‹ Histoire fantastique du céèbre PierrotChapitre 14 sur 14 · DE QUATERQUEM · texte numérisé non relu

DE QUATERQUEM

« Oui, dit Quaterquem en posant sa plume sur la table, le problème est résolu, et le ballon va voler comme Thirondelle et remplacer la diligence. J'aurai des millions.... (Dieu! que ce pain est dur!)etles duchesses se rouleront à mes pieds.... (ce sale Auvergnat devrait me donner de l'eau mieux fillrée); le monde est à moi. A propos,' que vais-je en faire? »

A ce moment le portier entra.

« Monsieur, dit-il, c'est aujourd'hui le 15 avril.

— J'en suis bien aise. Fait-il chaud?

— Oui, monsieur, assez. Je vous apporte la petite quittance.... \

-^ Les feuilles commencent à pousser?

— Oui, monsieur. Le propriétaire....

I— Et les oiseaux chantent dans les bois ?

— Monsieur, je le présume. Tétais Tenu....

*- 0 puissante nature , toujours belle et toujours riante dans sa jeunesse immortelle !

— «Monsieur, c'est deux cents francs....

— Que tu m'apportes t Sois le bienvenu , mon brave. Et quel est J'homme généreux?...

— Monsieur, c'est le propriétaire...,

— Qui me les envoie ? Oh ! digne homme !

— Non, monsieur....

— Gomment! ton propriétaire n'est pas un digne homme?

— Je ne dis pas cela.

— Mais tu l'as dit.

— Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, je ne l'ai pas dit !

— J'ai donc menti? » dit Quaterquem en se levant d'un bond l

A cette vue, le portier ouvrit la porte et recula sur le palier.

« Monsieur, dit-il , au nom du ciel, ne vous fâchez pas. Je veux dire que mon propriétaire m*envoie, non pas vous donner, mais vous demander deux cents francs.

— Ouf! dit Quaterquem. Et à quelle occasion, je te prie? Est-ce aujourd'hui sa fête?

LES AHOURS DE QUATERQUEW. 231

— Non, monsieur.

— Ou celle de sa femme, qui a le nez fait comme une vitelotteet rouge comme un homard cuit?

— Non, monsieur, c'est....

— Croit-il que je prête de l'argent à la petite semaine?

— Monsieur vous lui devez un terme.

— Déjà?

— Oui, monsieur ; vous êtes entré ici le 1 5 janvier 1859 : cela fait aujourd'hui trois mois.

— Trois mois ! Comme le temps passe vite !

La MÏe est un vase fragile ; Le briser, bélas ! est facile.

La vie, mon pauvre ami, est comme un mur dans lequel on enfonce quelques clous de distance en distance. Ces clous, ce sont les jours heureux. De loin , ils paraissent innombrables ; arrachez-lçs , il n'y en a pas assez pour remplir la main. Sais-tu qui a dit cela?

— Non, monsieur.

— C'est Bossuet. As-tu lu Bossuetî

— Non, monsieur.

— Tant pis. C'était im grand homme , un beau génie, un aigle de Meâux.

— Monsieur, je suis pressé. Si vous vouliez....

— Te payer ? Si je le veux ? Eh ! mon pauvre ami, que ne parlais-tu plus tôt. »

232 ij:s amours de quaterqueh.

Quaterquem tira de sa poche la clef de son secrétaire. Au moment de la mettre dans la serrure, il se retourna. Le portier frémit d'im atience.

« Es-tu bien sûr, dit-il, que nous sommes au 15 avril?

— Monsieur, voici l'almanach.

— Tu sais le proverbe : « Menteur comme un al- < manach. » Je me défie des almanachs.

— Voici le journal de ce matin.

— Est-ce que tu crois tout ce que dit un journal ?

— Oui, monsieur; je crois tout ce qu'on imprime.

— Eh bien! mon cher ami, je vais te donner une preuve certaine que le journal a menti. Assieds-loi sur cette chaise et prête-moi une oreille attentive. Mon histoire ne sera pas trop longue.

• — Monsieur, le propriétaire m'attend.

— Va lui dire qu'il débouche une bouteille de vin de Sauterne. Cela lui fera prendre patience.

— Monsieur....

— Ah! tu m'ennuies, à la fin. Veux-tu m'écouter, oui ou non?

— Monsieur je veux être payé.

— Eh! je ne suis pas sourd. Écoute d'abord mon histoire. Elle a plus de rapport que tu ne crois avec ta démande. Je suis né sur les bords de la Rance, qui est la plus belle rivière de la Bretagne, et, par suite, du monde entier. Mon père, qui est mort l'an dernier, m'a laissé huit ou dix hectares de landes

que j'ai vendues six mille francs. J'attendais l'argent le 14 avril. Or, il n'est pas arrivé. Donc, nous ne sommes pas encore au 15. Donc, il faut prendre patience, et revenir ici quand le 15 avril sera arrivé^ c'est-à-dire quand j'aurai reçu mes six mille francs. As-tu compris?

— Oui, monsieur ; et je m'en vais.

— Bonsoir, mon ami.

— Je vais chez le propriétaire.

— Présente-lui mes compliments.

— Oui, monsieur; et je lui dirai que vous refusez de payer votre terme, et il vous fera mettre à la porte.

— Plaît-il?

— A la porte ; oui, monsieur, à la porte, » dit le portier en prenant la fuite.

Quaterquem ne le poursuivit pas. Il s'assit dans son fauteuil, les bras croisées, les jambes étendues, et réfléchit profondément.

« Décidément, dit-il, la condition de locataire est insupportable. Il faut que je me fasse bâtir une maison.... Bah ! à quoi bon? Quand on peut fendre l'air cpmme une hirondelle, faut-il se mettre en cage comme un serin?... Conçoit-on ce notaire qui garde mes six mille francs ? »

.Trois coups frappés à la porte interrompirent les réflexions de notre ami.

« Entrez! » dit-il.

334 LES AHOORS DE QUATBRQUEH.

AussitAt un homme de miae douce et polie se présenta.

■ Monsieur, dil-il en refusant la chaise que Quaterquem lui offrait, c'est à monsieur Yves Quaterquem, professeur de physique et de chimie, que j'ai l'honneur de parler?

— Oui, monsieur, à lui-même.

— Monsieur, je suis charmé de èiire votre connaissance. C'est vous qui avez fait des recherches trè»-savantes sur la manière de diriger les aérostats?

— Oui, monsieur, et ces recherches viennent d'aboutir aujourd'hui même à ta solution du problème. Depuis une heure, je suis certain du succès. Est-ce à un confrère que j'ai l'honneur de parler?

— Pas tout à fait, monsieur, bien que je fasse grand cas des sciences et que j'honore particulièment les savants. Votre réputation, monsieur*, est venue jusqu'à moi.

— Monsieur!...

— Dans la pratique de ma profession, j'ai souvent affaire aux homniesdcvotregénie.aux inventeurs, et

"e dire qu'ils n' ont jamais eu qu'à se louer de moi. r- Monsieur , je vous crois. Quelle est votre proiion, s'il vousplatt?

- Monsieur, je suis connu par mes exploits.

- Vous êtes officier?

- Oui, monsieur, officier public, ou si vous vou- , jurisconsulte chargé de citer, notiQer et signi-

fier, au plus juste prix, les ordonnances de justice, jugements et arrêts de messieurs de la cour et du tribunal civil.

— Ah ! vous êtes huissier, mon cher monsieur ; j'en suis bien aise. Tai toujours aimé les huissiers. Asseyez-vous donc,, je vous en prie.

— Monsieur, je ne saurais.... » ♦

Ici Fhomme tira de sa poche un papier timbré, parfaitement illisible.

« Croyez, continua-t-il, que j'accomplis à regret un pénible devoir. M. Mardochée, mon client, vous fait réclamer la petite somme de quinze cent trentecinq francs quarante-trois centimes, composant en principal, intérêts et frais, le montant cle sa créance.

— Ah! oui, je me souviens. Il me vendit il y a six mois, trois ou quatre instruments de physique. Gela faisait sept cents francs, si je ne me trompe.

— Oui, monsieur, et les frais de recouvrefaient de ladite créance font le reste. Vous avez été condamné par défaut.

— Et si je ne paye pas aujourd'hui, qu'arriverat-il?

— Monsieur, j'ai regret de le dire, mais je me verrai forcé de saisir vos meubles, vos papiers et vos instruments.

,— Saisir !... Qui parle de saisir? cria-t-on du cor- • ridor. Les meubles sont à moi et garantissent le payement du loyer, >

Au même moment, un grand et gros homme entra dans la chambre. i

c Ma foi, dit Quaterquem en s*asseyant dans un fauteuil, voyons qui l'emportera. Nous allons rire. Mon cher propriétaire, ajouta-t-il, je vous présente mop huissier ; mon cher huissier, je vous présente mon propriétaire.

— Monsieur, dit le propriétaire, on ne se joue pas de moi. Je veux de l'argent 1

— Parbleu! dit Quaterquem, vous n'êtes pas dégoûté. J'en demande au ciel tous les jours, et je ne sais comment l'obtenir. Croiriez-vous qu'hier même j'attendais six mille francs, et que je n'ai pas reçu une seule gulnée, une seule piastre, un seul petit écul »

L'huissier était assis et griffonnait en silence.

« Que faites-vous là? demanda le propriétaire.

■î— .... Où étant et parlant à sa personne.... dit l'huissier. Vous le voyez bien, j'instrumente et je dresse un procès-verbal de saisie.

— Ces meubles sont à moi ! cria le propriétaire. *

— Aussitôt que mon client sera payé, oui, monsieur. 9

La querelle allait s'échauffer. Heureusement le facteur monta l'escalier et parut tenant à la main une lettre chargée. Quaterquem brisa le cachet et en tira six billets de banque de mille francs.

« Sauvé! dit-il; ô facteur chéri, porteur de la

bonne nouvelle, prends celte pièce de cinq francs, la dernière qui orne mon porte-monnaie, et va boire à ma santé. ».

Le facteur salua en mettant la main sur son cœur et partit.

« Et vous, amis généreux qui ne m*avez pas abandonné dans le malheur, soyez bénis! (Voici votre argent; rendez-moi la monnaie.) A celui qui a tout perdu, il reste toujours une dernière consolation, c'est le visage affligé de son créancier. Ses amis peuvent l'oublier, son chien peut chercher un autre maître, mais son créancier, toujours fidèle et dévoué, ne le quittera que sur le seuil du cimetière.»

Quand le propriétaire et l'ambassadeur de Mardo^ chée furent partis, Quaterquem devint rêveur.

« Çà, dit-îl, me voilà riche ! De six mille francs ôtez dix-sept cent trente-cinq francs quarante-trois centimes dont j'ai fait présent à ces braves gens, il me reste quatre mille deux cent soixante-quatre francs et cinquante-sept centimes pour dîner ce soir. C'est un beau denier, et le fils de mon père est un puissant seigneur. Comment viendrai-je à bout d'une pareille somme? v

Tout en parlant, il regardait la pendule.

« Tiens, dit-il, il est trois heures, et je n'ai pas déjeuné. C'est l'eflet des émotions violentes. Sortons. La promenade est la mère des idées, et le boulevard des Italiens est leur père. >

Là*des8iis, i} prit le chemin da boulevard. Il ne devinait guère quelle influence cette promenade aurait sur sa destinée.

Yves Quaterquem était l'un des savants les plus civilisés qui aient jamais monté l'escalier de l'Institut. Son père, vieux marin breton, ayant gagné quelque argent à pécher la morue sur les côtes de Terre-Neuve, l'avait fait élever avec soin, et le jeune Quaterquem, qui joignait à la ferme volonté de sa race une intelligence pénétrante, devint en peu d'années l'un des mécaniciens les plus distingués de France ; mais toujours occupé d'inventer des machines nouvelles et négligeant le soin de sa fortune, il vivait à grand'peine, sans argent et presque sans dettes, au sixième étage d'une maison de la rue Montmartre. Souvent il rêvait la gloire et quelque découverte qui devait rendre son nom immortel : c'est ce rêve qui nourrit les hommes de génie inconnus.

c Dieu sait, dit un jour Quaterquem, tout ce que

le genre humain doit à l'inventeur des diligences; la Tapeur et les chemins de fer civilisent TEurope et peuplent FAmérique; avec les ballons, qui sait? je défricherai peut-être TOcéanie! Or, que manque-t-il aux ballons? Ce n'est pas le point d'appui, ce n'est pas te moteur : c'est le gouvernail.... Voilà ce qu'il faut chercher. Si je le trouve, Christophe Colomb, près de moi, ne sera qu'un marin d'Asnières. »

Et il chercha pendant deux ans.

Le 15 avril 1858, jour où commence cette bis* toire, le problème, après mille expériences, se trouva résolu, et Quaterquem se vit en passe de faire le tour du monde en vingt-quatre heures et de cracher sans effort sur la plus haute cime des Andes. Il avait alors vingt-six ans. C'est l'&ge d'aimer la gloire et d'en jouir.

Il est des hommes de g^nie qui frappent les yeux tout d'abord et qui se promènent dans Paris avec la majesté des dieux immortels. Notre ami Quaterquem n'était pas de ceux-là. Les mains croisées derrière le (}os, le chapeau rejeté en arrière, il marchait lentement, plein d'un calme admirable et sans regarder personne.

Au coin du boulevard et de la rue Yivienne, il fil une réflexion.

< En vérité, pensa-t-il, je suis un terrible égoïste. A trois heures j'ai fait fortune* il est trois heures

et quart, et j*ai déjà oublié mes amis ; il faut ({ue ce maudit argent ait des charmes bien extraordinaires. Si je leiïr offk^ais un bol de punch pour réparer ma faute? Eh! parbleu! voilà justement le bol.»

