CLAUDIE
Brancas lut ces lignes et se sentit ébranlé. Comme
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tous les amants « il désirait trouver sa maltresse innocente.
« Cependant, j'ai vu ! se dit-il. Que va-t*elle inventer pour sortir d'affaire. Cet Audinet est capable de tout, mais qui donc tenait l'échelle? MmeBonsergent est malade et ne quitte pas le lit..*. Suis-je aveugle ou insensé? Après tout, il sera toujours temps départir? » «
Sur ces sages réflexions, il fit seller un cheval, partit au galop et descendit à la porte du major. Claudie l'attendait, le prit par la main, et, sans dire un mot, le mit en présence de Catherine, qui répéta les explications qu'elle avait déjà données*
« Eh bien ? » dit Claudie, restée seule avec le Parisien.
Il se jeta à ses genoux et demanda pardon dans les termes les plus éloquents. Claudie demeura inflexible. C'était une âme fière, hautaine et obstinée, qui aimait mieux être brisée que plier, et qui ne pardonnait pas à son amant d'avoir douté d'elle.
« Claudie! s'écria Brancas, je vous adore. Qui
n'eût douté comme moi devant ce terrible témoi-r gnageî Claudie, ayez pitié de mon désespoir.
— Adieu! » dit-elle.
Brancas, désespéré, se mit à la recherche du secrétaire général. Il voulait venger sur lui toutes ses douleurs. Audinet le vit titrer en tremblant dans
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son cabinet de travail. Le visage du Parisien, ordinairement doux et poli, était en ce moment-là contracté par une fureur froide qui glaça le sang dans les veines du secrétaire général.
« Monsieur, dit Brancas sans le saluer, connaissezvous cette écriture ? »
Il montrait le billet anonyme.
< Non, dit* Audinet, qui recula instinctivement dans un coin de la chambre.
-— Vous êtes un infâme menteur et un misérable coquin! » s'écria Brancas d'une voix tonnante. Au bruit, le colonel Malaga entra.
< Qui se permet de parler ainsi chez moi? dit le colonel.
— Moi ! répliqua Brancas furieux. Moi I qui parle à monsieur votre fils.
— Qui? vous! reprit le colonel d'une voix insolente. Et d'abord, mon petit monsieur, commencez par ôler votre chapeau. Je suis chez moi et je veux qu'on me respecte.
— Monsieur, dit Brancas, je crois parler à un homme d'honneur.
— C'est fort heureux ! interrompit Malaga.
— Et je viens vous dire que votre fils est un misérable!....
— Encore! dit le colonel. Est-ce que vous avez fait votre testament, monsieur le Parisien ?
— On m'avait bien prévenu, dit amèrement Bran-
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cas, qu'offensé par le fils, j'aurais à me battre avec Je père.
— Eh bien, il fallait profiter de l'avis, dit le colonel. Quelle est votre arme ?
— Le pistolet.
— Très-bien, monsieur. Demain matin, à sept heures, je vous attends. »
Audinet sourit d'un air de mauvais augure. Brancas sortit de la maison , et sans reprendre haleine, retourna chez Ripainsel. Celui-ci était le plus heureux des hommes.
« Tiens, lis, dit-il.
« M. Oliveira prie M. Athanase Ripainsel de lui faire l'honneur de dîner avec lui lundi prochain. »
— Je parie, ajouta-t-il d'un air fat, que miss Rita ne dédaigne pas ton serviteur.... Touis les bonheurs à la fois !
— Tant pis ! répliqua Brancas, que la vue de cet homme heureux contrariait secrètement.
— Comment, tant pis !
— Eh oui, tant pis pour toi, tant pis pour Rita, tant pis pour le Grand Turc et pour le Grand Mogol ! Toutes les femmes ne valent pas le diable !
— Oh ! oh ! dit Ripainsel, le vent souffle-t-il de ce côté-là, mon compère?.... A propos, tu ne pars plus ?
— Non. Je vais demain couper la gorge au colonel Malaga.
— Qu'est-ce que je te disais! Je parie que ta as écrasé la patte de son chien? Vieux soudard. Ta! J'espère bien qu'il ne mourra pas dans son lit.
— Veux-tu être mon témoin?
— Parbleu ! Quelle est ton arme ? ^
— Le pistolet.
— Tu es habile ?
— Ouij assez.
— Allons, tant mieux, répliqua Ripainsel qui cacha son inquiétude sous un air de bonne humeur. Tire le premier, si tu peux, et coupe-lui le nez proprement. Veux-tu te faire la main d'avance? J'ai là d'excellents pistolets de tir. »
La soirée se passa en exercices de cette espèce. Brancas cherchait à tromper sa colère et son désespoir, n ne put s'empêcher de confier à son ami la querelle qu'il avait eue le matin avec Glaudie, et le fâcheux résultat de sa crédulité. Athanase haussa les épaules,
— C'est un orage qui passera, dit-il. Glaudie veut se faire valoir. C'est fort bien fait. Cela t'apprendra à ne jamais croire ce que tu vois, et à obéir \ disposition excellente pour entrer en ménage. Je veux qu'on m'empale si jamais il m'arrive de soupçonner Rita.
