HA HISTOIRE FANTASTIQUE
et, de «douleur, le moment n'est pas fevorahle, daignez me laisser retomber à terre.
— En effet, dit Rabardantès, «tes oreilles tiennent à mes mains «plus qu'à ta tête.
A ces mots, le Chinois retomba lourdement & terre. Ses oreilles étaient restées aux mains de Rabardantès. Il se releva à moitié mort, et essaya de s'<es&iÊr ; mais le Tartare le retint :
— Rédige, lui dit-il.
— Seigneur, dit le Chinois tremblant, je «ais vous obéir. Daignez w& faire donner un peu d'eau fraîche pour baigner ma blessure.
— En effet, mon pauvre ami, comme te voilà saignant.
Et il ordonna d'aller chercher du vinaigre, dont on épongea les oreilles du Chinois, ou plutôt la place nù elles avaient été. Le malheureux poussait des cm affreux, mais il fut forcé de subir cette opération.
— Maintenant, dit Rabardantès, as-tu l'esprit bien présent, et la pleine possession de (es facultés.
— Assurément, seigneur, s'écria le Chinois redoutant quelque mystification nouvelle?
— Eh bien, écris : «Chien de Pierrot.., » Qu'as-tu à me regarder comme un imbécile?
— Majesté, dit le Chinois ? Pierrot n'est plus à l'armée.
— Vraiment!
DIT CÉLÈBRE PÎBAROT. 2l5
— Oui, Majesté.
— Et depuis quand?
— Depuis le jour de votre...
Ici le Chinois hésita et parut chercher l'expression.
— Demafiiite?
— Non, seigneur, de votre concentration précipitée du côté de Kraktaktah.
— Est-ce qu'il est mort ?
— Non, il a été destitué.
— Pierrot destitué ! Qui le remplace?
— Le prince Horribilis, sire.
— Ah ! bravo ! dit Rabardantès. Je n ? ai que faire de tes services à présent. Va, pars, cours, vole*
Et se tournant vers les principaux officiers :
— Amis, à cheval. Pierrot est parti. La journée sera bonne.
Une heure après, toute l'armée tartare sortit des murs de Kraktaktah, et se précipita dans le camp des Chinois. Geux-ci ne s'attendaient à rien moins. La plupart étaient à dîner ; d'autres étaient au fourrage ou brûlaient les villages tartares dans la campagne. Au premier cri des sentinelles et des gardes avancées, tout le monde courut aux armes, et vit avec terreur s'avancer au galop l'effroyable Rabardantès.
Les Chinois n'hésitèrent pas, et reprirent sans tar* der le chemin de la grande muraille. Les plus affamés
ne se donnèrent pas le temps d'emporter des provisions pour la route ; quant aux autres, ils étaient déjà loin.
Figurez-vous, mes amis, huit cent mille Chinois courant à la fois dans la plaine, tous dans la môme direction. Ceux qui étaient à cheval formaient l'avantgarde comme il est naturel. A leur tête galopait, ou plutôt volait le prince Horribilis. Les pieds de son cheval touchaient à peine la terre ; quant à lui, il maudissait sa mauvaise étoile, et la sotte idée qu'il avait eue de venir à la guerre et de faire destituer Pierrot. De temps en temps il pensait à Kabardantès.
— Quel enragé Tartare ! pensait-il ; voilà trois jours que nous galopons après lui, il rentre dans sa maison, et au lieu d'embrasser, comme un bon mari et comme un bon père, sa femme et ses enfants, le voilà qui remonte à cheval et qui court après nous ! Est-ce du bon sens ? est-ce de la logique ? S'il voulait entrer en Chine, pourquoi s'enfuyait-il vers Rraktaktah? Et s'il voulait rentrer à Rraktaktah, pourquoi galope -t-il maintenant du côté de la Chine?
Tout en faisant ces sages réflexions et beaucoup d'autres que je passe sous silence, parce qu'elles ne lui ont guère profité et qu'elles ne l'ont rendu ni plus prudent, ni plus habile, ni plus brave, ni meilleur, ni plus disposé à reconnaître et à récompenser le mérite des autres hommes* il éperonnait toujours son cheval.
À une assez grande distance derrière lui, mais avec une ardeur toute pareille, courait tout son état-major, suivi de près par la foule des martyrs. Les lances des Tartares piquaient ce troupeau de fuyards et leur donnaient des ailes. Enfin le soleil se coucha, et les malheureux Chinois, protégés par les ombres de la nuit, purent prendre un peu de repos.
Le premier jour, plus de cent mille Chinois péri-; rent ou furent faits prisonniers. Le lendemain, la poursuite continua. Cent cinquante mille Chinois restèrent encore en route. Le troisième jour, les débris de l'armée arrivèrent à la grande muraille et se cachèrent derrière les remparts qu'avait défendus Pierrot. Kabardantès, animé par le succès, voulut sur-le-champ escalader la muraille ; mais la plupart des Tartares, épuisés par une course continuelle, refusèrent de le suivre et remirent l'attaque au lendemain.
Il y a un proverbe qui dit : « Ne remettez jamais à demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui. » Jamais proverbe ne fut mieux appliqué qu'en cette occasion.
Horribilis, désespéré, faisait chercher partout Pierrot pour lui rendre le commandement. Dans les grands dangers, les âmes courageuses reprennent naturellement le pouvoir. La jalousie et la haine avaient fait place à la peur. Le malheureux Horribilis ne voyait de
salut qu'en Pierrot,
118 HISTOIRE FÀHTASTIQtl
— Où est-il? disait-il à Tri&templète. Dis-le-moi, toi qui es sorcier.
— Je n'ai pas besoin d'être sorcier pour le deviner, répondit Tristemplète avec un affreux sourire. En quittant la cour du roi votre père, il est allé délivrer sa fiancée.
— Eh bien, envoie sur-le-champ un exprès pour le rappeler et lui dire que je remets tout en ses mains, et que s'il n'arrive à l'instant, je suis perdu, l'armée est perdue, toute la Chine est perdue.
Aussitôt le magicien siffla aux quatre vents de l'horizon.
Quatre esprits infernaux accoururent à ce signal.
— Qu'on me transporte à la cour du roi Vantripan, dit-il.
Une seconde après, il était au pied du grand escalier. En entrant dans la salle, il aperçut Vantripan assis sur son trône, la couronne en tête, les yeux rayonnant de bonheur et de fierté. Il donnait audience aux envoyés du schah de Perse.
