvre un modèle réduit du rath ou chariot de VisnoLi à Chandernag’or. Ce char r.’a que deux étag*es, plus un souhassement contenant les roues, au nombre de dix (2). Cependant il peut donner une idée exacte de la construction de ces sortes d’édifices mobiles, surtout pour la disposition des roues. On peut composer sur cette donnée un char à cinq étag’es afin de le comparer aux pag’odes que nous connaissons. Le trait le plus caractéristique est dans le souhassement, et prouve invinciblement que ce sont bien les pag’odes qui ont imité les chars, et non ceux-ci, comme on pourrait le croire, qui sont l’imitation des pag’odes; car ce souhassement, dans les monuments de pierre, est conçu exactement selon le système et les proportions convenables pour recevoir des roues.

Si les côtés de cette espèce de tour étaient perpendiculaires , le moindre défaut de niveau du terrain qu’elle doit parcourir la ferait sensiblement osciller, ce qui est inadmissible à cause des quatre cents personnes occupant les divers étag’es. On aura donc été porté tout naturellement à lui donner une forme pyramidale, ce qu’indique parfaitement d’ailleurs la construction de la plate-forme inférieure. Cette combinaison d’étag’es en retraite les uns sur les autres permet aussi de pratiquer, dans les ang’les, les quatre (diapelles consacrées à

(1) Lettres édifiantes, t. XIII, p. 129. La forteresse a un mille de circonférence.

(2) Pour un char à cinq étages, il faudrait vingt-six roues.

Bouddha, selon le texte du voyag’eur chinois, et telles que les indiquent les pagodes construites en matériaux incombustibles.

Il est fort regrettable qu’il ne reste aucune construction de ce genre d’époque ancienne; nous y trouverions, avec sa simplicité native, le vrai type de l’architecture indienne. Sans doute, dans leur ensemble, ces édifices sont une création remarquable appartenant en propre à l’Inde; mais les détails de mauvais goût dont ils sont surchargés font presque entièrement disparaître l’originalité primitive.

Le roi Ranâdditya « fit bâtir, par des architectes, deux magnifiques édifices qui portaient son nom, ainsi que deux Ihigas de pierre (1). « Nous nous étendrons un peu sur ce dernier genre de monuments parce que, faute de le bien connaître, on est tombé de nos jours, en Limitant, dans une erreur étrange.

Giva, dieu de la destruction et de la génération, troisième personne de la trinité indienne et la plus vénérée, est très-souvent et très-pieusement adoré sous la forme du Ling’a, qui n’est autre que le Phallus des anciens. On place ordinairement cet emblème sur un piédestal au milieu du sanctuaire. Dans la pag'ode de Mandoureh, c’est un bloc de granit de forme conique. Les grandes pagodes dédiées à Giva renferment plusieurs sanctuaires ou pagotins, au nombre de cinq, ayant tous la forme d’un cône arrondi à son sommet et posant sur une base cubique. Dans le principal est le Linga. L’édifice entier ne représente lui-même qu’un grand Linga sur son piédestal.

M. Lang’lès croit ce culte d’origâne égyptienne. « On connaît, dit-il, la vénération des Egyptiens, des Phéniciens et des Grecs pour le Phallus. »

Le tombeau d’AIyatte, en Lydie, qui, selon Hérodote, était couronné par cinq homes de pierre, et le monument connu sous le nom de tombeau des Horaces et des Guriaces, à Albano, ont une analogie frappante avec les temples dédiés à Giva. Groupez régulièrement les cinq chapelles des g’randes pagodes, et liez ensemble leurs bases, vous aurez très-précisément le mausolée d’Albano.

(1) Radjat., liv. III, § 4o9.

INTRODUCTION

On doit comprendre maintenant, sans que nous insistions là-dessus, combien il est inconvenant d’appliquer, ainsi qu’on l’a fait de nos jours, un pareil symbole à des sépultures chrétiennes. Le Ling’a n’est et ne sera jamais, pour nous autres chrétiens, qu’une monstrueuse obscénité.

Un édifice d’un ordre fort différent des pag’odes est le Tchoultry de Trimal-Naïk; nous n’en parlerons que pour montrer une fois de plus combien on s’est fait illusion sur l’antiiiuité des monuments de l’Inde. Certes, si la date de celui-ci était inconnue, on n’eût pas manqué de le classer parmi les plus anciens. Construit à la manière ég’yptienne, tout en g'ranit, il se compose de cent ving't-quatre piliers, chacun d’un seul bloc; son plafond, formé de long-ues pierres qui vont d’un pilier à l’autre, fut mis en place au moyen de plans inclinés.

« Les fondations furent jetées la seconde année du règne de Tre- « mal-Naïk II, qui y consacra ving’t-denx années de travaux et plus « de vingt-quatre millions de francs (1). »

La seconde année du règne de Tremal-Naïk correspond à l’an 1623 de notre ère et au règne du roi de France Louis XIII.

Il nous reste à examiner maintenant les fameux temples souterrains d’Elora, auxquels on a voulu attribuer une antiquité extraordinaire.

Fa-Hian, le voyageur chinois dont nous avons parlé plus haut, et qui parcourut l’Inde, au iv“ siècle de notre ère, pendant seize ans, signala les temples qu’il rencontra sur sa route; et il ne fait mention d’aucune espèce d’édifice souterrain ou taillé dans la masse des montagnes. Trois siècles plus tard, un autre Chinois, Hiouang’-Tsang’, fit les mêmes excursions pendant vingt ans, donna une nomenclature des édifices religieux qu’il avait vus, et, comme son prédécesseur, il n’a point connu les nombreuses excavations d’Elora, d’Elepbanta, de Kennery, de Carli, etc.

En examinant de près et en détail le style de ces monuments, on ne trouve rien qui justifie l’opinion de ceux qui leur supposent une haute

(1) Mon. de l’Hind., t. Il, p. 7, pl. vi, vu, viu.

antiquité. Ce qui frappe surtout dans les temples souterrains de l’Inde, c’est, avec des détails d’un g’oùt hellénique, un caractère de décadence très-prononcé. Les lourds piliers qui supportent leurs plafonds écrasés ne sont qu’un vase g-rec mal ag’encé sur un piédestal cannelé. Les profils de ce piédestal sont tout aussi g'recs que le vase, lequel est presque la copie de celui qu’on voit au musée du Louvre et qui provient de Métaponte.

Il nous paraît impossible, après avoir analysé sérieusement ces édifices, de se méprendre sur leur époque plus ou moins moderne. M. Lang’lès, qui les a publiés, ne les croit pas antérieurs au vii° siècle de notre ère, et nous partag’eons entièrement son opinion.

Peu s’en est fallu cependant qu’on ne reg-ardàt les tombeaux de Tbèbes et les temples d’ibsamboul comme des imitations des g-rottes d’Elora. Les uns et les autres sont, à la vérité, creusés dans les montagnes, mais c’est la seule ressemblance qui existe entre eux.

Il est presque superflu d’ajouter, après tout ce que nous venons d’exposer, que la théorie de l’arcbitecture ne saurait tirer aucun enseignement utile des monuments de l’Inde.

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