H HISTOIRE FANTASTIQUE
de Pierrot était à cent lieues de la guerre, de la gloire des armes, de la grande connétablie, et, ce qui lui fit encore plus de plaisir, de la princesse Bandoline. On eût cru à le voir travailler, sarcler, bêcher, tracer des lignes et planter de la. salade, qu'il n'avait jamais fait autre chose. Ceci ne doit pas vous étonner, mes amis. D'abord, Pierrot avait une aptitude naturelle à tout ce qu'il faisait. Il était adroit de ses pieds et de ses mains ; de plus, il avait vu travailler son père et travaillé souvent avec lui : bon sang ne peut mentir. A la vue d'une pioche et d'un râteau, il se souvint de la pioche et du râteau de son père, et comprit qu'il est bon et naturel que les grands seigneurs se promènent en costume de cour, et usent leur temps à faire des révérences, puisqu'ils ne savent pas d'autre métier et que les autres hommes veulent bien le souffrir ; mais que si tout le monde voulait faire ce métier, nous mourrions tous de faim avant une semaine. La jeune fille, le voyant travailler de si grand cœur, voulut l'aider à son tour, et, en quelques minutes, et sans y avoir songé, cette communauté d'occupations établit entre eux une douce et intime familiarité qui fit penser à Pierrot qu'en vérité bêcher était la plus belle et la plus agréable chose du monde, et que si les anges et les bienheureux avaient bêché une fois, ils ne voudraient plus faire autre chose pendant l'éternité. Il fallut cependant quitter cet ouvrage si attrayant
et se rendre à l'appel de la fée et de la mère de Rosine qui voulaient visiter les étables, la prairie, les terres labourées et les troupeaux. Le jour baissait, et Pierrot quitta sa bêche, et sa compagne l'arrosoir avec regret; mais Pierrot fut bien consolé en voyant du coin de l'œil que les deux chevaux étaient débridés, dessellés et enfermés dans l'écurie, et que la fée Aurore ne parlait pas de partir.
Tout était à sa place et dans un ordre admirable. Les fruits étaient rangés sur la paille dans le cellier. Des milliers de pommés faisaient face à des milliers de poires de la plus belle espèce et qui fondaient sous la dent. Des millions de prunes reineclaude, jaunies par le soleil et légèrement entamées par les abeilles, mais dont la blessure s'était cicatrisée, se trouvaient à côté de poches magnifiques et savoureuses. Encore n'était-ce que la moitié de la récolte. Le reste pendait aux arbres du jardin et de l'enclos. La prairie, qui était fort grande, se divisait en deux parts que séparait une magnifique haie vive. La partie qui n'était pas réservée au pâturage était couverte de regain fraîchement coupé, dont la délicieuse odeur parfumait au loin toute la vallée. Des hommes et des femmes étaient occupés à retourner ce foin et paraissaient travailler avec une ardeur qui n'avait rien de servile ou de mercenaire ; car, grâce à la générosité de la mère de Rosine, et au soin qu'elle avait de four-
nir à chacun un travail proportionné à ses forces, il n'y avait ni pauvres, ni oisifs, ni mendiants dans la vallée.
A quelque distance de la maison, s'élevaient cinq ou six chaumières assez bien bâties, et fort propres. Dans chacune habitait une famille honnête et laborieuse dont les petits enfants se jouaient devant la porte, sur une place aplanie et garnie d'un gazon vert plus abondant et plus frais que celui des plus beaux parcs d'Angleterre. Un grand marronnier étendait au loin ses branches deux fois séculaires. On ne voyait pas devant les maisons ni devant les écuries cet amas de fumier et d'immondices qui salit et déshonore la plupart de nos villages de France, Le fumier, soigneusement recueilli, se rendait dans des réservoirs par des canaux souterrains qui traversaient la place, mais qui étaient recouverts de pierres et de gazon. De ces réservoirs oïl le transportait ensuite dans les terres du voisinage. Enfin, sur le haut de la colline, était bâtie une église très-simple, de construction récente, dont la croix de cuivre doré se détachait sur le bleu profond du ciel, et réfléchissait les derniers rayons du soleil. Il faut vous dire, mes amis, que ce village était composé de chrétiens nouvellement convertis par un missionnaire venu de France.
Pierrot était plein d'un bonheur inexprimable. A chaque instant il interrompait la conversation pour
faire des questions dont il n'attendait pas la réponse. H marchait, il courait, allait, revenait, sans raison et sans but; il poussait des exclamations de joie, sautait par-dëssus les murs et les haies comme un jeune cheval échappé, montait dans les arbres, et* se suspendant par les mains aux branches, il se laissait retomber à terre. La fée Aurore le regardait en souriant d'un bonheur si grand et si nouveau. Elle en avait promptement deviné la cause, et attendait qu'il lui en fit confidence, suivant son habitude.
