Histoire financiere
ÉUtiîors du JouriMl des Économistes, de la Collertion des principaux Économistes,
ù'i DictionnaliQ de VÉcoaomie politique, etc.
RUE ntClBtlBUy 14
INTRODUCTION
Sous peu de jours^ une année se sera écoulée depuis que la mort est venue enlever dans toute la force de l'âge et du talent^ un des hommes qui ont le mieux^servi le pays, M. Léon Faucher. L'heure qui a marqué le terme de sa carrière a interrompu le cours de travaux qu'une infatigable activité lui faisait poursuivre sans relâche. Il était occupé^ à ce moment, de réunir les écrits qu'il avait consacrés depuis la révolution de Février à deux questions capitales, celle du travail et celle des finances publiques; son intention était de coordonner des essais éman^ d'une pensée commune, mais tracés sous l'impression des événements . qui se précipitaient avec une prodigieuse rapidité.
Cet ouvrage aurait présenté une véritable histoire économique et financière de la France depuis Tavénement de la République de ISiH; il aurait retracé les mémorables débats où se sont agités les problèmes fondamentaux du travail, de Tassocia^on, de l'impôt et du crédit.
Personne n'était mieux que H. Léon Faucher en état d'accomplir une tâche pareille. Quand la révolution a éclaté, quand elle a ramené sur le premier pian, en les élevant à la hauteur des questions politiques du premier ordre, les discussions sur le salaire, l'organisation du travail, le droit au travail, l'impôt sur le revenu et sur le capital* et tant
INTRODUCTION
d'autres^ M. Léon Faucher fut du petit nombre d%ommes
que ces graves problèmes n'ont point surpris. De longues et sérieuses études Tavaieut préparé à soutenir les luttes qu'il fallait affronter chaque jour; une science profonde, unie à une conviction courageuse et à une dialectique exercée^ en firent un des plus vigoureux défenseurs de la société en péril. Sans ménagement pour Terreur, il suivit avec mie inflexible fermeté la ligne du devoir, et monta sans cesse sur la brèche pour combattre de fausses et dangereuses doctrines.
11 prit la plume dès le lendemain de Février afin de mon- ' trer le néant et le danger de ces prétendus plans de réforme sociale qui poussaient la France au bord de Fabîme.
A la ConstitttofUe comme à la Législative, sa parole n'a jamais fait défaut pour éclairer ces questions dont Fexamen réclamait une raison calme et sévère, unie à une grande variété de connaissances ; non content de combattre l'erreur à la tribune, il continuait à la poursuivre dans de nombreux écrits.
Appelé à diriger l'administration publique dans les circonstances les plus difficiles, il se trouva, sans effort, à la hauteur de cette mission, car à côté d'une intelligence éle^ vée, il avait, ce qu'on rencontre peutrètre le plus rarement à notre époque, le caractère.
il ne nous appartient point de parler ici de sa carrière administrative et politique. Notre tâche est plus simple : pour remplir, autant que possible, les intentions de M. Léon Faucher, nous avons réuni les écrits et les discours qu'il a, durant six laborieuses années » consacrés aux questions économiques.
Tout en profitant des notes préparées par l'auteur pour compléter ces Mélanges, nous leur avons fidèlement conservé IsL forme qui appartient aux événements au milieu desqueb chaque travail a pris naissance.
INTAODDGTION.
'Un double motif nous a t'ait adopter ce parti : nous aurions risqué d'enlever à la pensée de récrivain quelque chose de sa spontanéité, A nous avions voulu refondre en un ensemble systématique, des productions qui se relient d'ailleurs d'une manière suffisante par l'unité des vues et la fermeté invariable des principes.
D'un autre côté, en nous reportant à une époque qui semblerait bien éloignée si des dates récentes ne venaient point rappeler que nous sortons à peine du volcan, ces chapitres successifs réunissent l'intérêt de l'histoire à l'enseignement de la doctrine ; ils montrent les services rendus par M. Léon Faucher sur le terrain de Téconomie politique pratique^ où les plus graves problèmes de la science venaient se résoudre en questions d'application.
Loin d'être dérouté, par le cliangement subit qui imposait des devoirs nouveaux à l'homme d'État, M. Léon Faucher semblait avoir rencontré son élément naturel ; il sut^ au milieu de cette arène passionnée, tenir, d'une main ferme, le drapeau du bon sens et de l'ordre social.
