‹ Histoire Général de la musique religieuseChapitre 19 sur 71 · HYMNE DU XVH= SIECLE · texte numérisé non relu

HYMNE DU XVH= SIECLE

Trinitas, Deitas, unitas

jEterna.

Majestas, poteslas, pietas

Superna.

Debilis cessent elementa legis :

Sat diu mentes tinior occupavit ; Fœdus œlerni stabilire Jésus Cœpit amoris.

Sol, himen et uumen, cacumen, Semita.

Lapis, pons, petra, fons, fliimen, pons Et vita.

Sole de vero radius, paterni Luminis purus sine nube splendor, Probra pcccati puer ccce linctus Sanguine prœfert.

Tu sator, treator, Amator, redemptor, salvator Luxque perpétua.

Stiliat excisos pueri per artus Efficax noxas aboiera sanguis :

Obligat morti pretiosa totuni Slilla cruorem.

Tu nitor et décor; Tu candor, lu splendor et odor Quo vivunt mortua.

Hœc dies nomcn tibi coiriparavit, 0 puer, pronus quod adorcl orbis :

Et simul dici, simul ipse Jésus Incipis esse.

HISTOIRK GÉNKIUl.K UK LA MLSIQT E RELKilElSK.

HYMNE DU XIII'' SIÉCLK fSllitc).

HYMNE DU XVII<= SIÈCLE (SuitC).

Tu vcrlcx et apex ; Reguni rex, leguin Icx el viiulex; Tu lux angelica.

Siimma laus Palri, simul œqua nalo, Qui suo mundum redimit cruore; Par sit amborum tibi laus per omne,

Spiritus, ;cYuni.

Quem claiiiaut, adorant, , Quein laudant, quein caniant, quem amant Agniina cnîlica.

Tu Tlicos et héros, dives flos, vlvens ros,

Rege nos, salva nos ; Perdue nos ad tiironos supernos

Et vera gaudia.

Tu deus et virtus, tu justus el verus,

Tu Sanctus et bonus; Tu rectus et summus dominus

Tibi sit gloria.

Quelle grandeur ! quelle pompeuse énumération ! quelle sonorité ! La pensée du moyen âge apparaît tout entière dans cette poésie avec son originalité et sa hardiesse. L'expression musicale s'élève ou se modère, suivant la force des images; elle arrive à son paroxysme lorsqu'elle exprime ces mots : « Tu theos et héros, dives flos, vivens ros, salva nos, perdue nos ad thronos superos et vera gaudia. » Ce n'est là qu'un exemple entre mille de la merveilleuse fécondité des poètes du xiii*' siècle. Le tour de force, la difficulté vaincue , étaient intelligents et se cachaient sous une forme harmonieuse et naturelle. Tout 4e monde , les enfants , les hommes, les femmes même , étrangères pour la plupart au latin , seront frappés du rhythme , des articulations sonores de notre hymne du xiii" siècle ; tandis que celle qui l'a remplacée ne saurait tout au plus être goûtée que . par le trèspetit nombre de professeurs de rhétorique , admirateurs de l'adresse que déployaient les Santeuil et les Coffin à tourner le vers latin. De quel côté était la vraie poésie, la véritable intelligence de l'art chrétien ? Était-ce dans cette noble, grandiose et féconde série d'épithètes toutes resplendissantes d'images , ou tlans ce chétif quatrain , moitié poétique , moitié philosophique,

DliAMKs j.iti;h(;iqi i:s dans i,i-:,s i';(;i,isi:s. 187 (loiil les mots, déplacés par l'exigence du mètre, sont autant de tron^-ons de reptiles courant les uns après les autres ? Que sont revenus faire dans la liturgie chrétienne ces intrus, ces vers saphiques, adoniciucs , avec leurs pieds molosses, anapestes et bacchiques? Pourquoi ne pas nous ramener tout de suite à adorer Jupiter et Saturne?

SIERCRKDI DES CENDRES. — CARÈUE.

Les dimanches après l'Épiphanie, ceux de la Septuagésime, de la Sexagésime et de la Quinquagésime n'offrent rien de particulier; nous les passons sous silence, et nous reprenons l'examen du cycle liturgique au mercredi des Cendres.

L'office de ce jour contient deux morceaux remarquables, et d'autant plus intéressants qu'on peut en suivre facilement les transformations successives. Nous voulons parler du «Domine, non secundura » et de la « Litanie du carême, w Nous reviendrons plus loin sur l'analyse de ces deux pièces.

