BRAI9GAS
Son cheval fit en dix minutes le trajet entre YieilleviUe et la maison d'Athanase.
c Jfe me marie ! j'aime ! je suis aimé ! » dit le Pari* sien en sautant dans les bras de son ami.
— Gela se voit, dit Athanase , mon pauvre Éclair est fourbu. Maintenant, défie-toi du colonel Malaga» et souyiens*toi de cet illustre blagueur qui disait que le Capitole est voisin de la roche Tarpéienne.
Audinet était rentré chez lui plein de rage. La froideur presque méprisante de Glaudie le désespérait. Le lendemain de la demande de mariage faite par Brancas» il alla chez le major Bonsergetnt et ne rencontra qu'Élodie. Il apprit d'elle le nouveau et irréparable malheur dont il était menacé, et sortit plein de fureur,
« Je l'aime assez, dit-il, pour la haïr jusqu'à la mort. Oh! je me vengerai. »
Tout à coup une idée infernale se présenta à lui, et il l'adopta sur-le-champ.
210 BRANGAS*
Le soir même, vers six heures, Brancas reçut un billet anonyme ainsi conçu :
« On vous trompe. La personne que vous aimez en aime un autre, et tous les soirs, à onse heures, le reçoit dans sa chambre. Tous pouvez vous en assurer vous-même.
« um: AHIE INCONNUE. »
' L'écriture était contrefaite. Brancàs p&lit de colère et de douleur. Audiiiet aux genoux de Glaudie lui revint à l'esprit.
« Quoi! ce misérable!... » pensa-t-il indigné.
On a beaucoup médit des lettres anonymes. Il est vrai pourtant qu'elles produisent généralement plus d'effet que les lettres signées des noms les plus respectables, et la marque la plus certaine de leur utilité est l'usage constant qu'en font un si grand nombre de gens dans toutes les petites villes de province. Le Parisien, entraîné par une force invindble, prit le chemin de Vieilleville, et, sans se montrer à per* sonne, se mit à rôder aux environs de la maison Bonsergent.
Il n'attendit pas longtemps. A onze heures, Audinet parut, reconnaissable seulement à sa démarche, car la nuit était noire et éclairée seulement de la pâle lueur des étoiles. Le cœur de l'avocat battit violenmient.
Le secrétaire général ouvrit avec un passe-par-
BRANGAS. * 211
tout la porte dit jardin, voisine du kiosque, que ion* geait une rue déserte, et la referma avec soin. L'avocat, déjà ébranlé par la vue de ce passe--par-* tout, voulut vérifier son malheur jusqu'au bout S'aidant des pieds et des mains, il grimpa sur le mur, et de là, sans trop d'effort, descendit dans le jardin. Il suivit avec précaution les traces d'Audinet, et parvint à quelques pas de la maison. Là, il vit le secrétaire général escalader, au moyen d'une
échelle de corde, la fenêtre de la chambre de Glau-
die, qui était au premier étage, à côté de celle de sa mère, et se jeter dans les bras d^une femme vêtue de blanc qui tenait l'échelle.
Brancas demeura atterré. Aucun doute n'était possible. U connaissait cette chambre et celle qui l'habitait. Dans la fureur dont il était animé, il eut envie de grimper lui-même après Audinet, de surprendre la perfide, de la confondre et de la tuer. Heureusement, Audinet avait retiré l'échelle dô cordes, et le jeune homme se trouvait sans armes et sans moyens de vengeance I .
« Quelle école ! pensait«il les dents serrées. Voilà une vertu de province I Et moi qui ai dédaigné pour elle Rita, un million et la députation. Amour, ri-* chesse, ambition i tout m'échappe! »
Il attendit Audinet. Il voulait le forcer à se battre et le tuer à tout prix; mais une pluie violente le força de sertir du jardin et de chercher asile sous
212 BRAMGAS.
un toit qui s'a'vançait en saillie dans la rue voisine. Cet incident changea le cours de ses idées ; la pluie et le froid le glaçaient; il se sentit pris d'une fièvre violente et rentra ché^ Atbanase, qui ne s'était aperçu ni de son départ ni de son retour.
Le lendemain, malgré la fièvre, l'avocat résolut de partir. Son ami essaya de l'en détourner.
« Non« dit Brancas» j'ai reçu des lettres d'un client dont le procès va se juger dans trois jours. Il faut que je parte.
— Eh ! pourquoi ne m'en as-tu pas parlé plus tôt?
— Je l'avais oublié, dit Brancas. Envoie , je te prie, un exprès porter cette lettre à Mlle fionsergent.
— Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même?
— Je suis pressé. Je veux faire ma malle. Ne m'interroge pas.
— Hum ! ceci est bien extraordinaire, » dit Ripainsel ; mais il ne fit aucune question.
Claudie était de la plus belle humeur du monde lorsqu'elle reçut la lettre de son amant. Elle chantait, elle riait, elle faisait mille caresses au major. Elle prit la lettre et monta dans sa chambre pour la lire plus à l'aise. D'une main légère, elle rompit le cachet, la lut et tomba évanouie. Voici ce terrible billet :
« Claudie, j'ai vu cette nuit, à onze heures, Audi-
net monter dans votre chambre; vous teniez Féchelle de cordes. Ne mentez pas ; je l'ai vu. Je voulais d'abord vous tuer et lui avec vous, et punir votre infamie. Il vaut mieux que je parte. Adieu, vivez heureuse, si votre crime vous laisse sans remords. .
« Celui qui vous aimait, qui vous hait et qui vous maudit.
. Quelques instants après , elle reprit ses sens , vit la lettre et comprit tout son malheur. '
« Est-ce que je rêve? dit-elle ; il m'a vue! il a vu Audinet î II me croit criminelle ; et, sans me laisser le temps de me justifier, il part!.... C'est impossible. Où donc étais-je celte nuit? Ma mère était malade; on m'avait fait un lit près du sien; j'ai dormi dans sa chambre. Qui donc a pu tenir une échelle de cordes et faire monter cet homme!....
Ahî malheureuse que je suis! Et Catherine? »
Elle sonna. La servante parut'
« Catherine, dit impétueusement Claudie, qu'a-vez-vous fait cette nuit? .
— J'ai dormi, mademoiselle, répondit-elle un peu troublée.
— Vous dormiez à onze heures du soir? » Catherine garda le silence.
« Vous n'avez fait entrer personne dans ma cham-^
114 BRAMCAS.
bre? Répondeac-moi râoèrement, ou je tous £ûs interroger par mon père.
— Mademoiselle, dit Catherine eOrayée, pardonnez-moi, c*est loi qui Ta yonla«
— Oui, lui?
— M. Attdinet. Il me dit que c'était une pure plaisanterie, et comme mademoiselle couchait depuis deux jours dans la chambre de sa mère , je ne crus pasmalfiiire....
— C'est bien, Catherine. Si pareille chose se renouvelle, je le dirai à mon père, qui tous tuera comme deux chiens, tous et TOtre complice. Restez^ je TOUS pardonne, à condition que tous allez faire porter ceci à M. Brancas, chez H. Rlpainsel.
— Ohl c'est facile, dit Catherine, charmée d'en être quitte à si bon compte. Le garçon boulanger du coin, qui me fait les doux yeux» prendra le cheval de son patron et fera votre commission en Tingt minutes. »
Voici la lettre de Claudie :
« Vous m'accusez" d'infamie ! Vous me condamnez sans m'entendre et vous partez ! Je vous le défends, monsieur! Je veux que vous connaissiez les vrais coupables 1 Après, vous partirez, car je ne vous reverrai jamais : vous avez douté de moi.