‹ Histoire fantastique du céèbre PierrotChapitre 4 sur 14 · PIERROT MET EM FUITE CINQ CENT MILLE TARTARES · texte numérisé non relu

PIERROT MET EM FUITE CINQ CENT MILLE TARTARES

Le style de Tordre qui rappelait Pierrot à la cour et lai donnait le commandement de l'armée était si pressant, qu'il ne crut pas pouvoir se détourner de quelques lieues pour voir, ne fût-ce qu'ime heure, la belle Rosine, qui était devenue l'étoile polaire de toutes ses pensées et le mobile secret de toutes ses actions. La Chine était dans un danger si grand, que le pauvre grand connétable remit sa visite à des temps plus heureux. Autrefois, Pierrot n'eût pas hésité un instant, dût l'État être en danger par sa négligence ; mais les conseils de la fée en avaient fait un tout autre homme. Il arriva à la cour sans être attendu ni annoncé, sui-

vant sa coutume, et, apprenant que le grand roi Vantripan était à table, il alla se promener dans le jardin, sous les fenêtres de la salle à manger, qui étaient ouvertes à cause de la chaleur. Au bout de quelques instants, il entendit prononcer son nom avec de grands éclats de voix, et sans vouloir écouter, chose dont il avait horreur, il fut forcé d'entendre le dialogue suivant :

C'étaient le prince Vantripan et le prince Horribilis qui parlaient.

— Sire, dit le roi Horribilis, ne trouvez-vous pas que Pierrot se fait trop attendre et qu'il devrait être ici?

— Et comment veux-tu qu'il soit déjà de retour? Il y a cinq jours à peine que je l'ai rappelé, et le courrier avait deux cents lieues à faire. Si Pierrot avait des ailes...

— Du ièle, voulez-vous dire, Majesté, interrompit Horribilis.

Tous les courtisans feignirent de trouver le calem^ bour exêelknt) c'était un vrai calembour de prince. Croyez, met amis, que ce n'est pas en faire l'éloge. Vantripan, jaloux du succès de son fils, voulut en avoir un semblable et demanda :

-^ Horribilis 1

— Sire?

-*- Sais-tu pourquoi les marchands de tabac à priser ne font pas fortune?

-^ Non, sire.

BU CÉLÈBRE PIEREOT. 123

-** A cause de la descente d'Énée aux enfers. Toute la cour se mit à rire bruyammeut. Yautripa^ regarda autour de lui d'un air triomphant,

— Le vôtre est détestable, mon père, dit Horribilis ; on le trouve dans tous les recueils de calembredaines. C'est un calembour rance.

— Ventr€Ksaint-gris I s'écria Vantripan, vit^on jamais insolence pareille? £h bien, dis-m<n, toi qui as lu tous ces recueils de calembredaines, quelle diiférence y a^ t-il entre Alexandre et un tonnelier?

— Voilà qui est bien difficile, dit Horribilis: Alexandre a mis la Pêne m pièces, et le tonnelier met la pièce en perce.

— Mort du diable I dit Vantripan» ce gredin ne m'en laissera pas un.

Les courtisans voyant le tour que prenait la conversation, s'exercèrent à leur tour, et firent les plus beaux calembours du monde. Chacun cherchait le sien, et le renvoyait comme une balle en réponse à celui de son voisin. On parlait, on riait, on criait, on se disputait; c'était un vacarme infernal et la vraie image de la cour du roi Pétaud. Enfin, Vantripan frappa sur la table trois fois avec son couteau. A ce signal, tout le monde se tut.

— Savez-vous, dit-il, pourquoi les grenouilles n'ont pas de queue?

Cette question inattendue fit rêver tout le monde. La belle Bandoline, elle-même, se mit à chercher avec

sa mère la solution d'un problème si haut et si profond. Elle ne trouva rien. Horribilis chercha de même et tout le monde avec lui. Après quelques instants :

— Non, s'écria-t-on d'une voix unanime.

— Ni moi non plus, répliqua le gros Yantripan.

À ces mots , ce fut dans toute l'assemblée un rire inextinguible, comme à la table des dieux d'Homère.

Horribilis, ne perdant pas de vue ce qu'il avait à dire, ramena bientôt la conversation sur Pierrot. Après avoir fait de lui pendant quelques minutes un éloge perfide, il ajouta :

— Au reste, il est bien récompensé de sa justice, car on m'écrit que partout on lui fait un accueil royal; que le peuple se presse autour de lui, et a voulu, ces jours derniers, le proclamer roi. ^

— En vérité I dit Vautripan effrayé.

— Oh ! rassurez-vous, mon père, il a refusé le trône.

— Tu vois bien que c'est un sujet fidèle et mon meilleur ami !

— Vous avez raison, sire ; mais, qui a refusé une première fois, acceptera peut-être un jour, et ce retard calculé à se rendre à vos ordres pourrait bien être un moyen de continuer ses intrigues dans les provinces, et de s'y faire un parti puissant avant de recourir à la force.

Jusq[ue-là Pierrot était calme, mais il ne put tenir au désir de confondre le calomniateur ; et s'élançant

DU C^LiBRE PIERROT. 125

du jardin, au moyen des saillies du mur, dans la salle à manger, il se trouva en face d'Horribilis qui pâlit à cette vue,

— Sire, dit gravement Pierrot, j*ai appris qu'on se plaint de mes retards. En dix heures, pour vous obéir, j*ai fait deux cents lieues à cheval. Faut-il autre chose pour vous prouver mon zèle ?

— Non, ami Pierrot, lui cria le gros Yautripan, je suis content, parfaitement content de toi.

— Je sais, ajouta Pierrot, qu'on dit que j'abuse de mon pouvoir. Je n'en abuserai plus désormais. Je le dépose entre les mains de Votre Majesté, avec ce sabre dont elle m'a fait présent. Qu'elle le remette à un homme plus digne que moi d'un pareil honneur.

Et, dégrafant son sabre, il le présenta au roi par la

poignée.

— Tu te trompes, ami Pierrot, je ne crois rien de ces calomnies.

— Calomnies, mon père ? demanda fièrement Horribilis.

— Oui, calomnies, Horribilis. Retire toi d'ici, héritier présomptif, tu m'agaces les nerfs. C'est toi qui cherches toujours à me brouiller avec mon vrai, mon seul ami. Va-t'en à cent lieues d'ici, et que je n'entende plus parler de toi.

— Non, sire, dit fièrement Pierrot, Votre Majesté ne doit pas envoyer son fils en exil. Il n'est pas conve-

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nable que je sois cause d'une querelle de famille. Ce serait bien mal vous rendre les bienfaits que j'ai reçus de vous.

— Pierrot^ dit Yantripan, tu ne sais ce que tu dis. C'est le pire ennemi que tu aies dans cette cour. Il te fera tant de méchancetés, que tu seras forcé de me quitter ; et que ferai-je sans toi?

— 11 n'importe, sire, je pars si vous l'exilez.

— Que ta volonté soit faite, dit Vantripan ; mais parlons d'autre chose et reprends ce sabre de commandement. Tu vas rassembler l'armée et marcher aux frontières.

— Quand partirai-je ? dit Pierrot.

— Demain à midi. Avant ton départ, je te donnerai mes dernières instructions. Va te reposer^

Pierrot sortit, et ftit suivi de toute la cour. Quand le roi fut seul avec la reine :

— A quoi pensez-vous, dit la reine, de donner un si grand pouvoir à un sujet? C'est lui offrir l'occasion d'une trahison.

— Vous voilà, dit Vantripan, comme d'habitude, du même avis qu'Horribilis.

— Horribilis a raison, dit la reine, et vous l'avez traité ce soir d'une manière offensante et injuste.

— S'il n'est pas content de moi, dit le roi, qu'il parte; je ne ferai pas courir après lui.

— Tout cela serait fort bien» dit la reine, s'il par-

BU GÉLiBRE PIERROT. 137

tait seul ; mais nous sommes résolues à le suivre, ma fille et moi, et à quitter un père dénaturé.

— Eh bien I suivez-le si bon vous semble, dit Yantripan impatienté. Au fond, cependant, il se sentait ébranlé.

— » Oui, nous le suivrons, dit la reine en prenant son mouchoir, et vous aurez la barbarie de nous sacrifier tous à un étranger.