— Oui, Messieurs, disait-il en se rengorgeant, la terreur de mon nom et la valeur du prince Horribilis ont mis en fuite tous ces Tartares. Mon fils m'écrit qu'il marche sur leur capitale, Kraktaktah, et qu'il n'en fera qu'une bouchée.
— Majesté, dit l'envoyé du schah, nous vous félicitons de ce succès et des exploits du prince Horribilis*
DU CKLÈBR1 PIBHROT. 219
Il paraît qu'il a été vaillamment secondé par tous ses officiers, et surtout par le grand connétable.
— Qui? Piertot? interrompit dédaigneusement le roi. Vous aurez lu cela dans les gazettes. Ces gazettes, voyejMrous, «'est un tas de mensonges. Tromper, mentir, prêcher le faux pour savoir le vrai, c'est le métier de ee6 gens-là, c'est de cela qu'ils vivent. Horribilis secondé par Pierrot ! Ah ! ah ! ah 1
Et il se renversa sur son fauteuil en riant aux éclats.
— Majesté, dit le chef des huissiers, voici un cour* rier du prince Horribilis.
— Fais entrer. Tenez, Messieurs, ajouta~t*il, je ne m'y attendais guère, puisque j'ai reçu de ses nouvelles hier. Pierrot a quitté l'armée depuis six jours. Ce n'est donc pas à lui qu'on pourra attribuer le mérite des nouvelles que je vais recevoir.
Tristemplète s'avança d'un air modeste.
— Eh bien I dit Vantripan, où sont tes dépêches ?
— Sire, j'ai ordre du prince Horribilis de ne parler qu'à vous seul.
— À moi seul ? Pourquoi tant de mystère? Parle devant tons. Il n'y a personne de trop ici.
— Sire, dit Tristemplète, puisque vous le voulez, je parlerai. Après le départ du grand connétable j le prince Horribilis a poursuivi l'ennemi jusqu'aux portes de Kraktaktah*
320 HIST01RK FANTASTIQUE
— Qu'est-ce que je vous disais, Messieurs? interrompit le gros Vantripan.
— Tout à coup, continua Tristemplète, Kabardantès et ses soldats ont tourné bride et se sont précipités sur nous avec fureur en apprenant le départ du grand connétable.
«—Diable ! diable ! dit Vantripan pensif. Et .vous les avez étrillés, j'imagine ?
— Sire, c'est ce qui n'aurait pas manqué d'arriver, si les ordres du prince Horribilis avaient été mieux compris et mieux exécutés.
— Quels ordres?
— A la vue de Kabardantès et de ses Tartares qui se précipitaient sur nous au galop, le prince a crié : «En avant ! » Malheureusement, comme, je ne sais pour quelle raison, il était tourné du côté de la Chine au moment où il a donné cet ordre, on a cru qu'il voulait dire : « En avant ! retournons en Chine. » Tout le monde s'est précipité de ce côté-là, et le prince, entraîné et poussé par le courant, est arrivé le premier à la grande muraille, où il attend vos ordres souverains.
— Mes ordres souverains, dit le gros Vantripan, sont qu'il aille se faire pendre. Combien d'hommes a-t-il perdus ?
— Sire, cent mille le premier jour, cent cinquante mille le second, et deux cent mille le troisième»
— En tout, quatre cent cinquante mille hommes. Voilà trois jours bien employés ! .Quelle activité ! C'était bien la peine de faire destituer ce pauvre Pierrot. Nous allons chanter la chanson :
Mardi, mercredi, jeudi, Sont trois jours de la semaine.
Je m'assemblai le mardi, Mercredi je Tus en plaine ; Je fus battu le jeudi.
Ah! mon Dieu! comment faire? Maudit Horribilis! qu'allait-il faire chez les Tartarcs ?
— Majesté, il ne pouvait prévoir ce qui est arrivé.
— Horribilis est un sot.
— Sire, le respect ne me permet pas de vous contredire.
— 11 s'agit bien de respect. Donne-moi un conseil. Vous tous qui êtes ici la bouche ouverte comme des carpes hors de l'eau, donnez-moi des conseils.
— Sire, c'est bien facile, dit un courtisan : mettezvous à la tête de l'armée. Votre présence électrisera les Chinois, et...
— Va te faire électriser toi-même, interrompit le bon roi.
— Sire, dit un autre, faites faire un recensement général de tous les hommes en état de porter les armes.
fïï HISTOIRB FÀWTÀSTIQTJE
~ Oui, et pendant qu'on les recensera, nous serons dans la poêle à frire. Imbécile, val
— Sire, dit un troisième, faites semer des chausse* trapes sur toutes les routes pour arrêter la cavalerie tartare.
— Bon ! et elle passera à travers champs, et nos chevaux se prendront dans les chausse-trapes. Triple butor !
— Majesté, dit un quatrième, si Ton substituait des pièges à loups aux chausse-trapes?
— Grand innocent! dit le roi.
— Sire, dit un cinquième, si Ton empoisonnait toutes les fontaines?
—» Qu'est-ce que nous boirons? dit Vantripan, Il serait plus court, je crois, de leur couper franchement le cou.
Chacun proposa son moyen.
— Vous êtes tous des ftnes, dit enfin Vantripan. Et toi, tyouta-t-il, s'adressent à Tristemplète , qu'est-ce que tu proposes?
— Sire, rappelez Pierrot.
*-r- Ah ! voilà un véritable ami et une personne de bon sens, dit Vantripan. Mais où est Pierrot?
— Sire, il est parti,
— Bon ! nouveau malheur ! Que le diable vous emporte tous 1
— Sire, dit modestement Tristeroplète, si Votre Ma-
DU CÉLÈBRE PIIEROT. 233
jesté veut me donner ses pleins pouvoirs, je me fais fort de vous le ramener.
— Tu les as, dit Yantripan,
Le lendemain matin, Tristemplète arriva au château de Belzébuth fort à propos pour notre pauvre ami, que les flammes environnaient de toutes parts avec safian<* cée.
La pauvre Rosine et sa mère se croyaient à leur dernier jour et recommandaient leurs âmes à Dieu. Pierrot lui-même, inaccessible à la crainte, mais désespérant de les sauver, voulait périr avec elles. Les diables criaient et applaudissaient, en entretenant le feu avec toutes sortes de matières inflammables prises dans les magasins de l'enfer. Sur ces entrefaites, Tris* templète entra dans la cour.
