H* HISTOIRE FANTASTIQUE
— L'escadre et la barque de l'amiral ne font qu'un, dit le marin.
Pierrot n'en pouvait croire ses yeux. Il prit un bateau et se fit conduire à cette barque amirale. Un seul matelot la gardait; les autres étaient à terre attendant l'arrivée de Son Excellence le seigneur amiral. Pierrot se fit conduire au palais dudit seigneur et fut introduit après trois heures d'attente.
— Seigneur, dit-il en abordant l'amiral, je suis chargé par le roi Vantripan de prévenir Votre Excellence qu'il faudra mettre à la voile dès ce soir pour faire une descente sur les côtes de l'empereur du Japon.
— Et qu'allons-nous faire au Japon? demanda l'amiral.
— Seigneur, je suis chargé de vous transmettre l'ordre et non de le discuter.
— Mon cher, dit l'amiral en frappant familièrement sur l'épaule de Pierrot, tu diras au roi qu'il feut attendre une occasion plus favorable et que l'escadre n'est pas prête.
— Que lui manque-t-ilî demanda Pierrot.
— Oh! peu de chose, une bagatelle, en vérité, dit l'amiral en se curant les dents. H manque des vaisseaux, des hommes, des vivres, des armes et de l'argent.
— Ce n'est pas possible î dit Pierrot. On vous avait confié tout cela. Qu'en avez-vous fait?
— D'abord, mon cher, dit l'amiral en secouant son cure-dent au nez de Pierrot, tu sauras qu'il n'est pas poli» pour un officier subalterne, d'interroger son su-* périeur; de plus, que si tu me fais une autre question, je te ferai, moi, jeter à l'eau comme une carcasse vide.
— Vous réfléchirez avant de le faire, dit résolument Pierrot.
A ces mots, l'amiral, qui déjà lui tournait le dos et commençait à se promener de long en large dans l'appartement, se retourna, et, le regardant fixement, vit dans ses yeux une fierté si peu ordinaire aux officiers qu'il avait sous ses ordres, qu'il changea de ton sur-lechamp et lui dit :
— C'est une plaisanterie, mon cher, que je voulais faire pour t'éprouver.
— La plaisanterie est mauvaise, répliqua Pierrot, et je ne plaisante pas, moi. Je vous demande compte des cinquante vaisseaux de guerre, des trente mille matelots et des amas de vivres, d'armes et d'argent dont on vous a donné le commandement.
— Un dernier mot, dit l'amiral. Tu me parais bon enfant, tu as du cœur, et je crois que nous nous arrangerons fort bien ensemble. Choisis donc l'une de ces deux alternatives, ou de prendre cent mille livres que je vais te compter sur-le-champ, et d'aller à Pékin dire au roi que tout est en ordre; que la flotte est bien équi-
pée et qu'elle va partir ce soir, ou d'être empalé sur l'heure et sans autre forme de procès.
— Mon choix est fait» dit Pierrot. Rendez-moi vos comptes.
— Tu t'obstines? Prends garde. Voyons, cent mille livres, est-ce trop peu? Veux-tu un million? deux millions? dix millions? Songe que j'ai amassé vingt ou trente millions à peine, et que dix millions de moins font une forte brèche. Veux-tu ou non?
— Je veux des comptes, dit Pierrot.
— Eh bien, tu n'auras ni comptes ni argent.
Et il frappa sur un timbre. Six nègres parurent. . — Qu'on saisisse cet homme, dit-il; qu'on le bâillonne et qu'on le jette à l'eau. Qu'on apprête ensuite la barque amirale : je veux faire une promenade sur le fleuve.
Il faisait chaud, et les fenêtres étaient ouvertes sur le jardin. Pierrot, sans s'émouvoir, prit un nègre de la main droite et un autre de la main gauche et les lança dans les plates-bandes; deux autres suivirent le même chemin de la même manière, et les deux derniers, se voyant seuls, demandèrent à Pierrot la grâce de sauter d'eux-mêmes et sans y être forcés, ce que Pierrot leur accorda volontiers. Les six nègres se relevèrent sur-lechamp et coururent vers la ville.
Quant à l'amiral, il était muet de frayeur. Pierrot se croisa les bras et lui dit :
— Eh bien, mon cher, qui de nous deux est en mesure de rendre ses comptes au Père éternel? Puisque tu ne peux pas t'y soustraire, une dernière fois, dis-moi ce que tu as fait de la flotte ?
— Je l'ai vendue, dit l'amiral.
— Et les marins?
— Je les ai congédiés.
— Et l'argent?
— Il est dans mes coffres.
— C'est bien, dit Pierrot, prends ton manteau et sors de ce pays. Si dans vingt-quatre heures on t'y retrouve encore, je te ferai pendre.
L'amiral ne se le fit pas répéter. Il courut vers le port, s'embarqua, fut pris par des pirates malais , délivré par des philanthropes anglais, et amené à Londres, où il a figuré lors de la grande exposition universelle, sous le nom du Mandarin au bouton de cristal. Il s'appelle Ki-Li-Tchéou-Tsin. Si jamais vous le rencontrez, mes amis, saluez-le, c'était dans son pays un fort grand seigneur, avant que Pierrot en eût tait un pauvre sire.
Notre héros ne se contenta pas de faire justice de l'amiral. Il rappela les marins congédiés, fit construire une flotte nouvelle, Péquipa, la pourvut de vivres et de munitions, grâce à l'argent qu'il trouva dans les coffres de l'amiral, et continua sa tournée avec le même succès, se faisant applaudir du peuple et maudire des
mandarins. Il serait trop long de rapporter ici tous les actes de justice, d'humanité et de générosité qui signalèrent ce voyage. Qu'il vous suffise de savoir que depuis cette époque, toutes les fois que le peuple chinois se plaint ou se révolte, il redemande les lois et ordonnances du sage et vaillant Pierrot.
Tout semblait concourir à son bonheur; mais le ciel lui réservait encore de cruelles épreuves. Pendant qu'il faisait bénir son nom avec l'espérance que la belle Rosine apprendrait quelque chose de ses grandes actions et qu'elle l'en aimerait davantage (car le premier effet du véritable amour est d'élever l'âme au-dessus d'ellemême et de lui inspirer de nobles et sublimes pensées), il apprit que Kabardantès avait enfin terminé ses préparatifs, qu'il marchait à la tête de cinq cent mille Tartares , et que le pauvre roi Vantripan , mourant de frayeur, le rappelait en toute hâte pour lui donner le commandement de l'armée chinoise. Je vous dirai, mes amis, dans le prochain chapitre, par quels nouveaux exploits et par quel dévouement Pierrot mérita la protection de la fée Aurore et l'amour de la charmante Rosine. Je terminerai celui-ci par une judicieuse réflexion du vieil Alcofribas. La voici textuellement traduite.
« On demandera, dit ce sage magicien, ce qu'il y a de si merveilleux dans la troisième aventure de Pierrot, puisqu'on n'y trouve ni enchanteur ni prodige.
Or, croyez-vous, mes enfants, que ce ne soit pas une merveille qu'un ministre armé d'un si grand pouvoir, et qui va lui-même réformer les abus, rendre la justice, punir les méchants et protéger les faibles? Soyezen certains, depuis que le monde est monde, ni sur la terre, ni dans Vénus, ni dans Saturne, ni dans aucune des planètes qui tournent autour du soleil, on ne vit jamais chose si miraculeuse. Et je pense, sauf erreur, que l'amour de Pierrot n'est pas étranger à une vertu si nouvelle et si extraordinaire. »
Voilà la conclusion du vieil enchanteur, et c'est aussi la mienne.