Rien n'était plus éloigné de son esprit qu'un attachement aveugle à des errements routiniers. L'auteur des Etudes sur P Angleterre, l'habile publiciste du Temps, du Constitutionnel, du Courrier français, de la Revue des Deux-Mondes et du Journal des Economistes, le champion déclaré de la liberté cammereiale, le député qui demanda en 4847 l'émission des billets de 100 francs de la Banque de France et la révision de nos tarifs sur les substances alimentaires et sur les fers, avait donné des preuves nombreuses d'un esprit libéral et progressif. Mais la conscience du bien qu'il était possible de réaliser, rendait M. Léon Faucher d'autant plus décidé à combattre les folles exagérations et les utopies. Quand il vit un amas confus d'idées de contrebande, d'autant plus sonores qu'elles étaient plus vides, et qu'elles ne portaient dans leur sein que du
INTEODUCnON.
vent et des tempêtes^ s'abriter sous le pavillon commun du socialisme et marcher à l'assaut de la société, il s'écria au milieu du combat : « Le socialisme c'est la peste, » et se plaça au premier rang de ceux qui préservèrent uotre pays de cette invasion.
Pénétré de Famour ardent de la liberté et de la dignité humaine, il démolit les plans audacieux qui envisageaient les hommes comme des chiffres, en les alignant sous une direction suprême, et qui rêvaient Taccroissement de la richesse, en brisant le plus énergique levier du travail !
A c6té des idées qui désorganisaient Tatelier, il en surgissait d'autres qui menaçaient, la fortune publique. Les rêves de papieiMnonnaie, d'emprunt forcé, de crédit gratuit, de Imdget socialiste marchaient naturellement côte à côte avec les nouveaux systèmes d'association et de travail. Là se rencontrait le danger le plus prochain et le plus irr(>parable; pour empêcher le pays de sombrer, il fallait défendre le trésor; poiu* empêcher toute la machine administrative de crouler, il fallait en maintenir les ressorts.
M. Léon Faucher consacra l'attention la plus soutenue à la question financière. Après avoir discuté, en iB49, les idées relatives à \ impôt sur le revenu, il soumit à un examen approfondi la situation financière et les budgets de 1849, 1850, 1851 et 1852, et il employa un châtre plein de haute raison et de spirituelle ironie à Fétuide du budget socialiste.
Nous avons, dans le premier volume des Mélanges cl économie politique et de finances, reproduit ces importants travaux, que couronne Fécrit de H. Léon Faucher sur les finances de la guerre.
Un mois à peine avant sa mort^ il traçait ces pages éloquentes, où respire le patriotisme le plus pur, à côté des enseignements féconds de la science ; en proie à la maladie qui devait l'enlever, il écrivait sa réponse h M. Tengcborski, le dernier produit échappé à sa plume, au milieu des an-
1NTR0DLCTI0:<(.
goisses de la fièvre, sans que la netteté du style, la précision des détails H la chaleur des conviclious aient rien souffert de l'approche de l'heure suprême !
c Donnez-nous une bonne politique, disait le baron Louis, et je vous donnerai de bonnes finances. » . M. Léon Faucher ne perdit jamais de vue cette grande vérité; aussi le coupd'œil de l'homme d'État se rencontret-ii dans tous ses travaux économiques. Nourri des fortes études de la théorie, il savait les faire descendre sur le domaine de rapplication, et tenir compte du milieu dans lequel il était appelé à fonctionner.
Son indomptable énergie a rendu à la cause publique des services que nous n'avons point à juger ici; mais qu'il nous soit permis de rappeler que, dans sa pensée, le rétablissement de Tordre devait servir à la fécondité des institutions libérales ; après avoir aidé à rasseoir la société sur ses bases véritables, il préparait les grands travaux d'utilité publique^ dont lexécution, impatiemment attendue, avait été trop longtemps ajournée.
Il nous suffira de mentionner ici la loi de Temprunt de ' riO millions^ votée au mois d'août ÎSM , pour l'achèvement de la rue de Rivoli et la construction des halles.