L'absoute et la distribution des cendres avaient lieu de la même manière que de nos jours; mais, lorsque l'évêque ou le célébrant les avait distribuées, une procession se dirigeait vers l'entrée occidentale de l'église, c'est-à-dire vers les portes les plus éloignées du chœur et de l'autel. Dans le trajet on chantait une antienne qui avait pour objet d'implorer la miséricorde divine : « Exaudi nos. Domine, quoniam benigna est misericordia tua, etc. « Elle servait d'introduction au bannissement des pénitents. En effet, après la lecture d'une leçon, l'évêque, revêtu de sa chasuble et se

tenant à la porte de l'église , chassait de son bâton pastoral les pénitents publics, qui, les pieds nus, se soumettaient à cette humiliation.

Post lectionem hic cpiscojms revestihis sua casulo jiixta portam sedeat et pénitentes discaltiatos (discalceatos) cum baculo ah ecclesia procidat.

Le chœur, pendant cette exécution, intercédait pour les coupables. « Ne irascaris. Domine, super populum tuum ; ne avertas faciem tuam a nobis. Peccavimus, Domine, iniquitatem fecimus. Parce, parce, parce irœ tuae , ineifabilis rex misericordiae; non secundum peccata nostra facias nobis, etc. » Cette prière porte l'empreinte d'une grande tristesse. C'est un récitatif plutôt qu'un chant rhythmé. Écrite en clef de fa, elle embrasse une sixte d'ptendue, àhit en la ; la note finale est mi. Si nous consultons les règles de classification tonale, auxquelles nos adversaires veulent sans cesse nous ramener, nous serions dans un cruel embarras. En effet, deux modes s'offrent immédiatement à notre choix : le second et le quatrième. Le second s'écrit à la clef de fa. Nommé par les anciens hypo-dorien, il était consacré par eux à la tristesse: « Secundus tristis. » Voilà, certes, bien des analogies auxquelles vient se joindre une plus puissante, la fréquence de la ut ré dans le courant de la pièce ; mais par malheur elle se termine, comme nous l'avons dit, par mi, tandis que le second ton a pour finale absolue ré. Il faut donc renoncer à ranger notre antienne dans le deuxième mode. Seronsnous plus heureux pour le quatrième ? Il oflYe, il est vrai, la même finale, sol mi; mais, disent les traités, il n'est jamais écrit sur la clef de fa. Si le « irascaris, Domine, » doit renoncer à trouver dans son analogie avec la constitution même du quatrième ton un titre d'adoption légitime, il ne saurait se rejeter sur l'expression générale et le sentiment attribué à ce quatrième ton ; car, disent toujours les traités, le quatrième ton était appelé par les anciens hypo-phrygien, et il aidait à répandre des larmes de joie : « Quartus harmonicus. » Le bannissement des pénitents devait certainement exciter plutôt des larmes de tristesse que des larmes de joie.

BRAMKs i,rn:K(;iQi'Ks DANS LKs K(;li.si:s, 189

Ce qui nous arrive par rapport au « Ne irascaris » du mercredi des Cendres se renouvellera k l'égard d'autres pièces, et il faudra reconnaître que l'inspiration des compositeurs du chant liturgique les ont entraînés souvent hors du cercle des tonalités grégoriennes. C'est là tout ce que nous voulons démontrer.

Les portes se referment sur les pénitents chassés de l'église. Le peuple, dans le Répons qu'il chante, compare l'expulsion de ses frères égarés au bannissement d'Adam du paradis terrestre.

L'Évéque représente l'Archange que Dieu envoie pour garder l'entrée del'Eden; le bâton pastoral figure le glaive étincelant qui luisait aux yeux du premier homme. Il est aussi fait mention de l'arbre de vie, symbole de l'arbre de la rédemption; alors, au souvenir qu'un tel mot rappelle, la procession s'achemine vers l'autel de la Sainte-Croix.

Ejectis penitentialibus (penitentibus) claudentur porte etdicatur hoc responsorium :

« Ecce Adam quasi unus ex nobis factus est, sciens bonum et malum. Videte ne forte sumat de ligno vite et vivat in eternum.

Vers. « Cherubim et flammeum gladium atque versatilem ad custodiendum viam ligni vitae. » — Besp. « Videte. » Post illiid responso7mim dicaïur hoc resp. a processione exeunte ad altare Sancte Crucis.

« Derelinquat impius vitam suam, etc. »

La procession se terminait par la litanie :

Kyrie leyson, Christe leyson, audi nos.

Pater de celis Deus, miserere nobis.

Fili redeniplor mundi Deus, miserere nobis. Spiritus Sancl»i Deus, miserere nobis.

Sancta trinitas, Unus Deus, miserere nobis. Sancta Maria, ora pro nobis.