Il entra dans un de ces brillants magasins de bric-à-brac qu'on vient voir des extrémités du monde civilisé, et où Ton rencontre péle-méle les armures, les casquea* les sabres, les dagues, les épées, les cafetières, les vases du Japon et tous les brillants joujoux qui sont la spécialité de l'industrie parisienne.

« Combien vaut ce vase de Sèvres ? demanda-t-il au marchand.

— Trois mille francs, monsieur. »

Quaterquem se mordit les lèvres.

< Monsieur, dit le marchand, pensez que le vase est unique en Europe. Aussitôt qu'il fat fait, on en brisa le moule. Voyez la "peinture, c'est une copie de la « Jeune fille à la criiche cassée, » de Greuze. Cette copie est admirable. Elle fut faite sur l'ordre du grand Napoléon. »

Quaterquem se mit à rire.

« Vous en doutez, peut-être? continua le marchand. Êtes-vous du métier?

— Non ; je suis géomètre.

— Justement, monsieur; Napoléon en fit présent à M. Monge, comte de Péluze, qui était un fameux géomètre et son grand ami, comme vous savez; et

les héritiers de M. le comle de Péluze Tont vendu à un prince russe, de qui je le tiens.

— Je vous crois, dit Quaterquem ; mais c'est bien cher, trois mille francs I

— Monsieur, reprit le marchand, nous avons de la porcelaine de Limoges toute neuve à meilleur marché,»

Gela ne faisait pas le compte de Tacheteur. Il fit le tour du magasin; mais il ne pensait qu au vase de Sèvres. Enfin il le paya, remporta chez lui, et écrivit à dix-sept de ses plus intimes amis^la lettre-circulaire que voici.

« Mon cher ami,

« Archimède ne demandait qu'un levier pour soulever l'univers. J*ai trouvé mieux; je conduis les ballons comme un cocher conduit un omnibus. Dans un mois j'irai voir Pékin. Prépare tes commissions pour le chef du Céleste-Empire, frère de la lune et cousin germain du soleil.

« Un bonheur ne vient jamais seul; Tor ruisselle dans mes poches, et je viens d'acheler un ancien plat à barbe de Napoléon , né à Sèvres; c'est là que nous ferons le punch. Je t'attends ce soir à neuf heures. ^

« Tout à toi :

« Yves Quaterquem. »

Qnand les dix-sept lettres forent écrites, il se leva pour chercher un bâton de cire à cacheter. Dans ce brusque mouvement, le vase de Sèvres, heurté, tomba sur le plancher et se brisa en plusieurs morceaux.

Quaterquem demeura quelque temps immobile. La surprise, le désespoir, le regret de l'argent perdu et du chef-d'œuvre brisé l'accablaient en même temps* Enfin il prit son parti, et tristement écrivit au bas de toutes ses lettres ce post-scriptum.

« P. S. Enfer et damnation ! Je viens de casser le plat à barbe deNapoléon. Ne tedérangepas^ Le punch est remis à des temps meilleurs. Au diable le vase^ l'ouvrier qui le fit, Napoléon qui le donna à Mpnge^ Monge qui le légua à ses neveux, les neveux qui l'ont vendu au prince russe, et le prince russe qui eut la sotie idée de s'en défaire! Adieu. Je vais à rOpéra-Comique* »

Puis il cacheta et mit à la poste ses dix-sept lettres. A huit heures il entrait à l'Opéra-Comique. Par hasard, il ne trouva de place que dans une loge, et se plaça au premier rang. Ce hasard devait décider de sa vie.

La loge était vide ; mais un quart d'heure après, lin Anglais entra, flanqué de deux Anglaises : Tune l)londe et mûre comme une vieille pomme ridée par le froid de l'hiver; l'autre, non moins blonde, mais belle comme un lid et charmante comme

une héroïne de Walter Scott. C'étaient la mère et la fille.

Quant à l'Anglais, c'était un Anglais, Toulle monde connaît cette race énergique, gauche, intelligente, égoïste, formaliste et désagréable, qui remplit pendant six mois de l'année les hôtels du continent. L'Anglais de la loge était un des plus beaux échantillons de la race.

Quaterquem, poli comme un Français du siècle dernier, se leva pour céder sa place à la jeune Anglaise. Déjà la mère était assise, et notre ami fut récompensé d'un sourire et d'un : « Je vous remercie, » auquel l'accent britannique le plus pur donnait de nouveaux charmes. L'Anglais, roide comme un pieu, s'assit sans daigner regarder le Breton, qui ne s'en souciait guère, et se pencha vers la jeune fille*

« Ma chère Alice, dit-il en anglais^ connaissez-vous ce gentleman ?

— Non, dit-ellCi

^- Personne ne vous l'a présenté î

— Personne.

— S'il n'est pas présenté, c*est comme s'il n'existait pas ; s'il n'existe pas, pourquoi l'avez-vous remercié? »

Alice leva les épaules.

« Et s'il n'existe pas^ dit-elle j poui^quoi me parlezvous de lui ? Supposons que j'aie remercié le vide, un pur néant :seriez-vous jaloux du vide?

LES AMOURS DE ftUÀTERQUEM. 245

— Gfioquant et incopvenable, ajouta l'Anglais.

— Monsieur, dit Alice d'un air assez sérieux, je fais grand cas de voire prudence, el je sais que vous ne seriez pas d<^placé à la chambre des communes. Mon père le dit, et mon père s'y connaît, assurément. Mais, de grâce, n'usez pas celle précieuse éloquence pour une petite évaporée. La nation anglaise y perdrait trop, et je craindrais de n'y pas gagner assez. Laissez-moi rire et chanter à mon aise, au moins jusqu'à ce que je sois votre femme. Plus tard, nous verrons.

^ — Alice ! dit la mère d'un ton sévère.

— Chère mère, dit la jeune fille en lui prenant la main, pourquoi M. Harrison me fait-il laleçonà tout propos? Groit-if que j'ignore les convenances, et qu'il est parfaitement « improper » de témoigner par ses gestes ou par ses paroles une émotion quelconque ? Gela est fort bon dans Oxford-€treet, mais nous sommes à Paris et non plus à Londres ; nous fommes au spectacle et non pas au temple, et je n'ai lue faire des sermons de M. Harrison. »

Ce discours, qui ne fut pas long, acheva la con-

lète de Qualerquem. Il est des jours où les savants

lent comme des ignorants. Ge jour-là, c'était le

de notre ami. Justement son cœur était vide^

la science est une maîtresse jalouse qui ne laisse

ice à d'autres amours, et depuis deux ans,

em, tout occupé de ses recherches sur les

avait mené la vie d'un anachorète au

246 LES AXOURS DE QUATERQUËM.

désert. Eji quelques instants, ce feu longtemps éteint se ralluma et brûla le cœur du pauvre mécanicien.

« Quelle folie, pensait-il, d*aimer cette petite fillB, déjà fiancée à un autre! Je vais me consumer à poursuivre ce rêve et livrer au hasard une découverte qui peut-être doit changer la face du monde ! »

La réflexion était aussi inutile que sage. Quaterquem, emporté par son ardeur, ne songea plus qu*à se rapprocher de la jeune Anglaise ; mais comment franchir la barrière et violer toutes les convenances britanniques ? Cependant Tentr'acte allait finir; déjà la éalle se remplissait de spectateurs ; il fit nn effort de génie et trouva cette question :

< Pardon, mademoiselle, n'avez-vous pas nommé M. Harrison? »

La jeune Anglaise le regarda d'un air étonné.

< Oui, monsieur, » dit-elle.

L'Anglais rougit jusqu'aux oreilles ; mais Quaterquem était décidé à ne pas s'en apercevoir.

« Monsieur, dit-il en s'adressant directement à lui, permettez-moi de vous demander si vous n'êtes pas mon cousin^ James Harrison, du Devonshire.

— Je n'ai pas de cousin en France, et je ne suis pas du Devonshire, mais du Lancashire, répliqua l'Anglais d'un air roguei.

-^ Lancashire ou Devonshire, c'est tout un. Au reste, je vous en félicite, car le cousin dont je vous parle est, dit-on, un gentleman assez mal .élevé. »

La jeune Anglaise éclata de rire et M. Harrison fronça le sourcil.

oc Bon ! pensa Quaterquem, la glstce est rompue et la présentation est faite. Au reste, monsieur» continuat-il, la famille Harrison à laquelle je suis allié est une fort bonne famille à laquelle tout homme d'hon^ neur pourrait être fier d'appartenir. Ma tante, mistress Margaret Harrison, était Tune des plus belles personnes d'Angleterre. J'ai vu son portrait, peint par Lawrence; c'est un véritable chef-d'œuvre. Ce qui m'étonne le plus, c'est sa ressemblance parfaite avec miss Alice : on dirait sa mère ou sa sœur. *

Tout cela fut débité d'une haleine avec une simplicité parfaite. Miss Alice sourit avec grâce et fut flattée du compliment. Sa mère écoutait le Français sans dire un mot, ni remuer seulement la paupière : on eût dit la statue de la Pruderie. Le seul Harrison, hérissé comme un dogue, étouffait de colère de ne pouvoir chercher querelle à un homme si poli.

« Monsieur, dit Alice, qui prenait plaisir à se moquer de Harrison, êtes-vous d'origine anglaise?

— Pas tout à fait, répondit Quaterquem. Mon père était bas Breton et ma mère basse Brette, mais une cousine de mon père,, au quinzième degré, épousa vers 1803, un Anglais qui s'appelait Harrison, et c'est delà que vient notre parenté avec tous les Harrison du Lancashire. £n Bretagne, les 'cousins des cousms sont tous cousins entre eux.

— Vous n'avez jamais VU M. James Harrison, votre cousin ? demanda miss Alice.

— Non ; mais j'irai le voir dès que ma grande entreprise sera terminée.

— Excusez ma curiosité, monsieur, dit Alice, quelle est donc cette grande entreprise qui vous empêche de faire visite à M. James? -

— Alice, dit la mère en la regardant avec ses yeux rigides, la curiosité est une chose « improper^,

— Oh ! madame, il n'y a nulle curiosité, se bâta de répondre Quaterquem. Dans un mois le monde entier saura de quoi il s*agit. Je veux donner à la France l'empire du monde.

— Oh ! s'écria la vieille Anglaise, vous en laisserez bien une part à l'Angleterre.

— Moi ! répondit Quaterquem enchanté de son succès, je ne lui laisserai pas un continent, pas une lie, pas un comté.

— Monsieur, dit Alice en riant, vous venez d'indi* gner ma mère au point de lui faire parler français, ce qu'elle avait juré de ne jamais faire, par patriotisme. »

Quaterquem s'excusa poliment. La toile se leva, et le Domina noir interrompit la conversation.

« Tout va bien, pensa notre héros, Alice est étonnée, sa mère est indignée, Harrison grince des dents et voudrait mordre.

Il attendit avec confiance la fin du premier acte

et parut uniquement occupé du spectacle. Il ne se trompait pas dans ses calculs. À peine la toile étaitelle baissée que la vieille Anglaise se tourna vers lui et commença l'attaque en ces termes:

« Monsieur, vous avez entendu parler de lord Nelson !

— Celui que mon père a tué !

— Comment! c'est votre père qui a tué ce héros!

— Ma foi, dit Quaterquem, ce n'est pas sa faute. . Nelson faisait lirer sur lui, il a tiré sur Nelson. Mon père était un brave matelot qui faisait son métier à bord du Redoutable, à Trafalgar. Quand le Victory que montait Nelson aborda le Redoutable, mon père qui était dans les hunes, aperçut l'amiral, le visa, et, comme il était bon tireur, il le tua d'un coup de fusil. ■

La vieille Anglaise poussa un soupir et se couvrit les yeux de son mouchoir. Les yeux d'Alice brillaient d'impatience. On y lisait clairement ; « Mon cher monsieur, vous venez de dire une sottise. • Quaterquem s'en aperçut et perdit contenance. Heureusement, la jeune fille vint à son secours.

« Consolez-vous, chère mère, dit-elle, nous sommes tous mortels, et ce héros invincible, s'il avait échappé aux balles françaises, n'aurait pu, néanmoins, vivre éternellement. Sa mort fut bien vengée !

— Hélas! ma chère Alice, tu sais aussi bien que

250 LES AMOURS DE QUATËbQUEH.

moi combien toute notre famille a perda dans cette mort funeste.

— Pardonnez-moi, dit Quaterquem, si je vous rappelle sans le savoir un souvenir douloureux.

— Monsieur, dit Alice, vous i\e pouvez pas comprendre le chagrin de ma mère. G*est un secret de famille.

— Mon pauvre père avait bien besoin, pensa Quaterquem, de tirer un coup de fusil à ce chien d'Anglais pour que ce malheureux coup de fusil me brouillât dès les premiers mots avec une vieille folle ! »

Il y eut un silence de quelques minutes. Quaterquem, fort embarrassé de sa personne, feignait de lorgner toutes les loges. Tout à coup, la vieille dame reprit l'entretien.

« Monsieur, dit-elle, vous m'accorderez, je crois, que la patrie de Nelson et de Wellington sera toujours le premier pays du monde. » *•

L'obstination de l'Anglaise fit sourire Quaterquem et lui rendit quelque espérance.

« Prenez garde, monsieur, dit Alice en riant, ma mère va vous arracher votre sec;*et pour en faire présent à l'Angleterre. Soyez discret, ou vous êtes perdu, et l'empire du monde passe aux enfants d'Albion.

— Alice, dit la mère, n'interrompez pas notre discussion. Répondez à ma question, monsieur, s'il vous plaît.