« Les révolutions, dit-il dans Texposé des motifs de cette loi, entraînent toujours après elles une suspension ou un ralentissement des affaires. L'ébranlement imprimé à Téditice politique se communique alors à tous les intérêts : le crédit se resserre, les transactions s'arrêtent, le travail est paralysé ; chacun attend que le sol soit raffermi pour reprendre les entreprises déjà commencées^ ou pour se livrer à des spéculations nouvelles. C'est le moment où, à défaut des capitaux privés et de Finitiative des entrepreneurs particuliers, il faut que la puissance publique intervienne. Quand les ouvriers ne trouvent plus l'emploi de leurs bras dans les ateliers ou dans les champs, TÉtat, les départe-
Yl INTRODUCTION.
ments et les villes doivent^ dans la mesure de leurs ressources disponibles^ môme en anticipant sur l'avenir^ multiplier les chantiers pour le développeiuent des voies de communication^ pour rassainissement des quartiers insalubres, pour la construction des monuments qui ajoutent à la grandeur ou à la splendeur du pays.
« Après les événements de 1818 comme après ceux de 1830^ le gouvernement n'a pas déserté la mission qu'il tenait des circonstances. Vous savez quels furent en 1831 et en 183S! les efforts des pouvoirs publics pour rappeler la confiance ébranlée : prêts au commerce, encouragements à rindustrie et aux arts, achèvement des travaux commencés, on ne négligea rien de ce qui pouvait rendre Fessor à l'activité nationale. C'est de la loi des 80 millions, qui permit de terminer le palais du quai d'Orsay, la Madeleine et rÂrc de triomphe, que date en| quelque sorte chez nous Père des constructions.
« Dans les trois années qui ont suivi la révolution de 1848, la politique a été la même ; malgré l'embarras croissant des finances, l'État consacre chaque année des sommes considérables à développer le réseau de nos chemins de fer; les routes, les canaux, les rivières, les ports de mer reçoivent une allocation importante; la dotation des établissements scientifiques, des arts, des monuments historiques, et des édifices religieux, est maintenue au budget.
a Enfin FÉtat contribue aux dépenses qu'entraîne la régularisation des abords du Louvre.
c Hais l^tat n'est ni assez riche, ni assez puissant pour suffire à cette tâche. S'il exagérait ses dépenses au delà d'une certaine mesure, en compromettant l'avenir de ses finances, il alarmerait les esprits. Avec le travail il ne donnerait pas la sécurité, et les résultats ne justifieraient pas les sacrifices. Dans les temps difficiles, et à défaut de l'industrie privée, c'est aux administrations locales à joindre
nrrBODDGTioii.
vn
leurs efforts à ceux des pouvoirs publics. Un grand nombre d'entre elles épuisent aujourd'hui leurs facultés contributives pour ouvrir des ateliers qui servent de refuge contre le chômage partiel ou total des termes^ des usines^ ou des manufactures.
a La viOe de Paris^ qui dispose d'un budget considérable, en a fait le plus utile et le plus généreux emploi. Depuis 1848, et bien que les événements de Février, en diminuant son revenu, eussent augmenté ses dépenses obligatoires, elle a consacré, comme dans les temps prospères, une partie de ce budget à des travaux qui doivent Tembellir et Tassainir
c Aujourd'hui, sur l'appel qui a été fait à son patriotisme par le gouvernement, l'administration municipale de Paris se propose d'entreprendre des travaux beaucoup plus vastes et de plus longue haleine, destinés peut-être, indépendamment de l'action des lois et de l'autorité publique, à assurer la paix de la cité. 11 s'agit de donner une grande impulsion à cette industrie des constructions qui est le moteur de tant d'autres, qui occupe tant d'ouvriers, qui repose sur les bases essentielles du travail humain, le bois, la pierre et le fer, et qui associe pai' là à l'activité de Pai'is, l'activité de la France entière.