Sancla Virgo Virginum, ora pro nobis.

Sancle Micbael, ora jiro nobis.

Sancle Gabriel, ora pro nobis. , Sancle Raphaël, ora pro nobis.

La procession terminée, la messe commence. Elle renferme le « Domine, non secundum, » un des morceaux les plus admirables

190 III.STOIHH fiKXÉli.VLK 1)K LA MUSIQUE HKLKHEUSK.

de la liturgie. Quand on compare cette pièce de notre manuscrit avec colle qui occupe la même place dans les antiphonaires modernes, on peut se convaincre de l'absence de goût, de sentiment et d'art qui a présidé à la réforme du plain-chant. La phrase musicale qui se chantait sur le mot « Domine » se composait de vingt-cinq notes formant une période plaintive et exprimant d'avance l'objet de la prière. Elle a été réduite aux douze premières notes. On voit (|ue le réformateur s'est borné à abréger. C'est une tâche facile. Le texte même n'a pas été respecté. Au lieu de « quo) fecimus nos » on lit, dans les livres modernes, « facias nobis. »

A mesure que nous avancerons dans le temps de pénitence et d'expiation, nous aurons à remarquer que les plus petits détails liturgiques et symboliques sont empreints d'une gravité soutenue ; ils rappellent les dogmes les plus sévères du christianisme. Avant la messe du premier dimanche de Carême, au moment où la procession allait rentrer au chœur, on rappelait à la mémoire des fidèles le terrible jour du Jugement dernier.

Quoique fort courte, la cérémonie dont nous allons citer les rubriques doit être classée parmi les drames religieux. Un prêtre revêtu de l'amict, de l'aube et de l'étole, et tenant devant sa poitrine la croix portée à la procession, figurait le Sauveur des hommes venant juger le monde à la fin des siècles. 11 gravissait quelques degrés, et, tournant son visage vers le peuple, lui adressait ces mots d'une voix douce : « Venez, ô bénis de mon Père, venez posséder le royaume que je vous ai préparé depuis le commencement du monde. » Le chœur reprenait : « Et les impies iront au feu éternel. »

Hic quida7n sacerdos amictus albaet stola inductus (indutus), crucem processionalem ante pectus siium tenens in shnilitudinem Domini salvatoris in fine secidi ad judicAum venienfis jtuplitim» (pulpitum) ascendat et Immili voce hoc verhuni dicat verso ad popidiitn vidtu :

« Venite benedicti patris mei possidete preparatum vobis regnum a constitutione mundi. »

Chorus incipiat régression :

« Et ibunt impii in suplicium sempiternum. »

DHAMHs i,ni n(;r<it i:.s dans i.i:s k(;i.isi:s.

Alors la procession se mettait en marche, et son entrée dans le chœur simulait l'entrée des justes dans le royaume céleste. Hic promat (proveliat) processio :

« Jusfi autem in vitani eternam et rcgnahunt cum Deo in secula. »

Quel enseignement profond, dans cpiel moment et sous quelle forme ! Avec quelle délicatesse ces barbares du moyen âge interprétaient les impénétrables mystères de notre foi ! avec quelle suavité et quel charme ils les faisaient passer dans le cœur des peuples par l'esprit, les yeux et les oreilles !

Les offices des quatre dimanches de Carême n'offrent rien de particulier. La distribution des textes est restée la même. Ainsi, les dimanches portaient, comme de nos jours, les dénominations suivantes d'après le premier mot de l'Introït : « Invocabit me, » pour le premier dimanche; « Reminiscere, » pour le second; « Oculi, » pour le troisième; « Ltetare, r> pour le dernier. Si nous trouvons ce point de ressemblance avec les usages liturgiques modernes, en revanche, nous avons à constater que les églises devaient être beaucoup plus fréquentées pendant le XIIP siècle que de nos jours. En effet, les offices de chaque jour du Carême sont, dans notre manuscrit, notés complètement, sans renvois et avec autant de soin que ceux des fêtes. Nous remarquons à la messe du dimanche de la Passion une allusion à l'institution de l'Eucharistie et au sanglant sacrifice dont l'Église va nous retracer le funèbre tableau. Dans nos offices modernes, le texte est sec et froid, dépouillé la plupart du temps du dialogue et de l'action qui en rehaussaient la portée. Ainsi, la communion du dimanche de la Passion se borne actuellement au chant de ces mots : « Hoc corpus quod pro vobis traditur : Hic calix novi testamenti est in meo sanguine, dicit Dominus; hoc facile, quotiescumque sumitis in meam commemorationem. »