A ces mots, elle tira de sa poche un petit ognon fratchement pelé, gui lui servait dans ces occasions, s'en frotta les yeux et se mit à pleurer abondamment*

Le pauvre Vantripan commença à se regarder comme un méchant mari et un fort mauvais père. Il voulut consoler sa femme qui ne Técouta pas. Après avoir pleuré, elle se mit à sangloter, puis elle eut une attaque de nerfs, et remua si douloureusement les bras et les jambes dans toutes les directions que le pauvre roi, bien qu'accoutumé à des scènes pareilles, crut qu'elle allait mourir ou devenir folle. £n môme temps elle tournait les yeux d'une façon effrayante,

-^ Faut-il sonner, faut-il appeler ses femmes ? se disait le gros Vantripan. Quel scandale ! Oa croira que je l'ai maltraitée, battue peut-être.

Tout à coup, voyant une carafe pleine d'eau, il allait la verser sur elle, lorsqu'elle fit signe qu'elle se portait mieux, et qu'elle allait rentrer dans son appartement. Yantripan, bénissant Dieu qui a créé l'eau, et l'homme de génie qui a inventé les carafes, la

reconduisit doucement et allait se retirer lorsqu'elle le retint.

— Vous donnerez à Horribilis le commandement de l'armée? dit-elle.

— n le faut bien, puisque vous le voulez ; mais Pierrot sera son lieutenant.

— J'y consens. Vous êtes un bon père et un grand roi !

— J'ai bien peur de n'être qu'un imbécile, pensa

Vantripan : je sacrifie Pierrot à la crainte de subir la

colère de ma femme. Si du moins j'avais la paix dans

mon ménage I Ce qui me console, c'est qu'il n'y a pas

un mari qui ne soit aussi bête que moi en pareille occasion.

Sur cette mélancolique réflexion, il s'endormit Faites-en autant, mes amis, si ce n'est déjà fait. L'homme qui dort, dit le vieil Alcofribas, est l'ami des dieux.

Le lendemain, à midi, Pierrot se présenta au conseil.

Vantripan le regarda pendant quelque temps d'un air embarrassé. Il roulait sa tabatière dans ses doigts en cherchant un exorde.

— Pierrot, dit-il enfin, es-tu mon ami?

— Oh! sire, pouvez-vous douter de mon dévouement!

— Eh bien I donne-m'en une preuve sur-le-champ.

— Je suis prêt, dit Pierrot. Que faut-il faire?

DU GÉL&BEB PIBEAOTt IM

~- "Veux-tu partager le commandement de Tarmée avec Hombilîs?

Pierrot se mit à rire.

— Sire, dit-il, la nuit a porté conseil, à ce que je vois. Pourquoi voulez-vous partager entre nous un commandement que vous pouvez lui donner tout entier?

— Mon ami, dit le roi, je désire qu'Horribilis fasse ses premières armes sous ta direction ; mais comme il n'est pas convenable qu'un prince de sang royal obéisse à un simple sujet...

— Sire, dit Pierrot, vous vous trompez, je ne suis pas un sujet : je suis venu me mettre à votre service, vous m'avez accepté, vous pouviez me refuser; s'il vous plaît aujourd'hui de m'ôter mon commandement, reprenez-le, sire. Aussi bien Votre Majesté est sujette à revenir si souvent sur ses résolutions, que je ne puis guère compter sur la continuation de votre faveur. J'aime mieux partir de plein gré aujourd'hui qu'être renvoyé plus tard.

— Bon I dit Vantripan ; le voilà qui se fâche. Hélas I pourquoi ne puis-je accorder tout le monde et te faire vivre en bonne intelligence avec ma femme et mon msl

— Sire, dit Pierrot, je suis étranger, et par là suspect à tout le monde. Laissez-moi partir, vous vivrez plus tranquille et moi aussi.

— Ingrat, dit le roi en pleurant, si tu pars, qui commandera l'armée?

— Le prince Horribîlis, sire.

— Il se fera battre !

— Cela vous regarde.

— Il se sauvera le premier et déshonorera mon nom.

— Que puis-je y faire ?^it Pierrot.

— Ami, reste avec nous.

— Je ne puis, sire. Celui qui commande est responsable. Si vous me donnez un collègue, je ne le serai plus; si vous me donnez un maître, ce sera pire encore. Que le prince Horribilis vienne à l'armée avec moi si cela lui plaît; mai» qu'il m'obéisse ou je ne réponds de rien.

•*- Je te le promets, dit Vantripan ; je f en donne ma parole royale. Voici les pleins pouvoirs. Pars maintenant.

— Voilà un bon homme, dit Pierrot en rentrant chez lui, et un pauvre homme.

Là-dessus il fit ses préparatifs, c'est-à-dire qu'il fit seller Fendlair et prit un manteau de voyage. Trois jours après il était au camp.

L'armée chinoise, composée de huit cent mille hommes, attendait l'arrivée des Tartares à l'abri de la fameuse muraille qui sépare la Chine du vaste empire des îles Inconnues. Vous savez, mes amis, que cette muraille a été construite pour préserver les Chinois

DU CÉLiBRE PIERBOT. 131

des attaques de la cavalerie tartare, qui est la plus redoutable du monde. Comme la plupart d'entre vous n'ont pas eu Toecasion de voir ce singulier rempart, vous ne saurez pas mauvais gré, je crois, au vieil Alcofribas de vous en donner une idée.

« Cette muraille, dît-il, a plus décent pieds de haut et de trente pieds de large. Elle est semée de tours qui s'élèvent de distance en distance. Elle s'étend sur une longueur de plus de six cents lieues, et sert de frontière aux deux pays, tantôt bornant la plaine, tantôt surplombant d'affreux précipices. Au pied de chaque tour soiat deux portes, l'une qui s'ouvre du côté de la Chine, l'autre qui fait face aux îles Ipconnues. »

Pierrpt était à peine au camp depuis deux jours, lorsqu'un bruit semblable aux grondements de la fou4r.e> îiu pétillement de la grêle sur les toits et au désordre confus d'une foire, se fit entendre et annonça l'approche de l'ennemi. A ce bruit, les malheureux Chinois se crurent tous morts. Ils jetaient leurs armes, ils couraient dans le camp, éperdus et en désordre. Pierrot calma tout à coup cette confusion en faisait publier que le premier qui serait trouvé hors de sa place et de son rang serait pendu pour l'exemple. Chaque soldat courut aussitôt chercher ses armes et rejoindre son drapeaUé Le général monta sur Ja tour uour voir l'armée tartare.

C'était un spectacle effrayant et admirable. Ima^

189 mirOlM FANTA8TI0UB

ginez-vous cinq cent mille cavaliers montés à cru sur de petits chevaux sauvages et hérissés. Chaque cavalier était armé d'un arc, d'une lance et d'un sabre. En tête s'avançait le formidable Rabardantès, le frère cadet de Pantafilando; il était beaucoup moins grand que son frère, et mesurait vingt pieds à peine, mais sa force était colossale. Il luttait sans armes, corps à corps, avec les ours, et les écartelait de ses mains; il portait à l'arçon de sa selle une massue eh argent, du poids de vingt mille livres. Il ne tuait pas, il assommait et réduisait en poussière ses ennemis. Son cheval, d'une taille proportionnée à la sienne, et d'une vigueur extraordinaire, avait un aspect effroyable; on ne pouvait le regarder sans frémir. Rabardantès était le fils du fameux Tchitchitchatchitchof, empereur des lies Inconnues, et de la cruelle sorcière Tautrika, dont le nom est si célèbre dans les annales du Kamtchatka. Il avait appris de sa mère quelque chose des pratiques de la magie noire. H pouvait, à son gré, soulever et pousser les nuages, évoquer les vents et les brouillards , faire paraître et employer à son service les démons. Sa férocité était sans bornes; il avait massacré plus de cent mille Chinois du vivant de Pantafilando, et de leurs têtes il avait fait construire une tour, au sommet de laquelle il s'enfermait le soir dans les nuits sombres et étoilées, pour contempler les astres et évoquer les puissances infernales. Une main

DU GJLÈBRB PIBBAOT, 133

invisible avait gravé sur son front, pendant son sommeil, les trois lettres que voici :

qui, dans le langage magique, signifient :

Tue!

Il semblait, en effet, ne vivre que pour tuer, brûler, massacrer, exterminer. Il égorgeait, sans pitié, les femmes, les enfants, les vieillards : il avait, surtout pour les enfants, une haine inexplicable. Il aimait à boire leur sang tout chaud encore et fraîchement versé. C'était le monstre le plus effroyable qu'on eût jamais vu.