— ■ Où est Belzébuth? dit-il en descendant de cheval.
— Me voilai dit Belzébuth encore tout froissé de sa chute. Que me veut-on?
A la vue de Tristemplète, il se jeta dans ses hras,
— Eh ! bonjour, ami, qu'il y a de temps que je ne t'ai vu l dit-il.
• — Oui, mes affaires...
— C'est bon, c'est bon, je les connais, tes affaires. Quand viendras-tu définitivement parmi nous?
— Le plus tard possible, dit Tristemplète en faisant la grimace.
224 HISTOIÛE FANTASTIQUE
— Tu fais le dégoûté? dit Belzébuth. Franchement tu as tort : l'enfer n'est pas ce que tu crois; il y a de bons diables parmi nous, et nous menons joyeuse vie. Quand veux-tu que j'aille te chercher?
— Nous parlerons de cela plus tard , dit Tristemplète. Je viens ici pour affaire sérieuse. Où est Pierrot?
— Regarde ! il va griller. Tu vois comme nous avons exécuté tes ordres !
— Malheureux! s'écria Tristemplète, fais éteindre le feu à l'instant !
— Ah bah ! et pourquoi?
— Éteins le feu, te dis-je, l'explication viendra plus tard.
— Je ne veux pas, dit fièrement Belzébuth; il m'a rossé, il a tué ou blessé plus de soixante de mes soldats ; je n'ai dû la vie qu'à mon casque, dont la trempe est au-dessus de toutes les trempes connues. Il périra.
— Il vivra, dit Tristemplète.
— 11 périra.
— Il vivra.
— Il périra.
A ces mots, les deux amis allaient se précipiter l'un sur l'autre.
— Au nom d'Éblis, le roi des esprits infernaux et le rival de Salomon ; au nom de la puissance que tu auras sur moi après ma mort; au nom de cet anneau magique
qui peut allumer dans tes os le feu de l'éternelle destruction, obéis, Belzébuth, et éteins ces flammes.
Belzébuth, vaincu, souffla en grognant sur la flamme et se retira à l'écart comme un chien à qui l'on vient d'enlever un os.
— Et toi, cria Tristemplète à Pierrot, descends et ne crains rien.
— Puis-je me fier à lui? dit Pierrot à la fée Aurore.
— Tu le peux, dit-elle, il a besoin de toi.
— Je ne descendrai pas seul, dit Pierrot; j'emmènerai avec moi ma fiancée et sa mère.
— Emmène-les si tu veux, dit Tristemplète.
Pierrot descendit triomphant en leur donnant la
main; mais il ne voulut sortir du château que le dernier, de peur que, par une perfidie nouvelle, on fermât la porte sur elles. Il traversa les. rangs des diables la tête haute, le regard ferme et assuré. Ses ennemis, rangés sur deux lignes, ne purent s'empêcher d'admirer son courage. Rosine disait dans son cœur : Que je suis heureuse d'être aimée d'un pareil homme ! Et la fée Aurore elle-même, qui fermait la marche, sourit en montrant à Belzébuth son filleul :
— Tu n'as pu ni le vaincre ni l'effrayer, dit-elle. Le pauvre Belzébuth grinçait des dents en voyant sa
proie lui échapper. Un pouvoir pjus fort que le sien le forçait à l'obéissance; car vous savez, mes amis, que si le démon peut tenter l'homme et le conduire à sa
perte, l'homme, à son tour, par un privilège divin, peut enchaîner et dompter le démon. C'est toute la science des anciens magiciens, science aujourd'hui presque oubliée, négligée du moins, à cause des incon* vénients qu'elle aurait pour le repos public et pour la sûreté des États , mais réelle et que cultivent encore dans la solitude quelques sages ignorés. Un jour, peutêtre, il me sera permis de vous en dévoiler les arcanes; aujourd'hui, tirons le rideau. Ces mystères ne sont pas faits pour être entendus par toutes les oreilles, ni répétés par toutes les bouches. Sachez seulement que cette science s'étend et pousse ses racines jusque dans les entrailles de la terre , et qu'il n'y a pas un arbre , un oiseau, un rocher, un serpent, une étoile qui ne parle à l'esprit du philosophe et qui ne lui dévoile un des secrets de la nature.
Lorsque Pierrot et ses compagnons furent sortis du château de Belzébuth, le premier soin de Pierrot fut de demander à Tristemplète, qui les avait suivis, où il voulait le conduire.
— A la cour du roi, dit Tristemplète ; et il lui apprit ce que vous savez déjà* et le besoin qu'on avait de ses services.
— Gela m'est fort égal, dit Pierrot. J'ai mieux à faire que de me battre pour un roi ingrat et pour son scélérat de fils. Horribilis a voulu prendre ma place, qu'il la garde, et, s'il doit périr, qu'il périsse; ce né sera qu'un méchant homme de moins.
— Pierrot, dit la fée Aurore, n'as-tu pas d'autre raison ?
— Ma vraie raison, dit Pierrot embarrassé, c'est que je ne veux plus me séparer de Rosine. J'ai trop souffert de son éloignement et de ses dangers. Je veux que désormais tout soit commun entre nous.
*— Voilà une raison raisonnable, dit la fée ; mais ras*
sure-toi, je me charge de veiller sur elle et sur sa mère. Toi, va où l'honneur t'appelle.
— Mais... dit Pierrot.
— Partez, mon ami, lui dit Rosine avec un doux regard. Il faut sauver la patrie d'abord. Plus tard, nous penserons à être heureux.
— Allons, puisqu'il le faut, dit en soupirant le pauvre Pierrot.
Et, prenant congé de sa fiancée, il partit avec le magicien. Quelques secondes après, il était auprès de Yantripan.
Le pauvre roi était bien triste et bien malheureux. Sa fille dédaignée, son fils déshonoré par sa lâcheté, son armée taillée en pièces et son royaume envahi lui avaient ôté l'appétit. Quand Pierrot parut, il fut saisi de joie et de tendresse, et lui sauta au cou en pleurant. Pierrot, qui avait le cœur tendre , fut si ému de cet accueil qu'il se sentait lui-même envie de pleurer. Tous les courtisans, voyant le roi pleurer, se mirent à sangloter d'une façon pitoyable. La reine mit son mouchoir sur ses yeux, et la pauvre Bandoline., blessée au cœur par les dédains de Pierrot, saisit avec empressement une si belle occasion de fondre en larmes.
