J6 HISTOIRE FANTASTIQUE
gereux adversaire. La princesse Bandoline elle-même daigna détourner ses yeux de la glace où elle se contemplait elle-même, et après l'avoir considéré quelque temps au moyen d'un lorgnon à verre de vitre, elle se pencha vers sa mère et dit assez haut pour être entendue de Pierrot :
— Il est assez bien de sa personne, ce petit.
Ce fut le signal des compliments. Toute la cour se jeta sur Pierrot et voulut l'embrasser. Celui-ci ne savait comment se débarrasser de la foule d'amis qu'il avait acquis si subitement; il s'en tira pourtant avec assez de bonheur, grâce aux secours de la fée Aurore qui, sans se montrer, lui soufflait toutes ses réponses.
Pour que la leçon fût complète, elle voulut aider elle-même à sa fortune.
La voix de Vantripan fit cesser ce tumulte.
— Pierrot, dit-il, tu me plais, et je t'attache à notre personne sacrée. Je te donne une compagnie dans mes gardes.
— Il faut convenir, pensa Pierrot, que je suis né coiffé. Qui m'aurait dit cela dans la forêt des Ardennes?
lise précipita aux genoux du roi, baisa sa main royale et celle de la reine et de la belle Bandoline; quant au prince Horribilis, au moment où Pierrot s'avançait pour la même cérémonie, il lui appliqua
sur le nez une croquignole si vive, que le malheureux page recula de trois pas.
— Qu'est-ce? dit Vantripan.
— C'est votre nouveau capitaine qui vient de se heurter le nez, dit sur-le-champ Horribilis.
Pierrot n'osa le démentir.
— A-t-il de l'esprit, mon bel Horribilis ! dit la reine qui avait vu donner la croquignole.
—Assez, répondit négligemment la belle Bandoliné, qui lissait ses cheveux avec ses doigts blancs comme la neige.
— Maintenant, dit Vantripan en se levant, nous avons assez travaillé aujourd'hui. Si nous faisions une petite collation?
Tout le monde le suivit, même Pierrot, qui fit collation, et soupa avec messieurs les capitaines des gardes.
Dès le lendemain il entra en fonctions, fit l'exercice du cheval et du sabre, et montra des dispositions admirables.
En peu de jours il l'emporta sur tous ses camarades, ce qui lui ôta le peu d'amis qu'aurait pu lui laisser sa rapide fortune. Si facile à réparer que fût cette perte, Pierrot s'y montra sensible : il n'était pas encore accoutumé au bel air de la cour et aux usages du monde.
Un mois après l'arrivée de Pierrot, le bruit se ré-
pandit que le géant Pantafilando, empereur des îles Inconnues, sur la réputation de beauté de la princesse Bandoline, la faisait demander en mariage. Tout le monde sait que les lies Inconnues* semblables à file de Barataria du fameux Sancho Pança, sont situées en terre ferme à cinq cents lieues au îiord des monts Altaï, et confinent au Kamschatka. On sait aussi que ces îles sont appelées Inconnues, à cause du grand éloignement où elles sont de la mer et des poissons, qui jamais n'en entendirent parler. L'occasion se présentera peut-être plus tard de donner sur cette géographie nouvelle quelques détails que j'emprunterai aux livres magiques du magicien Àlcofribas* La des* cription du magicien commence ainsi :
W Se 3d njr sCs Jfc /1 ±
Ce qui veut dire, dans la langue qu'emploient le diable et ses adeptes pour communiquer ensemble :
Hrhadhaghâ, mhushkhokhinhgûm, Bh^hrhatâ, Abbrakhadhabrâ.
Et en français;
Écoutez tous, petits et grands, Celui qui mange les petits enfante.
DU CÉLÈBRE PlERROt. 19
Revenons à la demande en mariage du géant Pantafilando. Ce grand prince n'avait pas cru qu'elle pût être rejetée ; aussi vint-il la faire lui-même à la tête de cent mille cavaliers qui entrèrent le sabre au poing dans la capitale delà Chine, et l'accompagnèrent à cheval jusqu'au grand escalier du palais du roi.