Ce qui ajoute encore à la frayeur qu'il inspirait, c'est qu'il était invulnérable, excepté au creux de l'estomac. Partout ailleurs, les sabres, les lances, les flèches, les balles, rebondissaient sur sa peau sans l'entamer, comme si elles eussent été élastiques.

Tel était ce guerrier épouvantable dont le seul nom

jetait l'effroi dans le cœur de tous les Chinois. Pierrot

môme, au premier abord, eut peine à soutenir sa vue;

mais quand il pensa à l'opinion que Rosine aurait de

lui si elle le voyait, ou si elle apprenait qu'il avait

reculé devant le danger, il se sentit si brave que cent

mille Kabardantès ne Teussent pas fait reculer d'une semelle.

Cependant, il ne voulut pas hasarder en une bataille le destin de la Chine. Il yit bien que son armée avait besoin de s'aguerrir, et attendant tout du temps et de son courage^ il fit faire bonne garde le long des murailles et dans l'intérieur des tours, et prit soin d'exercer ses soldats.

Horribilis arriva au camp quelques jours après, et demanda d'un ton hautain pourquoi l'on n'avait pas livré bataille à l'ennemi. Pierrot exposa ses raisons avec une fermeté polie, et tout le conseil fut de son avis.

— Mon père, dit Horribilis, ne vous a pas envoyé pour discuter, mais pour combattre. Il y a longtemps qu'on sait que vous êtes plus prudent que brave.

Pierrot se mordit les lèvres pour ne pas répondre avec sévérité ; mais, sans s'inquiéter du discours du prince, il fit continuer les exercices militaires. Horribilis, qui cherchait une occasion de le perdre, commença à déplorer tout haut la lâcheté du grand connétable, qui compromettait, disait-il, le sort de l'État. On ne l'écouta point ; mais un jour, Pierrot, impatienté, lui dit en présence de toute l'armée :

— Seigneur, daignez vous mettre avec moi à la tête de Tavant-garde, nous allons faire une sortie générale contre les Tartares*

-^ H ne coavieût pasj dit Hoi^ribilis aveè" dignité, que j'expose inutilement des jours qui sont précieux à rÉtat et à ma fatnille. Je vais en demander la permis^ sion à mon père, et si Sa Majesté le permet, tous me verrez courir le premier dans la mêlée.

Comme on le pense bien, il se garda d'écrire, et Pierrot, content de l'avoir réduit au silence, ne lui en parla pas davantage.

Cependant, Rabardàntès, furieux de se voir arrêté par cette muraille et par la prudence de Pierrot, résolut de donner un assaut général. L'embarras était grand parmi les Tartares, car ils ne pouvaient escala* der la muraille à cheval, et savaient mal combattre à pied. Kabardantès, après avoir un peu rêvé à cette difficulté, fit fabriquer une énorme quantité d'échelles d'une hauteur de plus de cent quarante pieds chacune, et décida que l'eséalade se ferait à neuf heures du matin, après déjeuner.

Au jour fixé. Pierrot, averti par ses éclaîreurs du dessein de l'ennemi, borda la grande muraille d'infanterie, dont la seule fonction devait être de jeter des pierres sur la tête des Tartares pendant l'assaut, et de renverser leurs échelles dans le fossé. La hauteur de la muraille était telle qu'il n'y avait rien à craindre des assiégeants si les assiégés faisaient leur devoir. Les deux chefs prononcèrent un petit discours que le vieil Alcofribas nous a conservé.

136 HISTOIBB FANTASTIQUE

(( Braves Tartares, dit Rabardantès, montez à Tassaut sans peur. Si vous mettez le pied sur ce rempart, la Chine est à vous : massacrez, pillez, brûlez. Je me réserve pour esclaves tout ce qui est au-dessous de vingt ans; tuez ou vendez le reste et prenez leurs terres. »

— Vive le généreux Kabardantès I crièrent les Tartares.

Ce cri fut si retentissant et poussé avec tant d'ensemble , que là muraille en fut ébranlée : quelques pierres tombèrent des créneaux.

— Voyez, dit Kabardantès, les dieux mômes sont pour vous : la muraille s'écroule pour vous livrer passage.

On applaudit de toutes parts. Le même accident avait effrayé les Chinois.

— Ce n'est pas pour leur livrer passage, dit Pierrot, c'est pour les écraser que ces pierres sont tombées d'elles-mêmes sur leurs têtes.

La vérité est que les pierres n'étaient pas solidement liées avec du ciment romain, et Pierrot le savait bien, mais il donnait à des soldats poltrons les seuls encouragements qu'ils pussent comprendre.

— Vous avez entendu ce Tartare, ajouta-t-il, et vous savez ce qui vous attend : que ceux qui aiment la patrie, la famille et la liberté se souviennent qu'on ne défend qu'avec le sabre ces trois biens si précieux. Au surplus, que chacun de vous fasse comme moi.

 ces mots il retroussa ses manches, comme un bon ouvrier qui va faire de bonne besogne. Tous ses soldats l'imitèrent et attendirent de pied ferme le premier choc.

Kabardantès dressa une échelle contre la muraille et commença Tescalade. En un instant plus de mille échelles furent dressées et se chargèrent de Tartares. On les voyait se presser les uns derrière les autres comme des fourmis noires dans une fourmilière; ils poussaient des cris effrayants, et le regard seul de Pierrot maintenait les Chinois à leur poste.

Lorsque Kabardantès fut arrivé au sommet de Téchelle, il mit la main sur le créneau et dit à Pierrot qui l'attendait :

— Ah! chien, c'est toi qui as tué Pantafilando; tu vas mourir I

En même temp^ il mit un pied sur la muraille. Pierrot saisit ce pied, le leva en l'air, fit perdre l'équilibre au géant et le jeta dans le fossé, les bras en avant et la tête la première. Dans cette chute épouvantable, tout autre eût été réduit en miettes; le Tartare ne fut qu'étourdi du coup.

— Eh bieni lui cria Pierrot, quelle est la hauteur de la muraille? Tu dois le savoir maintenant.

A ces mots, il saisit par les deux montants l'échelle toute chargée de Tartares qui montaient derrière leur empereur, et la balança quelque temps dans l'air,

(38 HISTOIBS FANTASTIQUE

comme s'il eût hésité sur ce qu'il déviait h\re* Tous ces malheureux poussaient des cris de rage et d'aogoissest Enfin Pierrot la poussa violemment sur une échelle voisine ; toutes deux tombèrent sur une troisième, qui s'écroula sur une quatrième , et celle-ci sur une einquiëme.

A cet effrayapt spectacle, de toutes parts s'éleva un profond silence. Les échelles tombaient les uues sur les autres y jusqu'à la dernière, sur une étendue de plus d'une demi-lieue, qui était celle du champ de bataille.

L'une d'elles présentait un spectacle fort singulier : comme chaque Tartare tenait sa lance haute derrière son compagnon, celui du premier rang reçut la pointe de la lance si malheureusement dans le corps, qu'il se trouva embroché tout vif, comme une alouette ; le sc« coud reçut à son tour la lance du y*oisièQie, et ainsi de suite jusqu'au dernier, qui eut le bonheur de sau* ter à terre avant la chute de l'échelle et de s'eufuir.

Plus de vingt mille Tartares périrent dans ce premier assaut; et de la seule main de Pierrot. «On ue s'étonnera pas de ce nombre, dit le vieil Alcofribas, si l'on songe qu'il y avait plus de mille échelles, et que chacune d'elles était chargée d'hommes jusqu'au dernier échelon; qu'il y avait plus de cent--einquante échelons, et que tout s'écroula en môme temps, n On irait môme fort au delà si l'on calculait tous ceux qui s'estropie-

DU GELÈBRS PlERaOT. 139

rent dans cette affaire, ceux qui eurent les bras cassés, ou las jambes rosopues^ ou les côtes enfoncées, ou l'œil poché, ou le ne? en marmelade. Mais on conçoit assez que nous préférions la vérité à la gloire môme de notre héros; il n'y eut pas plus de vingt mille morts.

C'est déjà bien assez, $i Ton songe au temps qu'il faut pour nourrir, élever, instruire un homme, aux soins qui lui sont nécessaires et k la dépense que font les parents avant qu'il soit bon à quelque chose, qu'il sache travailleri parler et se conduire. Si l'on songeait à tout cela, mes chers amis, avant de faire la guerre, sur ma parole, il n'y aurait pas tant de conquérants; et s'il y en avait encore, si quelques enragés voulaient encore tuer leurs semblables et se couvrir de gloire, tous les autres hommes se jetteraient sur aux et les lieraient comme des fous furieux aux«quels il faut des douches et des sinapismes.