— Ah ! mon pauvre ami, dit enfin Yantripan, qui pleurait comme un veau qui a perdu sa mère, quelle joie de te revoir l Quand tu n'y es pas, tout va de travers. Tu sais ce qui est arrivé?
— Je le sais, dit Pierrot.
— Hélas ! c'est ma faute, dit Vantripan. Avais-je besoin de donner le commandement à un benêt qui poursuit l'ennemi quand l'ennefpi se sauve, et qui se sauve quand l'ennemi le poursuit? Enfin, te voilà, tout est réparé. Tu vas partir, tu reprendras le commandement, tu mettras en fuite les Tartares, tu couperas le cou à Rabardantès, tu feras la conquête de Rraktaktah et de l'empire des îles Inconnues» et...
— Y a-t-il encore quelque chose à faire? dit Pierrot, souriant de cette confiance que Vantripan avait dans son courage et dans son habileté.
— Non, voilà tout, pour le moment.
— Partons, dit alors Pierrot, et il prit congé de Sa Majesté.
Comme il traversait un corridor pour sortir, une femme de chambre de la princesse Bandoline lui toucha le bras et lui fit signe de la suivre.
Ce message embarrassa fort Pierrot. Il n'aimait plus la princesse, et môme, suivant l'usage en pareille occasion, il se souvenait à peine de l'avoir aimée; mais il était trop poli et trop délicat pour oser lui dire une pareille chose en face. Cela ne se dit pas à une simple paysanne, à plus forte raison à une grande princesse, dont le principal défaut était d'être assez vaine, ce qui est pardonnable à une fille de roi, et de ne pas plaire à Pierrot. Il suivit donc la femme de chambre à con-
tre-eœur et arriva dans l'appartement de Bandoline. Elle l'attendait, à demi couchée sur un canapé, et lui fit signe de s'asseoir à côté d'elle. U hésitait un peu, pressé comme il l'étyrit de partir et d'échapper à une corvée assez désagréable.
— Asseyez-vous, lui dit-elle tristement; oe que j'ai à vous dire ne vous retiendra pas longtemps.
Il obéit.
— Pierrot, reprit-elle, d'où vient que vous ne m'aimez plus? Suis-je moins belle qu'autrefois?
— Vous êtes toujours la reine de Beauté , répondit Pierrot en détournant les-yeux.
— Vous ai-je fait quelque tort?
— Aucun, dit Pierrot.
— Est-ce parce que je suis fille de roi?
— Non, dit Pierrot.
— Est-ce parce que j'ai refusé autrefois de vous épouser?
Le pauvre Pierrot était à la torture.
— On aime quand on peut, dit-il, et non pas quand on. veut.
Grande et triste vérité ! La pauvre Bandoline rougit et pâlit. Enfin, elle se leva et lui dit :
— Vous aimez une autre femme ?
!— Oui, dit Pierrot, que tfet aveu efnbarrassait moins que tout le reste.
<*- Bile est bien heureuse ! dit Bandoline en soupi*
DU CÉLÈBRE PIIRROT. 231
rant. Qu'elle le soit, ajouta-t-elle, puisque le destin le veut. Et vous, Pierrot, souvenez-vous que vous avez en moi une amie sincère.
A ces mots, elle lui tendit la main, que Pierrot baisa avec respect, et se détourna pour lui cacher ses larmes. Pierrot sortit tout troublé, et alla rejoindre son nouvel ami Tristemplète. En un instant ils furent à cheval, et, dans le temps qu'une religieuse mettrait à dire : Jésus 9 Maria, ils se trouvèrent au camp des Chinois. Tristemplète ne voyageait jamais autrement.
Dès son arrivée, Pierrot entendit des cris affreux et comprit que le combat était engagé. Il y courut plein d'ardeur. Il était temps!
Toutes ces choses que je viens de vous conter si longuement, je veux dire le combat de Pierrot contre les diables dans le château de Delzébuth ; sa délivrance par Tristemplète; l'audience de Vantripan; l'entrevue avec Bandoline et le voyage au camp des Chinois, s'étaient, grâce aux moyens de transport de Tristemplète , passées en inoins de deux heures. Nous parlons beauooup de nos chemins de fer, et nous sommes très-fiers de faire dix ou douze lieues à l'heure , tandis que nos pères se transportaient en un clin d'œil d'un bout de la Chine à l'autre, et vous saurez qu'entre ces deux bouts il n'y a pas moins de sept cents lieues. Nous sommes des enfants qui ont mis le pied dans les bottes de leur père, et qui, pour delà, se (Sroiént déjà des
hommes. Que de progrès nous avons à faire avant de retrouver seulement la moitié des sciences qui étaient vulgaires au temps d'Abraham et des mages de l'antique Chaldée !
Nous avons laissé Horribilis et les Chinois fort en peine derrière leur grande muraille. Ils ne furent sauvés d'une destruction complète que par la lassitude des Tartares, qui demandèrent un peu de repos à Kabardantès. Celui-ci, sûr du lendemain, l'accorda volontiers. Le matin, vers onze heures, après un bon déjeuner, il sortit de sa tente, et, sans s'amuser à faire un long discours à ses soldats, il leur montra la muraille :
— C'est là, dit-il, qu'il faut aller. Marchons avec confiance, Pierrot n'y est pas.
A ces mots, il partit le premier, et, donnant l'exemple à tous, dressa contre la muraille une immense échelle. Tous les Tartares le suivirent, et en quelques minutes parurent sur le parapet.
Horribilis, au lieu de s'occuper du salut de l'armée, n'avait pensé qu'au sien propre. Il faisait préparer des relais de chevaux frais pour lui et sa suite. Les généraux, laissés sans ordres et incapables de se tirer d'affaire eux-mêmes, songeaient aussi à la retraite ou plutôt à la fuite; et le gros de l'armée, saisi d'une terreur panique, n'attendait que l'apparition du premier soldat tartare pour s'enfuir.
Lorsque Kabardantès, debout sur la muraille, poussa
son cri de guerre et fondit sur eux, ce fut à qui tournerait le dos le premier. Les Tartar.es se jetèrent sur les fuyards le sabre en main, en taillèrent, percèrent et prirent plusieurs milliers. Le reste, tout en fuyant, poussait des cris affreux. C'est à ce moment que Pierrot arriva sur le champ de bataille.
