COMMENT PIERROT RÉFORMA LES ABUS ET APPRIT A BÊCHER LES JARDINS
La fée Aurore avait voulu accompagner Pierrot dans ses voyages. Pierrot, plus heureux encore que fier d'une pareille compagnie, avait tout à fait oublié sa mésaventure. Il riait, il chantait, il galopait, il admirait l'herbe des prés , les feuilles des arbres et jusqu'aux chenilles qui les dévorent.
— Mon Dieu! s'écria-t-il tout à coup dans un transport d'enthousiasme , que toute la nature est belle et admirable! marraine, que je vous rends grâce de m 'avoir emmené loin de cette cour, de ce gros Yantripan, de sa sotte femme, de sa plus sotte fille et de son gredin de fils !
— Oh ! oh ! dit la fée en souriant, qu'est-il donc arrivé, Pierrot? Quelque mésaventure? Sa sotte femme! sa plus sotte fille! Quel langage pour un courtisan et pour un homme amoureux !
— Amoureux! dit Pierrot, je ne le suis plus, grâce au ciel ; courtisan, je ne l'ai jamais été. Ce n'est pas moi qu'on verra attendre dans une antichambre que le roi passe et daigne me regarder; ni sous les fenêtres de cette pimbêche, qu'elle veuille, en abaissant ses regards vers la terre, s'apercevoir de ma présence.
— Tu es donc guéri, Pierrot?
— Radicalement, marraine. Je ne tenais plus à elle que par habitude ou par politesse, comme un oiseau qui a un fil à la patte. Ses mépris de ce matin ont coupé ce fil, et maintenant je suis libre.
— Eh bienl Pierrot, puisque tu es dans de si heureuses dispositions, veux-tu que je te dise pourquoi tu n'as pas réussi?
— Je ne veux pas le savoir, marraine.
— Oui, mais je veux te le dire, moi. Tu n'as pas réussi, parce que tu es ingrat.
— Moi , envers vous ! marraine. Oh ! vous me calomniez.
— Non pas envers moi, mais envers d'autres personnes. Réfléchis.
— Envers ce gros roi? Il m'a comblé d'honneurs, c'est vrai; mais ne l'ai-je pas bien servi?
— Ce n'est pas cela. Pierrot , quel est le revenu de tes emplois ?
— Deux millions par an, à peu près, marraine.
— C'est une jolie somme. Et, depuis quel temps estu en charge?
— Depuis six mois à peu près.
— C'est-à-dire que tu as reçu un million ?
— Oui, marraine.
— Sur cette somme, qu'est-ce que tu as envoyé à tes parents qui sont pauvres, comme tu sais, et qui vivent de leur travail? Réponds ; deux cent mille francs ?
Pierrot rougit et garda le silence.
— Davantage ? dit la fée. Trois cents ? Non. Quatre cents? Non. Cinq cents ? Non. Six cents ? Non. Auraistu envoyé davantage, Pierrot ? Tu es plus généreux que je ne croyais. Sept cents ? huit cents ? neuf cents ? Quoi ! le million tout entier ! Oh ! oh ! c'est un beau trait, Pierrot.
— Hélas ! marraine, dit Pierrot tout confus, je n'ai rien envoyé du tout.
— Eh bien! ami, comment appelles-tu cette con* duite? Comprends-tu maintenant pourquoi, malgré tant de succès apparents, tu n'as pas été heureux?
— Je le comprends, dit Pierrot.
— Et tu profiteras de cette leçon dans l'avenir?
— Oh ! oui, marraine.
— N'aie plus de remords, Pierrot ; tes parents n'ont
pas souffert de ta négligence. Je veille sur eux, je leur donne ce qui est nécessaire, et je leur laisse croire que c'est toi qui Tas envoyé.
— Oh ! marraine, comment ai-je pu mériter tant de bontés ? dit Pierrot en lui baisant les mains avec tendresse.
— Tu les mériteras un jour, dit la fée. Pékin n'a pas été construit en une heure. Tu es né vaniteux, oublieux, ingrat comme tous les enfants des hommes. Plus tard, tu seras bon et bienfaisant comme les enfants des génies.
— Grâce à vous et à votre protection, marraine, dit l'heureux Pierrot.
— Grâce à ma protection, si tu veux, qui t'a été plus utile encore que tu ne penses.
— Comment donc ? demanda Pierrot.
— C'est à moi que tu dois les mépris de la belle Bandoline. M'en sais-tu mauvais gré ?
— Par tous les saints du paradis ! s'écria joyeusement Pierrot, je ne sais ce que j'aurais pensé hier de votre confidence. Aujourd'hui, elle me comble de joie.
— Tant mieux, Pierrot, c'est signe que tu es bien guéri. Je lis dans l'avenir, et je devine aisément ce que, d'après son caractère, tout homme doit faire un jour, et s'il sera heureux ou malheureux. C'est une branche de ce grand art de la divination que je t'ai
montré, et que tu n'as pas compris parce qu'il exige des études profondes, un grand dévouement à la science, une vie isolée et une grande expérience du monde. La différence qu'il y a sur ce point entre les hommes et les génies, c'est que les hommes ne peuvent savoir qu'après soixante ans de travaux continuels, ce que nous savons, nous, dès notre naissance et par intuition.
— Vous êtes bien heureuse d'être si savante, dit Pierrot en soupirant.