Cependant Pierrot eut raison de casser le cou aux Tartares, Il faut avoir horreur de ceux qui n'aiment que la foroe et la violence { mais cela ne suffit pas pour être heureux. Il faut encore savoir les écarter avec un sabre : c'est le devoir de tous les honnête» gens et de tous les gens de cœur, et^ oroyez'^moi, Ton n'est pas honnête homme si l'on ne sait pas et si l'on n'ose pas défendre ses parents, ses amis, sa patrie et soi-même.

Ainsi pensait Pierrot ; mais comme il ne pouvait instruire les Tartares, il était forcé de les corriger par la

i40 HISTOIRE FANTASTIQUE

force. Celui qui se sert du sabre, dit rÉyangile, périra par le sabre. Avec le temps et les enseignements de la fée, Pierrot devenait sage. Il n'usait de sa force que pour protéger les faibles et les opprimés, mais alors il n'hésitait jamais, eût-il dû lui en coûter la vie.

Après l'écroulement des échelles, un murmure confus s'éleva dans l'air et se changea en un concert affreux de cris et d'imprécations qu'on entendit jusque dans les gorges profondes des monts Altaï. Pierrot se croisa les bras et regarda quelque temps son ouvrage en silence.

— Hélas ! dit-il en soupirant, tous ces malheureux ont eu un père, une mère, et des enfants, peut-être ! Quelle exécrable folie les pousse à se jeter sur nous comme des chiens enragés, ou comme des bêtes féroces qui cherchent leur pâture? Dieu m'est témoin que j'ai horreur de ces sanglants sacrifices; mais pouvais-je laisser massacrer, sans défense, ces pauvres Chinois? Ne sont-ils pas déjà bien malheureux d'être si lâches et de n'oser se défendre? Faut-il que partout la force triomphe de la justice?

Comme il était plongé dans ces pensées, Kabardantès sortit de son étourdissement et lui cria :

— Tu m'as pris en traître, Pierrot, mais je me vengerai I

A ces mots , saisissant un énorme rocher qui s'élevait près de là, il le lança à la tête de Pierrot. Celui-ci

DU CiLÈBRE PIERROT. 141

évita le coup, et le rocher alla tomber dans les rangs des Chinois. Cinq ou six furent écrasés, et les autres s'enfuirent épouvantés. Pierrot les rallia sur-le-champ et les ramena à leur poste. Il s'attendait à une nouvelle escalade ; mais les Tartares n'osèrent livrer un second assaut ce jour-là. Us manquaient d'échelles et voulaient ensevelir leurs morts.

En revenant dans sa tente , le grand connétable reçut les félicitations de tous ses principaux officiers. Les soldats s'écriaient : Vive Pierrot! L'illumination fut générale. On buvait, on chantait, on se réjouissait. Pierrot remercia le ciel et la fée Aurore , à qui il devait tant de gloire.

— Ah ! se disait-il , il ne manque à mon bonheur que d'avoir ma marraine près de moi et de vivre tranquillement dans la ferme de Rosine I

Au moment où il formait ce vœu, la bonne fée parut. Pierrot se jeta à ses genoux et lui baisa les mains avec une respectueuse tendresse , suivant la coutume.

— * Je suis contente de toi, Pierrot, lui dit Aurore, lu commences à comprendre et à remplir tes devoirs, je veux t'en récompenser : donne-moi la main.

Pierrot le fit, et au même moment se trouva transporté dans une vallée qu'il connaissait bien. Il reconnut la maison de la belle Rosine et sentit son cœur battre violemment.

— Entre hardiment, dit la fée, et ne parle à per-

142 HISTOIES FANTASTIQUE

sonae. Je t'ai rendu invisible. Regarde et éoouie seu^ lement ce qui se fait et se dit ici.

Le soleil venait de se coucher derrière la colline, et les travaux de la campagne avaient cessé. On voyait de toutes parts rentrer les vaches, les moutons, les poules et tous les animaux de la ferme. Dans la cuisine, on apprêtait le souper de ceux qui revenaient du travail. Déjà la table ét^it dressée, et la mère de Rosine sur veillait ces préparatifs* Quand tout fut terminé , elle s'assit avec sa fille devant la porte de la maison, et toutes deux demeurèrent en silence, écoutant ce doux et éternel murmure qui sort {e soir, pendant Tété, des bois, des champs et des prairies, et qui semble être une prière que la qature entière adresse au Créateur. Bientôt la lune parut à Torient et éclaira cette scène paisible.

La cloche de l'église sonna l'angelus, et tous les habitants du village élevèrent leurs cœurs vers le cieli Rosine et sa naère s'agenouillèrent, et, après quelques instants de méditation, se rassirent pour regarder la voûte bleue et pure du firmament, dans lequel on voyait à peine quelques étoiles.

*-^ A quoi penses-tu, Rosine? dit la mère.

— Je pense, ma mère, au bonheur de vivre ainsi, près de toi; au calme dont nous jouissons, et je me figure que s'il y a quelque image du bonheur sur la terre, c'est chez nous qu'elle doit se trouver.

— Oui , tu peux remercier le ciel de tant de bonheur ; maïs qui sait s'il durera. Toutes les choses de ce monde sont si fragiles... Je puis mourir...

— Oh! maman! s'écria Rosine en se jetant dans les bras de sa mère.

— La guerre est déclarée... Qui sait si l'ennemi ne viendra pas jusqu'ici ?

— Oh! pour cela, maman, ne crains rien.. N'est-ce pas le seigneur Pierrot qui commande notre arpaée? et y a-t-il au monde un guerrier plus brave?

— Et qui t'a dit qu'il commandait l'armée?

— Je l'ai vu dans les journaux, dit la jeune fille en rougissant.

— Tu t'occupes donc des journaux, à présent? Autrefois, tu ne pouvais pas les souffrir.

Ici Rosine se trouva si embarrassée pour expliquer ce que sa mère avait déjà deviné, je veux dire qu'elle ne s'intéressait pas plus qu'auparavant à la politique, mais qu'elle s'intéressait fort à Pierrot, que sa mère ne poussa pas plus loin ses questions.

Pierrot fut saisi d'une joie si vive, qu'il allait 3e montrer lorsque la fée Aurore le retint.

— Regarde, dit-elle.

En môme temps elle toucha Rosine de sa Ijîiguelte. 11 sembla à Pierrot que le cœur de la jeune fille s'entr'ouvrait et qu'il voyait ses plus secrètes pensées ; ma^s ce cœur était si pur, si généreux et si doux^ que Pier-

rot se sentit pris d'un violent désir de se jeter à ses genoux devant elle, et de l'adorer comme la plus parfaite créature de Dieu.

— Pierrot, dit la fée, voilà celle que je te destine; mais il faut que tu l'obtiennes par des travaux au-> près desquels ce que tu as fait n'est rien. Il faut que tu sois devenu le meilleur des hommes et le plus brave ; que tu laisses de côté pour toujours tes intérêts personnels, ta vanité et le désir même que tu as d'être applaudi des autres hommes. A ce prix , veux-tu être un jour son mari?

— Je le veux, s'écria Pierrot.

— Songe bien , dit la fée, que tu ne seras pas toujours heureux et glorieux; que tu seras un jour calomnié, méprisé peut-être, et qu'il te faudra, pour supporter cette cruelle épreuve, un courage plus grand encore, plus inébranlable et plus rare que celui que tu as montré jusqu'ici.

— Je le veux, dit Pierrot.

A ces mots, la bonne fée passa au doigt de Rosine, sans qu'elle s'en aperçût, un anneau magique constellé, tout semblable à celui qu'elle avait autrefois donné à Pierrot.

— Vous voilà fiancés, dit-elle.

Puis, reprenant la main de Pierrot, en une seconde elle le fit transporter dans sa tente par les génies soumis à ses ordres.

DU GÉLiBEI PIERROT. 145

Le lendemain, notre héros, regardant du haut du rempart le camp ennemi, vit se mouvoir toutes sor de balistes, de béliers, de catapultes et d'autres machines de guerre que faisait apprêter Kabardantès. Cette vue l'inquiéta beaucoup. H ne pouvait se âssimuler que ses soldats ne tiendraient pas en rase caiCH pagne contre la cavalerie tartare, et il voyait bien à ces préparatifs que le mur qui défendait l'armée ne résisterait pas longtemps. Cependant le mal était sans remède. U fit amasser de grandes quantités de bois^ d'huile et de rochers, pour brûler ou écraser les assaillants, et proposa des prix pour les plus braves et les plus robustes de ses soldats. Jour et nuit on s'exerçait dans le camp à tirer de l'arc, à manier le sabre ou la hache. Enfin, après un mois d'attente, il vit que l'ennemi allait livrer un second assaut.