< Parmi ces travaux figurent, auturemier rang : les halles centrales, ouvrage monumental et populaire à la fois, déjà commencé avant 1848, et qu'il était temps de reprendre; les abords des halles, qui comprennent un grand nombre de voies publiques à redresser et à élargir ; enfin le prolongement de la rue de Rivoli, depuis le Louvre juscjii'à l'Hôtel de ville. La dépense à faire est évaluée à 58 millions, qu'il faudra consacrer soit à des acquisitions d'immeubles, soit à des constructions. Ces travaux s'exécuteront en plusieurs années, sans préjudice de ceux que la ville poursuit et de ceux qu'elle projette encore dans divers quartiers, tels
INTRODUCTION
que la rue qui doit mettre le chemin de fer de Strasbourg
en communication avec le boulevard^ et TélargissemenUles vieilles rues qui font communiquer le quartier Latin avec la rive gauche de la Seine. Que ne doit-on pas attendre d'une impulsion aussi énergique? Il est d'expérience dans la capitale, que là où l'État ou la ville dépensent 50 millions^ les particuliers, déterminés par cet exemple^ ont bientôt ajouté une dépense de 100 ou 200 millions.
« Peu de mots suffiront pour justifier la préférence que le gouveruement et Tadministration municipaleont donnée aux deux principaux ouvrages dont le projet assure Texécution.
« La nécessité d'agrandir les halles centrales , et de les établir dans des conditions qui répondent aux exigences du commerce, ne peut plus être contestée. C'est un marclié qui s'étend, avec Pusage des chemins de fer, comme le rayon d'approvisionnement de la capitale. Trente départements y versent leurs produits et y font en même temps leurs achats. Les halles actuelles sont tellement insuifisantes, que les vendeurs couvrent de leurs denrées, à cer^ taines heures du jour, les rues adjacentes, que quatre mille voitures de chargement et de déchargement refluent jusque sur les quais, et que la circulation dans ces quartiers en est interceptée.
« On bâtit des palais pour recevoir les assemblées délibérantes, les corps constitués, les grandes collections de l'art, de la science et de Tindustrie, pourquoi ne pas mettre du moins à Tabri des intempéries de notre climat le commerce le plus nécessaire à Texistence ? Napoléon voulait, sans doute, exprimer cette pensée, quand il disait, dans un ^ langage qui n'appartient qu'à lui, que les halles étaient le Louvre du peuple...
« Le prolongfîment de la rue de Rivoli n'est pas d'une utilité moins évidente. Du Palais-National à la Bastille, il n'existe pas de voie de communication directe, accessible.
' INTRODUCTION. IX
non interrompue. Les rues étroites et tortueuses qu'il faut suivre, traversent un quartier privé d'air et de lumière , où la population^ entassée dans des bouges infects, s'étiole et s'atrophie ; c^est là que le vice et le crime cherchent un refuge ou s'y retranchent aisément en renouant quelques pavés, et cette espèce de Ghetto devient constanunent» dans les temps de troubles, la forteresse de la sédition.
«L'intérêt de la paix publique, non moins que celui de la salubrité, roniniandent de faire au plus tôt une large trouée à travers ce quartier des barricades. C'est ainsi que la ville de Paris servira la cause de l'humanité, de la civilisation et de Tordre.
(c Aux grandes lignes stratégiques des boulevards et des quais, viendra s'ajouter une ligne intermédiaire, une rue large comme la rue de la Paix, qui joindra le Louvre à IHAtel de ville, et dans laquelle les troupes pourront se mouvoir librement. Cette voie nouvelle nVst pas moins nécessaire à la circulation, dont les courants priucipaux vont de Test à Touest, qui s'accroît journellement depuis l'ouverture dn chemin de fer de Lyon, et qui ne rencontre dans cette direction que des débouchés insutiisants et difliciles...
a Mais la ville ne se propose pas de raser tant de propriétés élevées dans les plus mauvaises conditions, seulement pour ouvrir des espaces; elle ne veut pas faire un désert au centre de Paris. Le sacriûce de il millions imposé aux finances municipales représente, sous une forme exacte, la dépense du percement. C'est peu de démolir, cependant, il faut construire. En ouvrant h la circulation une grande artère, il faut attirer le long de la voie nouvelle, grouper et fixer la population. Une rue n'a de valeur que par les maisons qui la bordent; ajoutons que la ville n'atteindrait pas son but si elle ne déterminait pas les constructeurs à s'emparer des terrains, à y verser des capitaux, à y porter des ouvriers.