La liturgie du moyen âge a trouvé dans le texte une occasion toute naturelle de rappeler aux fidèles l'importance de ces paroles divines, surtout à l'approche du jour où elles ont été proférées pour la première fois. Elle insiste donc et permet au chœur de joindre sa voix à celle du célébrant, pour signaler le mystère qui

s'opère. Ainsi, après le baiser de paix, le prêtre tenant entre les mains le corps du Seigneur : «Voici, dit-il, le corps qui a été livré pour nous ; » le chœur répète de nouveau cette phrase. Après la communion, le prêtre élève le calice et dit : « Dans mon sang est le calice de la nouvelle alliance, dit le Seigneur; « et, pendant qu'il communie sous la seconde espèce, le chœur répète comme il l'a précédemment fait , et ajoute : « Toutes les fois que vous ferez ces choses, faites-les en mémoire de moi. »

Finito pacis osculn sacerdos tcnens corpus Domini dicat : — Co. — « Hoc corpus quod pro vobis tradetur. »

Et hoc idem respondeat chorus iteruni corpus Domini dum sumatur a sacerdote. Qui sumpto calice sublevando dicat :

«Hic calix novi testamenti est in meo sanguine dicitDominus.»

Et tune bibat et hoc idem chorus scilicet. Hic calix répétât et perducat usque ad finem.

« Hoc facite quotiescumque sumitis in meam commemorationem. »

En songeant à la disparition successive de toutes ces cérémonies liturgiques et à la monotonie qui est née de leur suppression, nous sommes tenté de croire qu'il existe une grande solidarité entre les destinées delà liturgie, de la poésie et delà musique du moyen âge. Si l'on est convaincu, par les monuments qui ont été publiés, que la première a subi des altérations déplorables, que la seconde a été méconnue, dédaignée et indignement remplacée, comment admettre que les hommes qui ont fait toutes ces choses aient fait grâce au plain-chant? Non-seulement ils l'ont mutilé et rendu presque méconnaissable, mais encore, ne le comprenant plus, ils ont inventé des systèmes absolus, basés sur des rapports imaginaires ou fortuits. En un mot, impuissants à comprendre l'ancien plain-chant, ils en ont inventé un nouveau, et le moindre mal qu'ils ont causé a été d'empêcher les compositeurs de rien écrire en plain-chant. Qui d'entre eux, en effet, s'assujettirait à ce fatras de règles que les monuments ne justifient pas? Aucun ne l'a fait dans aucun temps et pas un ne le fera. Le chant du moyen âge , comme tout art, n'est rien moins qu'encyclopédique.

DRAMES l.ITrK(;iQl i:.S DANS I,ES KCW.ISKS. 19.'}

Certainement on trouve des analogies évidentes et nombreuses entre la plupart des picNcesde plain-chant. Mais est-il à dire, pour cela , qu'elles étaient soumises à la classilicalion grégorienne régulière et absolue, qui proscrivait toute inspiration musicale en dehors de ce cercle infranchissable ? Notre avis est que ces velléités de grouper , de classer , de systématiser ont été plutôt l'œuvre des écrivains et des savants que celle des compositeurs et des musiciens pratiques. 11 est possible qu'au moyen âge, au xm'' siècle même, il se soit trouvé des hommes, amateurs des catégories, qui aient pris l'effet pour la cause, et aient conclu en faveur d'une division rigoureuse par modes, constituant une tonalité exclusive. De toute manière , la classification absolue , telle qu'elle existe actuellement, n'est ni rationnelle ni justifiable en ce qui concerne les chants composés aux xii" et xiii" siècles. Elle est impossible. En effet, sans tenir compte de l'absence de toute indication de modes dans plusieurs manuscrits du xiii" siècle que nous avons vus, nous trouvons contre elle une preuve évidente dans la présence d'une foule de prières complètement étrangères aux huit modes et à leurs subdivisions. Le «Regnantem sempiterna» del'Avent et le « Paxin terris » de la nuit de Noël que nous avons déjà cités, se trouvent dans ce cas. Nous espérons que la publication d'un assez grand nombre de monuments , intéressants par leur mélodie propre autant que par leur exception formelle des règles imposées à notre crédulité, rendront notre assertion concluante. D'ailleurs, le plain-chant, pour s'affranchir fort souvent de notre système de tonalité, l'a-t-il ignoré complètement? Non; seulement au xiii^ siècle on ne resserrait pas les inspirations des compositeursdans un cadre de règles fixes, hors desquelles il n'eût pas été permis de s'aventurer. D'abord on a chanté n'importe quel texte, n'importe quel air; ensuite on a composé d'avance et fait exécuter; puis sont venus les esprits méthodiques et philosophiques, qui avaient la manie, comme ceux de nos jours, d'expliquer les jeux de la nature, de discuter à froid les inspirations des poètes et de leur trouver, comme l'ont fait La Harpe et Delille, des pensées , des intentions et des calculs auxquels ils n'avaient nullement songé.