Un matin, toute l'armée tartare se mit en mouvement. Soixante chevaux traînaient une machine énorme dont je ne vous ferai pas le détail, parce que le vieil Alcofribas l'a négligé, mais que les ingénieurs de Kabardantès déclaraient capable d'enfoncer une montagne et de s'y frayer un chemin. Cette machine s'avança lentement jusqu'en face de la grande muraille chinoise. A ce moment, Kabardantës donna le signal : elle partit comme une flèche et alla s'enfoncer dans, la muraille, qui s'écroula avec un bruit terrible sur une laideur de plus de vingt pieds*

MB HTSTOr&l fàHTÂSTlQrâ

AuMitèt Kabardantès et les plus braves de son armée «e précipitèrent pour erifrer par la brèche. ïoute 4'armé8 chinoise poussa un ^ri de terreur; ïnais Pier- Mt vâUait. Lorsque Sabardsintôs meftaft le pied âai6 4*i»térieilr des recrancàemeïrts , il ouvrit la l)duchë -pour xîrier de toute sa force : Victoire 1 Pierrot saisît ce moment, et, proQtant de ce que les pierres écrouiées l'empêchaient de se retirer assez vite, il jeta prom- •ptement dans sa bouche ouverte un énorme chaudron d1iuiIel[>ouiIlante qu'il avait fiiit préparer. Kabardantès *rma la bouche trop tard, et, dans sa surprise, avala tout le contenu du chaudron. Cette huile, descendant -dans ses entrailles, le brûla horriblement. Il s'enfuit, jeiant sa lancée, et courut vers son camp en poussant •des cris affireox.

— Qu'avéz-vous, seigneur? lui cria son majordome. iabardànlJès, exaspéré, lui donna un coup àe pied «i violent, que Ife malhèùreuîx majordome fut jeté à six cents p»s de là, et tomba mort sur les rochers. în- ^fuits pair son exemple, les autres officiers se tenaient à distance, et s'enfuyaient au lieu de répondre à son «ppei. Pendant ce temps, le malheureux empereur cuisait intérieurement, et se tordait dans des convulfeiônfi désespérées. Enfin, le chirurgien en chef arriva, et, ne lui voyant aucune blessure, crut qu'il avait la fièvre 'Ct "voulut lui tâter le pouls. Kabardantès ouvrit la bouche, et fit signe que de fà Yénàh son mal.

DV CfLiB&B' PIERROT. 447

-*- Il a trop mangé, pensa le chirurgien; c'est une indtgiestion.

Et il fit préparer un lavement; mm le maiheweuK prince, indigné de n'être pas compris, saisit le chirat^ gien par le cou et par 1^ jamb^, et le cassa en deux sur son ^enou. Après cet exploit, tout le monde s'enfuit, et il z^sta iseul, maugréant, pestad; contre Pieiv rot, maudissant mille fois la sotte en^vie qu'il 9smt ew mal à propos de crier victoire, et ne parlant que il'écorcher son ennemi. Mais laissons ce féroce emperéixr, et revenons à notre héros.

Il n'eut pas le temps de «e réjouir beaucoup de la fuite de Kabardantès et du bon tour qu'il lui avait joué, car les gardes de celui-ci, qui le suivaient de près, montèrent à leur tour sur la brèche.

— - En avant I <^ia Pierrot à ses soldats ; et, pour leur donner l'exemple, il fendit en deux, d'un coup de sabre, un officier tartare. D'un revers, il abattit la tête de son voisin, et coupa l'épaule droite au troisième* Le quatrième, qui était un guerrier renommé dans l'armée tartare pour «on courage, s'avança sur Pierrot et voulut le .percer d'un coup de lance* Pierrot para le coup, et, saisissant une broche qui tournait devant lé feu, en plein air, et qui portait un dindon à moitié rôti, ii la passa au travers du corps du Tartare;

— Voilà un dindon et une oie l dit Pierrot*

Animés par son exemple, les Chinois firent mer-

Ui HI8T0IRX FàRTASTIQnX

veille, et le combat devint acharné autour de la brèche. Cependant, les Tartares, toujours renforcés, allaient l'emporter, lorsque Pierrot s'avisa d'un moyen qui lui réussit.

Il fit jeter sur la brèche une énorme quantité de iàgots, et y fit mettre le feu. Dès que la flamme commença à s'élever dans les airs, aucun Tartare n'essaya plus de passer dans le retranchement, et Pierrot, n'ayant affaire qu'à ceux qui étaient entrés déjà, et qui n'étaient pas plus de deux ou trois mille, les tailla en pièces. Aucun d'eux ne voulut se rendre.

Le jour finissait, et il était trop tard pour tenter une nouvelle attaque. Pierrot fit réparer la brèche pendant la nuit, et les Chinois travaillèrent avec tant d'ardeur, qu'au matin la muraille était refaite, et qu'un monceau de cendres et le sang versé indiquaient seuls le lieu du l^ombat de la veille. L'incendie avait gagné les machines de Kabardantès, et les avait consumées. Il fallait donc recommencer ces pénibles travaux. L'armée tartare murmurait contre l'incapacité de son chef, et Kabardantès, furieux, était couché dans son lit, sans pouvoir remuer, ni manger, ni boire, parce que ses entrailles étaient bouillies.

Ce second combat fit à Pierrot encore plus d'honneur que le premier. On convint qu'il avait montré un courage, une présence d'esprit, une habileté dignes des plus grands capitaines* Malheureusement ^ plus sa

DU CfLiBRS PIBRROT. 149

gloire croissait, pi us la rage de ses ennemis cherchait les moyens de le perdre.

Horribilis, qui s'était bien gardé de paraître durant le combat, écrivait à Vantripan que Pierrot était seul maître dans l'armée, qu'il distribuait tous les emplois à ses créatures, et qu'il aspirait ouvertement au trône. Si ce prince scélérat avait osé faire assassiner Pierrot, il l'aurait fait sur-le-champ, mais personne ne voulut se charger d'une pareille mission. Les uns craignaient la fureur des soldats ; d'autres craignaient encore plus Pierrot lui-même. Quoiqu'il ne fût pas sur ses gardes, tout le monde savait qu'il était si fort, si agile, si intrépide, si adroit et si prompt à prendre un parti, qu'il fallait être sûr de le tuer du premier coup pour oser l'attaquer, même durant son sommeil.

Cependant, Horribilis voulait à tout prix le faire tuer, ou, tout au moins, l'exiler. Il avait pris pour confident un vieux magicien dont l'àme était noire de crimes, et qui avait contre Pierrot la haine que les méchants nourrissent toujours contre les gens de bien. Le magicien s'appelait Tristemplète. U était petit, avait les yeux enfoncés sous des sourcils grisonnants, le nez busqué et touchant presque au menton pointu, les pommettes des joues saillantes, et l'air d'un féroce gredin. Ses yeux, comme ceux des chats, voyaient la nuit comme le jour. Ce coquin, qui, plusieurs fois déjà, avait mérité la potence, et n'échappait à la mort

lAO HISTOIftl FAHTASTIQUI

que par la» hitelHgences qu'il avait avee les démons, plut tout d'abord à HorribiliS) qui le IxouTa digne de Ifri. Tous- deux ebercbaient continuellement lé moyen de perdre Pierrot.

— - Comment faire? dit H<»Tibilis; il est inattaquable l

Tristempléte sourit.

-— Le plus inattaquable, dit-il, a toujours quelque endroit faible : c'est par là qu'il faut le prendre.

Et, tirant de sa pocbe un affreux grimoire, il prononça les mots sacramentels :

qui signifient, dans la langue magique : kara^ braith kara^ et, en français : approche, esclave. C'est la formule usitée pour évoquer le démon.

Celui-ci parut.

, — Maître, dit-il, tu m'as appelé; que me veux-tu?

Ici je passe sous silence une conversation assez longue entre le diable et le magicien. Alcofribas, qui s'y connaissait, la rapporte tout entière avec les formules magiques ; mais je craindrais, mes amis, en vous les enseignant, de vous conduire, sans le savoir, sur le grand chemin de l'enfer.

