LES ÉTATS ACCUEILLENT LES OUVERTURES DU PARTI DU ROI
vouloir être catholique, et demandait l’élection d’un roi français : le roi serait assisté par un conseil où siégeraient trois députés de chaque province pris dans les trois ordres et choisis par les états provinciaux ; ces états seraient triennaux. Les députés de Chaumont, seuls, attendaient toujours leurs cahiers : « Vous nous avez envoyés en « vendange sans paniers, écrivent-ils de Paris à leurs commettants : « mais il est nécessaire que les provinces fassent entendre le désor- « dre qui y règne». Etils annoncent qu’ « à l’arrivée de Mayenne à « Paris, toutes les factions se sont dissipées, et qu'à la requête « d’aucuns, non-seulement tenus pour politiques 1, mais de beau- « coup de gens de bien, on interpellera le roi de Navarre de se faire « catholique pour le reconnaître roi ou à son refus élire un catho- « lique? ». C'est tout ce que veut Chaumont.
L’entrevue de Mayenne à Soissons (9 février)avec le duc de Feria’, personnage aussi maladroit que vain, en faisant tomber les illusions qu'il pouvait entretenir, n’avait pas peu contribué à l’apaisement des passions. Blessé de la morgue espagnole, il s'était empressé d'écrire au président Jeannin d'inviter les états à délibérer sans retard sur la proposition du conseil du roi de Navarre et à lui faire réponse. Les états, qui venaient d'achever la vérification des pouvoirs, après avoir solennellement appelé sur leurs travaux les lumières de l’Esprit-Saint, se mettaient done à l’œuvre le 25 février. Bientôt ils tombaient d'accord sur la convenance d’accueillir les ouvertures des seigneurs «du parti du roi de Navarre », et, le 4 mars, était rédigé, dans un langage à la fois digne et chrétien, l'acte d'adhésion de l'assemblée à leur proposition de conférence. C'était un grand échec pour la politique espagnole, un sujet de triomphe pour Mayenne. Feria s’en émut et s’en irrita. Quand, plus
1 On désignait ainsi les catholiques royalistes. Les ligueurs se distinguaient en exaltés et modérés, selon qu’ils rejetaient absolument Henri ou l'acceptaient pour roi en cas de conversion. Ces derniers comptaient dans leurs rangs les semonneux, ainsi nommés de ce qu'ils voulaient semondre Henri de se convertir: c’était une fraction des seize.
2 Hist. de Chaumont, p. 158. — Cf. les Procés-verbaux des Etats généraux de 1593, par Aug. Bernard, dans la collection des documents inéditssur l’histoire de France.
3 C'était un ambassadeur extraordinaire que Philippe II envoyait auprès des états.
RE
Free
in esev rs
de quinze jours après avoir fait son entrée dans la capitale (14 mars), il fut admis au sein des états (2 avril), oubliant trop devant quelle assemblée il parlait, il osa rappeler avec affectation les services rendus à la France et à la religion par les rois d’Espagne, opposer à leurs bienfaits l’ingratitude des derniers monarques français, et terminer en requérant les états de pourvoir au plus tôt à l'élection d’un roi non-seulement bon catholique, mais ayant puissance de les défendre contre leurs ennemis.
Ce langage ne pouvait manquer de blesser les états. Aussi, lorsqu'après le départ de Feria, ils reçurent connaissance d’une lettre des conseillers du roi de Navarre, demandant que la conférence fût tenue le 16 avril, saisirent-ils avec empressement l’occasion qui leur était offerte de se venger de l’outrecuidance espagnole, en acceptant sur l'heure la proposition. Le 14 avril Suresnes était, d’un commun accord, désigné pour le lieu du rendez-vous, et quelques jours après (23 avril), les trois ordres élisaient, pour prendre part aux délibérations, « douze personnes d'honneur et de qualité, ayant « de l'intégrité, du jugement aux affaires, et très désireuses de voir « la religion catholique, apostolique et romaine en süreté et le « royaume en repos. » Parmi ces commissaires figure Nicolas de Pradel, l’un des députés du bailliage de Troyes. La conférence, si impatiemment attendue des uns et si odieuse aux autres, allait enfin s'ouvrir (29 avril).
Mayenne en avait une à Reims en ce moment-là même avec les princes lorrains, pour s'entendre avec eux sur la prochaine élection d’un roi. Comme il sentait fort bien qu'il n'avait rien à attendre de l'Espagne, il s'était flatté de la pensée de rallier à sa cause les sympathies et les suffrages de ses proches. Répondant le premier à son appel, M. le marquis d’Elbœuf s'était présenté le jeudi 8 avril ; puis étaient venus, la veille de Pâques (17), « Monsieur de Mayenne, « Monsieur d’Aumale, Monsieur de Rosne et aultres » ; dix jours après (27), « Monsieur de Guyse avec Monsieur de Sainet-Pol », qui reyenaient d’une expédition sur les marches de la Bourgogne, non sans avoir conquesté sur la route les châteaux de Rosnoy et de l'Epine', « le tout attendant Monsieur le prince de Lorraine, « lequel arriva le lendemain et fut reçeu honorablement comme