Et puis, plusieurs siècles ensuite, après l'oubli et l'altération des monuments, après la publication successive d'œuvres conçues dans un autre esprit et par des hommes médiocres, des savants, curiiîux de reconstituer un art perdu, ont pris ces méthodes, ces traités pour l'art lui-même , et se sont empressés de formuler comme système absolu ce qui n'était peut-être tpie le fruit de l'imagination d'un individu isolé. De nos jours, ne voyons-nous pas des médecins assujettir tous les actes de notre intelligence à l'organisme ; des philosophes considérer les faits historiques comme autant d'anneaux d'une chaîne qu'eux-mêmes ont forgée; enfin , si nous nommons les mathématiciens , ne reconnaitronsnous pas que les applications nombreuses qu'ils ont faites et qu'ils font encore à toutes les branches des connaissances humaines, à la musique en particulier, peuvent constituer des systèmes plus ou moins spécieux, mais non des axiômes à l'aide desquels on puisse vivre, parler, penser, écrire, et sans lesquels ces opérations seraient impossibles. Nous nous élevons avec d'autant plus de force contre la foi exclusive et aveugle dans les méthodes et dans les traités, que nous ignorons complètement l'influence de ces ouvrages sur les travaux des compositeurs contemporains. D'ailleurs, nous n'avons qu'à suivre l'échelle ascendante des arts depuis la mécanique, l'architecture, la sculpture, jusqu'aux opérations les moins plastiques , pour nous convaincre que la nature agit de plus en plus en dépit des règles. La poésie prend enfin son essor et s'envole avec l'inspiration musicale, sa compagne de liberté, dans des régions où l'œil du méthodiste ne pénétrera jamais. Si nous voulons découvrir le secret des belles compositions du moyen âge , étudions-les en elles-mêmes ; laissons de côté la nomenclature des règles à l'aide desquelles on n'a pu jusqu'alors rien édifier, ni même rien reconstruire, et nous reconnaîtrons, au contraire, que la fécondité musicale des compositeurs prenait sa soui'ce dans l'affranchissement de ces entraves, comme celle des poètes dans l'indépendance de leur libre génie.

DIÎAMIlS I.ITI ItfiKil'CS DANS I.i;s !■.( n.I.SIIS.

DISIAMf IIE nEH RAMKAUX.

L'Aspersion de l'eau bénite se faisant avant l'office, non-seulement le jour des Rameaux, mais même tous les dimanches de l'année , ce n'était qu'après cette purification des assistants que l'Heure de Tierce était chantée, comme le prouve la rubrique que nous allons donner. Actuellement, il est d'un usage général, dans les Diocèses qui suivent les rites de Paris ou de Rome, de faire • l'Aspersion entre Tierce et la Procession. On ne manquera pas d'objecter, en faveur de la coutume actuellement consacrée, que les Églises étant la plupart du temps vides lorsqu'on chante les Heures, Feau bénite retomberait sur les dalles au lieu de purifier le front des fidèles^ tandis qu'en plaçant cette cérémonie imm.édiatement avant la Messe, un plus grand nombre d'assistants y participent. On comprendra que nous ne saurions entrer dans de tels détails et que nous devons nous contenter de signaler la place assignée à cet usage liturgique pendant le xnf siècle, comme très-convenable et servant d'introduction au grand office.

Dominica in ramis palmarum aqua benedicatur siciit in aliis dominicis et «asperges me» cantetur. Postea cantetur tercia et postea processio ordinata cum cruce discooperta eat ad altare crucia libi benedicendi sunt rami palmarum et cantetur hec antiphona : « Ante sex dies, etc. »

Pendant la distribution des Rameaux, le chantre commençait l'Antienne suivante qui renferme le récit du triomphe de Jésus Christ entrant à Jérusalem :

« Pueri hebreorum tollentes ramos olivarum obviaverun Domino clamantes et dicentes « osanna in excelsis. » Pueri hebreorum vestimenta prosternebant in via et clamabant dicentes : « osanna filio David , benedictus qui venit in nomine Domini. »