Par hasard, Pierrot était de garde ce jour-là avec sa compagnie. Il ftit un peu étonné de cet appareil, et descendit l'escalier pour tenir la bride du cheval, pendant que le géant mettait pied à terre avec toute sa suite. Pantafilando, remettant son cheval à un palefrenier nègre, monta les degrés côte à côte avec Pierrot. Au dernier, Pierrot se retourna et vit que les cetit mille Tartares suivaient leur prince dans le palais. Il s'arrêta et dit au géant :
— Sire, S. M. le roi de la Chine sera sans doute trèsheureux de vous donner l'hospitalité dans son palais, mais il est bien difficile de loger tous ces braves cavaliers.
— Eh bien, dit gaiement Pantafilando, ceux qui ne pourront pas entrer resteront dehors. D'ailleurs, mes soldats ne sont pas difficiles. N'est-ce pas , amis , que vous n'êtes pas difficiles?
— Non, non, crièrent à la fois d'une voix de tonnerre les cent mille Tartares; nous ne sommes par difficiles. Nous coucherons un peu partout.
— Àvez-vous la gale? cria Pantafilando.
— Non.
— Ayez-vous la teigne?
— Non.
— Avez-vous la peste?
— Non.
— Entrez donc !
Pierrot regarda autour de lui. La compagnie dont il avait le commandement était de cent hommes seulement, qui tremblaient de peur à la vue du seul Pantafilando. Engager le combat et faire respecter la consigne eût été folie. C'était mettre à feu et à sang la capitale de l'empire. Manquer à sa consigne, c'était se faire couper le cou, et Pierrot savait bien que le grand Vantripan n'y manquerait pas, ne fût-ce que pour se venger de la frayeur que lui inspirait l'empereur des îles Inconnues.
— De quoi s'avise ce grand escogriffe, disait-il, de faire un pareil esclandre? S'il veut se marier, n'y a-t-il pas des filles dans son pays? Après tout, qu'est-ce qu'une femme? C'est un être plus petit que nous, plus bavard, plus médisant, plus paresseux, plus joli si l'on veut, qui porte plusieurs jupons et qui n'a pas de barbe. N'est-ce pas là de quoi massacrer des centaines de mille hommes et brûler tout un pays?
A ce moment de ses réflexions, il sentit une douleur assez vive, comme si on lui tirait les oreilles. C'était la fée Aurore. Elle avait entendu ce beau monologue.
— Pierrot, dit-elle, j'ai bien envie de te planter là, car tu n'es pas bon à grand'chose. Dis-moi, connais-tu ce beau vers de M. Legouvé?
. • • Parle mieux d'un sexe à qui tu dois ta mère.
— Hélas ! dit le pauvre capitaine, M. Legouvé s'estil jamais trouvé en face du féroce Pantafilando et de ses cent mille Tartares?
— Laisse-moi faire et ne t'inquiète pas des Tartares, En même ttemps elle parut en costume de dame
d'honneur aux yeux du géant, qui ne l'avait pas encore vue. Vous imaginez assez ce que devait être la fée Aurore en dame d'honneur. Les plus belles filles d'Eve n'étaient auprès d'elle que des cailloux bruts, comparés aux purs diamants de Golconde. C'était une grâce, une lumière, une divinité. Tout en elle paraissait rose, transparent, diaphane, fait d'une goutte de lait dorée par un rayon de soleil. Elle regarda les cent mille Tartares, et, tous d'un commun accord, se prosternèrent contre terre. Pantafilando lui-même en fut ébranlé jusqu'au fond du cœur; il se sentit subitement radouci, ramolli, et saisi d'un transport de joie dont la cause lui était inconnue. Quant à Pierrot, il était ravi et transporté en esprit au-dessus des planètes. Il ne craignait plus ni le géant ni personne. Il ne craignait que de ne pas exécuter assez vite les ordres de sa marraine.
— Seigneur, dit-elle à Pantafilando, la princesse
Bandoliné, ma maîtresse, qui a depuis longtemps entendu parler de vos exploits, est ravie de vous voir* Mais elle vous prie d'entrer seul dans ce palais avec deux ou trois officiers. C'est en habit de fête et non en habit de guerre qu'il faut venir voir sa fiancée.
-r- Mon enfant, dit le gros Pantafilando, si ta maîtresse a seulement la moitié de ta beauté, mon cœur et ma main sont à «lie; mais , sans aller plus loin > si tu veux m 'épouser, je te fais dès à présent impératrice des îles Inconnue», et pour peu que tu le désires, j'y joindrai le royaume de la Chine que mes Tartares et moi nous dévorerons en un instant N'est-ee pas, amis? dit-il en se tournant vers son escorte.