Le résultat fut qu'Horqbilis apprit que le pauvre Pierrot aimait éperdument la fille d'une fermière, et

qu'ils ayaiont été fiancés par la fée A«rore« B^sl tremblez et soupirez, âmes sensibles, car de ce jour datent les pr^iniers malbenrs àe noire ami.

A peine Horribilis eut-il appris tout ce)a, qu'il quitta Tarmée avec son confident, fît enlever Rosine et sa mère dans un nuage, par le moyen des démons qui obéissaient à Tristemplète, et les enferma dans un château revêtu à l'extérieur de plaques d'acier travaillé par les esprits infernaux, et qui avait la propriété d'être invisible.

Au moment même où Horribilis commettait ce crime, l'anneau magique de Pierrot lui serra le doigt comme s'il eût été vivant, et son cœur battit violemment, sans qu'il sût pourquoi. C'était un de ces pressentiments que Dieu envoie aux Âmes tendres, et qui ne leur font pas éviter le malbeur. Pierrot, attristé et plein de pensées lugubres, eut recours à la fée Au^* rore.

La bonne fée lui apprit ce qui s'était passé, et chei^ chait à k consoler. Pierrot s'arrachait les cheveux de désespoir. ^

•— Malheureux! disait-il, pourquoi les ai-je quit<tées? quel besoin avais- je de combattre tes TartaresS Ah ! marraine, c'est cette funeste absence qui les a perdues 1 Qui sait où elles sont maintenant ? qui sait entre les mains de quel ennemi, et quel traitement il leur fait subir? Périsse mille fois la Chine avec tous

158 HISTOiaS FANTASTIQUE

les Chinois ! Je vais rejoindre ma Rosine chérie. Je pars.

— Tu ne partiras pas, Pierrot, lui dit la fée avec une douce sévérité. Tu as des devoirs plus importants à remplir.

Et comme elle vit qu'il ne Técoutait pas : -— Je sais où est ta fiancée, dit-elle, et je veillerai sur elle. Ne crains rien; fais ton devoir en homme de cœur, et sois sûr qu'après la guerre je t'aiderai moimême à retrouver Rosine.

— Vous me le jurez? dit Pierrot un peu consolé.

— - Je te le promets par la barbe blanche de Salomon, à qui obéissent tous les génies.

A ces mots elle disparut.

Pierrot, impatient de retrouver et de venger Rosine, brûlait de finir la guerre dans une bataille. U connaissait trop bien la fée pour craindre qu'on lit aucun mal à sa belle fiancée pendant son absence,, mais il avait peur qu'elle s'ennuyât d'être ainsi enfermée, qu'elle devint triste, qu'elle tombât malade ; il avait peur de tout, le pauvre Pierrot, quand il s'agissait d'elle. Et il avait bien raison, car s'il y a jamais eu quelque chose de beau, de doux, d'aimable et de gracieux sous le soleil, croyez que c'est la belle Rosine. Je ne lui ai connu qu'un défaut : c'est un petit grain de caprice, mais ce grain était si petit, si difficile à découvrir, et se cachait si vite, qu'on n'avait pas le temps de Taper-

DU GJLiBRE PIKRROT. 153

cevoîr. Toutefois, c'est par là qu'elle touchait à l'humaine nature. Vous le savez, mes amis, rien n'est parfait en ce monde. Telle qu'elle était, Pierrot aurait donné l'empire de la Chine, des deux Mongolies et de la presqu'île de Corée pour pouvoir presser sur son cœur une de ses pantoufles. Ceux qui n'approuveront pas la folie de Pierrot feront bien de s'aller pendre ; ils ne sont pas dignes de vivre.

Cependant, Kabardantès était guéri. Ses brûlures ne lui avaient laissé sur le visage qu'un tic affreux qui le rendait encore plus repoussant. Le nerf zygomati que s'était resserré et comme replié stu* lui-môme, et te malheureux prince, pour rendre à ses mâchoires leur ancienne élasticité, faisait d'épouvantables efforts qui mettaient en fuite tous les assistants. A cela et à quelques coliques près, dont il était brusquement saisi lorsque par mégarde il avalait un potage trop chaud, il dormait, mangeait et digérait fort bien. La première fois qu'il se brûla de nou^veau en avalant sa soupe, il saisit le maître d'hôtel et le jeta la tôte la première dans une immense chaudière où cuisait le dîner des cinq cent mille Tartares. A la fin du repas, on retrouva les braies de ce pauvre homme. Comme ces braies étaient en caoutchouc, la dent des Tartares eux-mêmes n'avait pu les entamer. On chanta un de Profundà au lieu de dire les Grâces comme à l'ordinaire, et il n'en fut plus question.

154 HtSrOÎRÏS PAWTAStlQtïE

Le lendemain, le nouveau mattre d'hôtel, ci*aignanf le même sort, ne servit qu'un dîner de viandes froides. Kabardantès se mit dans une colère furieuse î

— Viens ici ! lui cria-t-il.

Au lieu d'obéir, le pauvre cuisinier courut à la porte pour se sauver, mais il n'en eut pas le temps.

L'empereur lui lança une javeline qui le perça de part en part et s'enfonça dans la muraille, où elle resta itée. Tout le monde applaudit à ce trait d'adresse, et s'enfuit, de peur d'un tiouvel accident. Enfin Kabardttntès trouva un maître d'hôtel à sa guise. C'était un Tartare intrépide, d'une naissance illustre, et fort estimé dans toute l'armée} tuais ^ui ne s'était jamais mêlé de cuisine. Le premier jour qu'il entra en fonctions, Kabardantés remarqua qu'il se tenait toujours derrière son fauteuil. Il lui demanda le motif de cette réserve. Le Tartare répottdit d'abord que c'était le devoir de sa charge ; puis, comme le prince insistait, il tira sa dague, et déclara fièrement que si le dîner avait été mauvais, il aurait, sans attendre plus longtemps, coupé la tête à Kabardantés pour éviter le sort de ses prédécesseurs.

-^ Ta hardiesse me plaît, dit l'empereur; tfiaîs, pour que je puisse dîner en paix, il ne feut pas que j'aie derrière îrioi un homtne toujours prêt à me couper le cpu. Laisse là tes fonctions et rentre dans Par^ mée. Je te fais mon lieutenant principal.

Toot la Inonde admira e\ loua tout l^ai^t li| grimA^ur d'àme de JK^bardautès» ^t tout bas l'heureuse haiv diesse du maître d'hôtel. Celui*ci devint aussitôt 1» ministre et le favori de son maître. Cette histoire» m6t amis» qui est très-véridique puisqu'elle ^ort de U bouche du vieil Alcofribriis» a suggéré k ce sage en? chanteur la réflexion suivante ;

<r Q^e, d^ns toutes les situations de la vie, le courage et la franchise sont encore les meilleurs mojFe&s dft sortir d'embarras. On ne ment jamais que par lâeheté» et le l&cbe n'inspire à personne ni estime ni intérêt. »

Voilà, mes enfants, la réflexion du vieux magicien ; si elle vous parait bonne, faites-en votre profit, sinOBt mettez-la au panier.

Cependant ni la grandeur d'Ame de Kabardantès, ni la hardiesse de son favori, qui s'appelait Traqtmanchkot (j'oubliais de vous le dire, et cela est important poun la suite de cette histoire), ne donnaient^ à mangqr à l'armée tartare. Plusieurs mois s'étaient écoulés sans qu'elle eût obtenu le moindre succès i ses provisions commençaient à s'épuiser. U ne restait plus ni veatix, ni taches, ni cochons. Kabardantàs luirmôme était ré» duit à manger du cheval, et ce n'était pc|s une bonne nourriture, croyez«-moi, avant que quelques ^a«ants de rjostitfLt eussent inventé d'en faire manger aux autres, pour manger eu^-m^mes c(u bœuf et des poulardes plus

à Taise.

196 HISTOIEI rARTASTIQUI

Au contraire, l'armée chinoise, bien pourvue de tout par les soins de Pierrot, aguerrie à supporter la vue et le choc des Tartares, devenait tous les jours plus redoutable. Les plus lAches désiraient la bataille, se croyant, avec l'aide de Pierrot, assurés de vaincre. Kabardantès rugissait de colère, et se voyait pris dans un piège : il n'osait retourner en arrière, de peur d'être détrôné par ses propres sujets, furieux de leur défaite, ni tenter une nouvelle escalade, après que les deux premières lui avaient si mal réussi. Enfin, il s'avisa d'un moyen sûr pour rétablir l'égalité des forces, et combattre même à cheval, malgré la grande muraille.