mTRODUGTIOlf
c Les constructions offrent peu d'attraits aux spéculateurs dans im moment où la population de la capitde n'a
pas repris encore son niveau, dans Tétat d'afîaissement où se trouve le crédit^ et avec les orages qui planent sur l'avenir du pays. Pour ranimer Tindustrie du bâtiment^ des faveurs spéciales sont nécessaires. L'Empereur détermina la construction de la rue de Rivoli par le décret de 1811, qui exemptait les maisons élevées dans l'alignement de cette rue de tout impôt pendant trente années. Nous vous proposons d'accorder pour le prolongement entrepris par Tad* ministration municipale^ et dans des circonstances également difficiles^ les mêmes encouragements.
c En résumé; les grands travaux pour lesquels ïa ville de Paris demande à emprunter 50 millions, ont un caractère incontestable d'utilité publique. Ces travaux exigent la création de ressources extraordinaires, qui peuvent être réalisées sans cotiter le moindre sacrifice au trésor. D'un autre côté, des considérations politiques de Tordre le plus élevé, conseillent de mettre la main à l'œuvre sans retard. Nous vous proposons de laisser faire par la ville de Paris, ce que l^tat lui-même cherche à faire sur divers points du territoire. Il s'agit de ranimer les entreprises industrielles , et, en occupant les bras sans emploi, de donner au maintien de Pordre une double garantie. D'une part, en effet. Fou fortifiera ainsi le besoin de stabilité qui est inhérent au développement de la richesse ; et^ de l'autre, l'esprit de sédition ne trouvera plus dans la condition malheureuse des travailleurs, son plus puissant auxiliaire. »
Nous avons cru devoir reproduire avec quelque étendue ce document, parce qu'il montre comment M. Léon Fau^ cher savait mettre en œuvre les principes qu'il avait toujours défendus. L'achèvement de la rue de Rivoli et la construction des halles conserveront la mémoire de son administration. U fallait son énergie pour concevoir et pour faire adop-
miBOOliCTlOM.
ter^ dans des temps difficiles, une entrepris»* de cette nature, L'oiganisatioû de la Banque de France se relie intimement à la mwche du crédit public; M. Léoo Faucher s'est voué^' d'une manière active^ à l'étudieri afin de provoquer les réformes utiles et de prévenir des expérimentations chimériques. 11 a peut-être le mieux montré sur ce terrain combien il savait allier la prudence à l'esprit de progrès, combien son intelligence était à la fois positive et hardie.
S'il fut le premier à demander à la Chambre des députes la coupure de 100 francs, en blâmant la fianque d'une timidité excessive, il fut le premier aussi à défendre cette grande institution, à la Constituante et à la Législative, contre des attaques injustes, et on le compte au nombre de ceux qui contribuèrent le plus à sauver notre premier établissement de crédit.
En proposant le billet de 100 francs, M. Léon Faucher devança une réforme qui s'est accomplie à la suite de la révolution de Février, peu de temps après avoir été repoussée par la Chambre des députés. L'expérience lui a donné pleinement raison en cette circonstance comme en beaucoup d'autres, car ce qui formait le caractère distinctif de son talent, c'était le sens éminemment pratique qui savait discerner l'opportunité des réformes conseillées par la théorie.
C'est là aussi ce qui prête un intérêt particulier à ses écrits, ce qui leur conserve une utilité constante, malgré
la marche rapide des événements. Les divers chapitres relatifs à l'action de la Banque de France, à la reprise du payement en espèces, au cours légal des billets, au taux variable de l'intérêt, etc., gardent un mérite d'actualité qui n'échappera à personne. Provoquées par les circonstances du moment, ces productions dues à la plume de M. Léon Faucher, ont une valeur de doctrine qui continue à rendre leur lecture attachante et instructive.
INTRODIIGTIOII.
Si les projets de papier-monmie, de billets hypothécaires à cours forcé, de banques cantonales, etc^ ont échoué
devant nos assemblées, c'est à M. Léon Faucher que revient en grande partie Thonneur d'avoir empêché qu'une révolution financière ne s'ajoutÀt aux désastres provoqués par la révolution tentée dans les conditions du travail.
Au milieu des périlleuses épreuves d'une discussion ardente^ il contribua à faire comprendre Tempire des principes; grftce à ces luttes^ la science financière et la science économique, sans cesse débattues et contestées, ont marché d'un grand pas, et du moment où ron domina le désordre des idées^ la société fut sauvée du désordre matériel.
Cette campagne commença au lendemain de Février.