•-■ Oui, oui, s'éorièrent à la fois les cent mille Tartares, en remuant les mâchoires comme des castagnettes; nous mangerons la Chine et tous ses habitants.
Cette armée était si admirablement disciplinée, que chaque soldat buvait, mangeait, dormait, marchait et parlait à la môme heure , à la même minute que tous ses camarades. C'était un modèle d'armée. Chaque matin on lui disait ce qu'elle devait penser dans la journée, et, en vérité, il n'y avait pas d'exemple de soldat qui eût pensé à droite ni à gauche contre les ordres de son chef.
— Seigneur, répliqua la fée en souriant, tant d'honneur ne m'appartient pas; mais souffrez que j'annonce votre arrivée à ma maîtresse. Et elle disparut
— Corbleu ! dit le géant en passant sa langue sur sep lèvres, comme un chat qui lèche ses babiftPS aprè* dîner, comment t'appelle-t-oq, capitaine?
— Pierrot, seigneur»
— Corbleu ! capitaine Pierrot, par le grand Mandricard, mon aïeul, premier empereur des îles Inconnues, voilà une jolie fille, et je veijx lui faire plaisir. Holà ! trois généraux I qu'on me 6uive et que tous les autres remontent à cheval et attendent mes ordres, la fônce en arrfit* Toi, Pierrot, inontre-iQoi le chepain.
Pierrot ne se fit pas prier. H entra dans la s^lle à manger qui était aussi la salle d'audienop du grand Vantripan. La porte n 'ayant que 60 pieds de haut, Pantafilando, qui marchait pans précaution, se cogna le fropt contre le montant supérieur* Il entra en jurant horriblement.
— Que mille millions de canonnades renversent ce palais sur la tête de ceux qui l'ont bâti et de ceux qui l'habitent!.*. s'écria-t-il d'une voix si forte que toutes les vitres de la salle se brisèrent en éclats.
— Diable I dit Pierrot, les affaires vont mal. Vantripan était assis sur son trône. Sa famille était
à ses côtés avec toute la cour; mais au seul bruit de la voix de Pantafilando, toutes les dames s*enfuirent, saisies d'une terreur panique. Les courtisans auraient bien voulu suivre cet exemple ; mais les portes étaient trop étroites pour donner passage à tout le monde, et
ils furent forcés, ne pouvant fuir, de faire contre mauvaise fortune bon cœur.
— Quel est Poffîcier de garde aujourd'hui? s'écria Vantripan d'une voix mal assurée,
— C'est moi, sire, répondit Pierrot qui avait repris tout son sang-froid.
— Quelle est la consigne?
— De couper le cou à tous ceux qui entrent ici sans permission.
— Eh bien, pourquoi n'as-tu pas coupé le cou à cet immense Tartare , et pourquoi laisses-tu entrer ici le premier venu?
Pierrot allait répondre, le géant l'interrompit.
— Le premier venu! s'écria Pantafilando. Oui, certes, le premier venu de cent mille Tartares qui n'attendent à ta porte que mon signal pour te casser en mille morceaux, toi et ta ville de porcelaine et tes coquins de sujets, dont aucun n'ose me regarder en face.
— Prenez la peine de vous asseoir, Monseigneur, dit alors Vantripan en présentant lui-môme son fauteuil au géant, et excusez l'incivilité de mes officiers qui ne vous ont peut-être pas traité avec tous les égards dus à votre rang. Et, à propos, seigneur, à qui ai-je l'honneur de parler?
— Ah ! ah ! vieux cafard, dit le bruyant Pantafilando, tu ne me connais pas, mais à ma mine seule tu as deviné que j'étais un hôte illustre. Je suis le géant Pantafi-
lando si connu dans l'histoire, Pantafilando, empereur des îles Inconnues, souverain des mers qui entourent le pôle et des neiges qui couvrent les monts Altaï ; Pantafilando qui a conquis le Beloutchistan, le Mazandéran et le Mongolistan; qui fait trembler l'Indoustan et la Cochinchine ; qui rend muets comme des poissons le Turc et le Maure, et devant qui la terre frissonne comme l'arbre sur lequel souffle l'ouragan, et l'Océan demeure immobile de frayeur; je suis Pantafilando, l'invincible Pantafilando.