— Ne dites rien, monsieur, reprit la jeune fille en riant encore plus fort, si vous ne voulez pas voir votre secret publié dans le Times avant quarantehuit heures.

— J'espère, dit la vieille Anglaise, que ce n'est pas une machine infernale pour faire sauter Londres et notre reine bien-aimée?

— Non, madame, répondit Quaterquem tout à fait rassuré, c'est une invention des plus simples, qui fera de Parie le centre de la terre et qui rendra inutiles tous les arsenaux de Portsmouth et toutes les flottes de Spithead.

— Je suis curieux de voir ce merveilleux secret, dit la vieille Anglaise.

— Rien n'est plus facile, répliqua. -Quaterquem. J'ai inventé le ballon-omnibus. Désormais, on ira de France en Angleterre par le chemin des oiseaux, où l'on ne rencontre ni marins, ni soldats, ni douaniers. Je planterai le drapeau tricolore sur le clocher de Saint-Paul, et avec ce drapeau j'apporterai la justice, l'égalité, la fraternité, que vous ne connaissez que de nom, et je vous emprunterai quelques petites choses que nous ne connaissons plus. Au moyen de ces emprunts réciproques, tous les peuples seront amis, et il n'y aura plus de héros, ce qui coûte fort cher et ne rapporte pas grand'chose.

— yous savez diriger ces ballons ? dit l'Anglaise.

— Je le sais.

— Depuis longtemps?

— Depuis trois heures de l'après-midi.

— Vous allez faire sans doute une grande fortune ?

— Je ne sais pas, dîtQuaterquera, je n'y ai jamais pensé. •

Elle le regarda avec admiration.

« En Angleterre, reprit-elle, on ferait de vous un lord et un millionnaire.

— Franchement, dit le Breton, mon invention vaut mieux que cela.

— Vous voulez être ministre ?

— Non.

— Roi ou empereur?

— Dieu m'en garde ! Je crois qu'un peu de gloire serait bien mieux mon fait. Nous sommes vaniteux, nous autres Français, et nous aimons pardessus tout qu'on nous admire.

— Je regrette bien, dit Alice, que mon père soit resté ce soir à l'hôtel. »

Quaterquem n'eut pas le temps d'en demander la raison. Le second acte du Domino noir commençait. Pendant l'enlr'acte suivant on causa de tout, et Quaterquem sut plier son langage aux opinions de la vieille Anglaise. En peu d'instants ils devinrent les meilleurs amis du monde. Le Français, toujours complaisant et poli, sut flatter délicatement ses goûts f|t ses préjugés. Il déploya dans toute son étendue

cet art, inconnu ailleurs qu'eu France, de caresser sans bassesse l'esprit le plus rétif et le plus opiniâtre. Il se donna moins de peine pour séduire Harrison, qui regardait la salle sans parler, les mains sur les genoux, lesyeuxfixes, bien résoluà ne pas répondre à ses avances.

Cependant le spectacle finit sans que l'amoureux Quaterquem eût trouvé un moyen de revoir sa maitresse. Les dames se levèrent et sortirent de la loge accompagnées de Harrison. Il les regarda monter dans une voiture de place, espérant qu'il apprendrait au moins leur adresse; mais la fortune, acharnée à le persécuter, ne le permit paa. Harrison, qui se doutait de son dessein, donna l'adresse à voix basse au cocher. Cependant la voiture s'ébranlait, et Quaterquem se- disposait à la suivre à pied, lorsque des cris de joie éclatèrent autour de lui.

« Le voilà! > s'écrièrent à la fois dix-sept voix.

Le malheureux se trouva pris entre ses dix-sept amis qui l'entouraient, le retenaient de force, et lui demandaient compte de sa conduite.

« Où est le punch, homme sans foi, sans consistance ni substance? dit le chœur des amis.

— Au nom du ciel, lâchez-moi l s'écria Quaterquem. Je suis pressé.

— Où est le plat à barbe de Napoléon ?

— Lâchez-moi !

— Où est le ballon-omnibus ?

254 LES AMOURS DE QUAfERQUEM.

— Lftchez-moi ! »

Pendant ce débat, la voitare d*AIice avait disparu au coin du boulevard.

« Eh bien, dit Quaterquem désespéré; venez avec moi puisqu*ille faut; noyons dans les flots du punch mes infortunes et mon amour. »

Tout le monde le suivit jusqu'au café le plus proche. Déjà Ton éteignait le gaz, et les garçons fatigués faisaient leurs préparatifs de départ. Il fit apporter le punch, prit en main la cuiller, et, au milieu de Tattente générale, prononça le discours suivant :

« Manants et gentilshommes de ma bonne ville de Paris , vous voyez en moi le plus heureux des hommes et le plus infortuné....

— Bravo 1 très-bien! dit le chœur des amis*

— Mon bonheur est sans limites, comûie l'Océan, et moninfortmie est sans fin, comme Tétemité.^..

— Tu l'as déjà dit! cria le chceur.

, — Eh bien ! je le répète, ne m'intef rrompez pas, ou je ne dirai rien^^.. J'aime la plus belle des femmeSi...

— Écoutez 1 écoutez ! cria le cbteur.

— Elle est blonde, avec des yeux d'émefaude, des lèvres de corail, et des dents qui sont blanches comme les perles fines qu'on pèche aux lies Bah« rein.;..

— Eh bien ! épouse-la, dit le chœur.

— Elle ignore que je l'aime.;..

— Dis-le lui.

— Je ne puis pas lui parler....

— Écris.

— Je ne sais pas où elle demeure....

— Cherche-la.

— Je ne sais pas son nom....

— Es-tu fou ? dit le chœur. Tu nous contes des histoires à dormir debout, et le punch refroidit. 9

Quaterquem versa le punch en soupirant.

c Hélas ! dit-il) je ne la reyerrai jamais. EUe Ta retourner à Londres.... »

A ces mots le chœur, qui déjà portait son Terre à sa bouche, le remit sur la table.

« C'est une Anglaise! s'écria-t-il tout d'une Toix.

— Je l'avoue.. 4.

— Pauvre garçon ! dit le chœur.

• -*- Elle est à Paris, reprit Quaterquem*

— Qu'en sais-tu ?

— Elle était à l'Opéra-Gomiqùe ce soir, et sans TOUS je l'aurais suivie; sans vous, barbares^ je connaîtrais sa demeure et son nom. C'est vous qui m'avez retenu.;..

~ Bh bien! dit le choeur, je vais réparer ma faute. Buvons, et dispersons-nous pour chercher son adresse; A quel signe reconnait^on ta bienaimée f

— A sa beauté saiis ritale....

— Ce signalement, est un peu vague. ïst-elle seule î

— Elle donne le bras à sa, mère et à un bouledogue aux favoris roux qu'on appelle Hercules Harrison, et qui est son futur mari....

— Très-bien ! cria le chœur. Trois grognements pour Hercules et trois hourras pour Quaterquem I •

Miss Alice était la fille unique de M. GorneHus Hornsby, principal associé de la maison Hornsby, Harrison et C% dont les toiles peintes couvrent les marchés de TÂllemagne et des États-Unis. Hercules Harrisoif, le futur mari d'Alice, était le fils de son associé, et les deux négociants, pour ne pas séparez leurs int(§rêts, avaient depuis longtemps arrêté ce mariage.

Cet arrangement déplaisait fort à miss Hornsby. Le pauvre Hercules, quoiqu'il ne fût ni laid, ni méchant, ni sans intelligence, n'était pas un héros de roman. C'était un bon gentleman roidc, orgueilleux, silencieux^ presque brutal, comme l'Angleterre en

fabrique chaque année des centaines de mille, et pour qui la principale affaire de la vie était de gagner de l'argent, et, quand il en avait beaucoup gagné, d'en gagner encore davantage. Au reste, solidement bâti, boxeur distingué, perpendiculaire au moral comme au physique, il était de ceux qui plaisent à tous les pères et qui déplaisent à la plupart des filles, Cependant, tel qu'il était, et faute de mieux, Alice ne refusait pas de l'épouser, et se contentait de retarder le mariage sous divers prétextes. Elle attendait cet amant imaginaire et parfait, ce gentilhomme accompli, au regard byronien, que toute jeune fille a droit de rêver et qu'elle rêve en effet au fond du cœur.

Ce jour-là, au retour de TOpéra-Comique, elle fredonnait le fameux Rule Britannia.... Comme, entre toutes ses perfections, elle chantait assez mal, on l'entendait rarement, et cette envie subite de chanter étonna mistress Homsby.

« Tu es bien gaie ce soir, dit-elle à sa fille. Qu'est-il donc arrivé ?

— Je pense, dit Alice, à la présomption de ce Français qui veut, avec ses ballons, ôter l'empire du monde à l'Angleterre. Comme vous avez rappelé à propos, pour le confondre, Nelson et Wellington 1 J'ai bien ri de ses aérostats ! »

Il est vrai qu'Alice pensait à Quaterquem, mais elle déguisait un peu la vérité en disant qu'elle se

moquait de lui. Toute vérité n*est pas bonne à dire, et la vérité vraie, c'est qu'elle en était fort occupée. Quaterquem» avec sa figure riante, sa gaieté, sa bonhomie et ses manières aisées, était -aussi peu semblable que possible au triste Hercules; et celui-ci ne gagnait rien à la comparaison. De plus» elle voyait Hercules tous les jours depuis quinze ans» et une si longue familiarité n'était pas propre à £sdre naitre l'amour.

Mistress Hornsby prit le parti de Quaterquem.

c Tu as tort de rire, dit-elle à sa fille. C'est peutêtre un homme de génie^ bien qu'il ife soit pas né en Angleterre.

— 0 ma mère, que dites-vous là? Un honmie de génie qui n'a même pas de gants, qui noue sa cravate comme une corde, et qui ne boutonne qu'à demi son gilet ?

— U faut que, vous l'ayez regardé bien attentive* ment, Alice, » dit Hercules avec sa gaucherie accouptumée.

Elle se mordit les lèvres^

« Qu'enlendez*vous par là, Harrison ? demandât-elle vivement. Ai-je dit encore quelque chose d'improper? Cherchez- vous le texte d'un nouveau sermon ? »

Harrison, profondément blessé, garda le silence, et tous trois descendirent bientôt après devant l'hôtel Meurice.

M. Cornélius Hornsby les attendait. Celait un grand et gros gentleman dont la démarche imposante annonçait à tous les passants le propriétaire de plusieurs millions. Lui-même et son argent excep-

tés, il n'aimait rien au monde autant que sa âHe, et après sa fille, ce qu'il préférait à toutes choses, c'était son musée.

Car il avait un musée. En Angleteri'e, c'est à ce signe qu'on reconnaît le vrai gentleman et le vrai millionnaire. Aux épées des ancêtres (quand on a des ancêtres) oh joint les crocodiles empaillés du Nil, les vieux tableaux noircis des peintres itj^liens, les vieilles poteries étrusques, les vieux bahuts sculptés, les vieux émaux, les vitraux coloriés j les missels et tout ce pieux bric-à-brac que vingt-cinq ou trente peuples disparus ont laissé dans les ruines de Babylone, de Ninive, d'Athènes et de Rome.

M. Cornélius îlornsby était venu en France pour augmenter sa collection et promener Alice. Ce jourlà, justement, le désir d'acheter une vieille inscription persane gravée sur un pan de muraille du grand temple de Persépohs, l'avait empêché de conduire lui-même sa femme et sa fille au théâtre. Par malheur, un amateur plus heureux avait enlevé l'inscription et allait l'enfouir dans son propre musée ; de sorte que M. Cornélius Hornsby était le fabricant de toiles peintes le plus malheureux qu'il y eût ce soir-là en Europe.

Il se promenait gravement, de long en large, sous les arcades de la rue de Rivoli quand il vit mistress Homsby descendre de voiture avec sa fille et le triste fiarrison.

« Vous arrivez bien tard, » dil-îl.

Pour toute réponse, sa fille lui sauta au cou.

«. Cher père, dit-elle, j'espère que tu as acheté ton inscription et qu'elle est encore plus cunéiforme que toutes celles de Korsabad. Je lis dans tes yeux que le colonel Rawlinson en mourra de jalousie.... Hercules, je vous remercie. Bonsoir. »

Harrison prit tristement la main qu'elle lui tendait et s'en alla , désespérant de rien comprendre aux caprices de sa maltresse. Dès qu'il fut parti:

« Tu l'as bien maltraité ce soir, dit Mme Bornsby.

— En revanche , dit Alice , il m'a fort ennuyée : nous sommes quittes.

— Alice 1 dit M. Homsby.

— Mon Dieu ! cher père , ne faites pas le sévère et ne froncez pas le sourcil. Je ne suis pas maîtresse de mes impressions. Il m'ennuie. C'est un trèshonnête homme, un très-bon citoyen, un homme très-riche et qui le sera encore davantage par la suite ; je vous accorde tout cela. Accordez-moi qu'il >5St ennuyeux. Dès qu'il parle, il dit une chose déplaisante, et les^ jours de pluie > le seul son de sa voix m'agace les nerfs.

LES AMOURS DE QUÂTEBQUElf. 261

— Veux-tu l'épouser, oui ou non ? demanda Cornélius Hornsby.

— Assurément, je le veux, puisque cela est inévitable, mais ne me pressez pas. Qui sait, si, à force de temps et de patience, je ne parviendrai pas à aimer Hercules? Il ne faut jurer de rien. Le grand Turc peut se faire chrétien et devenir pape. Je puis aussi aimer ailleurs.

— Y penses-tu ? dit le père. Veux-tu que je manque de parole à mon associé, et que, pour la première fois de sa vie, Cornélius Hornsby, de la maison Harrison, Hornsby .et Co, ne fasse pas honneur à sa signature !