Il fit amasser dans les lies Inconnues toutes les charrettes et tous les tombereaux qu'on put trouver. U les fit amener par des bœufs, et les fit conduire au pied de la muraille chargés de pierres énormes. En peu de temps il se forma un entassement prodigieux, que Kabardantès fit recouvrir de sable et de terre pris dans le voisinage. Cet entassement de rochers, de sables et de terres amoncelés descendait en pente douce du sommet de la muraille des Chinois jusqu'au camp des Tartares, et permettait à la cavalerie de marcher et même de galoper sans crainte jusqu'au sommet de la muraille. Là, on devait combattre corps à corps, et, dans un combat de cette espèce, Kabardantès et ses soldats ne doutaient pas de la victoire.

BU CfliBRX PIXBKOT. 151

De son côté, Pierrot suivait de Tœil les progrès de ce travail. Il fit secrètement creuser le terrain sous rimmense amas de matériaux entassés par l'ennemi, fit soutenir ce travail par des voûtes en maçonnerie d'une solidité admirable, et enferma cinq ou six cents tonneaux de poudre dans ces caves, qui étaient creusées à une profondeur de près de cent pieds. En môme temps, à cinquante pas environ de la grande muraille, il en fit construire une seconde toute semblable. L'espace de cinquante pas qui séparait les deux murailles était destiné à servir de fossé où toute la cavalerie tartare, arrivant au galop, serait forcée de sauter. En môme temps il fit construire des ponts-levis qu'on pouvait à volonté abaisser ou relever, et qui devaient servir pour la retraite des Chinois, en cas d'attaque.

Plus d'un mois se passa pendant qu'on faisait ces préparatifs de part et d'autre. Chacune des deux armées se tenait sur ses gardes, mais évitait d'attaquer son adversaire. Enfin Kabardantès crut le moment favorable.

— A. quelle sauce te mangerai-je? cria-t-il à Pierrot.

~- A l'huile, répondit celui-ci.

A ce souvenir, l'empereur des lies Inconnues fut transporté de fureur et donna le signal du combat. Quatre cent mille Tartares k cheval (car les autres avaient péri de fatigue ou sous les coups de Pierrot)

158 HISTOIBE VAHTAStiaBE

s'ébranlèrent en môme temps et coururent au grand trot sur l'esplanade qu'ils avaient construite. C'était un spectacle admirable et grandiose : tous ces chevaux galopant ensemble sur une profondeur extraordinaire, et ces cavaliers tenant la lance en arrêt et poussant des cris af&eux, jetèrent la terreur dans Pâme des Chinois. Pierrot s'en aperçut et donna le signal de la retraite. Us se retirèrent en bon ordre au moyen des ponts-levis, poursuivis de près par la cavalerie tartare» qui, s'ëchauffant à cette vue, i»rit le grand galop et arriva juste au moment où le dernier soldat chinois ayant passé, on commençait à lever les ponts-levis.

Aucun Tartare ne soupçonnait le piège, Pierrot ayant caché ses travaux au moyen de palissades qui étaient dressées sur la muraille, et qui semblaient n'avoir pour but que d'abriter la poltronnerie des Chinois. Le jour de la bataille, il avait fait abattre ces palissades, qui furent jetées dans le fossé intérieur. Aussi les Tartares furent bien étonnés, lorsque, arrivant sur la plate-forme de la muraille, ils entendirent la voix moqueuse de Pierrot leur crier :

— Au bout du fossé, la culbute.

Ce fut en effet une culbute épouvantable. Les trente premiers rangs de la cavalerie, lancés à toute bride, sautèrent dans le fossé sans pouvoir contenir l'ardeur de leurs chevaux. Les autres, avertis à temps, restèrent sur le boi^d et regardèrent tristement le sort de leurs

Dû CÉLÈBRE PΫ!lROT. 159

cainarades. Ceux-d tombaient les uns sur les autres avec un bruit sourd de têtes brisées, de jambes cassées et de poitrines enfoncées. Les chevaux se débattaient sur les hommes, et tous ensemble, percés de leurs propres armes, remplissaient de sang le fossé. Les Chinois roulaient sur eux des rochers énormes qui achevaient ceux que leur chute n'avait pas tués du pre^ mîer coup.

Au milieu de ce désastre, Tâme sensible de Pierrot fut saisie de compassion. Il arrêta ses soldats, et fit offrir à ces malheureux, qui se débattaient contre la mort, de leur donner la liberté et la vie s*ils voulaient se rendre. Tous acceptèrent, et Pierrot leur fit jeter des cordes au moyen desquelles on les repêcha un à un : on les envoya dans l'intérieur de la Chine, où ils furent employés à faire des routes, à cultiver la terre et à mener les chevaux, besogne qu'ils entendaient mieux que personne.

Un seul refusa de se rendre : c'était Kabardantès luimôme. H était tombé le premier dans le fossé avec son cheval; mais comme il était invulnérable et que ses os étaient faits d'une matière plus dure que le fer, il n'eut aucun mal dans sai chute. Il jurait affreusement en voyant tomber successivement sur sa tête toute l'avantgarde de son armée.

— Scélérat, cria-t-îl à Pierrot, tu n'oserais m'attaquer en face, tii me tends des pièges.

160 HISTOIRB PANTA9TIQUB

— Comme à une bote féroce, dit Pierrot; et tu es en effet aussi béte que féroce. Quant à te combattre en face, j'en serais fort aise, si je n'avais pas en ce moment quelque chose de mieux à faire ; mais sois sûr que cela se retrouvera.

Pierrot ne voulut pas dire tout haut ses raisons, mais toute l'armée les comprenait sans qu'il eût besoin de parler. U ne craignait pas de risquer sa vie; seulement il ne savait à qui laisser le commandement après sa mort. U n'avait que du mépris pour la lâcheté d'Horribilis, et aucun des généraux chinois n'était assez illustre par sa naissance et par son courage pour qu'on pût lui confier le sort de l'armée. U aurait donc consenti de grand cœur au combat, si la guerre eût été terminée et que l'armée tartare eût consenti à se retirer après la mort de son chef; mais il fallait d'abord battre les Tartares si complètement qu'ils n'osassent plus revenir en Chine.

Ceux-ci étaient encore très-loin de se décourager. S'ils furent d'abord étonnés de la profondeur du fossé et du triste sort de leurs camarades, cet étonnement dura peu, et ils demeurèrent sur le bord jde la muraille, ne pouvant pas passer et ne voulant pas faire retraite. Enfin l'un d'eux, Trautmanchkof, qui avait pris le commandement après la chute de Kabardantès, en* voya chercher des fascines, des pierres, de la terre, et ordonna de combler le fossé. En entendant donner cet

BU CiLÈBEB PISEEOT. 161

ordre. Pierrot s'avança sur le parapet du rempart, et dit:

— Mes amis, vous avez, si vous le voulez, une occasion admirable de faire la paix. Je suis vainqueur, et je vous l'offre. J'estime votre courage, et je vous promets de vous rendre vos prisonniers. A ce prix, les deux nations seront amies jusqu'à la fin des temps. Croyezmoi, une bonne paix vaut mieux que la plus glorieuse guerre.

— Va prêcher ailleurs, lui cria Trautmanchkof, nous ne partirons pas avant d'avoir vengé dans le sang de tous les tiens le malheur de nos camarades.

En même temps il banda son arc et tira une flèche contre Pierrot. Celui-ci fut blessé légèrementà la main.

— Vous l'avez voulu, cria-t-il; que le sang versé retombe sur vos têtes 1

Et il donna le signal de mettre le feu aux poudres. Les artificiers (car, en ce temps-là, la poudre ne servait qu'à tirer des feux d'artifice, et il n'y avait ni fusils, ni canons, ni pistolets), approchèrent les lances à feu de la traînée de poudre qui communiquait avec tous les tonneaux. En un instant une effroyable explosion se fit entendre et souleva le champ de bataille tout entier. La muraille intérieure elle-même, derrière laquelle se tenaient les Chinois, fut ébranlée. Une masse prodigieuse de sables et de rochers, soulevée par l'explosion, fiit lancée dans les airs à une hauteur

162 HI&liaiRB F4NT4STI09S

e:ilctraordûiiaire^ ei^ paxipi.ces sabUç et ces rochers, plus de cent cinquante mille Tartares périrent avec leurs chevaux : les autres s'enfuireut au graad galop jusqu'à deux lieues du camp. Kabardantès, qui attendait encore dans le fossé eatre les deux murailles qu'on vint le tuer ou lui rendre la liberté, fut lancé daç^ te. camp des Chinois, et retomba à terre sans se faire au^ cun mal. Aussitôt il s'élança au travers des Chinois, qui se gardèrent bien de l'arrêter, et, d'un bond extraordinaire, il sauta le fossé et se trouva libre et du côté des Tartares. Alors, sans s'arrêter à considérer cet effroyable spectacle, il alla rejoindre son armée, qui galopait en désordre du côté des îles Inconnues.