196 HISTOIRE C;É.\ÉRAIJ-: DK LA MUSIQI E RELIGIErSE.

Le chantre était oà'dinairement chargé de la partie historique de la liturgie qui expliquait aux assistants le sens des cérémonies. Comme l'antique Coryphée, tantôt il initiait les spectateurs aux mystérieux détails de l'action, tantôt il donnait l'impulsion au chœur en commençant lui-môme le chant que tous continuaient; ce qui est clairement démontré par cette rubrique : Cantor incipiat hnnc antiphonam. Aucune pause, aucun temps d'arrêt, aucun crochet, horrible invention du xvii" siècle, n'indiquent le moment où cessait l'intonation et où les voix réunies reprenaient. Nous trouvons dans un manuscrit du xm' siècle, relatif aux usages de l'Église de Bayeux, les détails suivants qui peuvent donner une idée du rang qu'occupait le chantre dans la hiérarchie ecclésiastique. Nous transcrivons textuellement :

« Cantor vero baiocensis ob honorem dignitatis sue in quibus festis solemnibus, in vesperis, matutinis, processione et missa, alba et amictu et cappa serica inductus, mitra rotonda cum duobus dependentibus, cyrothecis et baculo sicut episcopus adornatur; propterest super in ecclesia fieri consuetudo. Jure etiam sue dignitatis confert et providet id quod percipiunt duo rectores chori. Item jure dignitatis sue confert vicaria ecclesie , etc. »

On voit que le chantre portait à tous les offices l'aube , l'amict, la chape de soie, ime mitre de forme ronde avec deux fanons, des gants et un bâton comme l'évêque, d'après une coutume déjà ancienne dans l'Église. Quant au bâton cantoral, il est encore porté par les grands-chantres dans plusieurs diocèses de France.

Le chantre continuait à raconter tous les détails du triomphe, pendant que la Procession s'acheminait de la nef de l'église au lieu de sa destination.

Quibus finitis pergat processio de navi ecclesie ad locum destinatum et cantor incipiat hoc responsorimn :

« Cum audisset turba quia venit Jesum lerosolimam, cum ramis palmarum processerunt ei obviam , etc. »

Suit, chanté, tout le récit évangélique,

La Procession des Rameaux, telle qu'elle se fait actuellement, ne peut donner aucune idée de celle qui avait lieu au xiii" siècle. On pourra en juger par les rubriques qui vont suivre.

DHAMKS LITI RGIQI KS UAiNS LHS É(;M.S|;S. 197

Lorsqu'elle était parvenue au lieu de la station, on prêchait le peuple. Le sermon terminé, cinq clercs de second oi'dre, debout devant un tombeau [fcrctruin], où le corps du Seigneur était déposé, chantaient : « Voici que ton roi vient à toi plein de douceur, ô Sion, fille mystique ! Dans son humilité il est monté sur une bête de somme, ainsi qu'il a été prédit dans une leçon du prophète : » Ce tombeau devait avoir été porté au reposoir avant le jour et en particulier; cependant il était accompagné de cierges, précédé de la croix et de l'encensoir.

Cum pcrventum fuerit ad locum ubi statio débet fieri, fiât sermo ad populum. Qiio finito quinque clerici de secunda sede albis inducti content hos versus ante feretrum ubi est corpus Domini quod feretrum ante lucem débet illuc deferri privatim cum candelabris et cruce et turibulo: « En rex venit mansuetus tibi Syon filia mystica humilis sedens super animalia ut venturum jam predixit lectio prophetica. »

Ici, la mise en action du texte évangélique semble être douteuse. En effet, pourquoi ce tombeau à cette place et en ce jour? Pourquoi était-il l'objet d'une station? La lumière inattendue que les textes et les rubriques viennent jeter sur cette circonstance mystérieuse, prouve au contraire le rapport intime et permanent de la liturgie du moyen âge avec les détails historiques les plus minutieux. Il y avait là une représentation véritable, un art dramatique réel, dont le principe était la foi; un enseignement rationnel et sensible en était le but.

C'était à Béthanie que Jésus avait ressuscité Lazare, quatre jours après qu'il eut été mis dans le tombeau. Il y revint six jours avant la fête de Pâques, et soupa dans sa maison. A l'occasion du parfum dont Marie arrosa ses pieds, il prédit sa sépulture. La station de la Procession a donc été , dans la pensée du liturgiste , le symbole du séjour de Jésus â Béthanie; et le tombeau qu'on offrait aux regards et aux hommages du peuple était, non pas le tombeau de Lazare, comme un examen superficiel pourrait le faire supposer, mais une triste image, un tableau précurseur de la mort de celui qui va triompher à Jérusalem. Ainsi, aux yeux de l'homme instruit des détails de la vie de l'Homme-Dieu, se dé-

tf)8 HISTOIRE GÉiVÉRAI.E DE LA MUSIQUE RELIGIEUSE.

roule un drame profond, philosophique, dont toutes les parties sont solidaires et rigoureusement enchaînées. Le voyage de Jésus, d'Ephraïm à Béthanie, le souvenir de la mort et de la résurrection de Lazare, l'allusion à ces deux gages donnés à notre rédemption par le Sauveur des hommes, tout a été exprimé dans cet épisode comme nous allons le prouver par les citations suivantes :

L'archevêque, le chantre, le diacre, le sous-diacre et le chœur, d'un côté, les cinq clercs de l'autre, chantaient tour à tour devant le tombeau plusieurs Verssts, en faisant des génuflexions : Timc archicpiscopus, cantor, diaconiis, subdiaconus cum choro de statione sua flectando genua. Resp.