1 V. à l’'Appendice la note qui suit la liste des députés des états de 1593.
1593, CONFÉRENCE DE SURENNES. . 397
« estait requis ». Quel fut le résultat de cette conférence de cinq jours, où, portant la parole pour le chapitre, Morus supplia les princes « de s’accorder pour la gloire de Dieu et de la religion» ? « Les opinions diffèrent. Mayenne assure que l'entente fut cordiale « et complète. Les serviteurs du duc de Guise prétendent que leur « maître a été indignement trompé. Quelques pièces, longtemps « secrètes, quelques indiscrétions et surtout les faits prouvent que « chaque prince garda ses prétentions et préféra le Béarnais à « l'Espagnol ! ». C'est pourquoi, le 4 mai, dit Davila, ne pouvant s’accorder, ils se départirent sans rien conclure, le due de Mayenne pour retourner à Paris, où le suivaient les dues de Guise et d'Elbœuf ; le duc de Lorraine pour regagner « son pays », après avoir donné commission à Bassompierre, son ambassadeur auprès des états, d'appuyer Mayenne en tout ce qui regarderait les affaires d’Espagne, sans se déclarer toutefois sur l'élection ©. Quelques jours après (17 mai), l’archevèque de Bourges, président de la députation royale, annonçait à la Conférence de Suresnes qu’ « Henri IV était décidé à prendre, à l'égard de la religion, les « moyens que ses principaux serviteurs lui avaient conseillés ». — La conversion du roi était done plutôt un coup d'Etat que de religion, fit observer l'archevêque de Lyon, qui présidait les députés de la ligue, et on pouvait à bon droit la tenir pour suspecte, d'autant qu’on n’ignorait pas que Henri venait d’expédier des lettres « portant assignation de six vingt mille écus pour l’entretènement « des ministres et escoliers en théologie *». Il était d’ailleursétrange
1 Henri, p.301. Lettre de Mayenne aux Etats, 1593 ; lettre du doctewr Mauclerc, précepteur du duc de Guise; prétentions du duc de Lorraine, soutenues par Bassompierre.
2 Davila, t. [V, p. 193. Bassompierre était porteur d’un manifeste où le duc faisait valoir ses titres dynastiques ef religieux à la couronne, et les avantages territoriaux que son élection rapporterait à la France. Ce documerit a été publié pour la première fois par M. Digot (Recueil de documents sur l'Histoire de Lorraine, t. 1). — V. le Journal de Pussot, pour la date du départ.
8 Il aurait pu ajouter qu'au mois de mars précédent, Henri, étant à Saumur, avait répondu aux douloureuses remontrances des ministres huguenots et des amis de sa jeunesse, en leur promettant de mourir dans leur religion. (H. Martin, t. X, p. 310).
qu’on proposât aujourd’hui de plein saut un roi converti, quand on avait deux fois proposé de le reconnaitre tel qu'il était, sauf à le sommer ensuite de se faire catholique. Néanmoins, continua l'archevêque, personne n'entend rejeter ladite conversion, et nous estimons même que c’est la plus courte voie pour terminer les maux de l'Etat, comme nous déclarons que le meilleur conseil et expédient à suivre est d'en laisser «le jugement au pape, véritable « soleil de la foi, qui saura bien fondre le mensonge, s’il y en at».
« Depuis la proposition du roi de Navarre, écrivait, de son côté, « le duc de Guise aux maire et échevins de Troyes (26 mai), il ne « s’est trouvé aucun en ceste assemblée qui ayt manqué de courage « et d'affection en ce qui est de la conservation de nostre sainte « religion, et pour ce que l’on pourrait, pour vous désunir, adjous- « ter quelque artifice à ce quise passe, je vous prie, attendant qu’on « ayt pris une bonne résolution, conforme au désir de nostre Sainct- « Père, au salut de nos consciences et à l’honneur de nostre répu- « tation, n’adjouster aucune foy qu’à ce que je vous feray sçavoir « où que vous entendrez par vos députez, … me vouloir donner « advis de toutes choses, et vous ressouvenir de la prière que je « vous ay faicte de m’aymer sur l'assurance que je vous ay donnée « que je ne manquerais jamais à ce que je vous ay promis »°.
Le parti catholique n’accueillit pas avec moins de défiance que ses chefs et que le clergé la nouvelle de la décision de Henri ; plus d’une ville s’en émut, et celle de Reims, en particulier, erut devoir, dans l'intérêt de la foi et du royaume, mettre les députés des états en garde contre toute surprise. Assurément, leur écrivirent-ils le 26 mai, «il n’est homme de bien qui ne cherche plustost la paix que « la guerre, ni bon chrestien qui ne désire la conversion de ceux « qui errent, soit en foy soiten mœurs »; mais encore la religion est-elle un bien si précieux qu'il ne la faut « engager, si peu que ce « soit, ni exposer à aucun péril, tant qu'il y a moyen de l’asseurer, « d'autant qu’une fois perdue, elle ne se peut plus recouvrer. Or, « nous n'avons jamais cogneu le prince dont il est question autre « que hérétique ; nous l’avons tousjours veu le chef des hérétiques » ;
1 Recueil des anciennes lois françaises, t. XV, 7° et 8 séances (17 et 20 mai).
2 Mss. Dupuy, v. 582.