Le soir, quand ils furent seuls , elle demanda à Pierrot à quelle heure il voudrait partir le lendemain. Le pauvre Pierrot retomba du ciel en terre, et de* meura quelques instants sans répondre. Enfin il demanda timidement si quelque affaire pressée les for* çait de quitter sitôt une dame qui les accueillait si bien.
— Mon ami, dit la fée, il ne faut pas abuser de l'hospitalité. C'est une vertu dont on se lasse vite. Si nous partons demain, on nous regrettera; mais si nous restons ici trop longtemps, on finira par se demander pourquoi nous ne partons pas.
Pierrot n'osa répondre* Il lui semblait en son âme qu'il ne gênerait personne en demeurant plus longtemps ; mais il n'osait ni ne pouvait dire pourquoi. Il trouva enfin un biais par lequel il crut dissimuler fort habilement sa pensée véritable»
— Peut-être, dit-il à la fée, ne sommes-nous pas des hôtes bien gênants ? Je puis travailler à la terre, et vous avez vu vous-même, marraine, que je m'en tire assez bien. Ces dames ont besoin d'un homme en qui elles puissent avoir confiance, qui fasse pour elles le travail le plus pénible, qui les protège et les défende au besoin.
— Et toi, qui n'as pas encore de barbe au menton, tu veux être cet homme de confiance ?
— Pourquoi non? dit Pierrot. Le roi Vantripan m'a bien confié l'administration de la Chine tout entière!
— Et il a donné là une belle preuve de sagesse ! Voilà ce grand connétable, ce grand amiral, la terreur des Tartares et le soutien des opprimés, qui, pour une fantaisie, laisse là son amirauté, sa connétablie et le reste, et qui veut semer des haricots et récolter du foin. Voilà tout le royaume à l'abandon, parce que le seigneur Pierrot a été bien accueilli dans une ferme.
— Eh bien, après tout, dit Pierrot, s'il ne tient qu'à cela, je jetterai au vent mon amirauté et ma connétablie, et je reprendrai ma liberté.
— Et tu viendras ici bêcher, arroser et sarcler, sous les yeux de la belle Rosine? Sais-tu, grand étourdi, si cet arrangement lui plaira autant qu'à toi, et surtout si sa mère voudra le souffrir ?
Cette question coupa la parole au pauvre Pierrot. La fée Aurore eut compassion de son embarras. Elle commençait toujours par faire des objections raison-
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nables, et elle finissait par céder et par chercher des moyens de satisfaire son désolé filleul. mes amis ! vous chercherez pendant cent ans sur toute la surface de la terre sans trouver un cœur qui approche de celui de cette charmante fée ! Aussi avait-elle été élevée par Salomon lui-même, qui Pavait faite de trois rayons, le premier de lumière ou d'intelligence, le second de bonté, et le dernier de grâce et de beauté. Ces trois rayons, pris parmi ceux qui entourent le trône de Dieu môme, et dont les anges ne peuvent soutenir l'éclat, se rencontraient en un centre commun qui était le cœur de la fée.
— J'ai ton affaire, dit-elle à Pierrot. Console-toi. Je me charge de te faire retenir ici pendant huit jours, après lesquels tu iras reprendre tes fonctions.
A ces mots, Pierrot, transporté de joie, se mit à genoux devant la fée et lui baisa les mains avec des transports de joie folle et de reconnaissance. La bonne fée jouissait tranquillement du bonheur d'avoir fait un heureux, bonheur si grand que Dieu se l'est réservé presque entièrement, et qu'il n'en a laissé aux hommes que l'appparence. Quant à elle, son devoir la rappelait à la cour du roi des Génies, et elle partit sur-lechamp pour baiser la barbe blanche et parfumée du vénérable Salomon.
Dès le lendemain, Pierrot, sans savoir comment, se trouva installé et traité comme un vieil ami. Le jour,
il travaillait au jardin ou dans les champs, seul ou sous les yeux de la belle Rosine et de sa mère, et, dans son ardeur à labourer, à fumer, à semer, il faisait à lui seul l'ouvrage de six hommes. Le soir, en revenant du travail, il recevait le prix de ses peines ; il lisait tout haut les plus beaux livres des anciens poètes, et avec tant de chaleur et de sensibilité que la pauvre Rosine s'étonnait d'avoir lu vingt fois les mêmes choses sans y rien découvrir de ce qui la charmait dans la bouche de Pierrot* Quelquefois la mère racontait une de ces vieilles histoires qui sont nées avec le genre humain, et qui ne mourront qu'avec lui. C'était la pauvre Geneviève de Brabant, condamnée à mort par le traître Golo, et retrouvée dans la forêt par son mari, le duc Sigefroié G'était la belle Sakontala et le roi Douchmanta égarés dans les forêts de lotus et de palmiers qui couvrent les bords du Gange. C'était le Juif errant condamné à marcher pendant plus de miUe ans. Le dernier jugement finira son tourment. C'était la lamentable histoire du bon saint Roch et de son chien, qui finit d'une façon si pathétique qu'à cet endroit tout le inonde versa des larmes ;
Exempt de blâme, Il rendit l'âme, En bon chrétien, Dans les bras de son chien.