« Salve, etc. »

La place qu'occupe ici le chantre, par rapport à la hiérarchie, est conforme aux détails que noiis avons donnés plus haut sur sa dignité et ses prérogatives.

Item quinque clerici predicti cantent : « Hic est ille qui ut agnus insons morti traditur mors morti inferni morsus morte domans vivere ut quondam beati vates promiserunt prophetice. » — Item archiepiscopus cum suis dicat :

Salve nostra salus pax vera redemptio virtus Ultro qui mortis pro nobis jura subisti :

Quo finito archiepiscopus incensat feretrum et ipse cantor, etc.

On voit par ce qui précède que l'interprétation donnée par nous pour la présence du « feretrum » à la station est exacte. Au reste, la pièce qui est chantée lorsque la Procession se remet en marche vient encore la corroborer.

Hoc finito processio et cantores simul cantantes incipiant . Resp.

« Ceperunt omnes turbe descendentium gaudentes laudare Deum voce magna super omnibus quos viderant virtutibus dicentes, benedictus qui venit in nomine Domini, pax in terra et gloria in excelsis. Dominus Ihesus ante sex dies pasche venit Bethaniam ubi fuerit Lazarus mortuus quem suscitavit Ihesus. »

La plupart de ces chants sont fort beaux. Nous ne les publions pas néanmoins; car, isolés de l'action, il serait difficile d'en acquérir une complète intelligence.

DUAMKS LITI'l{(;i(il lis DANS I.HS Kf;l.ISI>. 199

Nous arrivons au moment le i)lus intéressant de cette belle Procession, et nos lecteurs pourroiil une fois déplus comparer les cérémonies du moyen âgeavecrimuge décolorée qui nous en est restée.

Lorscpie la Procession arrivait aux portes de la ville, elle s'arrêtait. Cinq enfants montaient sur les tours et lançaient dans les airs des chants de gloire et de triomphe.

Cuin mUcm Processio ad portani civitatis venerit fuit ibi statio et qiiinque pueri ascendant tiares et vicissim canlent hos versus :

Gloria laus et lionor libi sil rcx Xvisti redeniplor Gui puérile cliicus prompsil Osauna piiiin.

Le chœur répétait en fléchissant les genoux cette doxologie, et les enfants continuaient à chanter plusieurs autres Versets précédés et suivis de ce refrain populaire. « Vous êtes le Roi d'Israël, » vous êtes de la race illustre de David, ô vous , Roi béni , )) qui venez au nom du Seigneur. Toute l'assemblée pro- » clame vos louanges dans les plus hautes régions; l'homme » même, tout mortel qu'il est, joint sa voix à celle de toutes les » créatures. » Ces Versets, dont le chant et le texte sont empreints de l'enthousiasme le plus ardent, se termine par un retour à l'histoire qui ramène les esprits à l'objet principal de la Fête , et par un enseignement aux fidèles, tiré de la comparaison des rameaux judaïques avec les rameaux chrétiens :

« C'est avec des palmes que le peuple juif est venu au-devant de » vous : c'est avec des hymnes, des vœux et des prières que nous » les imitons. » Ces voix pures descendant du haut des tours de la ville, comme d'une église céleste, ces chants d'adoration, répétés par le clergé et par le peuple, n'étaient-ils pas l'alliance entre le ciel et la terre que le divin médiateur est venu établir et dont il était proclamé, en cette circonstance, et la cause et l'objet?

Chorus reiteret flectando genua : « Gloria laus. » Item pueri pi^edicti incipiant :

Israël es tu rex Davitlis et inclila proies Nomine qui in Domini rex benedicte venis.

200 HISTOIRE GÉMÎIULI- OK LA INIISIQUE RELIGIEUSE.

— Chorus sicut prnis : «Gloria laus. » — Item puci^i predicti :

Cetus in excelsis le laudat cœlicus omnis El mortalis lionio et ciincta creata simul.

