LA ROYAUTÉ S'ÉMEUT DE SES PROGRÈS
Il ne s'en tenait pas là et recourait à la presse pour compléter et répandre l’enseignement oral des prédicateurs et des professeurs. En affranchissant sa ville archiépiscopale ‘du tribut qu'elle payait aux imprimeurs de Paris, il en avait fait un centre de polémique religieuse et philosophique, où aux grossières attaques des religionnaires on ne craignait pas de répondre par des invectives ardentes, où aux gros mots on opposait l’arme du ridicule en la dirigeant surtout contre les ministres, dont on mettait à nu l’hypocrisie et la violence !.
Mais, tandis que par ces mesures l'autorité ecclésiastique s’efforçait de garantir les esprits de la contagion des nouvelles doctrines, la royauté s'était émue du mouvement religieux qui se produisait autour d'elle. Bien qu’indépendante de l'Eglise dans l'exercice de son pouvoir, elle ne pouvait oublier qu’elle avait grandi sous sa tutelle ; elle sentait que leurs intérêts étaient toujours étroitement liés, que le mot d’Innocent HT à Philippe-Auguste sur les effets inévitables de leur alliance était toujours vrai?, et que tout changement de religion ne pouvait qu’entrainer pour elle mutation d'état. Elle n’ignorait pas d’ailleurs que, dans ces assemblées secrètes où se rendaient les novateurs, « on ne traitait pas seulement des affaires de religion, mais des affaires politiques ? », et François Lx n'avait pas tardé à comprendre que « cette secte du calvinisme et « autres nouvelles sectes tendaient plus à la destruction des « royaumes qu'à l'édification des âmes». (C'était aussi le sentiment de la cour de Henri Il, où l’on tenait pour certain « que la « religion réformée était ennemie de toute monarchie et princi- « pauté, et source de toute confusion 5 ». Henri Îl lui-même disait que, « partout où le calvinisme réussit, l’autorité royale devient « incertaine, et que l’on court risque de tomber dans une espèce de
t. ler, p. 242, dit élégance au lieu d’éloquence, par allusion sans doute à la grâce et à la distinction de sa personne.
1 Henri, ibid., p. 48 et sq.
? « Ton royaume, écrivait le pontife, est si uni avec l'Eglise que l’un ne peut souffrir sans que l’autre souffre également ».
Co
Mém. de Castelnau, t. [, p. 45.
4 Brantôme, t. V, p. 420.
Th. de Bèze, Hist. des Eglises réformées, t. U, p. 275 (V. les Mémoires de Castelnau (Collect. Mich. et Pouj., t. IX), L IL, ce. HI.
ce
« République comme les Suisses ». Cest que, ainsi qu'on en a fait ailleurs ! la remarque, quand l’insubordination religieuse triomphe, l'insubordination politique suit de près pour mettre dans l’ordre civil le trouble qui existe déjà dans l’ordre religieux et moral, et la liberté, après avoir fait invasion dans le domaine des choses les plus importantes, passe naturellement dans les moindres.
« En combattant la Réforme, la royauté cédait donc à un instinct « puissant, celui de sa propre conservation et de celle de l'unité « monarchique ? ». Avait-elle le droit de se servir de la puissance du glaive contre ses « sujets ennemis de l'Eglise et de la saine « doctrine ? » C’est une question, dit Bossuet?, sur laquelle « je « n'ai pas besoin de m’expliquer,. .. puisqu’en ce point les protes- « tants sont d’accord avec nous. Luther et Calvin ont fait des livres « exprès pour établir sur ce point le droit etle devoir du magistrat, « (Luther, De magistrat., t. HT; Calvin, Opusc., p. 502). Calvin « en vint à la pratique contre Servet et contre Valentin Gentil ; « Mélancton en approuva la conduite par une lettre qu’il lui éerivit « sur ce sujet# : c’est une chose qui ne peut être révoquée en doute, « sans énerver et comme estropier la puissance publique ». La liberté des consciences n'était-elle pas pour Bèze, une doctrine diabolique Ÿ?
Quant au système de pénalité adopté contre les hérétiques, il fut naturellement conforme aux mœurs barbares du temps. E’hérésie était un crime d'Etat, elle fut punie comme tel. Que ces principes semblent faux et dangereux aujourd’hui, contraires même à l'esprit du christianisme, soit ; il ne s’agit pas de les justifier, mais d’expliquer l’influence qu’ils ont exercée sur la conduite des hommes.
1 Les Origines de la socièté moderne ou Histoire des quatre premiers siècles du moyen âge.
2 Guillemin, Le Cardinal de Lorraine, p. xxxI de l’Introduction.
3 Hist. des Variat., 1. X, ch. 56.
4 « Affirmo etiam vestros magish'atus justè fecisse, quod hominem blasphemum, ve ordine judicata, interfecerunt. » (Lettres de Calvin n° 18).
5 Libertas conscientiarum diabolicum dogma. N, Revue des Quest. histor., t. I (1866), p. 17.
6 Guillemin, 4d., p. xxvj. L'auteur a parfaitement exposé les maximes
politiques de ces temps, et il en a nettement indiqué les origines.