— J'ai vu, mes enfants, dit le vieil Alcofribas, des
gens impies rire de ce dernier couplet. Eh bien, croyez-moi, ce sont des cœurs endurcis et dont il faut se défier.
Pierrot, à son tour, prié de dire son histoire, hésita quelque temps par modestie. Il commença enfin le récit de ses aventures, en passant sous silence, comme vous pouvez vous l'imaginer, l'impression qu'avaient faite sur lui les beaux yeux de la belle Bandoline. Était-ce manque de mémoire ou autre chose ? Je ne sais ; je crois qu'il avait complètement oublié que la princesse fût encore de ce monde, et qu'il se souciait d'elle et du royaume de la Chine aussi peu que d'une noix vide. Quoi qu'il en soit, personne ne lui demanda compte de cet oubli ; mais quand il raconta son corn* bat contre le terrible Pantafilando, Rosine pâlit, et il ne fallut pas moins que la fin de l'histoire et la mort du géant pour la rassurer complètement.
Quoique Pierrot, par le conseil de la fée, fût devenu plus modeste, il ne put s'empêcher d'être un peu fier de lui-même e t de laisser paraître dans son récit quelque chose de cette légitime fierté ; mais il fut bien mortifié de la conclusion que la mère de la belle Rosine donna à son discours*
• — Seigneur, dit-elle, nous nous souviendrons toute notre vie avec bonheur du service que vous nous avez rendu et de l'honneur que vous nous faites en demeurant quelques jours dans cette pauvre ferme ; mais souf-
frez que je vous rappelle ce que votre modestie semble vouloir oublier; je veux dire, que l'administration d'un grand royaume vous a été confiée , et que nous commettrions un crime envers l'État si nous cherchions à vous retenir plus longtemps avec nous. Il y a déjà quinze jours que vous daignez prendre part à nos amusements et à nos travaux. Il est temps que nous vous laissions aller où la gloire et la volonté de Dieu vous appellent.
Si la lune était tombée sur la tête de Pierrot, elle ne l'aurait pas plus étonné. Il demeura quelque temps étourdi du coup et ne savait que répondre. Sous la politesse de la bonne dame, il sentait un congé formel. Enfin il recouvra la parole et protesta mille fois que l'État n'avait aucun besoin de lui; que le roi Vantripan trouverait sans peine des ministres aussi zélés que lui pour le bien de la Chine ; qu'il était sans exemple que les candidats eussent manqué à ces fonctions; que, d'ailleurs, dût la Chine manquer de connétables et d'amiraux pendant un siècle, il n'était pas Chinois, ni obligé de remplacer tous les ministres qui viendraient à mourir ou à être destitués ; que son unique bonheur était de cultiver la terre dans cette vallée délicieuse, et qu'il ne demandait que la permission de travailler ainsi jusqu'à la consommation des siècles.
La bonne dame demeura inflexible. Elle n'avait pris son parti qu'après de mûres réflexions, et ne se laissa
fléchir ni par les supplications et les larmes de Tinfortuné Pierrot, ni par le regret trop visible que la pauvre Rosine marquait d'un si prompt départ, Tout ce que Pierrot put obtenir, ce fut la permission de revenir lorsque sa tournée serait terminée, et que la paix serait laite avec les Tartares, dont le nouveau roi Rabardantès, frère cadet de Pantafilando, menaçait déjà la frontière chinoise.
Le lendemain, Pierrot partit piteusement sur son bon cheval Fendlair, non sans regarder souvent derrière lui, jusqu'à ce qu'il eût perdu de vue la maison et la vallée. Alors il pressa sa marche, et arriva en deux jours à l'embouchure du fleuve Jaune, où il devait passer la flotte chinoise en revue.
La simplicité de ses manières et de son équipage n'annonçaient rien moins qu'un grand seigneur; personne ne vint au-devant de lui, et il alla coucher dans une hôtellerie comme tous les voyageurs. Dès le lendemain, sans faire annoncer sa visite à personne, il se dirigea vers le port, et demanda à un marin, qui fumait une pipe d'opium, où se trouvait la flotte de guerre chinoise. Le marin se mit à rire, et, sans se déranger, lui montra de la main une barque magnifique , toute pavoisée de drapeaux , dorée par le dehors et garnie de soie et de velours à l'intérieur.
— Bien. Voilà la barque de l'amiral, dit Pierrot, mais où est l'escadre?