Durant ce discours, tous les assistants mouraient de peur. Pierrot seul regarda le géant sans pâlir.
— Voilà, pensa-t-il, un grand fanfaron; mais sa barbe rousse, ses moustaches retroussées en croc et sa voix de chaudron percé ne m'effrayent pas.
— A quel heureux événement devons-nous le plaisir de vous voir? dit Vantripan.
— Je viens te demander en mariage ta fille Bandoline, la Reine de Beauté.
— Je vous la donne avec beaucoup de plaisir, s'écria Vantripan. Elle ne pouvait pas trouver un époux plus digne d'elle. Elle est à vous, avec la moitié de mes États.
— J'en suis enchanté, s'écria Pantafilando, et la 'dot ne me plait pas moins que la fiancée. Entre nous, mon vieux Vantripan, tu es un peu âgé pour gouverner encore un si grand empire, et tu feras bien de prendre du repos. Dans une famille bien unie, un gendre est
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un fils. Tout n'est-il pas commun entre un père et ses enfants? La Chine nous est donc commune. Or, quand un bien est commun à deux propriétaires, si l'un des deux est paralytique , c'est à l'autre de le remplacer dans l'administration de la propriété commune. Tu es paralytique d'esprit, impotent de corps; donc, moi qui suis sain de corps et d'esprit, je te remplace dans le gouvernement et dans l'administration du royaume. C'est un lourd fardeau} mais, avec l'aide de Dieu, j'espère y suffire.
— Mais je ne suis pas paralytique» essaya de dire Vantripan.
— Tu n'es pas paralytique ! dit Pantafllando feignant d'ôtre étonné. On m'avait donc trompé. Si tu n'es pas paralytique, prends ce sabre et défends-toi.
— Hélas! seigneur, dit tristement le pauvre Vantripan, je suis paralytique, étique et phthisique si vous le voulez. Prenez mes États, mais ne me faites pas de mal.
— Vous faire du mal, dit Pantafilando, faire du mal à mon beau-père tendrement aimé ! Que le ciel m'en préserve. Vous n'avez pas d'ami plus fidèle que moi, maintenant que mes droits au trône de la Chine sont reconnus. Qu'est-ce que je demande, moi? La paix, la tranquillité, le maintien de l'ordre et le bonheur des honnêtes gens.
Le prince Horribilis, plus tremblant encore que son
père, avait écouté ce dialogue sans mot dire ; mais, quand il vit l'audace et le succès de Pantafilando, la colère lui donna du courage, et il s'avança au milieu de la salle.
— Tu oublies, dit-il au géant, que la loi salique règne en Chine, et que la couronne ne peut pas tomber aux mains de ma sœur qui n'est qu'une femme.
— Et moi, suis-je une femme? cria Pantafilando d'une voix de tonnerre. Viens, si tu l'oses, ver de terre, me disputer oette couronne, et je te coupe en deux d'un seul revers.
A ces inots, il tira son cimeterre qui avait quarante pieds de haut, et que vingt hommes robustes n'auraient pas pu soulever. Horribilis frémit et courut se cacher derrière le ministre de la guerre, qui se cachait lui-môme derrière le fauteuil de la princesse Bandoline. Content de cette marque de frayeur qu'il prit pour une marque de soumission, le géant dit d'un ton plus doux :
— Chinois et Tartares, puisque la divine Providence a bien voulu m'appeler, quoique indigne, au gouvernement de ce beau pays, je jure de remplir religieusement mes devoirs de souverain, et je vous demande de me jurer à votre tour fidélité aussi bien qu'à mon auguste épouse, la belle Bandoline.
— Nous le jurons, s'écria toute l'assemblée avec l'enthousiasme habituel en pareille circonstance. Pierrot seul ne dit rien.
Le géant s'agenouilla et voulut baiser la main de sa fiancée; mais celle-ci, effrayée de se voir unie à un pareil homme, ne put s'empêcher de se cacher le visage dans les mains en pleurant.
— Ne faites pas la prude ni la mijaurée, s'écria Pantafilando, ou par le ciel ! je...
' — Que feras-tu? dit Pierrot d'un ton qui attira sur lui l'attention générale.