Je ne sais, mes enfants, si vous avez lu, mais, à coup sûr, vous lirez un jour V Iliade. Vous verrez comment l'invincible Achille, seul et sans armes, en poussant son cri de guerre, arrêta, aux portes du camp des Grecs, les Troyens victorieux. Le son de cette voix terrible porta l'épouvante dans l'âme d'Hector lui-même. Pierrot, qui dans son genre valait bien Achille et peut-être Roland, ne s'y prit pas autrement que ce fameux héros pour faire reculer les Tartares victorieux,
— En avant! cria-t-il d'une voix qui fut entendue des deux armées.
A cette voix si connue, les Chinois s'arrêtèrent surle-champ, et, voyant Pierrot, firent face à l'ennemi.
— En avant! cria une seconde fois Pierrot.
A ce second cri, les Chinois se jetèrent sur les Tartares, qui soutinrent le choc de pied ferme.
— En avant l cria une troisième fois Pierrot, et il se précipita dans les rangs des Tartares.
A cette vue, à ce cri, tous s'enfuirent. Kabardantès lui-même n'osa attendre son adversaire. Ils se précipitèrent du haut des murs dans les fossés, ils rompi-
234 HISTOIRE FAKTASTIQUI
rent les échelles sous leur poids, et ue se crurent en sûreté (ceux du moins qui ne s'étaient en sautant rompu ni bras ni jambe) que lorsqu'ils eurent mis la grande muraille entre eux et Pierrot.
Celui-ci ne s'arrêta point à massacrer quelques traînards qui n'avaient pu rejoindre assez vite le gros de l'armée. Il rangea sur-le-champ les Chinois en bataille, et, poursuivant son succès, il fit ouvrir toutes les portes des tours et se précipita avec les plus braves de l'armée dans le camp des Tartares.
Ici le combat devint vraiment terrible. Les Tartares, un peu remis de leur frayeur panique, se défendirent avec courage. Rabardantès, entouré de ses gardes, faisait de temps en temps une sortie, et, du poids de sa masse d'armes, écrasait, renversait, mutilait tout ce qui s'opposait à lui; mais, à la vue de Pierrot, il rentrait dans les rangs de sa garde, qui se serrait autour de lui. Enfin, Pierrot s'élança au milieu des Tartares, abattit à droite et à gauche une centaine de têtes, comme un moissonneur avec sa faucille coupe les épis mûrs, et se trouva face à face avec Rabardantès.
L'empereur des lies Inconnues était fort brave, nous l'avons déjà vu. 8a force était colossale, et personne encore n'avait osé lui résister; mais à la vue de Pierrot, il pâlit, et se sentit en présence de son mattre. Ce n'est pas que Pierrot fût à beaucoup près aussi robuste que lui : Rabardantès l'emportait par la taille et la force ;
mais il y avait dans le cœur de Pierrot un courage si indomptable, si inébranlable, et qui prenait sa source dans une âme si ferme et si sûre d'elle-même, que ses yeux mômes jetaient des éclairs dans la bataille. Pas un homme n'en pouvait soutenir la vue. Il regarda Kabardantès, qui se précipita sur lui tête baissée.
Pierrot l'attendit de pied ferme. La massue de Ka* bardantes allait tomber sur sa tête ; d'un coup de sabre il la coupa en deux morceaux. Le tronçon seul resta dans la main du géant. A son tour, Pierrot frappa sur la tête de son ennemi un coup si terrible que le casque de Rabardantôs fut coupé en deux parts qui tombèrent à terre. Il redoubla, mais le crâne du géant était invulnérable ; seulement, il fut étourdi de ces deux coups si violents et étendit les bras en avant comme un bomme qui va tomber.
A cette vue, les deux armées s'arrêtèrent d'elles* mômes, attendant la fin du combat pour obéir au vainqueur. mes enfants, Dieu vous préserve d'assister à un pareil spectacle ! Qu'il est imposant, mais qu'il est terrible ! La vie de deux hommes et le destin de deux grands empires dépendaient en ce moment d'un coup de sabre* Pierrot* ayant affaire à un ennemi invulnérable, avait un grand désavantage; il le savait, et ne le découragea point. Celui qui avait combattu, sans pâlir, Belzébuth et toute la troupe des démons, ne pouvait pas reculer devant un homme. Quand il vit
que son sabre ne pouvait rien contre la peau de Rabardantès, plus impénétrable que les écailles d'un crocodile, il chercha quelque arme nouvelle.
Si le géant eût été moins fort, Pierrot l'aurait étouffé dans ses bras, mais il n'y fallait pas songer. Il fit trois pas en arrière, et saisissant à deux mains tin rocher énorme, il voulut le lancer sur Kabardantès pour l'écraser en détail, puisqu'il ne pouvait le blesser.
Au même moment, celui-ci revenait de son étourdissement ; il comprit le dessein de Pierrot, et, tirant son cimeterre, il s'élança sur lui. Ce cimeterre lui avait été donné par sa mère, la sorcière Vautrika, et sa lame, forgée par les esprits infernaux, était d'une trempe si fine que rien ne pouvait lui résister. Il en asséna un coup furieux sur Pierrot; celui-ci, agile comme une hirondelle, évita le cimeterre qui retomba sur le tronc d'un chêne gigantesque. Le chêne fut coupé en deux avec la même précision qu'un poil de barbe par le rasoir d'un barbier. Il tomba avec un grand bruit et écrasa, dans sa chute, plus de cinquante soldats des deux armées.
A cette vue, tout le monde s'écarta pour faire place aux deux combattants.
Pierrot sentit que si le combat se prolongeait, son adversaire, plus robuste, mieux armé et invulnérable, finirait par le vaincre.
II prit alors à deux mains le rocher dont nous avons parlé, et le jeta de toute sa force dans la poitrine du géant. Celui-ci chancela sur sa base et vomit des flots de sang. En même temps, Pierrot remarqua une chose singulière, c'est que le sang coulait de sa poitrine.
Il en conclut qu'à cet endroit Rabardantès n'était pas invulnérable, et prit son parti sur-le-champ.
Il arracha des mains d'un Tartare, stupéfait, une longue lance, et l'enfonça dans le creux de la poitrine du géant. La lance pénétra jusqu'au cœur, et Rabardantès tomba mort.
Tous les spectateurs, qui jusque-là, dans les deux armées, avaient tressailli de crainte et d'espérance, commencèrent à respirer : quel que fût le vainqueur, on sentait bien que sa victoire décidait de tout. Je n'oserais dire si la mort de Rabardantès excita de grands regrets chez les Tartares; ce qui est certain, c'est que les Chinois poussèrent un long cri de joie en voyant leur ennemi à terre.