— Eh ! mon cher père, Hercules est honnête homme et vous rendrait votre parole.

— Ne pensons pas à cela, dit le vieux gentleman. Prends un délai, si tu veux, et décide-toi. H est temps que Harrison retourne en Angleterre; nos affaires vont mal en son absence.

— Eh bien , laissez-le partir et restons en France. Paris me plaît; j*y perds l'habitude de bâiller, et vous-même, vous êtes tout rajeuni par l'air des boulevards. J'aime les Parisiens , moi ; on ne voit pas chez eux ces longues figures puritaines qui abondent dans les rues de Londres.

— Alice, dit Mme Hornsby, tu te gâtés sur le continent; tu prends le langage et les manières de cette nation évaporée. Vois avec quelle légèreté tu

as lié connaissance, ce soir, avec ce jeune homme qui était au spectacle dans la même loge que nous.

— Mais, dit Alice, £allait-il prendre sa place et ne pas le remercier? Vous-même, maman, vous Tayez tlrouvé très-aimable et très-poli.

— Qui est ce jeune homme dont vous parlezî demanda M. Hornsby.

— C'est un physicien qui a trouvé le moyen de diriger les aérostats , dit la jeune fille , et qui veut donner Tempire du monde au peuple français. Concevez-vous cette folie? Maman lui a bien dit son fait!

— C'est un extravagant, dit le père,

— Le pire , ajouta Mme Hornsby , c'est que son père , qui assistait à la bataille de Trafalgar, est le propre matelot qui a tué Nelson d'un coup de fusil.

— Et il a osé s'en vanter?

— Il ne savait pas à quel point cette mort a été funeste à notre famille.

— Parbleu! dit Cornélius, il ne m'a pas demandé ma fille en mariage , mais j'aurais plaisir à la lui refuser. Le fils du meurtrier de Nelson! •

— Et si je l'aimais 1 dit Alice.

— • Si tu l'aimais? Est-ce qu'on peut aimer le fils de?...

— Mais enfin si je l'aimais ?

— Allons donc, c'est absurde! Tu ne l'aimes pas.

— Non ; mais si je l'aimais !

LES AMOURS DE (ilIATERQUEM. 263

— Eh bien, tu te souviendrais que tu es ma fille, et tu épouserais Harrison. »

Alice tomba dans une profonde rêverie.

« Il est temps de dormir, » dit la mère, et Cornélius se retira dans une chambre voisine.

Dès qu'elle fut couchée, Alice rêva de Quaterquem, tout éveillée.

Les dix-sept amis de Quaterquem passèrent la journée du lendemain à chercher la demeure de la jeune Anglaise. Le soir, à huit heures, ils se réunirent chez le physicien, et dirent :

« Elle s'appelle Ahce Hornsby.

— Alice ! 6 le doux nom ! s'écria Quaterquem.

— Son père est le noble Cortielius qui donne au monde, en échange de beaucoup d'argent, plusieurs millions de mètres de cotonnades pour obéir au catéchisme, accomplir l'une des sept œuvres de pé^ nitence, et « vêtir ceux qui sont nus. »

— Va pour Cornélius.

— Sa mère est la digne Kate, et son futur, le

264 LES AHOURS DE QUaTERQUEH.

seigneur Hercules, un brave homme, très-entëté, très*amoureux, et très-fort au pistolet.

— Je tire assez bien, dit Quaterquem, et la partie est égale.

— Toute la famille part demain.

^ 0 ciel! dit Quaterquem en pâlissant.

— Ils vont à Tours, ville très-renommée.

— C'est bien. Je pars. Que vont -ils faire à Tours?

— Le vieux Cornélius, qui est antiquaire, va chercher le champ de bataille où se livra la bataille entre les Sarrasins et Charles Martel. Un mauvais plaisant lui a montré à Londres le casque d'Abdéramc ; il veut trouver son cimeterre.

— Qui vous Ta dit ?

— La femme de chambre, qui écoute aux portes tout le long du jour.

— Malheureux ! Vous l'avez séduite !

— Oh ! si peu , dit le chœur. Je Fai à peine embrassée. .

— Encore un mot. Où loge la belle Alice?

— A rhôtel Meurice.

— Merci, ô mes amis, soyez bénis, s'écria Quaterquem, et venez tous sur mon cœur.... (On va vous apporter du jambon....) Jamais mon cœur n'oubliera.... »

On l'interrompit tout d'une voix.

« Et du vin?

-r- Bacchus et Gérés ne seront pas oubliés. A table ! Je bois à mon prochain mariage avec Alice. »

Le lendemain de grand matin, Quaterquem en tenue de voyage se promenait dans la rue de Rivoli. Le chœur des dix-sept amis le suivait à quelque distance. L'un d'eux, détaché en éclaireur, apporta la nouvelle que les Anglais montaient en voiture et allaient partir.

« Le moment est venu, dit Quaterquem, de vous rendre à jamais immortels par votre dévouement^ Famitié. Gardez qu'Harrison ne parle.

— Sois tranquille, dit le chœur, Hercules est à nous. »

On arriva au chemin de fer. Quaterquem, venu sans bagages pour être plus agile , se hâta de s'asseoir dans la salle d'attente. Derrière lui, mais sans le voir, s'avançaient M., Mme et Mlle Hornsby. Hercules, chargé de faire peser les bagages, était resté en arrière.

Tout à coup la cloche sonna le dernier appel, Hercules, troublé, se précipite pour aller dans la salle d'attente. Par malheur, il heurte brusquement un jeune homme, et veut continuer sa route.

« Faites donc attention, monsieur, s'il vous plaît, » dit l'autre avec hauteur.

Hercules suivit son chemin sans répondre; mais le passant qu'il avait heurté, fît un détour et se plaça en avant de la porte de la salle d'attente.

c En France, ajouta-t-il, quand on a fait une sottise, on s'excuse. >

L'Anglais rougit et voulut écarter de la main son adversaire ; mais un voisin de celui-ci lui retint le bras. En une minute il se forma un groupe autour

d'eux.

« Qu'est-ce qu'il y a? dit le chœur.

— C'est un Anglais qui m'a cherché querelle, répondit l'adversaire d'Hercules, qui m'a heurté, et qui ne veut pas me faire d'excuses.

— Qu'il fasse des excuses, dit une voix.

— Non, qu'il se batte, reprit une autre voix. » Harrison serrait les poings avec fureur.

« Messieurs, dit*il, je n'ai cherché querelle à personne. L&chez-moi. La cloche sonne et le train partira sans moi. •

Mais il ne pouvait sortir du cercle où on le tenait enfermé. Dans sa fureur, il saisit son adversaire au collet pour l'étrangler ; celui-ci se dégagea, et d'un coup dans la poitrine lui fit l&cher prise.

< Bon ! voilà que l'Anglais boxe maintenant, dit un des assistants.

— Non, il rue, dit un autre.

— Il faut aller chercher le sergent de ville, » suggéra un troisième. »

Gomme il parlait, cet utile et modeste fonctionnaire parut et demanda des explications. L'Anglais ouvrit la bouche, mais dix-sept voix s'élevèrent à la

fois pour couvrir la sienne. Ce tapage dura quelques minutes, et le sergent de ville eut grand*peine à comprendre de quoi il s'agissait. Dès qu*il eut compris, il mit la main sur le pauvre Harrison, qui se débattait comme un diable.

« Vous vous expliquerez devant le commissaire de police, dit le sergent. »

Le chœur des amis riait et chantait :

Jamais en France, ' jamais TAnglais ne régnera.

Chez le commissaire de police l'explication ne fut ni longue ni orageuse. Le principal adversaire de l'Anglais avait disparu. Tous les autres déclarèrent qu'ils n'avaient rien vu ni entendu, et le pauvre Hercules fut mis en liberté; mais le train était parti, et le perfide Quaterquem ourdfi^sait tranquillement sa trame.

Le physicien vit entrer dans la salle d'attente Cornélius Hornsby avec sa femme et sa fille, et résista au désir violent qu'il avait dé saluer Alice; mais la

prudence remporta. Il se tourna du côté du mur, et lut avec intérêt le catalogue de la Bibliothèque des chemins de fer. Cependant il regardait la jeune Anglaise du coin de l'œil, et il eut le plaisir de voir qu'il en était fort regardé.

Dès qu'on ouvrit la double porte de la salle d'attente, Cornélius s'avança le premier vers un wagon vide, et tout d'abord s'installa confortablement dans un coin. En face de lui était sa femme, et à côté de lui, sa fille. Une quatrième place restait vide, réservée à Hercules.

Quaterquem avança d'un air insouciant la tête dans l'intérieur du v^agon.

«Entrez vite, monsieur, dit un employé en le poussant. Le convoi va partir.

— La place est gardée pour un ami, s'écria Cornélius Hornsby.

— Votre ami entrera dans un autre wagon, dit l'employé qui crut que l'Anglais usait de ruse pour ménager de la place à son manteau. Et vous, monsieur, dépêchons. » ,

Quaterquem se hâta d'entrer, et l'employé ferma la portière.

« Excusez-moi , dit gracieusement notre ami en prenant la place d'Hercules, si je vous cause quelque gêne. Tous les autres wagons sont remplis. L'administration du chemin de fer est d'une négUgcnce impardonnable. »

Cornélius Hornsby grommela quelques mots que Quaterquem feignit de prendre pour un assentiment poli. Pendant ce temps, Mme Hornsby le regardait avec attention, et Alice, les yeux baissés, lisait avec recueillement un livre ouvert sur ses genoux. Tout à coup notre ami parut les reconnaître.

« Par quelle heureuse rencontre est-ce que je vous trouve ici, madame? dit-il à Mme Hornsby. Je ne m'attendais guère au plaisir de vous revoir sitôt.» *

A ces mots Alice leva les yeux et sourit. Quaterquem vit qu'on l'avait deviné et que sa hardiesse ne déplaisait pas. Il en conçut un heureux augure.

« Nous allons entre Tours et Poitiers chercher le cimeterre d'Abdérame, » dit mistress Kate Hornsby, qui, n'ayant pas grand crédit dans la maison, n'était pas fâchée de s'amuser aux dépens de son seigneur et maître Cornélius.

Le Breton remarqua cette nuance, mais il ne voulut pas fournir des armes à l'un des /deux époux contre l'autre. C'était un jeu trop dangereux.

« L'archéologie, dit-il d'un ton sérieux, est une science admirable, et j'ai regret de dire qu'elle doit ses plus grands progrès au génie de votre nation. »

Le front de Cornélius se dérida.

« Bon, je le tiens, pensa Quaterquem. A qui devons-nous, continua-t-il avec enthousiasme, les statues de Rome, les bas-reliefs du Parthénon d'A-

thènes et tous ces débris des plus beaux monuments de Fantiquité? A qui , si ce n'est à des mains anglaises, remplies d'argent anglais et dirigées par le génie anglais? »

Le plus gracieux des sourires errait snrleslèTres de Cornélius.

c Eh bien, monsieur, dit-il en interrompant Quaterquem , on nous dispute cette gloire. Je connais un Normand qui se vante d'avoir moulé toutes les inscriptions de Korsabad^ et il y en a trente miUe, monsieur, trente mille, c'esl-à-dire de quoi couvrir tout le British-Museum de la tète aux pieds. Vous ne sauriez croire jusqu'où va la présomption de ces gens-là.

— Avez-vous visité Ninive? dit Quaterquem. On dit que M. Place, le consul de ï^rance, n'a laissé rien à faire à ses successeurs.

— i- Rien à faire! dit Cornélius indigné. Monsieur, tout est à faire. Oui, j'ai vu Ninive, ses palais et ses temples en briques qui couvrent de leurs débris trois ou quatre lieues carrées de terrain. J'ai fait mieux, monsieur, j'ai vu Ecbatancj la ville du fameux Déjokh, la ville aux sept enceintes , derrière lesquelles se trouvait le palais du roi.

— Ecbatane! dit Quaterquem frappé d'admiration. Est-ce possible?

— Tout est possible à un Anglais , dit Cornélius en se rengorgeant avec fierté. Eu 1857, j'étais à

LES AMOURS DE QUATERQUEtf. 271

Khîva et je dînais chez le khan des Tartares avec le prince Barowsky, gouverneur d'Arkhangel. Tout à coup, j'aperçois parmi les esclaves qui nous servaient un grand diahle au visage basané que je crois reconnaître. Je lui fais signe de s'approcher, ef je lui dis : « Bourdaké Pharana, c'est-à-dire : N'es-tu « pas un ancien serviteur anglais? » Il me répond : « Krak, c'est-à-dire : Je suis Frank. » Vous pensez bien que nous parlions le turcoman le plus pur. « Bùrnes perodhé barnaiâ, continua-t-il, c'est-à- « dire : J'ai servi le colonel Burnes, qui fut massacré « dans ce chien de pays par le Tartare chez qui vous « dînez aujourd'hui, et je suis esclave de ce féroce « gredin. » Il faut vous dire que le turcoman est la langue la plus énergique et la plus concise de l'univers»

— Je le vois bien, répliqua Quaterquem. Continuez ce récit, je vous en prie , je suiscurieux d'en connaître la suite.

— La confidence de ce pauvre diable, car il m'avait parlé tout bas, me coupa l'appétit. Je replaçai sur mon assiette un morceau de cheval rôti, qui était la meilleure partie du festin, et je rêvai aux moyens de lui rendre la liberté.