— Heureuse ! dit la fée. Crois-tu qu'on soit heureux de prévoir l'avenir? Ah ! malheureux enfant, que le ciel te préserve de ce bonheur et de cette science !
— Quelle raison aviez-vous, dit Pierrot, de m'empêcher d'être aimé de la princesse ?
— Une raison admirable , Pierrot : c'est que tu ne l'aimais pas toi-même, et qu'après quinze jours de mariage vous auriez fait un ménage détestable. Elle est orgueilleuse et fille de roi ; elle t'aurait vanté sa supériorité; tu es fier et peu endurant, tu l'aurais maltraitée...
— Oh ! dit Pierrot.
— En paroles, ami ; mais , pour les gens délicats, les paroles sont des gestes. Elle se serait plainte à son père qui t'aurait fait couper le cou.
— Oh! oh! dit Pierrot, il aurait bien demandé la permission.
— Sans doute, et comme tu es le plus fort, tu Taurais détrôné, mis en prison, tué peut-être; tu te serais débarrassé de ta femme et tu aurais été roi de la Chine.
— Ce qui n'est pas à dédaigner, dit Pierrot pensif.
— Et tu aurais ainsi commis deux ou trois crimes pour satisfaire ta vanité !
— Vous avez raison, marraine, dit Pierrot, et vous me parlez comme si vous lisiez dans ma conscience; mais est-ce que les choses n'auraient pas pu se passer plus heureusement? Ne pouvais-je être heureux avec cette belle dédaigneuse ?
— Supposons , dit la fée , qu'il n'y eût pas de sang versé ; supposons que Bandoline eût fait de grands efforts pour te pilaire et plier son humeur à la tienne, quelle conduite crois-tu qu'elle aurait tenue avec tes parents? Car tu pensais, sans doute, à vivre avec ton père et ta mère ?
— Sans doute, dit Pierrot, qui n'y avait jamais pensé.
— Vois-tu d'ici la belle Bandoline pleine de respect et de déférence envers tes vieux parents, envers sa belle-m5re, une meunière, et son beau-père, le vieux meunierl Je disais, Pierrot, que vous n'auriez pas vécu quinze jours ensemble; c'est deux jours que je devais dire.
— marraine sage et charmante ! s'écria Pierrot, aidez-moi toujours de vos conseils, car, désormais, je ne veux rien faire de moi-même, et je me ferai gloire
de vous obéir. Mais quoi ! toutes les femmes sont-elles aussi dédaigneuses, et faut-il que j'aime une meunière si je veux vivre heureux avec mes parents?
— Il y a des femmes de toutes les espèces, dit la fée, comme il y a des hommes de toutes les couleurs. Ce serait une grande erreur de croire que tous les hommes sont blancs, noirs, rouges ou jaunes, et une grande injustice de dire que toutes les femmes sont parleuses, méchantes, médisantes, vaniteuses et occupées d'ellesmêmes et de leurs chiffons du matin jusqu'au soir. On en trouve aussi, et beaucoup, qui sont bonnes, discrètes, attachées à leur maison, à leur mari et à leurs enfants; ta mère, par exemple, n'est-elle pas de ce nombre ?
— Oh ! dit Pierrot, y a-t-il une meilleure femme et une meilleure mère?
— Il n'y en a pas de meilleure, Pierrot, mais il y en a d'aussi bonnes. Ne souhaites-tu pas d'en trouver une de cette espèce?
— Si je le souhaite, grand Dieu ! c'est la première chose que je demande au ciel tous les matins.
— Cherche et tu trouveras, dit la fée.
Tout en causant, nos deux voyageurs avaient fait beaucoup de chemin. La conversation changea de sujet. La fée se plut à instruire Pierrot de ses devoirs envers lui-môme et envers les autres hommes, et lui dit sur ce sujet de. si belles choses, que si vous les aviez
entendues, ô mes amis ! vous voudriez n'entendre jamais d'autre discours.
Malheureusement, la langue des hommes, si riche pour répandre le mensonge, est pauvre en vérités, et, dans la crainte de ne pas vous répéter dignement cette conversation, je n'en dirai pas un mot. Qu'il vous suffise de savoir que Pierrot, jusqu'alors gâté par le succès et fort enorgueilli de son mérite , comprit pour la première fois qu'il n'était qu'une créature faible et bornée, ignorante et portée au mal ; qu'il eut honte de luimôme et de son égoïsme, et qu'il se promit de devenir un modèle pour tous les hommes nés ou à naître. Au reste, vous vous imaginez assez , sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans le détail des choses, ce que devaient être les enseignements d'une fée qui était la propre fille du sage roi des génies, le grand Salomon.
Pierrot était ravi de joie.
— Ah! marraine, disait-il souvent, si tous les prédicateurs vous ressemblaient, que la vertu serait aimable ! Mais ils sont, pour la plupart, si ennuyeux, si pédants, si gourmés, si raides ! Ils mettent tant de latin dans leurs discours, et ils s'inquiètent si peu de se faire comprendre, qu'on ne peut pas s'empêcher de bâiller eu les écoutant, et d'attendre avec impatience qu'ils aient fini leur sermon. Vous, au contraire, chère marraine, vous causez si bien, vous contez d'une façon si intéressante, vous avez un visage si beau et si doux, que rien
qu'à vous regarder, on se sent attiré vers vous, et qu'en vous écoutant on croit entendre la céleste musique que les anges font devant le trône du Seigneur.
