CHAPITRE H
l’ O KD RE DORIQUE, SELON \1TRUVE.
Vitruve a exercé, à l’époque de la Renaissance, une influence considérable. On le reg'ardait généralement comme le législateur de l’arcbiteclure, etceux qui publiaient des livres sur cet art acceptaient aveug-lément ses préceptes. Une élude plus approfondie de l’antique nous a fait reconnaître, cependant, i|ue les règ*lcs de Vitruve ne s’appliquent g'uère qu’aux édifices romains de son temps, c’est-à-dire au temps de Jules César, qui employait cet architecte à la construction des machines de g’uerrc (1). Vitruve était déjà vieux, comme il le dit luimême (2), lorsqu’il dédia son livre à Aug’uste, évidemment dès les premières années du règne de cet empereur, puisqu’il n’y est fait mention d’aucun des grands et nombreux monuments construits sous ce règne.
Toutefois, Vitruve est fort utile en ce que son ouvrage est le seul traité d’architecture des anciens qui soit parvenu jusqu’à nous. Cet ouvrag’e est d’autant plus précieux que, s’il faut en croire son auteur, il n’aurait fait qu’une compilation. Vitruve énumère longuement, en effet, dans la préface de son septième livre, les noms des auteurs qu’il a consultés et qu’il dit avoir reproduits dans un meilleur ordre. Ces auteurs sont presque tous Grecs, et malheureusement Vitruve, n’ayant jamais quitté l’Italie, n’avait qu’une idée fort imparfaite de l’architecture grecque. Il va môme jusqu’à dire que « les anciens ne se sont point servis des proportions de l’ordre dorique dans les temples» (3),
(1) Vitruve, préface, du liv. I.
(2) Préface du liv. U.
(3) Liv. IV, chap. iii.
tandis que, jusqu’au siècle de Périclès, au contraire, l’ordre dorique était presque seul employé à l’édification des temples des gTands dieux.
Cette erreur de Vitruve nous porte à croire qu’il a peu emprunté aux architectes g'recs Silène et Théodorus, qui, selon lui, ont écrit sur l’ordre dorique. Il dit, d’ailleurs, avoir appris de ses maîtr(;s, c’est-àdire des architectes romains, les proportions de cet ordre d’architecture. Il est donc présumable qu’il aura puisé principalement dans les écrits de Fussitius, de Terentius Varro et de Publius Septimius (1).
Quoi qu’il en soit, l’ordre dorique, appliqué à d’autres édifices que des temples, avait presque g’énéralement abandonné l’antique g'ravité de son caractère, pour suivre une marche ascendante vers des proportions plus sveltes, plus élég*antes.
Aucun monument antique connu n’ayant observé les préceptes de Vitruve dans leur ensemble, nous en pourrions conclure que ces préceptes ne faisaient point alors autorité. Toutefois, en analysant le dorique de Vitruve et en le comparant au ’habularium, qui lui est antérieur de quelques années, et au premier ordre du théâtre de Marcellus, qui le suit de près, on trouve, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, quelques proportions à peu près vitruviennes (2). Il en est de même pour certains monuments construits en Grèce dans les derniers temps, notamment pour le temple de Némée (3).
Les traits caractéristiques du dorique de Vitruve sont l’introduction de l’astrag'ale et la maig’reur de l’architrave, dus, Tun et l’autre, à l’influence étrusque. La proportion d’un demi-diamètre, donnée à l’architrave, rappelant trop évidemment la plate-forme en bois des temples toscans, enlève à l’ordre dorique le caractère de fermeté que doit comporter tout édifice construit en matériaux durables. C’est là le côté faible du dorique de Viti’uve, son vice radical. Il ne faut point cependant trop accuser Vitruve, qui n’a fait que reproduire ce faux précepte. Il existait avant lui, puisqu’on l’a appliqué au Tabularium, et cela est d’autant plus surprenant que, par les profils des impostes et
(1) Architectes romains cités par Vitruve dans la préface de son liv. VII.
(2) Voir ci-contre le tahleau syno[ttique des ordres doriques romains.
(3) Voir le même laLleau.