SIXIÈME AVENTURE DE PIERROT
OU HORRILIS APPREND QU'IL Y A DE GRANDS CAPITAINES QUI NE SONT PAS PRINCES, ET DES PRINCES QUI NE S6NT PAS DE GRANDS CAPITAINES. — FIN DE i/ HISTOIRE DE PIERROT.
Vous avez sans doute entendu parler de la .célèbre ville de Rraktaktah. Au surplus, si vous ne la connaissez pas, vous la chercherez sur la carte des îles Inconnues, que fît publier le sage Alcofribas pour servir de guide à l'histoire de Pierrot. C'est la plus belle et la plus célèbre de toutes les villes de l'Asie. Elle est composée de sept enceintes concentriques et parfaitement circulaires, dont voici à peu près le plan :
o°o oo
Au centre était le palais de Kabardantès, empereur des îles Inconnues, dont Kraktaktah était la capitale. Autour du palais étaient rangés, dans un ordre parfait, une suite de hangars sous lesquels on abritait les chevaux pendant la nuit. Au-dessus de chaque hangar était une chambre où logeait pôle-môle et couchait sur la paille toute la famille du propriétaire. Vous entendez bien, mes enfants, que le mobilier était assorti au logement. Ce mobilier se composait d'une botte de paille pour chaque membre de la famille, et d'une grande marmite dans laquelle se faisait et se mangeait avec les doigte la soupe commune. Les cuillers et les fourchettes, dit le vieil Alcofribas, sont bonnes pour des gens délicats et désœuvrés, mais un homme ne doit se servir que de ses mains; quand il a dîné, il les essuie à sa barbe, ou, s'il n'en a pas, à celle de son voisin. Chacun portant ainsi en tout temps sa serviette avec soi, il n'est plus, besoin de tant de linge, et de tous les bagages dont on s'encombre aujourd'hui, dès qu'on veut aller en voyage.
Qu'Alcofribas ait raison suivant sa coutume, ou qu'il ait seulement le désir de blâmer la mollesse de ses contemporains, peu importe. Cette description de la capitale de l'empire des îles Inconnues n'est pas un horsd'œuvre, comme on ei* voit souvent dans les ouvrages de gens qui cherchent à plaire à leurs lecteurs, plutôt qu'à les instruire. Alcofribas, mes amis, n'était pas de
ce caractère. C'était un vieux magicien très-savant, très-austère, et qui se souciait de la vérité beaucoup plus que des hommes. Les hommes passent, disait-il, et bout de quarante ans, les plus célèbres sont oubliés; mais la vérité demeure, elle est immortelle comme Dieu même. D'après ce principe, il ne dit que ce qui peut contribuer à la découverte de la vérité; tout le reste lui est tout à fait indifférent.
Donc, un matin, comme les citoyens de Kraktaktah, après avoir déjeuné et pansé les chevaux, causaient ensemble de la guerre et des affaires publiques, on en* tendit un grand bruit dans la plaine, et la sentinelle qui veillait sur le palais de Kabardantès, et qui dorai-* nait de là tout le pays, s'écria : Voilà nos gens qui reviennent. En même temps, on distinguait le galop des chevaux ; tout le monde courut sur les remparts.
On fut un peu étonné de les voir revenir si vite. Comme on s'attendait à ce qu'ils ramèneraient un im« mense butin, la Chine étant le plus riche et le plus fertile pays du monde, on remarqua que non-seulement ils revenaient seuls, mais encore, qu'ils avaient euxmêmes perdu leurs bagages, et l'on devina la triste vérité. Enfin, chaque soldat ayant défilé à son tour, on vit avec épouvante que les trois quarts manquaient à l'appel, et que ceux qui survivaient étaient en fort mauvais état» Aussitôt il s'éleva, parmi les femmes qui attendaient leurs maris ou leurs fils, un tel concert de
lamentations et de cris, qu'on ne pouvait s'entendre. Kabardantès, assourdi de ce tapage, et furieux d'ailleurs de sa défaite, déclara qu'il couperait le cou surle-champ à tous ceux qui ne garderaient pas un silence absolu.
En entendant cet ordre si sage, les femmes devinrent muettes comme des poissons.
Cependant l'armée chinoise approchait sous la conduite d'Horrîbilis. Celui-ci, persuadé que la poursuite était sans danger, vint camper sous les murs de Kraktaktah. La campagne était déserte. Moissons, troupeaux, chevaux, tout ce qui sert à la subsistance de Phomme était rentré dans les murs de la ville. Horribilis, satisfait de l'épouvante que son nom répandait partout, envoya sommer la place de se reûdre.
A cette sommation insolente, Kabardantès saisit l'envoyé chinois par les deux oreilles, l'enleva de terre, et le tenant dans ses mains, lui dit sans vouloir le lâcher :
— Va dire à ton maître queje l'appelle en combat singulier.
— J'y vais, dit le Chinois faisant un effort pour se dégager et retomber à terre.
— Attends donc, tu es bien pressé... Dans quête termes lui diras-tu cela?
— Seigneur, au nom du ciel! lâchez-moi; je vais vous satisfaire.
— Non, non. Dis-moi auparavant comment tu vas rédiger mon cartel.
— Seigneur, je vous supplie...
— Parleras-tu, triple buse? Crois-tu que le grand Kabardantès s'exprime comme le premier pékin venu?
— Seigneur, je ne le crois pas, mais...
— Songe que j'ai fait de bonnes études aux écoles de Kraktaktah.
— Seigneur, je le vois bien, mais...
— Et que j'ai eu pour maître le seigneur Poukpikpof, qui ne le cédait en rien à Àristote.
— Seigneur...
— Ni dans les lettres,
— Seigneur...
— Ni dans les sciences,
— Seigneur...
— Ni dans l'histoire naturelle,
— Seigneur...
— Ni dans la physique, la botanique, la dialectique et l'hyperphysique.
— Majesté...
— Et que j'ai bien profité de ses leçons.
— Grand empereur...
— Eh bien, voyons, rédige-moi un peu ce cartel pour que je sache comment tu t'en tireras.
— Grand empereur, dit le Chinois bleuissant de rage