La fée Aurore sourit.
— Mon ami, dit-elle à Pierrot, pourquoi exiger des autres hommes une perfection qui n'est pas dans la nature. S'ils étaient tous beaux et bons, bienfaisants et aimables, quelle peine aurais-tu à être vertueux parmi eux? Avant de juger ton prochain, connais-toi toimême. Par exemple, tu es le premier ministre du roi Vantripan, et tu exerces en son nom l'autorité suprême ; dis-moi, je te prie, as-tu jamais songé à faire le bonheur de tes semblables et à mettre à leur service la grande puissance que tu as reçue de Dieu?
— Pas trop, dit Pierrot.
— As-tu jamais songé à autre chose qu'à réaliser tes fantaisies ?
— Je l'avoue.
— Eh bien, c'est le moment d'essayer. Nous voici à Nankin. Commence, et crois que si tu veux faire ton devoir jusqu'au bout, tu auras de la besogne.
— J'essayerai, dit Pierrot.
— Soit ; mais ne t'annonce pas comme un ministre, ou l'on te cachera tout ce qui se passe et tu ne verras rien. Il n'y a que les pauvres gens qui voient tout, parce que tous les fardeaux retombent sur leur dos.
A ces mots, Pierrot mit pied à terre et laissa la bride
sur le cou de son cheval. La fée en fit autant, et tous deux entrèrent dans la ville, vêtus comme de pauvres pèlerins.
Au détour d'une rue, Pierrot rencontra un grand cortège : c'était un riche mandarin qui allaita la campagne avec sa femme et ses enfants. H était assis dans un palanquin porté par un éléphant. Vingt domestiques marchaient devant lui et écartaient les passants à coups de bâton. Tout le monde se rangeait avec empresse* ment sur son passage. Pierrot, oubliant que rien ne distingue un grand connétable mal vêtu d'un autre citoyen, continua son chemin sans s'inquiéter du mandarin, sans le braver et sans l'éviter.
— Ote-toi de là, canaille ! cria un des domestiques en lui donnant un coup de bâton.
Pierrot, furieux, se retourna, arracha le bâton des mains de son adversaire et lui administra la volée la plus complète qui soit jamais tombée sur les épaules d'un laquais de bonne maison. Aux cris de celui-ci, tous les autres accoururent et chargèrent Pierrot, Celui-ci était si animé par leur insolence, qu'il les eût as~ sommés tous sans l'intervention de la bonne fée.
— Est-ce ainsi que tu remplis ta promesse ? lui ditelle tout bas. Dès le premier accident, te voilà hors de toi-même. Souviens-toi donc que tu n'es qu'un pauvre pèlerin, et non un grand seigneur.
A ces mots, Pierrot jeta le bâton et se croisa les
bras en regardant les domestiques du mandarin avec des yeux qui firent reculer les plus hardis,
— Tu vas voir comment la justice se rend en ce pays, lui dit la fée.
Le tumulte et les cris avaient ameuté une foule nombreuse. Au fond , tout le monde était charmé de l'action de Pierrot, mais personne n'osait l'approuver tout haut, par crainte de la bastonnade.
Le mandarin descendit de son palanquin. C'était un gros homme, fort rouge et marqué de la petite vérole, qui était redouté de tous à cause de sa puissance et de sa méchanceté. U était chef du tribunal suprême de la province, et, en cette qualité, rendait des jugements sans appel.
— Qu'est-ce ? dit-il en s'avançant d'un air assorti à sa dignité. Quel est le coquin qui a osé frapper un de mes domestiques ?
— Ce coquin, dit fièrement Pierrot, c'est moi. Il m'a frappé le premier, et j'ai fait ce que chacun en pareil cas devrait faire.
— Ah ! c'est toi, dit le mandarin. Qu'on me saisisse ce drôle et qu'on le fasse mourir sous le bâton pour son insolence.
— Un moment ! dit Pierrot. Est-ce pour avoir eu l'insolence de vous répondre, ou pour avoir rendu des coups de bâton à votre domestique que vous me condamnez ?
— Je crois, dit le mandarin, que cette e$pèce ose m 'interroger! Qu'on le saisisse!
Trois ou quatre domestiques s'élancèrent à la fois sur Pierrot.
— Attention ! dit-il, je n'ai provoqué personne et ne veux faire de mal à qui que ce soit. Que le premier qui mettra la main sur moi compte et numérote ses os pour les reconnaître et les remettre en place au jour du jugement dernier. Et toi, mon gros seigneur, à nous deux!
À ces mots , malgré ses cris , il saisit le mandarin par ses longues moustaches, qui pendaient jusque sur sa poitrine, l'enleva de terre et le montra aux spectateurs comme un bateleur montre des singes sur la place publique; puis le retournant les pieds en l'air et la tête en bas, il le lança comme une balle, le reçut dans ses mains, et le renvoya de nouveau, au milieu des cris de joie du peuple, des cris d'alarmes des domestiques et de l'indifférence de tous. Quand ce jeu eut duré quatre ou cinq minutes, il le remit sur ses pieds, le hissa sur son éléphant et partit en disant :
— Au revoir, seigneur mandarin!
Le pauvre justicier n'avait plus la force de répondre. La colère, l'indignation d'avoir subi un pareil traitement, lui, si élevé en dignité, et cela en vue de tout un peuple, le transportèrent au point qu'il en fit une maladie de plus de six mois.