Jusqu'ici notre ami avait gardé un silence prudent. Au fond, il se souciait fort peu que Vantripan ou Pantafilando régnât sur la Chine. Que me font leurs affaires? pensait-il. Vantripan m'a nommé capitaine des gardes, et je suis prêt à me battre pour lui, s'il m'en donne le signal; mais, s'il ne réclame pas mes secours, s'il se laisse détrôner, s'il aime mieux la paix que la guerre, est-ce à moi de me faire estropier pour lui? si les Chinois supportent les Tartares, est-ce à moi de les trouver insupportables? Ces réflexions lui firent garder la neutralité jusqu'au moment où il vit pleurer la belle Bandoline. C'est ici le lieu de vous avouer une faiblesse de Pierrot.
Il était amoureux de la princesse. J'en suis bien fâché, car Pierrot n'était qu'un paysan, et si l'on voit des rois épouser des bergères, on vit rarement des reines épouser des bergers. L'amour ne raisonne pas, et Pierrot passait toutes les nuits où. il n'était pas de garde à veiller sur les fenêtres de la trop adorée Bandoline.
DU CKLEBRE PIERROT. 29
Il l'aimait parce qu'elle était belle, et aussi, sans qu'il s'en rendît compte, parce qu'elle était fille de roi et qu'elle avait de magnifiques robes. Pierrot disait :
— Je suis capitaine, je serai général, je vaincrai l'ennemi, je conquerrai un royaume, et je l'offrirai à la belle Bandoline avec ma main.
H ne parla cependant pas de son projet à sa marraine, confidente ordinaire de ses pensées, mais elle le devina.
— Le papillon va se brûler les ailes à la chandelle, dit-elle; tant pis pour lui! L'homme ne devient sage qu'à ses dépens. Ce n'est pas moi qui ai fait la loi, mais je ne veux pas l'aider à la violer.
L'amoureux Pierrot fut donc saisi d'indignation, en voyant cette princesse adorée sur le point de passer aux mains du géant. Dans un premier mouvement dont il ne fut pas maître, il tira son sabre.
Pantafilando fut d'abord si étonné, qu'il ne trouva pas un mot à dire. Puis, la colère et fe sang lui montèrent au visage avec tant de force, qu'il faillit succomber à une attaque d'apoplexie. Son front se plissa et ses yeux terribles lancèrent des éclairs. Tous les assistants frémirent ; seul, l'indomptable Pierrot ne fut pas ébranlé. La princesse jeta sur lui un regard où se peignaient la reconnaissance et la frayeur de le voir succomber dans un combat inégal. Ce regard éleva jusqu'au ciel l'âme de Pierrot.
— Prends le royaume de la Chine, le Tibet et la
Mongolie, s*é©ria-t-il; preftds le royaume de Népaul où les rocher» sont faits de pUr dittteiarit ; prends Labore et Rachmyr qtii est la vallée dit pôradië terrestre; prends le royaume du Grand-Lama si tu Veux; mais né prends pas ma chère princesse, oti je t'abats comme un sanglier.
— Et toi, dit Pantafilôfldo transporté de colère, si tu ne prends pas la fuite, je vais te prendre les oreilles.
À ces mois, levant sofl sabre, il en asséna sur Pierrot un coup furieux.
Pierrot l'évita par un saut de côté. Le sabre frappa sur la table de la salle à manger, la coupa en deux, entra dans le plancher avec la même facilité qu'un couteau dans une motte de beurre, descendit dans la èave, trancha la tête à un malheureux sommelier qui, profitant du désordre général, buvait le vin de Schiraz de Sa Majesté, et pénétra dans le sol à une profondeur de plus de dix pieds.