« Justement, le khan qui était en face de moi remarqua que je ne mangeais plus. Or, chez ces braves gens c'est un outrage impardonnable de laisser le maître de la maison boire et s'enivrer seul*

272 LES AMOURS DE QUATERQOEir.

« Vous ne buvez pas, dit-il; est-ce que vous n'ai- « mez pas le lait dejument?» Je m'en défendis fort et vidai à la santé du khan et des sultanes quatre on cinq cornes de taureau. Après cTiner, le khan, déjà tout attendri par le lait de jument et par l'eau-de-. vie que Barowsky avait apportée en présent, donna la liberté à mon protégé, et je partis sur-le-champ pour ne pas lui laisser le temps de se repentir de sa générosité.

— Comment s'appelait l'esclave? demanda Quaterquem.

— Mahmoud. C'était un lascar, né d'une Indienne et d'un Anglais. Il avait , sous là direction de Burnes, visité toute l'Asie centrale, le Rhoraçân, le Mazanderan et les bords de la mer Caspienne. Il me fit voirEcbalane. Moi seul en Europe, monsieur, ai vu les ruines de cette superbe ville, en comparaison de qui Londres même n'est qu'une vaste fourmilière. J'ai retrouvé le titre préliminaire du code du fameux roi Djemschid, cet abrégé de toute sagesse.

— Et vous n'avez rien publié?

— A quoi bon? Aurais-je dépensé deux cent mille francs, exposé ma vie, passé les mers, traversé les plus hautes montagnes ^du globe, erré dans le désert de Cobi et dans cette vaste solitude de l'ancienne Arie; aurais-je bravé le sable des Tartares, la soif, la faim, la fatigue et le soleil bnllant pour donner à des millions d'oisifs le plaisir

LES AMOURS DE QUATERQUEBf, . 273

d'être, moyennant trais francs et la lecture de mon livre, aussi savants que moi ? Non, non. Sils veulent connaître Ecbatane, qu'ils parlent, qu'ils dépensent leur argent et leur santé ; alors ils recevront le prix de leurs fatigues.

— Parbleu I dit Quaterquem, je vous admiré.

— Vous êtes bien bon. Je me soucie, non pas d'être admiré, mais d'agir à ma fantaisie, et ma fantaisie est de retrouver les monuments de l'antique histoire. Peu Napoléon nous appelait des boutiquiers : pour moi , ce nom est un titre de gloire. Je veux prouver qu'avec mon argent je puis avoir de tout, môme du goût pour les arts, si cela me plaît. Le boutiquier dans sa boutique est roi, et tous les jours il reçoit à son comptoir les hommages des artistes et des faiseui*s de livres. Il remue l'or dans ses tiroirs, et à ce bruit tous s'inclinent. S'il le voulait, il serait dieu. »

La conversation continua quelque temps sur ce ton. Quaterquem eut grand soin de ne contredire que faiblement Conielius , de manière à lui laisser le plaisir de pérorer et de vaincre. Il eut le plaisir de voir que la belle Alice comprenait cette tactique et lui en savait gré. La digne Kate, ennuyée d'Ecbatane et d'une discussion trop détaillée sur les divers genres de cruches de l'antiquité, s'endormit du sommeil des justes.

Sur ces entrefaites, on arrivait à Étampes, et le

335 Ig

train s'arrêta pendant quelques minutes. La jeune Anglaise voulut descendre de wagon et marcher. Cornélius et sa femme restèrent assis, et Quater* quem suivit Alice. Son cœur battait violemment. C'était l'heure décisive.

u Miss Hornsby,. . . dit-il .

— Vous savez mon nom? s'écria^t-elle étonnée.

— Oh I je sais beaucoup d'autres choses. Je sais que vous êtes fiancée à M. Hercules Harrison, le gentleman aux favoris roux qui vous donnait le bras avant-hier ; c'est de lui qu'il faut que je vous parle.

•— Lui serait-il arrivé quelque accident.

— Oh! peu de chose. Il a manqué le convoi; mais vous le reverrez demain. H s'est pris de que« relie avec dix-sept de mes meilleurs amis, et on l'a conduit au poste.

— Avec dix-sept de vos meilleurs amis?

— La cloche va sonner, dit Quaterquem, et je n'ai pas le temps de vous expliquer ce mystère. Sachez seulement que c'est par mes ordres qu'on l'a -j retenu à Paris.

— Mais, monsieur, quelle est cette folie ? Que vous a fait Hercules ?

— H vous aime. »

La jeune Anglaise rougit , abaissa son voile sur t sa figure, et remonta en v^agon sans dire un mot. Quaterquem la suivit , un peu inquiet du succès

de son audace. Sans être tout à fait inexpérimenté en amour, ce n'était pas non plus un don Juan, et il était déjà trop amoureux pour ne pas craindre. Heureusement le premier regard qu'il jeta sur sa compagne de voyage lui fit voir qu'elle ne gardait aucun ressentiment d'une déclaration si hardie et si brusque.

« As-tu vu Hercules dans le convoi? demanda Cornélius à sa fille.

— Non, mon père. i»

Et elle sourit en regardant Quaterquem.

« Bon! pensa <;elui-ci, elle n'aime pas le sieur Harrison. Tout va bien, j'ai gagné la moitié de mon procès. »

Pendant ce temps, le vieil Hornsby, charmé de trouver un auditeur si complaisant, avait formé le projet, rare et extraordinaire pour un Anglais, de faire plus ample connaissance avec Quaterquend, et il prit un détour adroit.

« Monsieur, dit-il, je vois bien à vos discours que vous êtes un archéologue très-distingué ; avez-vous voyagé en Orient?

— Non, dit le Breton, mais je suis allé plusieurs fois de Saint-Malo à Paris et de Paris à Saint-Malo. Cela suffit à mon bonheur.

— Vous devez être tout au moins un des membres de l'Institut, ou l'un des correspondants?

— Je n'en suis pas même le portier, dit Quater-

quem. Je suis un pur X, et j'ai dans mon portefeuille un millier de francs qui forme le plus clair de mon bien. »

Tout en parlant, il examinait la physionomie de la jeune Anglaise pour savoir si cette nouvelle ne rabaisserait pas dans son esprit; mais Alice, bien qu'étonnée d'une confidence si inattendue, ne parut pas s'en émouvoir beaucoup. M. Homsby ne fut pas aussi satisfait, et son visage témoigna clairement qu'il avait cru parler à un gentleman plus respectable, c'est-à-dire plus riche. Alice devina au fier regard de Quaterquem qu'il méprisait Cornélius; elle se hâta d'intervenir.

« Monsieur, dit-elle, qu'est-ce qu'un X, s'il vous

plattî — Ouvre ton dictionnaire de poche, » répliqua

Cornélius. »

Quaterquem sourit.

« Miss Hornsby, dit-il, ne trouvera pas ce renseignement dans son livre. On ne trouve dans les dictionnaires que ce qu'on n'a pas besoin d'y chercher. UnX, mademoiselle, est un homme ennuyeux comme tous les hommes utiles, et qui fait toutes les. besognes difficiles de la création. Un géomètre est un X ; un physicien est un X ; un chimiste est un X; un naturaliste, un algébriste, voilà des X. C'est un X qui inventa les bateaux à vapeur; c'est un autre X qui inventa les chemins de fer; c'est un

troisième X qui inventa rimprimerie. Partout où il s'est fait quelque chose de grand et d'utile , vous trouvez un X. Hiram, le fameux architecte qui bâtit le temple de Salomon était un X, comme Albert le Grand, qui trouva le secret de transmuer en or un rayon de soleil enfermé dans un tombeau.

— Avez -vous longtemps vécu à Saint-Malo? demanda miss Hornsby.

— Jusqu'à l'âge 'de qmnze ans, et depuis dix ans je suis à Paris. Le nom de Quaterquem est bien connu à Saint-Malo.'

— Quaterquem ! s'écria Cornélius étonné. Quel singulier nom!

— C'est un des plus nobles de France , répliqua le Breton , bien que mon père , qui ne savait pas lire, ait été matelot toute sa vie. Notre noblesse date du feu roi saint Louis. Pendant la croisade d'Egypte , mon grand-père , qui était un brave paysan breton, assomma dans une seule bataille trente ou quarante douzaines de Sarrasins. Quatre fois les mamelucks le criblèrent de coups de sabre et le

■ foulèrent sous les pieds des chevaux, quatre fois il se releva et se remit à les assommer de blus belle sous les yeux du roi émerveillé. Saint Louis, qui était savant comme un clerc, se tourna vers son chapelain et lui dit en bon latin : « Iste Quater- « quem vidimusoccisum fortior rcnascitur. » Lécha-

pelain répéta les paroles du roi , et toute l'armée appela mon grand-père Quaterquem. Le roi le créa baron et lui fit présent d*une belle baronnie, qui se fondit» il y a plus d*un siècle, entre les mains des usuriers. Depuis ce temps là, mon grand-père et mon père ont péché la morue à Terre-Neuve, ce qui n'est pas déroger, et passé leur vie sur l'Océan; et moi, pour ne pas être indigne d'eux, je cherche un moyen de naviguer dans l'air.

— Gomment ! s'écria M. Hornsby, c'est de vous que ma fille m'a parlé toute la journée d'hier ?

— Oh ! quelque peu moins, mon père, » dit Alice rougissant.

Quaterquem était le plus heureux des hommes. Elle avait parlé de lui toute la journée; donc elle avait pensé à lui ; donc elle l'aimait ou l'aimerait un jour; donc... Son imagination présomptueuse ne s'arrêtait plus dans la série de ces donc.

« Oui, dit-il, j'ai trouvé le moyen de diriger les ballons.

— Un moyen sûrï

— Parfaitement sûr. J'en ai fait l'expérience avant-hier.

-> Monsieur, dit l'Anglais, si votre secret est éprouvé, s'il est infaiUible, je vous l'achète un million. .

— Pour Texploiter ? •

— Oui, et pour y mettre mon nom. Je ne veux

pas qu'il soit dit qu'une pareille découverte n'a pas été faite par un Anglais. »

Quaterquem se mit à rire.

« Un milliard ne payerait pas ce secret, répliqua-t-il. En dix ans le genre humain fera la besogne de vingt siècles. L'Angleterre, dont toute la force est dans ses vaisseaux, ses mines de fer et ses mines de houille, ne sera plus qu'un petit coin de la terre habitable. Ses ports seront déserts; ses chantiers déserts; ses ateliers déserts. Les corbeaux viendront croasser dans la chambre des lords, et les pies babiller dans la chambre des communes. »

Un regard de miss Hornsby l'arrêta à temps. Il sentit qu'il se fourvoyait. Cornélius était indigné de son audace ; mais il désirait le confondre, et il continua la conversation. Quaterquem sut regagner ses bonnes grâces et parla d'archéologie tant que l'Anglais le voulut.

Cependant on approchait d'Orléans. Kate ouvrit les yeux et la bouche.

«< A quel hôtel descendons-nous ? » dit*elle.

M. Hornsby ouvrit le Guide Bradshaw.

« A l'hôtel du Loiret, dit-il. C'est celui que préfère Sa Grâce, le duc de Bedford, et Hercules sait que nous devons nous y arrêter.

— ' Parbleu ! dit Quaterquem, la rencontre .est heureuse. J'avais justement dessein de faire halte à

Orléans; je vous montrerai, si vous voulez, les antiquités du voisinage.

— - J'en suis ravi, » répliqua Cornélius qui faisait grand cas du Breton depuis qu'il le voyait propriétaire d*un secret si précieux.

Miss Hornsby ne dit mot; mais Quaterquem vit bien qu*il faisait du chemin dans le cœur de la jeune Anglaise. La digne Kate, muette comme un poisson^ n'était occupée que de l'espérance de bien dtner.

Cette espérance ne fut pas trompée, et deuxbou* teilles d'excellent vin portèrent au comble la joie de M. Hornsby.

< Ma foi, dit-il en mettant les coudes sur la table, vous êtes un bon compagnon, cher monsieur Quaterquem, et je suis enchanté de vous voir. J'avais pour vous, sans vous connaître, une antipathie extrême, et je suis bien aise de voir que je m'étais trompé.

— Vraiment^ vous me baissiez? dit Quaterquem.

Et pour quelle raison, s'il vous plaît?

— Parce que, sans votre père, je serais à la chambre des lords.

— Eh 1 dans quel pays l'avez-vous connu, s'il vous plaît?

— Je ne l'ai jamais vu, même en peinture ; mais écoutez mon histoire. En 1806, mon père, Lucius Hornsby, était l'ami intime et le bras droit de Nel-

LES AMOURS DE QUATERQUëM. 281

son. Il commandait sous lui l'un des vaisseaux de l'escadre» et avait promesse de Nelson qu'il serait fait vice-amiral à la première vacance. Par malheur, votre père a tué Nelson et déchiré le brevet promis à Lucius. Les lords de l'amirauté le mirent à. la retraite au lieu de lui donner le commandement d'une escadre. Mon père, furieux, se maria au Norlhumberland, et ne voulut plus entendre parler de pairie; et moi, qui devrais être lord et secrétaire d'État, je suis à peine cinq ou six fois miUionnaire.

— Il est vrai, dit Quaterquem, que c'est un sort déplorable et que vous avez raison d'accuser le destin. Pour moi, je n'essayerai pas de justifier mon père. Il est inexcusable d'avoir tué Nelson et gêné l'avancement de M. Lucius Hornsby. Cependant, réfléchissez que nous sommes tous mortels et que Nelson, s'il eût échappé à mon père, aurait sans doute péri d'une autre main.

— Je le sais bien, s'écria M. Hornsby; et c'est ce qui m'indigne contre toute votre nation. Aussi j'ai juré que ma fille, quoi qu'il pût arriver, n'épouserait jamais un Français.

— C'est fort sagement pensé, dit Quaterquem, et je vous approuve, surtout si vous avez un bon gendre anglais tout préparé.

— J'ai mon ami Hercules, qui serait la perle des gendres s'il ne bâillait pas si fort quand je parle d'archéologie.