— Par Brahma et Bouddah ! disait la foule en se séparant, voilà une prompte et bonne justice.
Nos deux voyageurs poursuivirent leur route sans autre rencontre, et allèrent se loger dans une hôtellerie d'assez pauvre apparence. Ds soupèrent cependant avec appétit, grâce à un potage aux nids d'hirondelle qui est si exquis que la proverbe chinois dit : « Bouddah ayant créé le ciel et la terre, inventa le potage aux nids d'hirondelle. » Si vous voulez en goûter, et du meilleur, vous en trouverez chez le seigneur Ri, aubergiste à Pékin, l'un de mes bons amis, et le plus céleste cuisinier du Céleste-Empire.
Le lendemain, Pierrot se leva de bonne heure, et alla se promener par la ville. Il fut bientôt accosté par un douanier, qui, d'un air très-poli, suivant la coutume chinoise, l'invita à quitter ses habits et à laisser regarder dans ses poches. %
— A quoi bon? dit Pierrot, je n'ai pris le bien de personne.
— A Dieu ne plaise ! dit humblement le douanier, que nous ayons de vous un semblable soupçon. Mais peut-être avez-vous, sans vous en apercevoir, introduit dans la ville quelque denrée. Dans ce cas, seigneur, vous aurez la bonté de payer les droits d'entrée.
— Je n'ai rien introduit, dit Pierrot; donnez-moi la paix !
Cependant, se souvenant des recommandations de la
fée, il se laissa fouiller. On ne trouva rien dans ses poches. Il se crut libre, quand le douanier, se ravisant :
— De quelle étoffe, dit-il, est votre manteau à capuchon?
— De grosse laine, dit Pierrot.
— Justement, reprit le douanier, c'est ce que j'avais deviné.
— Et qu'as-tu deviné?
— La laine, seigneur, est défendue dans la ville de Nankin, par égard pour nos manufacturiers, qui fabriquent des étoffes moins commodes et plus chères. Ayez la bonté de nous donner votre manteau et de payer l'amende.
— Je ne donnerai rien et ne payerai rien, dit Pierrot. Je ne peux pas me promener dans les rues en manches de chemise. Ce serait peu convenable. Quant à l'amende, je ne dois pas la pa^er, puisque j'ignorais la loi.
— Nul n'est censé ignorer la loi, dit sentencieusement le douanier.
— Pas même les étrangers? demanda Pierrot.
— Ayez la bonté de me suivre, dit le douanier.
— Où?
— En prison.
Sur ce mot, le receveur des douanes sortit de son bureau. C'était un beau jeune homme, bien frisé et pommadé, qui avait un lorgnon sur l'œil, et qui re-
garda Pierrot du haut de ce lorgnon, comme un animal très-curieux.
— Monsieur, dit Pierrot, j'ai par mégarde, étant pauvre, acheté un manteau d'alpaga, faute de pouvoir porter un manteau de velours et de soie, et votre douanier veut m'envoyer en prison.
— Que voulez-vous, mon bon? dit négligemment le receveur, c'est la loi.
— C'est la loi à Nankin, dit Pierrot, mais non pas dans le reste de la Chine, et je ne suis pas citoyen de Nankin.
— Allez en prison, mon ami, allez, dit le beau receveur d'un air de protection. J'entendrai votre affaire un autre jour. Quelques amis m'attendent en ville et veulent faire un déjeuner de garçons.
— Monsieur, dit Pierrot, dont la bile s'échauffait, ne me laissez pas aller en prison. Peut-être les cris d'un malheureux qu'on enferme troubleraient votre digestion.
— Rassurez-vous, mon bon, ces choses-là sont si communes que j'y suis tout à fait habitué.
— Monsieur, je vous en prie, écoutez-moi un instant. Peut-être un jour vous aurez besoin de moi et vous me supplierez à votre tour. On a souvent besoin d'un plus petit que soi.
— Qu'est-ce à dire, mon bon? dit le beau frisé. Allez en prison, et ne vous le faites pas répéter. Dans un
mois ou deux, si j'ai du loisir, j'écouterai vos réclamations.
— EJ moi, pendant ces deux mois, je grincerai des dents en invoquant la justice et la vengeance du ciel? s'écria Pierrot.
— Mon bon, vous m'excédez. Douanier, faites-moi mettre cet homme au cachot ; s'il fallait écouter tous ceux qui parlent de leur innocence, on en finirait pas.
Le douanier prit Pierrot au collet.
— Ventre-Mahom ! cria Pierrot, tu iras toi-même au cachot, et tu y resteras longtemps. Ah! gredin, c'est ainsi que tu disposes de la liberté des hommes? Ne saistu pas que la liberté est plus que la vie, et qu'il vaut mieux mourir de faim au grand air qu'engraisser entre quatre murailles?
Ce disant, Pierrot prit le receveur d'une main, le douanier de l'autre, les poussa dans la cave de la maison, en prit la clef et leur jeta du pain et une cruche d'eau par le soupirail ; puis il retourna à l'hôtellerie.
Elle était pleine de gens qui, sans le connaître, parlaient de lui et de son aventure de la veille. Le malheur du mandarin avait fait grand bruit. De mémoire de Chinois on n'avait entendu parler d'un pauvre homme qui se fût fait justice à lui-même contre un grand seigneur. Quelque part qu'il pût aller, Pierrot était destiné à étonner le peuple, qui ne pouvait comprendre une fierté et un courage si peu ordinaires.