Ceux qui méconnaissent Tutilité des études économiques, oublient les services éminents rendus à cette époque par les hommes tels que MM. Léon Faucher, Michel Chevalier^ Blanqui et tant d'autres^ qui ont éclairé l'opinion et opposé une digue aux doctrines de bouleversement social, en montrant à tous ceux qui concourent à l'œuvre de la production^ où étaient leurs intérêts véritables.
La vigoureuse critique du système de M. Louis Blanc, et les idées émises par M. Léon Fauche?^ sur le travail, Vassodation et ï impôt, s'élèvent au-dessus du mérite ordinaire d^une publication purement scientifique^ on doit y voir comme une page d^histoire, quand on se rappelle la date de cet écrit (avril 1848).
Dès le début de la Constituante, M. Léon Faucher attaqua l'organisation des ateliers nationaux, d'où devaient sortir les fatales journées de Juin. Mais il ne se borna pas à deniaiider la suppression d'un travail stérile et démoralisateur; il proposa en même temps d'ouvrir un crédit de dix millions à employer en terrassements des grandes voies de communication, de manière à procurer aux bras inoccupés un labeur sérieux et productif.
mTRODtICTION
On le vit monter à la tribune, dans toutes les grandes discussions^ relatives à ces questions fondamentales. C'est
ainsi qu'il prit part au\ débats sur la lixation des heures du travail, du droit au travail, des coalitions, des nssoeiatioM ouvrières, de l'impàt sur les boissons et de l'impôt sur le capital.
Nous avons réuni les discours qu'il a prononcés à cette occasion, et qui sont un exposé clair, précis, convaincant des enseignements de la science et de l'expérience, jetés au milieu de l aideur de la lutte.
Pour avoir meilleur marché des laits, on s'était attaqué à la science ; le gouvernement provisoire avait supprimé la chaire d'économie politique, brillamment occupée par un digne successeur de J. B. Say et de Rossi^ pai* M. Michel Chevalier.
n appartenait à M. Léon Faucher de protester contre un pareil acte; il fît mieux : secondé par son savant collègue, M. Barthélémy Saint-Hilaire^ il lit triompher à l'assemblée constituante, dans la séance du 13 novembre 1848, sa proposition de rétablir la chaire, violemment supprimé(^, à la suite d'un rapport qui disait ; « L'économie politique est un recueil de systèmes disputés, elle u'a pas le droit de prétendre au nom de science. »
Nous rappellerons les paroles dont M. Léon Faucher s'est servi pour faire justice de cette étrange sentence.
« Je m'étonne qu'où vienne dire à une science qui a produit en France des hommes comme Tuigot et B. Say; qui a été inaugurée par Adam Smith^ qui compte d'illustres autorités à l'heure qu'il est, je m'étonne qu'on puisse dire que cette science n'existe pas.
« Dans les siècles qui nous ont précédés, un grand homme qui a le droit de porter ce nom, devant lequel nous nous inclinons tous^ Bacon, est venu renouveler la science ; mais il n'a pas prétendu détruire celle qui existait. Voilà pour*
INIJiODUCTIOK.
tant ce qu'on a imaginé de faire; on est venu inaugurer une prétendue science nouvelle^ et en inaugurant ceUepréteudue science nouvelle^ qui n'était pas autre cbose que Tesprit de secte^ on a détruit l'enseignement de l'économie politique; mais, en guise de consolation, l'on a affecté de nous en donner la monnaie. On a réduit l'économie politique au rôle de servante des faits^ au lieu de la reconnaître pour ce qu'elle est^ une science de principes. On nous a dit que ce serait un recueil de phénomènes, on en a fait une pure description des faits; on l'a distribuée en statistique de l'agriculture^ en statistique du oommmïe^ en statistique des finances. Voilà les conséquences qu'on a créées.
« Dans un rapport subséquent, l'on se défend, il est vrai^ d^avoir détruit la chaire d'économie politique ; et savez»
vous comment on a expliqué cette mesure ? On a promis de consacrer quinze leçons à expliquer l'économie politique; on a promis de consacrer une leçon à Tui^t, une leçon à Smith, une leçon à Jean-Baptiste Say ; enfin dans ces quinze leçons, l'on a voulu nous fournir un programme que plusieurs années sufikaient à peine à remplir. £n posant cette règle, on a institué une chaire spéciale, pour, enseigner les faits relatifs à l'agriculture, avec une année devant le professeur ; autant est réservé à l'enseignement des faits relatifs au commerce. On fait tout pour les détails et on ne fait rien pour les principes. C'est dans la préface de ' la chaire destinée aux finances, qu'on relègue renseignement de l'économie politique.