— Victoire et longue vie à Pierrot ! s'écrièrent-ils de toutes parts.
Le général tartare Trautmanchkof prit le commandement de ses compatriotes et demanda une trêve pour ensevelir l'empereur défunt. Pierrot l'accorda sur-le-champ, fit l'éloge de son courage, et ajouta gracieusement qu'il ne dépendait que des Tartares de changer cette courte trêve en une longue et solide paix*
Aussitôt les ÙQvd armées se séparèrent, et chacune regagna son camp. Les Chinois, ivres de joie, ne savaient comment témoigner leur tendresse au bon Pierrot. Chacun d'eux croyait avoir retrouvé en lui un protecteur, un père et un ami. Quand il demanda ee qu'était devenu Horribilis, on lui répondit en riant qu'il avait pris le chemin de Pékin, et qu'au train dont il était parti, il devait déjà être arrivé.
L'autre armée était fort divisée. Après la mort de . Kabardantès et de Pantafilando, il n'y avait plus d'héritier du trône, la dynastie était éteinte : perte médiocre, car il y a toujours plus de rois sans sujets que de sujets sans rois. Au reste, rien n'était plus facile que de faire un roi : on n'avait que l'embarras du choix. Comme les chefs des principales familles étaient au camp, chacun d'eux s'offrit pour candidat et fit valoir sa naissance, sa fortune et sa valeur. La discussion fut très-vive : chacun des orateurs avait le sabre au poing, et paraissait disposé à soutenir son droit de toutes les manières. Enfin l'un des plus âgés, qui, par hasard, n'avait aucune prétention au trône, ouvrit un avis qui fut bientôt approuvé de tous.
— Il nous faut, dit-il, pour empereur le plus brave des hommes, afin qu'il soit digne de commander aux Tartares, qui sont, après les Français, le plus brave peuple de TuniVers. Il faut qu'il n'ait point de famille ni de liaison dans le pays, afin qu'il ne favorise aucun
parti au détriment des autres. Il n'y a qu'un homme ici qui remplisse ces deux conditions*
— Qui donc? cria-t-on tout d'une voix.
— C'est Pierrot.
Cette proposition, par un hasard singulier, réunit toutes les voix : on offrit le trône à Pierrot, qui le refusa.
— Je n'en suis pas digne, répondlt-il modestement.
La vérité est que Pierrot, devenu sage par l'expérience, et connaissant la difficulté de gouverner les hommes, ne voulut pas s'engager dans une affaire si épineuse.
— Que ceux qui se sentent la vocation, disait-il, essayent de le faire; pour moi, je veux vivre tranquille, et dans un repos complet avec ma famille. Je veux bien combattre pour ma patrie quand elle aura besoin de moi, mais je ne veux pas régner. Dans ce métierlà, le plus habile fait chaque jour cent sottises irréparables; que ferais-je, moi qui ne suis qu'un ignorant? J'aime mieux travailler en paix, élever mes enfants, cultiver la terre, donner le bon exemple autour de moi, et quelquefois, mais rarement, de bons conseils à ceux qui me les demanderont avec un cœur sincère : la Providence se chargera du reste.
Peut-être trouverez-vous, mes amis, que notre ami Pierrot était un peu égoïste. Le vieil Alcofribàs 1*
240 HJSTOIRE FANTASTIQUE
trouve très-sage et l'approuve en tout point. Pour moi, je ne sais qu'en dire.
L'égoïsme de Pierrot est d'une espèce si rare, qu'il touche à la vertu la plus pure et au désintéressement le plus extraordinaire : il y touche de si près, qu'en vérité j'aurais de la peine à l'en distinguer.
Toutefois, sur ce sujet comme en toutes choses, les opinions sont libres.
Les Tartares ne se laissèrent point décourager par un premier refus; au contraire, aiguillonnés comme la plupart des hommes par cet obstacle, ils revinrent à la charge et demandèrent enfin à Pierrot de leur choisir un roi de sa façon.
— Car, dit l'orateur, nous n'en trouvons point parmi nous qui réunisse toutes les voix, et ce choix sera une source de guerres civiles.
— Eh bien , dit Pierrot, proclamez la république.
A ces mots, tout le monde prit à la fois la parole et voulut donner son avis.
Le fracas devint étourdissant.
L'un dit que la république était l'anarchie ; l'autre que c'était le gouvernement des grands hommes et des hommes de bien; un autre que c'était le moins ennuyeux des gouvernements, à cause du changement perpétuel des gouvernants et des systèmes; un quatrième dit que cela convenait aux gens d'Europe, parce qu'ils ont le nez aquilin, et non aux Tartares, parce
qu'ils ont le nez camus. Pierrot, assourdi, alla faire un tour de promenade.
Quand il revint, on avait opté pour la monarchie : Trautmanchkof avait été nommé empereur.
Il fit sur-le-champ la paix avec Pierrot, lui rendit le prisonniers chinois, et partit pour Kraktaktah, afin de se faire reconnaître.
Pierrot, ayant accompli sa tâche, fit réparer la grande muraille, laissa le commandement de l'armée chinoise à des officiers aguerris, et alla retrouver Vantripan.
Le bruit de ses exploits Pavait précédé.
Le roi vint le recevoir au pied du grand escalier dans la cour d'honneur, l'embrassa tendrement, le fit asseoir à sa droite pendant le dîner, et but à sa santé plus de six bouteilles, en le proclamant le vainqueur des Tartares, le sauveur de la Chine, et le digne objet de l'admiration du monde.
Ce gros Vantripan était un bon homme au fond, et il sentait bien tout ce qu'il devait à Pierrot. Quant à celui-ci, toujours modeste, il ne pensait qu'à rejoindre sa chère Rosine et à goûter enfin un repos qu'il avait si bien gagné.
Enfin arriva ce jour si longtemps désiré.
Pierrot partit seul, monté sur Fendlair qui piaffait, caracolait et galopait comme s'il eût compris la joie de son maître.
Il arriva à la porte de la ferme.
Rosine ne l'attendait que quelques jours plus tard, parce qu'il n'avait pas voulu lui annoncer son arrivée; aussi était-elle en négligé du matin; mais ce négligé, mes chers amis, eût été envié des 'plus grandes et des plus belles princesses, si elles avaient pu en comprendre toute la coquette simplicité.
Écoutez la description qu'en donne le sage Alccw fribas.