Pierrot n'était pourtant que le fils d'un paysan, mais il faut yous dire, mes amis, que son père avait été l'un des volontaires de la grande république; et ceux-là, voyez-vous, Dieu les a bénis, eux et leur postérité, jusqu'à la troisième génération, parce qu'ils ont combattu pour la patrie et pour la justice.
Pierrot, étonné de ce bruit, se mêla parmi les groupes et eut le plaisir, bien rare pour ceux qui écoutent aux portes, d'entendre faire son éloge.
— Ah! dit un vieillard, si celui-là voulait se mettre à notre tête, il nous ferait rendre justice.
— Et si nous prenions les armes nous-mêmes et sans l'attendre? dit un autre.
Jusque-là on avait parlé fort librement, mais, à cette proposition inattendue, on se regarda avec frayeur. Tant qu'il ne s'agissait que de parler, les orateurs ne manquaient pas non plus qu'en aucun pays ; quand il fut question d'agir, un silence morne régna dans l'assemblée. Pierrot, qui était resté jusque-là immobile et silencieux, éleva la voix :
— Bonnes gens de Nankin, dit-il, de qui avez-vous à vous plaindre?
On se tourna vers lui avec étonnement.
— Je ne suis qu'un simple pèlerin, ajouta-t-il, mais je puis, comme un autre, vous dire ce qu'il est convenable de faire. Si vous vous révoltez, vous serez punis ; l'impôt sera doublé, et quelques-uns d'entre vous se-
ront empalés; c'est inévitable. Pourquoi ne portez-vous pas vos plaintes au grand connétable qui est à Pékin? Il vous fera rendre justice.
— Oui, dit un bourgeois, il nous renverra au mandarin qui a été si maltraité hier, et celui-ci, qui est l'ami du gouverneur, fera justement, comme vous le disiez tout à l'heure, empaler les plaignants pour l'exemple. Nous connaissons bien les usages de ces grands seigneurs !
Pierrot fut forcé d'avouer qu'il disait vrai.
— Cependant, dit-il, je connais un peu le seigneur Pierrot... de réputation, et il n'est ni injuste, ni avide, ni intéressé.
— Oui, mais il laisse agir ses lieutenants qui le sont. Que nous importe à nous qu'il soit vertueux ou non, s'il ne s'occupe pas du gouvernement.
— Attrape, dit tout bas la fée Aurore qui venait de rejoindre son filleul.
— Puisque personne n'ose se joindre à moi, dit Pierrot, j'irai seul chez ce gouverneur si redouté, et il m'entendra. Quelles sont vos plaintes?
— Nous nous plaignons, dit le vieillard qui avait déjà parlé, de recevoir trop de coups de bâton et pas assez de rations de riz. On nous prend notre thé de force et à bas prix, et on nous le vend dix fois plus cher. On nous fait payer un impôt sur la laine et le coton qui font nos habits, un autre sur le fil qui les coud, un autre
sur les aiguilles, un autre sur la doublure et un autre pour la permission de les coudre. Encore tout cela n'est rien ; mais tous ces impôts réunis devraient produire dix millions à peine, et ils en produisent trente par la cruelle industrie des receveurs, douaniers, péa* gers, mandarins et gouverneurs, dont chacun veut prélever son bénéfice proportionné à son grade et au cas qu'il fait de son importance.
— En effet, dit Pierrot, cela est fâcheux.
— Fâcheux ! seigneur pèlerin, dites que cela est mortel ; déjà nous ne pouvons plus nous vêtir et nous avons peine à nous nourrir.
— Prenez patience, dit Pierrot, avant la fin de la journée vous aurez justice.
— Est-ce un Dieu? disait-on, ou bien est-ce un fou qui fait le grand seigneur?
Sur ces entrefaites, un officier, suivi d'une troupe de soldats, saisit Pierrot par le bras.
— Suis-nous sur-le-champ, dit-il.
— Où?
— Au palais du gouverneur.
— J'y allais.
— Tant mieux, tu expliqueras ton affaire. Ah ! coquin, tu mets un receveur et un douanier en prison; tu usurpes notre emploi; tu te môles de rendre la justice!...
A chaque mot, il joignait une bourade, et ses soldats,
voyant Pierrot sans défense, lui donnaient de grands coups dans le dos avec le bois de leurs lances.
— Pardieu ! se dit Pierrot, j'ai bien envie d'en faire justice sur-le-champ; mais patience, j'ai promis à la fée Aurore d'attendre jusqu'au bout.
On le mena dans cet équipage jusqu'au palais du gouverneur. Une foule immense le suivait, riant de la folie de cet homme qui promettait un moment auparavant de lui faire rendre justice, et qu'on allait pendre sans forme de procès.
Pierrot fut mis dans une cour brûlée par un soleil ardent. On lui ôta son bonnet. Sous ce climat, la chaleur est insupportable. Pierrot demanda à boire. Les soldats se moquèrent de lui et lui jetèrent de la poussière. II avait les fers aux pieds et aux mains.
— J'ai soif, dit une seconde fois Pierrot.
— Tu n'attendras pas longtemps, dit l'officier, le pal est prêt. Tu boiras dans l'autre monde.
Enfin le gouverneur parut.