— Parlez^Tous de M. Harrison?

-^ Oui ; est-ce que vous le connaissez T .

— Je le crois. N'est-ce pas un grand jeune homme roux' qui se débattait de toutes ses forces sous le vestibule quand le convoi est parti ? Entre nous, et sauf l'honneur qu'il a d'être le fiancé de missHomsby, je crois qu'il était entre deux vins.

— Entre deux vins! C'est impossible, monsieur, Hercules ne boit que du porto. Vous vous trompez, à coup sûr.

— Admettons, si vous voulez, qu'il ne boive que du porto. A coup sûr il a le porto très-dangereux. Je l'ai vu chercher querelle à quinze ou vingt personnes qui s'efforçaient vainement de le calmer.

— En effet, dit Cornélius, son absence est fort singulière, il faut qu'il lui-soit arrivé quelque accident. Au reste, je suis tranquille ; il nous aura bientôt rejoints.

— Qu'allons-nous faire ici en l'attendant ? demanda Alice.

— Si nous commencions une partie de vvhist, • dit la paisible Kate.

Quaterquem frémit. Parmi plusieurs belles qualités, ce pauvre garçon avait le terrible défaut de ne pas savoir s'ennuyer. Or, le whist est, comme on sait, la plus brillante incarnation de l'ennui. Je n'en dis rien de plus pour ne pas contrarier plusieurs de mes amis qui n'ont pas su s'en garantir; mais je

liens tout joueur de whist pour un mauvais cœur et un égoïste féroce.

Heureusement, Cornélius Hornsby, aussi effrayé que son nouvel ami de la pensée du whist, se hâta de prendre son chapeau.

« Il fait beau temps, dit-il, allons voir les environs. Venez- vous avec nous, monsieur?»

Quaterquem ne se le fit pas répéter, et offrit son bras à la belle Alice.

On prit le chemin d'Olivet. A peine était-on arrivé au pont d'Orléans, lorsque le garçon de Thôtel courut sur les pas de M. Homsby et lui remit une dépêche télégraphique. L'Anglais rompit le cachet et lut ce qui suit :

« Paris, 17 avril 1859, onze heures du matin.

« Mon cher Hornsby, une sotte querelle que je viens d'avoir avec je ne sais qui, m'a fait retenir sous les verrous pendant une heure, et m'a fait manquer le convoi. Maintenant je suis libre, et je vais intenter un procès au sergent de ville pour arrestation illégale. Je veux apprendre à ces Français qu'on ne met pas impunément la main sur un citoyen anglais. Tout à vous et à ma chère Alice.

« Hercules Harrison. »

P. S, c Ce procès m'oblige de rester à Paris jusqu'à demain. »

Qualerquem eut beaucoup de peine ànepaséclater de rire en voyatit Fheureux effet de ses intrigues. Quant à miss Hornsby, elle se moqua franchement de son fiancé.

« Hercules, dit-elle, n'est guère pressé de nous rejoindre.

— Il a raison, ma chère, répondit M. Hornsby ; il ne faut pas qu'un pareil attentat contre les droits et la liberté d'un citoyen anglais demeure impuni. >

L'incident n'eut pas de suite. Le Breton, ravi de son bonheur, et voyant qu'il n'avait pas de temps à perdre , résolut d'aller droit au fjait. Il pressa le pas, et, laissant M. Hornsby et Kate à quelque distance^ il put enfin causer librement avec sa maitresse.

« Est-ce que tous les amants anglais sont faits sur ce modèle? dit-il en riant.

— A peu près, répondit Alice. Ces messieurs sobI si parfaitement maîtres de leurs passions, qu'on ne les voit jamais quitter un.rendez-vous d'affaires pour un rendez-vous d'amour. Harrison ne pense à rien aujourd'hui, si ce n'est à se venger du sergent de ville qui lui a mis la main au collet. Il mènera ce sergent de ville devant tous les tribunaux de France jusqu'à ce qu'il l'ait fait condamner à la prison et à l'amende.

— Pauvre sergent de ville ! dit Quaterquem; il a rois la main sur un vrai porc-épic. Heureusement ii

n'a rien à craindre de ses poursuites, et M. Harrison en sera pour ses frais.

— Mais vous, monsieur, qui vous vantez à moi d'avoir joué ce mauvais tour à mon futur mari, que diriez-vous si je répétais cette confidence à mon père et à ma mère ? »

Quaterquem vit bien, au ton et à la gaieté de miss Hornsby, qu'elle n'était pas fâchée de son audace, et il répondit gaiement :

« J'avoue, mademoiselle, que mon crime est impardonnable ; mais j'espère que vous me ferez grâce en faveur de l'intention.

— Et quelle est cette belle intention ? dit-elle d'un ton demi-léger, demi-sérieux.

— Je n'ose ni parler ni me taire. Je crains que ma franchise ne vous déplaise. »

Quelque effort qu'il fît pour paraître calme, son cœur battait si violemment qu'elle s'en aperçut, et qu'elle sentit cette douce émotion de l'amour se communiquer à elle. Cependant, elle voulut soutenir ce ton de plaisanterie.

« Parlez donc, monsieur; suis-je si redoutable?

— Mille fois plus que vous ne pensez.

— Vous me faites mourir d'impatience et de curiosité. Quoi que ce soit, monsieur, parlez, je vous pardonne d'avance.

— Eh bien ! miss Hornsby, permettez-moi une question.

— Interrogez si vous voulez ; mais je ne m'engagpe pas à répondre.

-« Avei&-vous lu des romans ?

— Oli I bien peu ; deux ou trois mille tout au plus.

— Ce n'est pas trop.

— N'est-ce pas, monsieur? Hélas ! la vie est si courte.

— Croyez- vous qu'un homme sincère et passionné puisse aimer une femme tout à coup, en une minute, pour l'avoir rencontrée au bal ou à l'Opéra ?

— Je ne sais pas, monsieur. Ma cousine Charlotte s'est fait enlevcft* il y a cinq ans par un lieutenant de hussards avec qui elle avait valsé deux fois la veille.

— Et leur amour dure encore ?

— Assurément. Est-ce qu'en France on se lasse quelquefois d'aimer?

— Je ne dis pas cela. On peut donc aimer du premier coup et pour toute la vie ; c'est vous qui l'avouez.

— Que voulez-vous que je vous dise, monsieur ? je n'en sais rien. Je n'ai pas l'expérience de ces choses-là.

— Eh bien! mademoiselle, supposons qu'on vous aime de cette manière, que l'homme qui vous aime soit prêt à donner sa vie pour vous ; supposons qu'il n'ait aimé que vous seule, et que, malgré des ob-

stades de toutes sortes qui devraient le décourager, il ose vous le dire, que répond rez-vou$ ?

— Monsieur, dit Alice émue, je n'aime pas k examiner de pures hypothèses.

— Mais enfin si tout cela était vrai ; si la vie, l'avenir, et peut-être la gloire de cet homme dépendaient de vous seule?

— Vous oubliez M. Harrison.

•— Je ne l'oublie pas. C'est lui qui vous oublie pour un procès ridicule.

— Il est vrai qu'il aurait mieux fait de nous suivre ; mais vous, monsieur, à moins que vous n'ayez pour l'archéologie et les vieilles dagues rouillées autant de passion que mon père, que faites-vous iciî

— Vous ne le devinez pas?

— Non, je vous jure.

— Eh bien, vous le voyez, j'examine avec vous des hypothèses.

— Et vous dites du mal de mon pauvre Hercules» Que vous a't-il fait ?

— Tenez, mademoiselle, dit Quaterquem, par- Ions sérieusement. Je vous aime et je sens que je vous aimerai toute ma vie....

— Vous êtes bien prompt, et vous auriez dû me consulter avant de faire cette folie. Sérieusement, cher monsieur, et tout en parlant elle s'appuya doucement sur le bras de Quaterquem, vous ne pou-

vez pas m*aimer. Sans parler de moMnéme, que penserait et que ferait mon père, qui a donné sa parole à Harrison, et qui a pour yous et pour votre nation une antipathie invincible?

— Bah ! le plaisir de parler archéologie remportera sur le désespoir de donner sa fille au meurtrier de Nelson.

— Mais, monsieur, pour qu'il me donne à vous, il faut que je me sois donnée moi-même, et j*en suis encore fort loin.

— Vous n'aimez pas Harrison.

— Qu'en savez-vous? C'est un excellent homme dont je fais tout ce que je veux et qui m'aime à la folie.

— Le beau mérite de vous aimer et de vous obéir! Le soleU, la lune et les étoiles en feraient bien autant, si vous daigniez le leur commander.

— Je n'en doule pas; mais qui leur portera mes ordres? et en attendant, n'est-il pas bien commode d'avoir sous la main un bon mari tout prêt, accoutumé à mes caprices, qui connaît mes défauts comme je connais les siens, et qui m'aimera tranquillement et éternellement ?

— Bien tranquillement, en effet !

— Mon Dieu ! ce n'est pas l'idéal, je le sais bien, et les héros de lord By ron sont d'un tout autre style : mais cet honnête Anglais, sans passions, sans faiblesses, sans vices....

LES AMOURfi DE QUATKAQUEM. 289

— Et sans vertus....

— Ajoutons, si vous voulez, sans vertus, remplira fort bien son rôle de mari à Londres.

— Oui, il aura de l'argent, du crédit, de Timportance, de la réputation peut-être; mille autres en ont qui ne valent pas mieux que lui, mais il vous donnera le spleen. Vous serez pour lui comme un beau meuble, vous présiderez les fêtes qu'il donnera (s'il en donne), vous serez enviée pour votre beauté, votre grâce irrésistible, votre esprit plein de charmes; mais vous sécherez intérieurement d'ennui et de dégoût, et vous maudirez mille fois le jour où vous aurez accepté un mari anglais de la main de votre père.

— Peut-être ; mais qui me répond que vous m'aimerez davantage, et que cette déclaration si galante et si imprévue n'est pas l'effet d'un rayon de soleil, du printemps qui s'avance, ou du chant des rossignols dans les bois, et que votre amoilr ne sera pas court et fugitif comme ce grand réveil de la nature qui l'excite aujourd'hui î

— Alice, dit Quaterqùem en lui prenant la main avec émotion, je jure de vous aimer éternellement.

« Dès le premier jour que je. vous ai vue, mon âme a été à vous tout entière; je n'ai plus de pensée qui ne soit la vôtre. Vous serez ma femme, ou je mourrai.

— Vous oubliez M. Harrison et mon père.

— Harrisoni Je le tuerai. Votre père, je le con- Tcr tirai» et, s*il le faut, je lui céderai mon secret et ma gloire !

— Yptre gloire I si vous le faites, je saurai que TOUS m'aimez, et ce jour-là. ... ^

— Achevez ! Ce jour-là ?. . .

— - Eh bien, je vous permettrai d'espérer. »

Quaterquem, ravi de joie, lui baisa la main avec passion.

< Prenez garde, dit-elle vivement en retirant sa main, mon père se retourne et va nous voir. »

Si quelqu'un trouve que miss Horndiy est un peu prompte A disposer de son cœur et de sa main ; qu'il eût été plus convenable d'attendre le consentement de son père et de sa mère, et qu'une pareille précipitation ne fait pas grand honneur à l'éducation si parfaite que lui avait donnée la digne Kate, je répondrai à ce critique impertinent que miss Homsby est Anglaise, c'est-à-dire fort libre de ses actions, qu'elle aime Quaterquem (ce qui après tout n'est ni improper ni sans exemple dans les annales des na* tions), qu'elle n'aime pas Harrison, qu'elle a pour ce pauvre homme l'éloigneraent bien naturel qu'une jeune fille riche, spirituelle, jolie et volontaire ne peut pas manquer d'avoir pour un automate savant tel que le brave Hercules; j'ajouterai qu'un mari présenté par un père n'a pas, à beaucoup près, la même saveur et le même attrait qu'un mari qui se

L£S AMOURS DE QUATERQUEM. tn

présente tout seul et qu'il faut faire entrer par la porte dérobée ; enfin je copviendrai, si vous voulez, que mon héroïne n*est pas parfaite et qu'elle ferait bien mieux de lire la Bible ou d'écouter les pieux discours du révérend Spurgeon, que d'accueillir si favorablement les discours d'un garçon fort sincère fort amoureux, fort honnête homme, et en même temps fort étourdi, tel que notre ami Quaterquem. Au reste, quelque jugement qu'on en puisse porter, le fait est certain, l'histoire est authentique. Ce n'est donc pas à moi qu'il faut reprocher la conduite un peu légère de Paimable miss Alice Hornsby, fille unique du docte Cornélius.

Aucun incident ne marqua la fiti de la promenade. Cornélius Hornsby et la paisible Kate se rapprochèrent, et la conversation devint générale. Quaterquem, ivre de joie, répondait au hasard à toutes les questions. On remonta le Loiret jusqu'à sa source; il prit les rames et conduisit la barque

avec une telle adresse, que TAnglais lui fit compliment.

« C'est mon premier métier, répondit-il simplement. Tout jeune j'allais à la pèche avec mon père, et je faisais manœuvrer la barque pendant qu'il tendait les tilets. »

Le soir, les quatre voyageurs dînèrent è la même table, et Qualerquem eut le bonheur de presser, en se retirant, les doigts divins de la belle Alice. L'amour, dans ses commencements, est timide et se contente de peu. Cependant, notre ami sentait bien que cette vie trop heureuse ne pouvait pas durer longtemps, qu'Harrison allait revenir et reprendre son bien. Il frémissait décolère à la pensée qu'un autre vivait dans une familiarité presque intime avec celle qu'il aimait plus que la vie; et comme il n'était pas homme à délibérer longtemps, il résolut de demander à M. Hornsby la main de sa fille dès le lendemain.