Pendant que te géant cherchait à Retirer son sabre, Pierrot saisit tihe coupe de bronze qui avait été ciselée par le célébré Li-Ki, le plus graild sculpteur qu'ait eu ht Chine, et là lança à la tété dtt géant avec une roideur telle que, ai àti lieu de frapper le géant au* front, comme elle fit, elle eût frappé la muraille, elle y eût fiait un trou pareil à celui d'uti boulet de eanon lancé par une pièce de 48. Mais le front de Pantafllahdo était d'un métal bien supérieur en dureté au diamant même, A peme fut-il étourdi du coup, et, sans s'arrêter
à dégager son sabre, il saisit l'un des trois généraux qui l'avaient suivi, et qui regardaient le combat en silence, et le jeta sur Pierrot. Le malheureux Tartare alla frapper la muraille, et sa tête fut écrasée comme une grappe de raisin mûr que foule le pied du vendangeur. A ce coup, la reine et la princesse Bandoline, qui seules étaient restées dans la salle après la fuite des dames de la cour, s'évanouirent dé frayeuî\
Pierrot lui-même se sentit ému. Tous les autres spectateurs, immobiles et blêmes, s'effaçaient le long des murailles, et mesuraient de l'œil la distance qui séparait les fenêtres du fleuve Jaune qui coulait au pied du palais* Malheureusement, Pantafilandô avait fait fermer les portes dès le commencement du combat. Vantripan criait de toute sa force :
*— C'est bien fait, seigneur Pantafilandô, tuez-ftioi ce misérable qui ose porter la main sur mon gendre bienaimé, sur l'oint du Seigneur t
Le prince Horribilis, non moins effrayé, priait Dieu • à haute voix- pour qu'il lançât sa foudre sur ce téméraire, de sacrilège Pierrot, qui osait attaquer son beaufrère et aimer sa sœur.
— Lâches coquins, pensa Pierrot, si je mens ils me feront jeter à la voirie, et si je suis vainqueur, ils recueilleront le fruit de ma victoire t J'ai bien envie de les laisser là et de faire ma paix avec Pantafilandô. Rien n'est plus facile; mais faut-41 abandonner Bandoline
32 HTSTOIRE FANTASTIQUE
Tout à coup il s'aperçut que sa belle princesse était évanouie. En môme temps, Pantafilando ouvrant la porte, criait à ses Tartares de venir à son secours. Je serais bien fou de les attendre, dit Pierrot; et prenant son élan, d'une main il saisit sa bien-aimée par le milieu du corps, de l'autre il ouvre la fenêtre et s'élance dans le fleuve Jaune avec Bandoline.
Son action fut si prompte et si imprévue, que le géant n'eut pas le temps de s'y opposer. 11 vit avec une rage impuissante Pierrot nager jusqu'à la rive opposée, et là, rendre grâces au ciel qui avait sauvé sa princesse et lui d'un épouvantable malheur.
Aux cris de Pantafilando, les cent mille Tartares mirent pied à terre en même temps et montèrent dans le palais. On entendait sonnerleurs éperons sur les degrés.
— Grand empereur, s'écria le premier qui parut sur le seuil de la porte, que voulez-vous? faut^il piller? faut-il tuer? faut-il brûler? nous sommes prêts.
— Tu arrives toujours trop tard, imbécile, lui cria le géant.
En même temps d'un soufflet il le fit pirouetter sur lui-même et le jeta sur le second, celui-ci se renversa sur le troisième, le troisième sur le quatrième, et tous jusqu'au dernier des cent mille tombèrent les uns sur les autres comme un château de cartes, tant ce premier soufflet avait de force !
Quand ils se furent relevés :
— Prenez des barques, leur dit le géant, passez le fleuve, et courez sur Pierrot : vous me le ramènerez mort ou vif. Si vous revenez sans lui, je vous couperai la tête à tous.
Ces paroles donnèrent du courage à tout le monde. On se précipita dans des bateaux, on traversa le fleuve, On chercha la trace de Pierrot. On ne trouva rien.
Pierrot avait disparu ainsi que Bandoline. Les malheureux Tartares revinrent la tête basse comme des chiens de chasse qui ont manqué le gibier. Pantafilando leur fit couper à tous l'oreille droite et fit jeter ces oreilles dans les rues pour effrayer les Chinois et leur apprendre à quel nouveau maître ils avaient affaire.
Vantripan et Horribilis ne furent pas les derniers à féliciter le grand Pantafilando de cet acte de justice. La reine garda le silence. Elle ne pouvait haïr sa fille, qui avait essayé d'échapper au géant, et, d'un autre côté, comment excuser une jeune princesse qui se jetait à l'eau avec le fils d'un meunier?
*; Pendant ce temps, qu'étaient devenus Pierrot et la belle Bandoline? Vous le saurez, mes amis, si vous voulez lire le chapitre suivant.