— Tu es donc bien avant dans ses bonnes grâces ?
— Aussi avant qu'on puisse l'être, ami de mon
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cœar, répondit Athanase. Tous les jours je la vois, je lui dis que je l'aime, elle rit ; que je yeux l'épouser, et elle refuse en riant ; hier , en partant , j'ai baisé la m^in qu'elle me tendait à l'anglaise pour la serrer. Elle m'a fermé la porte au nez. Si ce n'est pas là de l'amour, je ne m'y connais plus. Oliveira ne voit rien ou ne veut rien voir, et ton oncle luiméme» le conseiller au crâne beurre frais, en prend son parti et ne me fait plus mauvais accueil.
— Heureux garçon ! dit Brancas en soupirant.
— Va , ton tour reviendra , dit Athanase ; en attendant, huvons frais; la joie est au fond des pots. »
Brancas suivit son conseil, mais la tristesse le gagnait.
< Si je ne t'avais vu brave en plusieurs occa* sions, dit Athanase, j'aurais peur pour toi de quel* que faiblesse.
— Je ne suis pas faible, répondit Brancas , et je ne crains pas la mort; niais puis-je me consoler d'avoir perdu Claudieî
— Bah ! dit Athanase , qu'est-ce que l'amour î Je ne sais plus qui l'a dit : C'est le contact de deux épidermes. Que l'ëpiderme soit brun, rose ou blanc, ou rance et jauni comme un vieux parchemin, c'est toujours un épiderme, et la nature n'en suit pas moins ses lois éternelles.
— Impie ! s'écria Brancas, est-ce que Rita n'est qu'un épiderme ?
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— Les personnalités sont interdites, dit gravement Athanase.
— Je plains le major Bonsergent, dit Bràncas après un long silence ; il perd un élève qui était près" de lui faire honneur.
■^ Eh! tu n'es pas perdu, j'espère.
— Je l'espère aussi, si- tu veux dire que je ne suis pas mort, mais mon cœur est déchiré de regrets, et je bénirai la balle qui m'ôtera la vie.
— Quel charmant convive tu fais? dit Athanase. La vie ! la mort ! Eh ! lu ne rabâches que ces deux mots ! Après tout, la vie, c'est peut-être la mort; la mort, c'est peut-être la vie.
— Mon cher ami, dit Brancas, ayons le courage de contempler la mort en face. Ce n'est rien ou peu de chose. C'est le passage d'une existence à une autre.
— On change de chemise, dit Athanase; voilà tout.
— Qu'est-ce que le globe terrestre? continua l'avocat ; un amas de matières en décomposition et eu recomposition continuelle, un tas de détritus immondes , un séjour malsain , une étable où tous les animaux de la création se vautrent à l'envi, une goutte de substance en fusion détachée du soleil par un coup de tête de comète aventureuse, un je ne
' sais quoi dont la petitesse dcHt faire rire les habitants de Saturne et de Jupiter. C'est bien la peine
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de regretter ce logement ? Quelque part que m'envoie la Providence, je ne saurais trouver pire séjour.
— Très-bien ! dit Athanase. Il est neuf heures. Allons-nous nous coucher. Il faut avoir l'œil clair, la main sûre et Tesprit net, et par ce moyen, camper une balle dans le nez du sieur Malaga , qui ressemble à une trompe- »
Le même soir, le colonel alla rendre visite au major Bonsergent. Son air grave et farouche étonna Glaudie, qui sortit sur un signe de son père.
« Veux-tu me servir de témoin? demanda le colonel.
— Tu te bats ? dit le major étonné.
— Oui.-
— Contre qui?
— Contre ce maudit Parisien.
— Il t'a offensé ?
— Moi? non. Je l'ai entendu se quereller avec Audinet, et....
— A quel propos ?
— Je l'ignore. Audinet n'a pas voulu me le dire.
— Et l'autre?
— Je ne le lui ai pas demandé.
— Il fallait les laisser se quereller.
— Mon cher ami, dit le colonel avec effort, tu connais ce pauvre Audinet. Sa place l'oblige à beaucoup de ménagements, et....
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— n l'envoie ferrailler à sa place î Brave garçon I va. Entre nous , plus je le vois » plus je me félicite que Glaudie n'en ait pas voulu.
— Ne parlons plus de cela, dit le colonel avec imr patience. Yeux- tu, oui ou non, me servir dp témoin?
— Contre ipon futur gendre t C'est impossible; mais toute la gamisoii se fera un plaisir de me remplacer. A quelle heure est le duel ?
•— A sept heures du matin. >
Le colonel sortit brusquement, et sur son pas* sage heurta Catherine, qui prétait l'oreille suivant l'usage de son métier et qui se h&ta d'avertir sa maltresse. Cette terrible nouvelle ébranla la fière Claudie. Elle sentit à ce coup combien son amant lui était cher, et, malgré l'orgueil qui luttait dans son cœur contre l'amour, elle é.crivit à Brancas ces deux mots :
« Aimez-moi et vivez.