« Elle était vôtue, dit-il, d'une robe blanche d'étoffe simple et unie. Cette robe, qu'elle avait taillée elle* même , se drapait naturellement autour de son corps comme les étoffes qui couvrent les statues des impératrices de Rome; mais vous concevez assez la supériorité que devait avoir la nature vivante et animée, disposant de l'une des plus belles créatures qui depuis Eve aient enchanté les regards des hommes, sur l'artiste qui sculpte un marbre inanimé et qui cherche, à force de génie, à reproduire quelque faible image de l'éternelle beauté. Sa taille souple et sans coroet donnai! à sa démarche une grâce incomparable et pleine de naturel. Un ruban rouge noué autour de son cou relevait l'éclat de son teint qui était blanc, rosé et presque transparent. Ses cheveux, négligemment attachés, comme ceux de Diane Chasseresse, retombaient sur ses épaules dans un désordre charmant... »
Peut-être trouverez-vous qu'Alcofribas ne donne qu'une assez faible idée de la beauté qu'il veut peindre*
DTJ CÉLÈBRE PIERROT. iJ3
et qt|e ses comparaisons , tirées de la sculpture et de l'antiquité, sont un peu obscures pour celui qui n'a jamais visité le musée du Louvre.
- Mes enfants, vous avez raison; mais aucun homme n'est parfait et complet en toutes ehoses.
Le vieil AlcoMbas avait passé sa vie entière dans l'étude des sciences, et il avait un peu négligé les lettres.
Le binôme de Newton lui était plus familier que l'éloquence , et les découvertes paléontologiques de Cuvier ne sont pas la millième partie des choses que ce vieux magicien avait inventées et publiées dans des livres mystérieux qui furent autrefois brûlés par les ordres du sauvage Gengis-Rhan , et dont le dernier exemplaire a été découvert il y a six mois, dans les ruines de Samarcand, par un de mes amis, qui est allé visiter les bords de l'Oxus.
Oh ! si vous saviez, mes enfants, les grandes, belles, profondes et mystérieuses conceptions que contient cet ouvrage admirable , unique jusqu'à présent dans l'histoire du monde , vous prendriez sur-le-chanqrp le chemin de fer jusqu'à Strasbourg ; de Strasbourg vous iriez à Vienne, moitié en diligence, moitié en chemin de fer ; de Vienne vous iriez à Constantinople par terre; de Constantinople à Scutari par mer; de Scutari à Damas avec la caravane des pèlerins de La Mecque ; de Damas à Bassorah par chameaux, à travers les déserts
de la Mésopotamie ; de Bassorah, qui est sur le Tigre, à Hérat, à pied, à cheval, en voiture ou en ballon, suivant l'occasion; de Hérat aux Portes de Fer qui gardent l'entrée du Khoraçan ; des Portes de Fer à l'Oxus et à Samarcand, capitale du pays de Sogd.
Quand vous aurez fait ce voyage, vous entrerez dans le grand caravansérail, en prenant bien garde de vous annoncer comme des savants venus d'Europe , ce qui éveillerait la curiosité et le soupçon.
Vous traverserez le caravansérail dans toute sa longueur, deux fois ; vous le retraverserez deux fois dans sa largeur; vous suivrez une ligne diagonale entre les deux extrémités les plus éloignées du bâtiment, car il est de forme irrégulière.
Vous aurez soin, en marchant, de prononcer tous les neuf pas ces deux mots : kara, brankara, qui sont, comme je vous l'ai dit, une formule magique consacrée; puis vous sortirez du caravansérail, vous suivrez la première rue à gauche, qui est la rue Râhkhr (Râhkhr, en tartare, signifie mendiant), vous y trouverez douze vieillards à barbe blanche qui sont rangés en cercle et assis à terre, les jambes croisées.
Ils cherchent sur la tête et dans les cheveux, les uns des autres , ce petit animal qui tourmente si fort les mendiants napolitains; quand ils le tiennent, ils font un geste de satisfaction et l'écrasent entre les pouces. Ne cherchez pas à leur parler ni à les aider, ce serait
inutile; suivez la seconde rue à droite , la première à gauche, la troisième à droite, la seconde à gauche, la quatrième à gauche et à droite.
Là, vous prendrez la première à gauche, et vous vous arrêterez devant une maison que rien ne distingue de toutes les autres.
N'allez pas plus loin, c'est là.
Vous entrerez dans une allée sombre, vous monterez un étage, vous enfilerez un long corridor, vous monterez un autre étage, vous entrerez dans une antichambre qui donne sur un escalier; vous descendrez six marches, vous frapperez au mur, et vous descendrez encore six marches; vous en remonterez neuf et vous vous trouverez en face d'une porte secrète dont vous n'aurez pas la clef.
Ce n'est pas la peine d'aller chercher le portier, il n'y a pas de serrure.
Vous direz : Ce n'est pas ce que je cherche; vous remonterez encore trois marches, et vous serez dans l'antichambre.
Là, pas un laquais ne viendra recevoir votre chapeau et vos gants, mais vous verrez une main qui, seule en l'air et détachée de tout corps visible, vous fera signe avec le doigt de la suivre.
Cette main est noueuse et ridée : on voit qu'elle a beaucoup souffert; c'est celle du vieil Alcofribas.
Elle vous fera signe d'entrer dans un cabinet pou-
dreux, que le domestique du vieux magicien vient balayer tous les six cents ans par ordre de son maître.
Ne vous arrêtez pas à regarder les globes et les cartes astronomiques, ni la position relative des soleils, chose que vous verrez dessinée sur le mur ; allez droit à la table, où la main vous conduit, poussez le ressort d'une boîte en bois de cèdre.
La botte s'ouvrira, et vous vertez le fameux manuscrit écrit dans la langue des anciens Sogdiens, que personne ne parle depuis le règne de Cyrus.
Vous ferez signe que vous ne comprenez pas.
La main fera signe que vous êtes des imbéciles, vous prendra par le bras et vous jettera à la porte.
Quand vous serez dans la rue, vous pourrez reprendre la route de Paris, si bon vous semble, à moinis que vous ne préfériez déchiffrer les inscriptions laissées par le roi Gustasp, il y a trois mille ans, Sur les murs de son palais dont on voit les ruines à Samarcand.
Ici vous me demanderez peut-être à quoi sert un si long voyage, puisque, après tout, vous ne comprenez pas la langue du vieil Àlcofribas.
Mes enfants, vous êtes trop aimables pour que je ne vous dise pas la vérité tout entière.