— C'est toi, misérable, dit-il, qui as battu hier le mandarin, qui as jeté aujourd'hui le receveur et le douanier dans un cachot, et qui promettais tout à l'heure à ce peuple justice contre moi?
— Oui, seigneur, dit humblement Pierrot; et il raconta ce qui s'était passé.
Avant qu'il fût à la moitié de son récit :
— C'est bien, dit le gouverneur, qu'on l'empale.
— Quoi, seigneur, dit douloureusement Pierrot, n'y a-t-il pas de grâce à espérer ?
Cette fois, le gouverneur ne daigna pas môme répondre et fit signe qu'on exécutât ses ordres.
Tout à coup, Pierrot, raidissant ses poignets et ses jambes, cassa ses fers et les jeta à la figure du gouverneur, dont le nez enfla et saigna abondamment. Tous les soldats se précipitèrent sur lui. Pierrot prit la lance de Pun d'eux, l'enfonça dans le corps du premier, du second, du troisième et du quatrième, et ficha la lance en terre.
— Vous ne savez pas empaler, dit-il; mes amis, voilà comment on s'y prend.
Tous les soldats prirent la fuite; le gouverneur resta seul avec la foule, qui battait des mains en reconnaissant son héros de la veille.
Otant alors son manteau de laine, Pierrot parut en costume rfe cour.
— Je suis Pierrot, le grand connétable, le vainqueur de Pantafilando, dit-il, et voici comment je rends justice.
— Seigneur connétable, dit le gouverneur en se mettant à genoux et essuyant son nez qui saignait encore; seigneur grand connétable, ayez pitié de moi ! Hélas ! si j'avais su qui j'avais la sacrilège audace de vouloir faire empaler, croyez que mon respect...
— Oui, sans doute,, dit Pierrot, si tu avais su que tu
avais affaire à plus fort que toi, tu.aurais été aussi lâche que tu t'es montré insolent.
— Seigneur grand connétable, pardonnez-moi.
— Si tu n'as pas commis d'autre crime, dit Pierrot, je te pardonne; mais voyons d'abord si personne ne se plaint. Parlez ! dit-il en s'adressant à la foule.
— Seigneur, dit un bourgeois de Nankin, il a fait mourir mon frère sous le bâton, parce que mon frère, qui était fort distrait, avait oublié de le saluer dans la rue.
— Est-ce vrai? dit Pierrot.
— Oui, seigneur, s'écria-t-on de toutes parts.
— Ne fallait-il pas faire respecter en ma personne l'autorité royale dont j'étais revêtu? dit le gouverneur.
— C'est tout ce que tu as à dire pour ta défense ? reprit Pierrot; à un autre.
— Seigneur, dit un autre bourgeois, il a fait empaler mon père.
— Pourquoi ?
— Parce que mon père, trop pauvre, ne pouvait payer l'impôt, ni l'amende à laquelle il l'avait condamné.
— Est-ce vrai? dit Pierrot.
— Seigneur, je l'avoue. Notre grand roi, Vantripan, avait si grand besoin d'argent pour faire la guerre aux Tartares !
Beaucoup d'autres se présentèrent. Les uns avaient eu les yeux crevés, d'autres les oreilles coupées. Le front de Pierrot se rembrunit.
— Je voulais, dit-il, que mon premier acte d'autorité fût un acte de clémence. C'est impossible! La clémence envers l'oppresseur est une cruauté envers l'opprimé. Qu'on l'empale I
Ce qui fut fait aux applaudissements de la foule. Mais les bravos devinrent éclatants et unanimes quand Pierrot ajouta :
— A l'avenir, quiconque aura fait donner des coups de bâton à un Chinois en recevra lui-même le triple, dût-il en mourir. Quiconque aura mis un Chinois en prison, sauf le cas de condamnation légale, sera mis lui-même en prison autant de mois que le plaignant y aura resté de jours. Quiconque aura condamné à mort et fait exécuter un Chinois, sans ma permission, sera lui-môme empalé.
Ayant proclamé ces belles, sages et magnifiques ordonnances, comme les qualifie le vieil Alcofribas, dont je traduis ici les chroniques, Pierrot quitta Nankin en compagnie de la fée Aurore.
— Eh bien! Pierrot, lui dit la fée quand ils furent tous deux à cheval dans la campagne, comprendstu maintenant pourquoi je te disais d'entrer déguisé dans cette ville? Vois-tu, par ce qui t'arrive à toi-même, qui peux te défendre, ce qui a dû arriver aux pauvres
gens qui sont sans armes, sans force, et, par suite d'une longue oppression, sans courage?
— Vous avez raison en tout, sage marraine, dit Pierrot; ce gouverneur et ce mandarin sont deux coquins abominables dont je suis bien aise d'avoir fait justice.
— Ce n'est rien encore, dit la fée, tu en verras bien d'autres.
— Il n'est pas si agréable que je croyais, dit Pierrot, de gouverner un grand royaume.
La fée sourit. Elle vit que Pierrot commençait à profiter des leçons de l'expérience.
Cependant le soleil dardait sur leurs têtes ses rayons brûlants. Un vent léger soulevait la poussière et aveuglait les voyageurs.
— Arrêtons-nous un instant dans ce bois, dit la fée, et laissons reposer nos chevaux.