Malheureusement , la première personne qu'il aperçut fut le jaloux Hercules, qui passa près de lui sans le saluer.

. « Voilà une rencontre de mauvais augure, » pensa le Breton.

Quelques instants *après, parut la belle Alice qui tendit la main aux deux rivaux et qui sourit fort gracieusement à Quaterquem.

« Déjà revenu! dit-elle à Hercules. Vous n'a-

vez donc pas fait de procès au sergent de ville? Vous avez laissé outrager impunément le nom anglais ?

— Il n'y a rien à faire ; les avocats eux-mêmes disent que je perdrais mon procès.

— C'est égal, il eût été beau d'essayer.... Nous nous sommes fort amusés hier, dit-elle, et nous avons fait, avec M. Quaterquem, une charmante promenade.... Monsieur Quaterquem, M. Harrison; Hercules, M. Quaterquem. »

Tous deux se saluèrent avec une froide politesse. La situation devenait embarrassante, et miss Hornsby ne savait plus que dire, lorsque le vieux Cornélius entra dans le salon, tout heureux d'avoir touché quarante ou cinquante rotules et tibias de moines qui remplissent les caveaux de Téglise Saint-Aignan et dont la vue fait plaisir à tous les Anglais.

« Monsieur, dit Quaterquem au vieil Anglais , j'ai découvert, de l'autre côté de la Loire, à trois lieues d'ici, un vieux château qui est une merveille. Voulez-vous venir le voir avec moi?

— Je suis prêt. Venez-vous, Hercules ?

— Non, je suis fatigué, répondit-il, je reste avec les dames. »

Cornélius et Quaterquem montèrent seuls en voiture, et prirent le chemin de la Sologne.

« Eh bien, dit Cornélius, quel est ce beau* château? de quelle date? de quel style? byzantin ou gothique? »

294 LES AMOUPS DE QUàTERdUEH.

Quatcrquein était ému au point de ne pouvoir répondre.

« Voilà donc, pensait-il, le mattre de ma destinée. Par quels arguments pourrai-je le convaincre ou le toucher? Monsieur, dit-il, je ne veux pas vous cacher plus longteqips la vérité. Ce voyage est ime ruse que j*ai imaginée pour vous parler librement. Le ch&teau n'existe pas.

— En vérité ! dit Cornélius qui crut avoir afEedre à un fou; et à quoi pensez- vous?

— Monsieur, j'aime passionnément votre fille et je vous la demande en mariage. »

L'Anglais éclata de rire.

c C'est pour ce beau dessein que vous m'amenez en pleine Sologne? Cher monsieur, vous pouviez vous en épargner la peine. Primo, ma fille n'est pas à marier ; secundo, quelque cas que je fasse de vos rares talents, quelque estime et même quelque synipathie que j'aie pour votre caractère, j*ai juré de ne marier ma fille qu'à un Anglais, et je tiendrai ma promesse.

— Mais....

— Voyons, monsieur, raisonnons un peu, si vous voulez. Vous aimez ma fille, dites- vous; en conscience, croyez-vous être le seul? et faut-il que je la donne en mariage au premier venu sous prétexte qu'il l'aime. Étes-vous Anglais, d*abord?

— Non. ,

— Éte3-Yous riche, au moins?

— J'ai mille francs dans mon portefeuille, et une invention qui peut faire la fortune d'un peuple.

— Oui, mais qui n'a pas fait la vôtre. Êtes-vous noble?

-*- Je vous l'ai dit, ma noblei^se date de la croisade de saint Louis. ^

— Très-bien; mais votre père était matelot, et votre grand-père aussi?

— C'étaient de très-honnêtes gens, répliqua fièrement Quaterquem , et qui ont servi leur patrie avec courage.

— Je ne vous blâme pas, dit l'Anglais, d'être fier de leur nom; mais, en bonne justice» pensez-vous que ma fille et moi nous en soyons charmés? Est-ce chose à dire dans un salon de Paris ou de Londres: « Mon beau-père était matelot. »

— Oh I les Parisiens se moqueront fort de cela, *

— Peut-être, surtout si vous êtes riche; niais à Londres?... Ce n'est pas tout. Vous demandez la main de ma fille, à quel titre ? Votre père a tué Nelson et m'a, du même coup, enlevé la pairie, à laquelle je pouvais légitimement aspirer si Lucius Hornsby était devenu amiral. Yoilà une chose que je ne vous pardonnerai jamais et qu'aucun Anglais ne vous pardonnerait. Croyez-moi, cher monsieur, reslons bons amis , oubliez cette idée bizarre qui vous est venue en tête, je ne sais pourquoi» et allons

296 LES AMOURS DE QUATERQUEtf .

déjeuner. li fait un peu froid, et l'air des bords de la Loire in*a donné de Fappétit.

— C'est toute votre réponse, monsieur? dit Quaterquem.

— C'est tout; que voulez-vous de plus? Vous n'êtes pas un enfant à qui l'on présente une dragée pour lui faire avaler une tisane amère; vous êtes un homme d'esprit et de cœur, et vous saurez prendre votre parti des maux inévitables.

— Monsieur, dit Qualerquem, j'aime miss Homsby jusqu'à la mort, et je vous jure qu'elle n'aura pas d'autre mari que moi .

— Mon cher monsieur, vous êtes fou! Ma fille épousera Harrison.

— Elle ne l'épousera pas !

— Elle l'épousera! et pour plus de sûreté, je vais l'emmener en Angleterre dès demain.

— Emmenez-la si vous voulez ; je vous suivrai et je provoquerai Hercules.

— Quel enragé! Et si vous luez Hercules, je vous refuserai bien plus sûrement encore la main d'Alice.

— Je l'enlèverai. Vous ne voudrez pas faire son malheur, et vous consentirez au mariage.

— Je ne consentirai à rien ; j'ai promis ma fille à Harrison, et il l'aura.

— Harrison est un sot, qui ennuiera votre fille et qui l'ennuie déjà.

— Qu'en savez-vousî

— Elle me l'a dit.

— C'est impossible ! Alice sait qu'elle doit l'épouser, et elle l'aime.

— Elle ne l'aime pas !

•^EUe l'aime!

— Elle ne l'aime pas! vous dis-je.

— Eh bien, l'amour n'est pas nécessaire en ménage. Alice est une fille vertueuse et bien élevée qui m'obéira volontiers.

— Elle est vertueuse et bien élevée, mais elle n'obéira pas! »

Peu à peu Cornélius s'échauffait, et la discussion allait dégénérer en querelle, lorsque Quaterquem, qui s'en aperçut, tourna bride et reprit le chemin d'Orléans.

« C'est assez pour une fois, pensa-t-il; il ne faut pas faire buter ce vieil entêté. »

Au fond, il n'était pas trop découragé. Il s'était attendu et préparé d'avance à la réponse de l'Anglais, aussi ne chercha-t-il plus qu'un moyen de tourner la difficulté. En arrivant à l'hôtel, il alla trouver Hercules.

Le digne gentleman, vôtu d'une jaquette écossaise et coiffé d'une casquette sans visière, avait la grâce, la désinvolture, l'aisance et la noblesse des palefreniers anglais. Dès qu'il aperçut Quaterquem, il leva les yeux vers le plafond et parut en contempler les moulures avec beaucoup d'attention.

298 LES AMOUBS DE QDATERQUEM.

< Monsieur y dit Qaaterquem, voulez-vous, je vous prie, vous promener un quart d'heure avec moi ? J'ai à vous entretenir d*uue affaire très-importante.

— Je n*ai point d'affaire avec vous, dit l'Anglais.

— C'est possible, dit Ouaterquem, mais j'en ai avec vous, moi. Venez, »

Hercules le suivit, non sans peine, et tous deux allèrent se promener sur les bords de la Loire.

c Aimez-vous beaucoup miss Hornsby ? » dit Ouater quem.

L'Anglais le regarda sans répondre.

« Je vois bien, continua Quaterquem, que ma question vous étœme un peu. Il faut que vous sachiez que j'aime passionnément miss Alice, et que je veux, moi aussi, l'épouser. Or, M. Hornsby s'esl mis dans la cervelle de vous donner la préférence, et cette idée bizarre s'est vissée si profondément dsuis son crAne que je ne viendrai jamais à bout de la dévisser sans votre aide. Voyons, parlez sincèrement : aimez-vous miss Hornsby?

— De quoi vous môlez-vous? dit Hercules.

— Enfin, vous persistez & vouloir l'épouser?

— Parbleu! et je vous trouve hardi, monsieur, de me parler de ce ton.

"-- Ouant à cela, dit Ouaterquem, on parle comme on peut; l'essentiel est qu'on s'explique. En bon français, vous ennuyez miss Hornsby.

LES AMODRS DE QUATEnQUEH. 299

— Elle VOUS a chargé de me le dire ?

— Pas tout à fait; mais je Tai deviné, et j'ai cru bien faire de vous en prévenir.

— Monsieur, dit Harrison, cherchez-vous une querelle?

— Point du tout. J'ai reconnu à des signes certains que vous ennuyez miss Homsby; de plus, je l'aime, et je lui plais....

— Vous lui plaisez î ^

«T- Je lui plais. Elle ne me Ta pas dit encore, mais c'est visible. Eh bien! je vous avertis charitablement, et dans votre intérêt, de faire une retraite honorable. Est-ce là un mauvais procédé, je vous le demande ?

— Monsieur, dit l'Anglais, savez-^vous que vous commencez à m'échauffer les oreilles

— Je l'ignorais, répondit Quaterquem ; mais je vous crois. Une dernière fois, renoncez-vous à épouser miss Hornsby 1 >

L'Anglais haussa les épaules sans parler. « Savez-vous, reprit Quaterquem, qu'on s'est manqué de vous à Paris? »

Hercules rougit de colère.

n Quel est l'insolent qui l'a osé? s'écria-t-U.

— L'insolent, dit le Breton, c'est moi-même. » Et il lui expliqua la mystification dont il avait été

victime,

« Monsieur, dit l'Anglais, vous m'en rendrez raison.

— Allons donc! ce n'est pas sans peine, s'écria Quaterquem. Quel jour aura lieu notre rencontre?

— Demain.

— A quelle heure?

— A six heures du matin.

— Où?

— Ici. même. M. Hornsby sera mon témoin. > Les deux amis s^ séparèrent. Quaterquem, renlré

à l'hôtel, écrivit à ses dix-sept amis la lettre suivante :

c Orléans, 18 avril 1359.

Chers Dix-Sept,

« Après-demain, à six heures du matin, il faut que j'envoie le noble, le sage, l'aimable Harrison dans un monde meilleur, ou que j'aille moi-même y prendre place. Croiriez-vous que ce Saxon mal élevé a le mauvais goût de me disputer le cœur et la main de la plus belle des filles d'Albion? C'est incroyable, en vérité !

« Vous pensez bien que je suis trop sage pour me laisser tuer comme un lièvre dans un sillon ; mais il faut tout prévoir. Je vous envoie sous ce pli toutes les figures, toutes les planches et toutes les explications nécessaires à la construction de mon aérostat-omnibus. Il ne faut pas que le genre

humain pâtisse de mes folies. Je n'ai pas le droit d'emporter en mourant ma gloire et mon secret avec moi.

« Adieu , mes chers et bien-aimés Dix-Sept , mes seules amours après la divine Alice. Admirez comme tout s'enchâine en ce monde. Si je n'avais pas reçu d'argent le 15 avril, je n'aurais pas acheté le plat à barbe du grand Napoléon; si je n'avais pas eu le plat à barbe, je ne l'aurais pas cassé et je ne serais pas allé à l'Opéra-Comique ; si je n'étais pas allé à rOpéra-Gomique, je n'aurais pas vu miss Alice Hornsby, fille du docte Cornélius ; si je ne l'avais pas vue, je ne serais pas amoureux ; si je n'étais pas amoureux, ^'aurais laissé tranquille le bourru Harrison de la maison Hornsby, Harrison et Co, et finalement, je ne serais pas en danger d'être mis prochainement au Panthéon, car je compte bien, mes chers et fidèles Dix-Sept, que vous prendrez soin de ma gloire, s'il m'arrive de passer le Styx.

« Venez tous sur mon cœur.

« Votre, Yves Quaterquem. »

Notre ami passa le reste de la journée fort tristement. Alice ne parut pas au dtner et resta dans sa chambre avec la paisible Kate. Cornélius essaya de parler archéologie ; mais Quaterquem ne l'écoutait pas, et bâillaif impitoyablement au ne;^ de la maison Hornsby, Harrison et Go. Quant à Harrison ,

902 LKS AHOURS de QUAftiKQUfiM.

Q M prononçait pas une syllabe. Le soir, comme le Breton cherchait partout un témoin pour son dud» il entra dans un café où l'armée fimnçaise jouait au billard en buyant de l'absinthe , et discutant le mérite de la jeone Jenny, qui n'est pas la même que :

.... Jenny rouYrièn,

Au cœur content, content de peu.

Jenny était une aimable Solognote qui faisait le bonheur des officiers, sous-ofâciers et soldats du 75' de ligne, et qui jouissait à ce titre d'une grande popularité dans ce noble régiment.

De tous les ofQciers qui étaient dans le café, nn seul ne prenait aucune part à la conversation. C'était un jeune homme à la moustache btonde, à la figure mélancolique, qui était assis les pieds appuyés sur la»table, au niveau de son menton. Il fumait doucement en regardant le ciel, c'est-à-dire le plafond noirci qui était au-dessus de sa téta.

« Bon! voilà mon homme, i» pensa Quaterquem.

Et il aUa droit à lui.

