CLAUDIE
Elle passa toute la nuit dans une inquiétude mortelle, rêvant toute éveillée, et croyant voir le corps sanglant de Brancas. Elle pria Dieu avec une ferveur extraordinaire.
« Hélas ! pensait-elle, c'est mon orgueil qui l'a perdu. »
Le matin , dès six heures , elle vit son père prendre sa canne et sortir.
« OÙ vas-tu? dit-elle.
— Me promener dans la campagne.
— Tâche d'empêcher cet affreux duel ! s'écriat-elle,
-*- Qui te l'a dit? demanda le vieillard étonné.
•^ Qu'importe? Je le sais. »
Et elle se hâta de lui raconter la perfidie d'Audi« net, sa querelle avec Brancas, et le refus qu'elle avait fait de se réconcilier, et les raisons probables du duel.
*— Ah ! le lâche coquin I » s'écria le major en pen« sant à Audinet.
Il courut chez le colonel Malaga. Celui-ci était déjà sorti avec ses témoins. Le major prit des informations dans le voisinage , et , suivant toujours le colonel comme à la piste , il parvint à l'apercevoir. Mais déjà il était trop tard. Le combat était com^ mencé.
Brancas et Ripainsel, accompagnés d'un officier de la garnison de Vieilleville , qui servait de second témoin à l'avocat, arrivèrent les premiers sur le terrain. Peu après parut le colonel. On se salua, on chargea les armes, on mesura quinze pas de distance, et les deux adversaires se mirent en ligne. Le hasard favorisa Brancas, qui «tira le premier.
La balle effleura seulement le front du colonel et coupa une touffe de cheveux.
iik BRiHCAS.
c Bien Tisé! dit Malaga, mais toùù qui est mienx.... ■
Au même moment arrivait le majortoat essoufflé.
« Ne tire pas! - s'écria-t-il.
Malaga baissa son pistolet, déjà levé et attendit.
' Halaga, dit Bonsergent, éconte-moi deux minâtes, et ta feras après cela ce qne tu voudras. >
Le colonel ; consentit, el les témoins s'étant écartés par discrétion, le major lui répéta te i^t de Glaudie. Halaga fréinit de rage.
■ Et c'est là mon âls ! s'écria-t-il. Hais, pour mon honneur, il faut que ce jeune homme me fasse des excuses.
— Des excuses de quoi? dit le major.
— De tout ce qu'il liù plaira. Je ne veux pas qu'il soit dit qu'on m'aura bravé impunément. ■
Bonsei^nt haussa les épaules.
<■ Non, point d'excuses ! dit Brancas. J'ai tiré sur lui ; qu'il tire sur moi. Plus lard, nous verrons. >
Le major lui remit le billet de Glaudie. Braacos le lut, et lui sautant au cou :
■ Ahl monpérel s'écria-1-it, que je suis heureux!
— Etes-vous prêt ? dit le colonel.
— Je le suis. «
Le coup partit, et Brancas,' frappé dans la poirine, tomba sanglant sur le gazon. Ripainsel et le najor coururent à lui et le relevèrent. Il essaya de larler et s'évanouit. Le colonel voulut s'approcher.
* « Va-t'en ! lui cria Bonsergent d'une voîx terrible; va-t'en! Il ne tient presque à rien que je prenne sa place. »
Malaga partit, et à trois cents pas de là il rencontra son fils Audinet, qui rôdait, attendant l'issue du combat. Ce fut une fâcheuse idée, car le colonel, exaspéré par les révélations de Bonsergent, lui brisa sa canne sur les épaules, et l'aurait assommé, sans l'intervention des témoins.
Comment peindre la douleur de Claudie ! Heureusement, on ne meurt pas de toutes les balles. Celleci fut extraite assez habilement, et l'histoire de ces deux amants a fini comme les contes de fées. Us se marièrent, ils vivront longtemps, et ils ont beaucoup d'enfante. Si ce n'est là le bonheur, je ne m'y connais pas. Brancas, devenu sage, et riche de ses plaidoyers et de la succession de l'oncle Graindorge, voyage à travers le monde avec sa femme , ses enfants et son yachts libre et heureux comme un Anglais hors de son île. Sa dernière lettre que j'ai reçue, il y a trois jours, est datée de Bornéo.
Rita, qui a épousé le bel Âlhanase, aujourd'hui député au Corps législatif, est heureuse comme toutes les Parisiennes.
Malaga vil encore.
Audinet remplit je ne sais quelles fonctions, je ne sais où.