« Quant à moi, je ne crois pas qu'aucun homme qui se soit jamais mêlé de science puisse approuver une pareille manière d'agir; je trouve qu'il n'est pas de la dignité du gouvernement ni de sa compétence de venir dire que telle science n'a pas le droit d'exister, et que telle autre science a le droit d'exister. N'est-ce pas une prétention étrange
INTRODCCTIOII. XV
qae celle de fixer ainsi des bornes à l'esprit humain?
« Je pense donc que ce qu'on a fait, on n'avait pas le droit de le faire ; je pense que ce qu'on a détruit^ on n'avait pas le droit de le détruire. »
L'amendement proposé par M. Léon Faucher, fut adopté après nue discussion prolongée. L'économie politique sortit victorieuse du débats et ce résultat n'avait pas uniquement une portée scientifique.
C'est parce que les idées saines reprenaient leur empire que la doctrine économique fut restaurée. Ce vote consacrait les efforts multipliés par M. Léon Faucher, et par ceux qui maichaient à sts cùiês, pour deieudre les principes impéri^ables de la société civilisée.
Déjà le rapport remarquable qu'il avait présenté sur une proposition de M. Pougeard, avait t'ait écarter les idées d'emprunt forcée comme son discours sur le crédit foncier avait ruiné les assignats hypothécaires.
Le droit de propriété, audacieusement attaqué^ rencontra dans M. Léon Faucher un défenseur aussi habile que convaincu.
Il savait tenir tête aux préjugés^ en même temps qu'il contribuait au triomphe des principes sur lesquels repose
l'ordre social. C'est ainsi qu'il combattit la fixation légale du taux de l'intérêt.
Dévoué à l'idée de la liberté commerciale^ H. Léon Faucher fut un des orateurs les plus'écoutés de la Société du libre échange. Nous ne rappellerons ici que le discours qu'il prononça à la Chambre des députés (^), en présentant nn amendement pour demander la libre, entréie des bestiaux étrangers.
a Je crois, dit-il alors, remplur un devoir, et je cherche à rendre service à toutes les classes de la population, en
0) Février 1847.
XYI INTBODUCTION.
demandant que la faculté (rimportation qui doit venir accroître le capital alimentaire^ les ressources alimentaires du pays^ ne se borne pas aux céréales.
« Qu'est-ce que la viande, après tout? La viande^ c'est du pain sous une autre forme. Je comprends que, dans une époque d'abondance, on puisse dire au peuple qu'il mangera de ceci et qu'il ne mangera pas de cela ; mais je ne comprends pas que, dans un temps de disette, le gouvernement se charge do faire pour lui le choix des aliments, qu'il lui en permette certains et lui en interdise certains autres. Lorsque le pain est cber^ le gouvernement a pour premier devoir^ sinon de mettre à la portée des consommateurs, tout au moins de laisser arriver librement jusqu'à eux toutes les denrées dont l existence peut s'alimenter. On ne marchande pas avec la faim. Il est imprudent alors^ il est insensé de provoquer, par des droits restrictifs sur certaines denrées, une cherté artificielle.
a On a dit que la viande était Sxn aliment de luxe. Quand cela serait, quand vous ne devriez, en supprimant les droits de douane, que pourvoir à la nourriture du riche, n'en résulterait-il pas que les classes aisées^ consommant davantage de viande^ consommeraient moins de céréales^ et que^ par conséquent, la masse disponible pour Falimentation des classes inférieures étant plus considérable, le prix s'élèverait d'autant moins ?
« Mais j'écarte cet argument. J'avais fait une concession purement gratuite. Non, la viande n'est pas ou du moins ne doit pas être un aliment de luxe. Malheur au pays dans lequel il en serait ainsi!
« La Providence n'a pas fait deux parts de la création. Elle n*a pas voulu qu'une partie de l'espèce humaine eût le privilège des aliments les plus substantiels, tandis qu'une autre partie serait condamnée à se nourrir de végétaux. C'est le législateur qui a inventé cette inégalité contre
mTRODUGTlON.
nature ; aucun peuple n'en souffre aujourd'hui plus que
nous.