Ils s'assirent au plus épais du bois, près d'un ruisseau qui longeait une fort belle prairie. Au bout de cette prairie, et vers le milieu d'une colline dont le ruisseau baignait le pied, était construite une petite maison très-propre et très-jolie; au devant, dans la cour, étaient plantés deux vieux tilleuls; derrière, s'étendait en pente douce, vers le ruisseau, un grand jardin, ombragé avec art, non pas à la manière de ces jardins anglais qui ressemblent à des taillis percés au hasard, mais comme ceux de Le Nôtre et des jardiniers français, qui sont, mes amis, croyez-le bien, les seuls jar-
diniers du globe. Dans ce jardin charmant, on voyait des arbres à fruit le long des carrés de légumes, et le Jong des murailles, des vignes et des pêchers étaient couverts de fruits. Au fond du jardin s'étendait un grand carré de verdure, et à côté de ce carré un petit parterre planté des plus belles fleurs de la création. Le carré de verdure était bordé de tous côtés par des tilleuls. A quelque distance du jardin , paissaient dans la prairie une vingtaine de vaches laitières avec leurs veaux. Ces vaches, qui n'appartenaient ni à la race Durham, ni à la race schwytz, ni à aucune race ou sousrace couronnée dans les concours agricoles, étaient pourtant fort belles, grasses et bien nourries. Plus haut, sur la colline, on voyait paître un troupeau de moutons de la plus belle espèce. '
Pierrot, du fond du bois, regardait avec plaisir ce doux spectacle.
— Que les habitants de cette maison sont heureux ! dit-il; c'est ainsi que je voudrais vivre toujours.
La fée n'eut pas le temps de répondre. Ils entendirent un grand bruit dans le bois, et virent accourir une jeune fille d'environ quatorze ans, poursuivie par un tigre royal, qui faisait, pour l'atteindre, des bonds prodigieux.
En apercevant la fée, elle se jeta dans ses bras et lui cria :
— Sauvez-moi !
— Pierrot, dit la fée, c'est le moment de montrer ce que tu sais faire.
Pierrot, qui n'avait pas besoin d'être encouragé, s'élança au-devant du tigre. C'était un magnifique spectacle que celui de ces deux adversaires en face Pnn de l'autre : tous deux étaient, l'homme et le tigre, d'une proportion et d'une beauté de formes admirables; tous deux étaient d'une force et d'une agilité incomparables; tous deux étaient puissamment armés, l'un de ses griffes, l'autre d'un sabre damas à poignée d'or incrustée de diamants : leurs yeux étaient étincelants. Des narines du tigre sortaient des étincelles de feu; Pierrot se sentait fier d'avoir quelqu'un à défendre, et de montrer à sa marraine qu'il était digne d'elle.
Le tigre, ramassé de lui-môme comme un chat qui va sauter sur une table, bondit tout à coup et se jeta sur Pierrot ; celui-ci le reçut de pied ferme, et sur son sabre qui s'enfonça jusqu'à la garde dans le ventre du tigre» La blessure était grave, mais non pas mortelle. Le tigre tomba à terre sur ses pattes et voulut s'élancer de nouveau ; mais Pierrot Pavait prévenu. Prenant son sabre par la pointe , il frappa avec la poignée la tête de son ennemi d'un coup si violent, que le tigre fut assommé, et que sa tête fut aplatie comme une figue sèche. Il expira sur-le-champ.
Pierrot, essuyant sur l'herbe son sabre dégouttant
de sang, revint vers la fée Aurore et la trouva occupée à tenir dans ses bras la jeune fille qui s'était évanouie. Pierrot put donc regarder celle-ci fort à Taise et sans la gêner. Nous allons en profiter pour faire la même chose.
Figurez-vous, mes amis, la plus belle enfant qu'on ait jamais vue. Je suis bien en peine pour vous expliquer sa beauté en détail. Il faut l'avoir vue pour s'en faire une idée : c'était quelque chose de plus semblable à un ange qu'à une personne humaine. Pierrot ne put remarquer d'abord ni son front, ni son nez, ni sa bouche, ni rien, tant il fut ébloui de l'ensemble. Ses cheveux étaient d'un blond cendré admirable comme ceux de la divine Juliette, dont Shakspeare a chanté la beauté et les malheurs. Sa figure était si belle, si intelligente, si attrayante et si douce, qu'on ne pouvait en détacher ses regards. On n'aurait pu dire par quoi elle plaisait. Je crois qu'elle était comme le soleil et qu'elle envoyait des rayons autour d'elle ; mais c'étaient des rayons de grâce naturelle et irrésistible. Pierrot sentit, en la voyant, qu'il aurait plus de plaisir à se faire tuer pour elle, même sans qu'elle le sût et sans attendre de récompense, qu'il n'avait jamais espéré d'en avoir en épousant Bandoline et en devenant roi de la Chine.
Après quelques instants, elle rouvrit les yeux, et se trouva appuyée sur les genoux de la fée. Elle la rjemer-
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cia doucement; et tournant ses regards sur Pierrot, elle se souvint du danger d'où il l'avait tirée, et lui sourit d'une manière si ravissante, que le pauvre Pierrot, pour obtenir un second sourire semblable au premier, aurait combattu, non pas un à un, mais tous ensemble, tous les tigres de la création.