Pierrot fit sur-le-champ creuser un nouveau fossé et déblayer l'esplanade. Mais il n'avait pas à craindre de si tôt un nouvel assaut. Dès que Kabardantès reparut dans son armée^ ce fut une huée universelle. Les uns lui faisaient compliment de son adresse à sauter, et le comparaient k une balle élastique qui tombe à terre et rebondit dans les airs. D'autres lui reprochaient leur défaite et lui montraient avec des imprécations les blessures qu'ils avaient reçues à so9 service, (.es plus échauffés parlaient de le lapider. Le géant, efb'ayé de la fureur croissante des Tartares, s'écria, d'une voix qui dominait le tumulte, qu'il fallait attribuer la dé^ faite à la perfidie de Pierrot, et non à sa propre ûiha* bileté ; que personne ne pouvait prévoir l'existence du

du ciiiBRB pismiOT. 163

fatal fos9é; qu'il Tavait prévu moins que tout auke^ puisqu'il avait sauté dedans le premier, mais qu'il était prêt à venger son armée et lui-même en provo* quant Pierrot à un combat singulier. Au reste, ajoutat-il en terminant, si quelqu'un de vous se croit plus brave et plus babile que moi, qu'il vienne me le dire en face, et je lui ferai voir de quék bois je me chaufEe.

A ces mots, saisissant le soldat le plus voisin par une jambe, il le fit tourner en l'air comme une fronde et le lança sur une montagne voisine. Le malheureux fut écrasé du coup. A cet acte de vigueur, l'armée tais tare reconnut son chef, et chacun en silence regagna son rang. Le lendemain, toute l'armée retourna au camp, mais il ne restait plus que les piquets des tentes et les cendres des feux du bivouac. Pendant la nuit, Pierrot avait fait enlever les vivres et les bagages. A cette vue, la consternation s'empara desTartares, et Kabardantes lui-même commença à désespérer de les retenir sous les drapeaux. Il y eut une trêve de dix jours, pendant lesquels chaque parti ensevelit ses morts, car, môme du côté des Chinois, il y avait eu quelques victimes de l'explosion.

Cependant l'empereur des lies Inconnues s'arrachait de désespoir les cheveux et la barbe. Il insultait Pierrot à haute voix, et le défiait de descendre en plaine et de se mesurer avec lui. Le sage Pierrot, secrètement piqué, mais retenu par les raisons de prudence

164 HISTOIRE FANTASTIQUl

et de salut pablic que nous avons dites plus haut, ne daigna pas répondre à ces cris furieux. U attendait que la faim et l'ennui forçassent les Tartares à se retirer.

Un siège de cette espèce ne pouvait durer longtemps.

Les assiégés, bien pourvus de vivres et d'armes, tous les jours plus aguerris et plus confiants dans leur chef, commençaient à ne plus redouter l'ennemi. La nuit, Pierrot faisait des sorties, harcelait les Tartares, enlevait leurs convois et leurs chevaux, et finit par les réduire à une telle disette de toutes choses, qu'im matin, prenant leurs armes et leurs drapeaux, officiers et musique en tête, ils allèrent déclarer à Kabardantès qu'ils rentraient chez eux, et que s'il voulait coutkiuer la guerre il resterait seul. L'orateur de l'armée était ce môme Trautmanchkof, qui avait été quelques jours le favori de l'empereur, mais qui, devenu suspect par son courage et sa fierté, aspirait secrètement au trône.

Kabardantès, hors de lui, saisit sa masse d'armes et voulut se précipiter sur ses officiers. Ceux-ci, sans l'attendre, partirent au galop, suivis de toute l'armée, qui prit la route des îles Inconnues. Kabardantès courut après ses soldats et en assomma quelques-uns, ce qui ne fit que donner des jambes aux paralytiques et des ailes à ceux qui ne l'étaient pas. Tout à coup il entendit un grand bruit : c'était l'armée de Pierrot» qui,

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son général en tête, poursuivait les Tartares en chantant ce refrain :

G*e8t le chien de Jean de NiTelle^ Qui s'enfuit qaand on rappelle.

Le' malheureux Kabardantès eut d'abord envie de faire face comme un sanglier acculé par des chiens» mais il perdit courage en voyant Pierrot piquer des deux à sa rencontre et toute son armée le suivre.

— Attends-moi, lui cria Pierrot, qui, monté sur Fendlair et fier comme Ârtaban, jouissait alors du fruit de sa prudence et de «a valeur. En môme temps il chantait sur un air nouveau les paroles si connues :

Car les Tartares Ne sont barbares Qa'ayec leurs ennemis.

Attends-moi, foudre de guerre; attends-moi, vainqueur des vainqueurs.

Kabardantès ne s'amusa pas à répondre. Il courait à pied si vite et il avait Thaleine si longue, qu'en une heure il avait déjà fait plus de vingt lieues. Pierrot, voyant qu'il était impossible de l'atteindre, rejoignit son armée.

Il fut accueilli par des acclamations. Sans attendre l'ordre de leurs chefs, tous les soldats se précipitèrent

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à sa Tencontre. Ds portaient au bout de leurs lances des couronnes de feuillage qu'ils jetaient sous les pieds de son cheval. Fendlair, qui avait autant dlntelligence que d'ardeur, faisait des courbettes gracieuses à droite et à gauche, comme pour remercier la foule des honneurs qu'elle rendait à son cavalier. Peu à peu l'enthousiasme devint si violent et si frénétique, qu'on enleva Pierrot et son cheval pour les porter à bras. Pierrot, ému de tant de reconnaissance, ne savait comment les remercier et se dérober à son triomphe.

— Que tous ces hommages me seraient doux, pensait-il, si je pouvais les partager avec Rosine l

Horribilis seul ne prenait aucune part à la joie commune. Enfermé dans sa tente avec son noir confident, il attendait Teffet des lettres qu'il avait écrites à son père. Enfin ce message si désiré arrivai Au moment môme où Pierrot rentrait dans sa tente, entouré de ses officiers, un courrier lui remit une dépêche du roi. Pierrot la lut, et, sans changer de ton, dit à ceux qui l'entouraient :

— Sa Majesté me rappelle à la cour et me charge de remettre au prince Horribilis le commandement de Tarmée.

A cette nouvelle inattendue, tout le monde fut consterné.

— Qu'allons-nous faire ? disaient les généraux. Si le grand connétable nous quitte, nous sommes perdus :

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les Tartàres Tont revenir en force ; en une heure, tout sera fini.

Des offleiers la nouvelle passa aux soldats ; leur joie «e changea en un profond accahlement. Ceux qui ne craignaient rien sous les ordres de Pierrot craignaient tout sous le commandement dHorribilis. On s'assemhla d'abord sous les tentes, puis ilatis la grande place du camp; On résolut de ne pas obéir, de garder Pierrot malgré lui, de renvoyer Horribîlis, et, s'il le fallait, de proclamer Pierrot roi de la Chine. De tous côtés s'éleva le cri lie : Vive le roi ! Vive Pierrot V^ 1 A mort Horribilis ! A bas Vantrîpan et toute sa dynastie I

A ces cris, Horribilis se cacha sous un tapis avec Tristemplète et attendit P^vénement. H n'attendit pas longtemps : Pierrot sortit de sa tente et s'avança dans la foule. Tout le monde cria : Vive Pierrot I II fît signe de la main qu^il allait parler : tout le monde fît si^ Ichce.

— Amis, dit-îl, que signifient ce tumulte et ces acclamations? reutends que quelques séditieux veulent désobéir au roi et me garder malgré moi-même I Est-ce ainsi que vous obéissez aux lois de la patrie et au grand roi Vântripan? Il a plu au roi de me donner le commandement de son armée, j'ai obéi; nous avons combattu et vaincu ensemble, je ne l'oublierai jamais; mais le salut de la patrie ne tient pas à un homme. Sous ïe prince Horribilis, vous vaincrez l'ennemi,

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