0 No savez-vous pas tous qu uue des causes d'infériorité pour la France en Europe tient à ce que la consommation de la viande y est infiniment plus restreinte qu'elle ne l'est
dans des pays voisins ?
a Quand il s'agit de constater le degré de vigueur que les ouvriers apportent dans les travaux industriels ou agricoles^ pourquoi l'avantage reste-t-il àceuxderAngleterreet de la Belgique ? pourquoi l'ouvrier anglais travaille-t-il beaucoup plus? pourquoi est-il plus fort que Touvrier français? C'est uniquement parce que son régime alimentaire est meilleur; c'est, d'une part, parce que le froment entre pour une plus grande quantité dans sa nourriture ; c'est encore parce que la viande s'y mêle dans une plus forte proportion. L'honorable comte Daru citait, dans une autre enceinte, des chifTres très-aflligeants desquels il résulterait que la Belgique elle-même^ un pays dont nous ne sommes séparés que par une frontière de convention^ consonunerait par habitant 43 kilogrammes de viande , tandis que la France n'en consommerait que ^2.'{. Et ces chiffres sont rigoureusement confirmés par les rapports des agents de M. le ministre du commerce lui-même, qui montrent d'ailleurs que les pays voisins ne sont nullement en situation, comme on nous Tavait dit, de nous envoyer des quantités extraordinaires de bétail.
« Si nous traitions à fond la question de Tintroduction définitive du bétail, je crois que les arguments ne nous manqueraient pas. Je m'abstiens de les faire valoir en .ce moment. Ce que Je réclame aujourd'hui, c'est une mesure temporaire. Je demande Tintroduction du bétail et des salaisons œmme supplément à Tintroduction des céréales ; je la demande, surtout parce que le prix de la viande commence à s'élever dans une proportion, non pas com-
XVIU INTUODUCTION.
plétement semblable^ mais analogue à celle du blé. »
Ici encore, révénenient a donné pleinement raison aux prévisions de H. Léon Faucher ; Tapplicaftioa de ses idées n'a été qu'une question de temps.
Nous n'avons pas compris dans ces volumes les débats relatifs à la liberté commerciale^ antérieurs à la révolution de Février et étrangers par conséquent au cadre de cette publication, telle que M. Léon Faucher Pavait conçue. Hais nous n'avons pas cru devoir appliquer cette réserve à un des écrits les plus remarquables qui soient sortis de sa plume^ à sa Jtéponse au manifeste de la prohibition.
Nous avons reproduit également Tétude approfondie à laquelle s'est livré M. Léon Faucher sur la question toujours pendante de la démonétisatian de for, étude qui conserve un caraetère d'actualité.
Nous l'avons déjà dit, si M. Léon Faucher avait vécu, il aurait donné à la France un ouvrage qui lui manque, VBi^ toire financière et économique de la résolution de Février , Ses travaux et la part active qu'il a prise aux débats parlementaires, ont légué d'utiles et nombreux matériaux pour cette œuvre importante. 11 y a plus : ces documents retracent d'une manière saisissante et avec un remarquable enchaînement les principales discussions de ces dernières années ; ils forment un livre dont chaque chapitre conserve en quelque sorte la saveur de Tépoque à laquelle il appartient.
Pour remplir un pieux devoir, nous n'avons donc eu qu'à les grouper, en respectant la forme donnée par Tauteur à Pexpression de sa pensée^ et en y joignant des notes tracées de sa main; c'est le seul changement que nous nous soyons permis. »
La lecture de ces pages permet de mesurer l'étendue de la perte qu'a faite le pays par la mort prématurée de M- Léon Faucher. Ayant à peine accompli sa cinquantième
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année^ il aurait consacré à des travaux de haute portée le fruit de longues études et d'une expérience rudement acquise.
Ce n'est pas impunément qu'on s'épuise à la défense de la société^ en se jetant dans la môiée des révolutions* L'éne^e des convictions de M. Léon Faudier, le courage qu'il a déployé, le labeur auquel il s'est voué, ont hâté sa
fin; mais aussi, à côté des regrets soulevés p»ii' cette j)erte, se rencontre le sentiment de la reconnaissance publique.