La fée Aurore lui fit alors quelques questions auxquelles la jeune fille répondit avec une modestie charmante. Elle dit qu'elle s'appelait Rosine, qu'elle habitait avec sa mère la petite maison qu'on voyait au bout de la prairie; que la prairie môme, le bois et la colline appartenaient à sa mère, et que cette petite fortune les faisait vivre heureusement avec quelques domestiques, qui cultivaient la terre sous la direction de sa mère; qu'elle avait perdu son père quelques années auparavant, et que sa mère, désespérée de cette perte, était venue s'établir à la campagne ; qu'elles y vivaient seules, et que leur vie était si paisible, que, depuis cinq ans, elles n'étaient pas sorties de cette petite vallée.
Ce récit, comme vous pensez bien, ne fut pas fait tout d'une haleine. C'est le résumé des réponses qu'elle fit successivement aux questions de la fée Aurore. II était aisé de voir que ces questions étaient causées par quelque chose de plus que de la curiosité. La bonne fée n'avait que faire d'interroger Rosine sur ce qu'elle savait fort bien en qualité de fée; mais elle voulait la fairç parler devant Pierrot qui, au bout de quelques
instants, fut si charmé et saisi d'un si grand respect pour elle, qu'il n'osait ni lui parler, ni môme la regarder.
Elle termina son récit en disant qu'elle se promenait seule quelques instants auparavant, lorsque le tigre s'était tout à coup précipité sur elle ; qu'elle avait fui sans savoir dans quelle direction, et qu'elle aurait sûrement péri sans le courage héroïque de Pierrot (ledit Pierrot se sentit plein d'une fierté sans égale) ; qpi'il lui tardait de rassurer sa mère, et qu'elle priait les deux voyageurs de venir recevoir ses remerciements.
A ces mots, le pauvre Pierrot se tourna vers la fée d'un air si suppliant, et ses yeux la conjurèrent tellement d'accepter Pînvitatiop, que la bonne fée se mit à rire, et feignit d'abord d'hésiter et d'être pressée de continuer sa route.
— divine marraine ! s'écria Pierrot effrayé, cette vallée est si belle, reposons-nous ici quelques instants.
Rosine insista de son côté si gracieusement, que la fée Aurore qui, au fond, ne demandait pas mieux, consentit à les suivre.
La mère de Rosine, qui était loin de se douter du danger qu'avait couru sa fille et du service qu'on lui avait rendu, fut un peu étonnée de l'arrivée des deux étrangers. Elle les reçut néanmoins avec une politesse noble et gracieuse, devinant bien aux manières de la
fée, quoique celle-ci fût vêtue d'une manière fort ordinaire, qu'elle avait affaire à une personne de distinction. Elle-même était une femme d'un grand mérite, • âgée de quarante ans à peine, et d'une beauté qui, dans sa jeunesse, avait dû être semblable à celle de sa fille, et qui était encore admirable, quoique plus grave et plus imposante. Elle parla à Pierrot avec beaucoup d'effusion du service qu'il venait de lui rendre, et fit une légère réprimande à sa fille pour s'être aventurée dans le bois toute seule.
Celle-ci s'excusa, mais avec douceur et modestie, sur ce qu'il n'y avait jamais eu de tigre dans la forêt, ni à dix lieues à la ronde, et promit de ne plus exposer la tendresse de sa mère à de pareilles alarmes. Après quelques discours de ce genre, la bonne dame servit à ses hôtes un repas très-délicat, dans lequel n'abondaient pas, comme on peut croire, les viandes substantielles et épicées, mais où l'on trouvait tous les fruits du jardin et de la saison. Pierrot, qui avait le cœur gonflé de joie, put à peine manger; quant à la fée, qui ne vivait que du parfum des roses et de la rosée du matin, elle prit quelques fruits par politesse, et, après quelques minutes, tout le monde alla au jardin,
La belle veuve prit plaisir à montrer à ses hôtes ce jardin dans tous ses détails. C'était presque entièrement son œuvre. Quoiqu'elle ne fût pas assez forte
pour le bêcher elle-même, et que d'ailleurs ses autres occupations ne lui en laissassent pas le temps, elle n'aurait voulu laisser à personne le soin de planter, de semer, de greffer, de cueillir. Rosine , beaucoup moins habile, mais déjà aussi zélée que sa mère, ratissait elle-même les allées du jardin et s'occupait du parterre. Un jardinier bêchait les carrés de légumes et tirait l'eau du puits. Par le moyen d'un tuyau de pompe, on arrosait le jardin tout entier sans peine. Pierrot fut si enchanté de tout ce qu'il voyait, qu'il voulut sur-le-champ se mettre à l'œuvre, bêcher et arroser. Il quitta son sabre, dont la poignée était enrichie de diamants, et se mit au travail avec une ardeur qui fit sourire la fée Aurore.
— Pierrot, dit-elle tout bas, est-ce que tu aurais pour le jardinage une vocation dont tu ne m'as jamais parlé ? Tu as eu grand tort, mon ami, car je me serais bien gardée de la contrarier. J'ai cru que tu n'aimais qu'à te battre, à te couvrir de gloire, et à gouverner les peuples et les empires. D'où te viennent ces goûts champêtres ?
— Ah l marraine, répondit Pierrot, qu'on est bien ici ! que l'air est pur ! que le ciel est bleu ! que la vallée est verdoyante et magnifique ! et qu'il vaut mieux greffer et arroser toute sa vie, que de faire empaler les mandarins et désempaler les pauvres diables !
La fée Aurore n'insista pas, elle vit bien que l'esprit