A quoi servent toutes les choses de ce monde? À passer, ou, si vous voulez, à tuer le temps, jusqu'à ce que nous allions tous ensemble en paradis.
H y a des gens qui ont fait sept ou huit fois le tour
du monde, et qui n'avaient pas d'autre but que de voir plus tôt le terme des soixante ans de vie dont le oiel leur avait fait présent,
Croyez-vous que ce ne soit rien que d'avoir vu Strasbourg, Vienne, Constantinople, Damas, Bassorah, les Portes de Fer, Samarcand et la main du vieil Àlcofribas?
Ce voyage ne peut pas durer, aller et retour, moins d'une année.
C'est toujours une année pendant laquelle vous avez eu un désir violent, une vraie passion, c'estrà-dire ce qui fait vivre et soutient les hommes ; car, faibles créatures que nous sommes, nous n'avons en nous-mêmes aucun principe de vie.
Tout nous vient du dehors, et Dieu Ta voulu ainsi, pour que nous eussions sans cesse recours à lui.
Il est temps de laisser ce sujet. Je commence à prêcher, je crois, et vous, enfants, à bâiller.
Écoutez plutôt l'histoire de notre ami Pierrot
Elle touche à sa fin, car le vieil Alcofribas dit trèsbien :
<c II n'y a rien de plus fade et de plus ennuyeux que la peinture du bonheur. »
Et Pierrot avait enfin mérité d'être heureux.
Je ne vous ferai pas le récit de sa conversation avec la belle Rosine ; vous sentez bien qu'elle dut être très* intéressante, car tous les deux avaient autant d'esprit
que les anges, et les sujets de conversation ne leur manquaient pas.
Qu'il vous suffise de savoir que la mère de Rosine fut obligée de venir les chercher elle-même et de leur rappeler que, le déjeuner était servi depuis plus d'une heure.
Deux jours après, le roi Vantripan arriva, suivi de sa fille, qui avait voulu assister au mariage de Pierrot, et lui témoigner par là une amitié sincère.
De son côté, Pierrot dit qu'il ne désirait qu'une occasion de lui prouver son dévouement, et cette occasion ne tarda guère à se présenter, comme nous le dirons en son lieu.
Le lendemain, on signa le contrat.
Le père et la mère de Pierrot arrivaient justement des Ardennes par le chemin des airs, où ils avaient suivi la fée Aurore.
Je laisse à concevoir la joie et les embrassements de cette heureuse famille.
Le mariage se fit dans la maison de la mère de Rosine.
Il y avait pêle-mêle des rois, des princesses du sang, des bourgeois, des paysans, des soldats, et un évoque, monseigneur de Bangkok, dans le royaume de Siam, qui donna lui-même la bénédiction nuptiale aux deux époux.
La fée Aurore présidait toute l'assemblée, et après
le repas, gr&ee à ses soins, l'orchestre des génies, conduit par le propre chef de musique du roi Salomon, donna un bal magnifique.
Ainsi finissent les aventures de Pierrot.
« Puissent-elles, dit le vieil Alcofribas, ne pas vous avoir paru trop longues 1 »
Je ne vous parlerai pas du reste de la vie de Pierrot, qui fut extrêmement paisible.
Un seul accident en troubla quelques moments le cours, mais cet accident n'eut pas de suites fâcheuses.
Le prince Horribilis, impatient de monter sur le trône, fit révolter contre son père une partie de l'armée.
Vantripan, effrayé, alla se réfugier chez Pierrot, qui le reçut à bras ouverts, et, sans lui donner le temps de s'expliquer, monta à eheval et courut au-devant des révoltés.
A sa vue, ceux-ci posèrent les armes et demandèrent grâce. Pierrot leur pardonna et se fit livrer Horribilis.
Vantripan voulait le faire empaler; mais Pierrot, qui abhorrait les supplices, et dont le caractère, naturellement généreux, s'était encore adouci au contact de celui de Rosine, obtint sa grâce et se contenta de le faire exiler.
Horribilis, à quelques jours de là, fut pris par les Tartares et pendu à un arbre avec son ami Tristemplète.
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Cet événement ne fit de peine à personne*
Deux ans après, Vantripan mourut, laissant le trône à sa fille, qui voulut confier le gouvernement à Pierrot; mais celui-ci la remereia et refusa de sortir de .sa retraite.
Toutefois, elle venait souvent hà demander conseil, et Trautmanchkof, l'empereur des Tartares, ayant voulu violer la paix, se retira jusqu'au tend de ses déserts, sur le seul bruit de la nomination de Pierrot au commandement de l'armée chinoise.
Ainsi, quoiqu'il ne fût qu'un simple particulier, et qu'il ne voulût pas être autre chose, il gouvernait en réalité l'empire par ses vertus, son expérience et son courage.
Il vécut fort longtemps, employant sa fortune, que les libéralités de Vantripan avaient rendue immense, à fonder des écoles et des bibliothèques, à construire des canaux, à réparer les grandes routes et à faire des expériences agricoles dont il publiait le résultat, afin que tout le monde pût en profiter.
C'est lui qui inventa le drainage, que les Anglais ont retrouvé, il y a douze ans, et dont ils se sont attribué le mérite. Il inventa encore beaucoup d'autres choses qu'on réinventera plus tard sans aucun doute, et que je ferai connaître au public dès que j'aurai terminé la traduction du fameux manuscrit d'Alcofribas, qui est caché dans une vieille maison de Samarcand.
Vous verrez alors, mes enfants, quel homme c'était que Pierrot, et comme il avait bien profité des leçons de la fée Aurore.
Son nom est resté fort célèbre à la Chine et dans le vaste empire des îles Inconnues ; de là il fut porté en Europe par Plancarpin, qui en entendit parler aux environs de Karakorum, et beaucoup de fables se mêlèrent à l'histoire véridique que je viens de vous conter.
« Ainsi, ne croyez pas, dit le vieil Alcofribas, que Pierrot ait jamais été glouton, ni poltron, ni menteur, ni pendu, comme le représentent souvent des bouffons et des farceurs qui n'ont d'autre objet que de vous faire rire.
« On l'aura confondu sans doute avec de faux Pierrots, indignes de porter ce nom respectable.
« Pour moi, qui ne cherche que le vrai, je vous assure et vous garantis que Pierrot a vécu comme un bon citoyen, et qu'il est mort comme un saint. »
Je vous souhaite, mes amis, de faire la môme chose !