« Monsieur, dit*il en le saluant poliment, voulezvous me permettre de vous demander un petit service? »

Le jeune officier mit pied à terre, le regarda pendant quelques secondes, et, content sans doute de

la physionomie de Quaterquem, lui répondit avec la même politesse :

« AsseyeaHroiis, monaeiir, Je vous prie, et conter* moi voire affure.

— Monsieur, reprit le Breton, voulez-vous avoir la bonté d'être mon témoin? Je me bats en duel demain matin avec un Anglais.

— Très-volontiers, monsieur. L'affaire peut-elle s'accommoder?

— En aucune façon.

— Encore mieux. Et, sans être trop curieux, pourrais-je vous demander....

— Pourquoi je veux tuer cet Anglais? Écoutez, je vous prie, et soyez juge entre nous.

— Garçon l cria l'officier, deux verres d'absinthe et des cigares. Monsieur, je suis à vous.

— L'Anglais et moi nous aimons la même femme. Or, ledit Anglais, qui est le premier en date, veut absolument l'épouser. Je l'ai prié poliment de partir. Il tient bon et ne veut pas lâcher prise. Que feriez-vous à ma place?

— Précisément ce que vous allez faire. Je le prierais de s'aligner avec moi et d'en découdre.

— Eh bien! monsieur, voilà toute la question. Avez-vous besoin de quelque autre éclaircissement?

— A quoi bon î

— Je compte sur vous pour demain matin.

— C'est convenu. »

Le leudcroain les deux combattants et les deux témoins parurent sur le champ de bataille. M. Hornsby voulut réconcilier les deux adversaires et s'approcha de Quaterquem. Aux premières ouvertures de paiXy l'enlèté Breton se contenta de répondre :

« Gela dépend de vous. Donnez-moi miss Alice en mariage, et je réponds de tout. Au fond je ne bais pas Harrison. Qu'il s'en aille et qu'il renonce à votre fille; je vous garantis que nous serons les meilleurs amis du monde.

— Je ne veux pas payer les frais de la guerre, dit Cornélius.

— Gomme il vous plaira.

— J'ai juré de ne jamais donner ma fille à un Français.

— Et moi> j'ai juré de l'épouser.

— Mais, monsieur, après tout, charbonnier est maître dans sa loge. Harrison me platt.

— Eh bien ! n'en parlons plus.

— G'est mon meilleur ami.

-^ Tant mieux. Gbargeons les pistolets.

— Ge mariage est décidé depuis deux ans. •— Chargeons les pistolets !

— Et, pour me faire manquer à ma parole, il faudrait qu'Harrison eût commis envers moi la plus horrible trahison.

— Chargeons les pistolets !

LES AMOURS DE QUATERQUEtf. 305

— Enfin, monsieur, quoi qu'il arrive, je ne vous reverrai jamais.

— Au nom du ciel, chargeons les pistolets ! » Cette fois il fallut céder; et les deux adversaires

furent mis en face Fun de Tautre à vingt pas de distance.' Harrison, favorisé par le sort, tira le premier.

La capsule, mal assujettie sur le chien, n'éclata pas.

« Goddam! > s'écria Harrison furieux.

Et il jeta son pistolet à terre avec désespoir.

Par malheur, le premier choc avait mis la capsule à sa place, le second la fit éclater; le coup partit, et si malheureusement, que la balle alla frapper le pied de Cornélius Hornsby qui regardait tranquillement le combat.

Cornélius poussa un cri de rage.

« Animal! maladroit! butor! imbécile I assassin! imbécile! âne bâté! » s'écria-t-il d'abord.

Harrison se précipita vers lui pour le soutenir dans ses bras; mais le vieux gentleman, outré de sa blessure, le repoussa violemment et s'assit sur l'herbe en poussant des gémissements.

« Aïe ! triple brute qui va tirer.sur moi au lieu de tirer sur son adversaire ! Aïe ! aïe ! vit-on jamais une buse pareille?

— Mais, mon cher ami.... disait le désolé Harrison.

306 LES AMOURS DE QUAmQmM.

— Toi, mon ami! double traître!

— De gr&ce, mon cher beau-père,...

— Beau-père, moi ! Ah! tu peux cherdier femme ailleurs, je te le garantis ; beau-père ! Tu complais sur ma succession, je parie ; et tu étais pressé de m*assassiner; beau^përe! Il te faut un beau«père pour tirer à la cible ! Et moi qui allais donner ma fiiie à mon meurtrier ! Grand Dieu, je ifous remercie de m'avoir épargné ce remords ! »

Pendant ce discours, Quaterquem et son témoin, qui avaient grand*peine à s'empëdier de rire, donnaient des soins au blessé. Harrison était immobile et comme étourdi de sa disgrâce. Il tournait et re* tournait dans tous les sens le &tal pistolet» et ou* bliait complètement le duel même qui l'avait amené sur le terrain. Malheureusement le vial Anglais s'en aperçut.

m Eh bien! dit-il à Quaterquem, qu'attaidez^veus pour continuer Taffaire? C'est à vous de tirer; faites moi justice de ce misérable qui a voulu m'assas-^ siner ! »

Harrison reprit son sang-froid, et se posta de nouveau en face du Breton, tout prêt à essuyer stoïquement son feu; mais Quaterquem désarma son pistolet et lui tendant la main :

A Mon cher monsieur, dit-il, vous pouvez partir.

-^ Je ne veux pas de grâce, dit l'Anglais.

— Non, pas de grâce pour cet assassin ! cria Cor-

LES AMOURS DE QUATERQUEM. . d07

nelius en ôtant sa boUe« Brûlez-lui la cervelle comme il faut.

— Allez au diable, vieux fou! s'écria Harrisou ej^aspéré* Pour une balle qui se trompe de cbemin et qui peut-être lui a chatouillé le pied, il lait un tapage d'enfer 1

— Monsieur, dit Quaterquem k Hercules, allezvous-en ; vous ferez votre paix une autre fois, U n'est pas en état de vous entendre.

— Je ne partirai pas, répliqua l'entêté Hercules, avant que vous ayez tiré sur moi.

-*- Vous moquez-vous du monde, et croyez-vous que j'aie soif de votre sangî Votre mariage est rompu et ne se renouera pas. C'est tout ce qu'il me faut. Adieu, cher monsieur ; si vous voyez la reine Victoria présentez- lui, je vous prie, mes respects» »

L'Anglais s'en alla sans répondre*

a Mon Dieu, que ce pauvre garçon est mal élevé! dit Quaterquem à son témoin. Il s'agit maintenant de transporter M. Hornsby à l'bôtel. »

Ils le prirent chacun par un bras et le conduisirent, clopin dopant, jusqu*à sa chambre. Arrivé là, l'officier salua, échangea une poignée de main avec le Breton et partit.

Alice et Mme Hornsby eurent grand'peîne à comprendre ce qui s'était passé, et, suivant l'usage, versèrébt des larmes abondantes, ce qui consola fort le malheureux GorneUus. Dès le premier exa-

men le chirurgien rassura les dames, et s^engagea à remettre le blessé sur pied dans un mois. Harrison, qui se tenait caché dans Tantichambre, et qui attendait timidement la réponse, du chirurgien, entr*ouvrit la porte avec précaution, et, croyant le moment favorable :

k Ce ne sera rien, dit-il avec sa gaucherie habituelle. Vous avez eu plus de peur que de mal. »

A ces mots, le blessé bondit si brusquement hors de son lit que l'infortuné Harrison recula.

« Plus de peur que de mal ! s'écria-t-il. Bourreau, tu veux donc m'achever? Va-t'en, scélérat ! va-t'en ! va4'eri ! »

Alice lui fit signe de sortir de la chambre et le suivit.

« Gontez-moi donc, s'il vous plaît, mon cher Harrison, dit-elle, pourquoi vous cherchez querelle à M. Quaterquem?

—Je n'ai pas cherché cette querelle, dit Hercules, je l'ai subie. »

Et il répéta la conversation qu'il avait eue avec son adversaire.

« Vous êtes deux rares extravagants , dit-elle en riant ; je vous pardonne parce qu'il n'y a pas eu de sang versé, mais ne reparaissez plus devant moi.

— Alice, vous m'aiderez à apaiser votre père !

— C'est impossible ; il est trop irrité contre vous.

— Ou VOUS êtes Irop prévenue en faveur de ce Français.

— Moi, dit-elle en rougissant. Où prenez-vous • cela, je vous prie ?

-^ C'est lui qui me l'a dit.

— Belle autorité! M. Quaterquera est un fat; et vous êtes un impertinent de prétendre deviner qui j'aime ou que je hais.

— Alice, je vous aime tant et je suis si malheureux ! Au nom du ciel, obtenez ma grâce de votre père. » •

Elle garda le silence. Hercules était condamné. Il le sentit ; et, sans insister davantage, il partit le soir même pour Calcutta.

Le lendemain, Quaterquem reçut de ses amis la lettre suivante :

Œ Homme de génie l

<c Laisse là les Anglais et leurs filles, et monte en wagon. Ne t'arrête pas à couper en morceaux le bourru Harrison. C'est du temps perdu, et tu te dois au genre humain. Ton invention est un coup de génie, que tous les gens du métier trouvent sublime. Ton aérostat-omnibus va dans moins d'un mois porter aux extrémités du monde la gloire de ta patrie et la tienne.

« Ne dis pas que tu manques d'argent. Cent mille francs suffisent à ton premier omnibus aérien,

310 LES AMOURS DE QtJATERQUEM.

et nous avons déjà pins de six cent mille francs à t'ofifrir. La somme est prête et déposée chez le no«taire.

« Ce soir, immense génie à la cheville de qni n'irait pas Christophe Ciolomb, nons t'attendrons à la gare du chemin de fer d'Oriéans.

« A toi, Les Dix-Sept. >

Aussitôt, il se présenta chez le vieil Homsby. Sa fille le reçut seule.

< Alice, dit-il, je vais partir à midi, et ne vous reverrai peut-être jamais. M*aimez-vous?

— Et vous ? répondit-elle.

— Jusqu'à la mort.

— Eh bien, ayez confiance en moi, et revenez. Quoi qu'il arrive, je n'aurai pas d'autre mari que vous.... Mais qui vous force â partir? »

Quaterquem lui montra la lettre de ses amis* Slle la lut et lui dit :

c Vous avez raison, il faut partir. Fiez-vous à 4noi du soin de fléchir mon père. »

Elle lui tendit la main. Quaterquem partit plein d'amour et d'espoir, et plusieurs jours s'écoulèrent sans que miss Horusby entendit parier de lui. Pendant ce temps, le vieil Anglais guérissait à vue d'œil, et s'étonnait du silence mélancolique de la belle Alice.

LES ÀMOnS DE QUATEtQUEM. 311

« Est-ce que tn regrettes Harrison, dit -il on jour.

•— Pas le moios du monde, cher père, réponditelle.

•^ Est-^^ que tu t'ennuies en France?

— Encore moins.

— Veux*tu aller à Naples et voir le Vésuve?

— Non

— Veux-tu revenir à Londres î

*- Non, mon père, Londres m'ennuie.

— Ah!»

11 garda le silence, devinant la pensée de sa fille.

K Est-ce que vraiment elle aimait ce Français? pensait-il. Épouser le fils du meurtrier de Nelson, ce serait un sacrilège! Ah! que les pères sont malheureux 1 »

Dans cette extrémité, il résolut de retourner à Londres, et partit pour Paris le soir même. Comme il arrivait, il trouva dans un journal du soir la note suivante :

« On parle d'une immense découverte qui est due au génie d'un de nos professeurs les plus distingués, M. Yves Quaterquem. C'est un ballon^onmibus qu'on dirige à volonté, et qui parcourt en peu d'instants des distances prodigieuses. La première expérience, faite hier devant une commission de l'Académie des sciences, a parfaitement réussi. Jamais le génie

humain n'a fait de découverte plus utile et plus belle. Adieu les diligences et les chemins de fer. En quelques heures» l'homme va faire le tour de la planète. •

Le journal tomba de ses mains et fut ramassé par Alice.

c Eh bien, dit-elle, ai-je tort de Taimer ?

— Tu Taimes donc? »

Pour toute réponse elle lui sauta au cou et lui prodigua les plus tendres caresses. Il se laissa toucher, car, après tout, le vieil Homsby, de la maison Homsby, Harrison et Go, n'est pas un méchant homme, ni un père barbare, ni un calculateur maladroit, et il sait très-bien que l'inventeur des ballons-omnibus ne restera pas longtemps pauvre et obscur. Or, que veulent tous les pères? S'enrichir et chercher pour leurs filles des maris plus riches , qu'eux-mêmes : c'est l'Évangile de toutes les familles.

C'est pourquoi, ayant bien pesé et calculé les avantages et les inconvénients, il écrivit, le 6 mai dernier, à notre ami Quaterquem le billet suivant :

« M. Hornsby, de la maison Hornsby, Harrison et Go, a l'honneur de prier M. Yves Quaterquem de le favoriser d'une visite demain matin à onze heures.

c Son tout dévoué,

Gornelius Hornsby. >

Quaterquem n'eut garde de manquer au rendezvous. Vous devinez le reste. Ils se marieront le 25 mai prochain à la mairie du 2* arroudissement, à huit heures du soir. Leur bonheur est sans nuages. Dans un an, Quaterquem sera Thomme le plus illustre des deux hémisphères. Son ballon est admirable et marche à merveille. Le 26 mai, aussitôt après la cérémonie nuptiale, notre ami doit prendre, avec sa femme, le chemin de la Chine, où il arrivera le soir même, et passera dans une maison de campagne, louée d'avance, le temps de la lune de miel.

Paris, 18 mai 1859.

Page 1