— Item chorus : « Gloria laus. » — Item pueri predicti :

Plebs hebrea libi cuni palmis obvia venit Cum prece voto liymnis assumus (adsumus) ecce tibi.

— Chorus sicut prius : « Gloria laus. »

Alors, la Procession rentrait dans les murs de la ville ou de la commune d'où elle était sortie et se partageait en deux chœurs. L'un exprimait la pensée perfide que les princes des prêtres avaient conçue de faire mourir Lazare^ dont la résurrection était la cause du triomphe de Jésus ; l'autre, expression de la multitude, rendait à leurs oreilles témoignage du miracle opéré à Béthanie : — Tune processio intret civitatem vel villam. Respons. Incipiat : « Cogitaverunt autem principes sacerdotum ut et Lazarum interficerent propter quem multi veniebant et credebant in Jesum. Ji. Testimoniuni perhibebat turba que erat cum eo quando Lazarum vocavit de monumento et suscitavit eum a mortuis. »

Dans un a\itre Répons, qui se chantait sous le portique môme de l'église, se remarque la même fidélité à conserver à la liturgie son caractère dramatique. En effet, dans la première partie, les prêtres et les pharisiens, inquiets de l'influence de Jésus sur le peuple, délibèrent sur son sort et se troublent à la seule pensée de la fureur des Romains. Dans la seconde, quatre prêtres, revêtus de chapes rouges et vertes, chantaient devant les portes de l'église la prophétie du grand prêtre Caïphe, prophétie qui ne fut séparée que de quelques jours de son accomplissement au jardin des Oliviers et sur le Golgotha.

Ad iîitroitum atrii cantor incipiat hanc antiphonam : « Collegerunt pontifices et pharisei concilium et dicebant quid faciamus quia hic homo multa signa facit si dimittimus eum sic omnes credent et veniant Romani et tollentnostrum locum et gentem. »

Tune qtiatuor presbyteri rubeis et viridibus cappis induti cantent ante januas ecclesie hune versum : « Unus autem ex ipsis Cay-

DRAMKS LITl RfMQl'K^ DANS I.K.s KGLISKS. 201

plias nomine, ciiin esset pontifex anni illius prophetavit dicens expedit vobis ut iinus moriatur liomo pi'o populo et non tota gens pereat ab illo, etc. »

Jusqu'ici, rien n'est conforme aux usages liturgiques en vigueur dans nos églises le jour des Rameaux. Tout est plus complet qu'aujourd'hui et offre un sens plus profond. Actuellement il ne reste plus des anciennes cérémonies que le dialogue entre le célébrant et les enfants de chœur. Les trois coups qu'il frappe à la porte de l'église en chantant : « Attollite portas, principes, vestras, » sont un bien faible symbole, soit qu'on les compare à la station de la porte de la ville, soit qu'on les considère comme un vestige de l'importante cérémonie qui termine cette magnifique Procession du dimanche des Rameaux. Le rit romain s'éloigne dans cette circonstance beaucoup plus encore que le rit parisien des coutumes du moyen âge. Il parait certain, au reste, qu'à cette époque, les fêtes religieuses n'avaient pas de programme officiel rigoureusement arrêté. L'initiative des Églises et des populations y jouait le plus grand rùle et nous ne saurions nous en plaindre, car l'un des principes de notre admiration pour ces siècles si rapidement écoulés, est précisément cette manifestation, variée à l'infini, d'un sentiment générai, universel.

Lorsque la Procession rentrait dans l'église, des prêtres portant le tombeau où reposait le corps du Seigneur, s'arrêtaient et plaçaient en travers de la porte leur précieux fardeau . Tout le cortège et le peuple passaient devant le tombeau, peut-être même dessous, et se rangeaient dans la nef de l'église, précédés du crucifix que l'on découvrait à ce moment. Pendant le défilé, l'archevêque, le chantre, le diacre et le sous-diacre faisaient, alternativement avec le chœur, une génuflexion et chantaient: «Je vous salue, ô notre Roi.» Le sens de cette cérémonie est d'une telle clarté, que toute explication pourrait être considérée comme superflue. L'entrée de l'Église militante dans la Jérusalem céleste, le triomphe du juste franchissant les portes du ciel qu'a seule ouvertes la mort du Christ, et allant saluer le Roi des rois; toutes ces vérités dogmatiques étaient enseignées au peuple dans le langage le plus clair et le plus éloquent qu'on ait pu inventer. Foi, histoire, enseignement, poésie,

202 TIISTOIHI-; GÉNÉRALE 1)K LA Ml'SIQUE RELIGIEI SE.

tels étaientles clénienls qui composaient la liturgie aumoyenâge.

Plût à Dieu qu'elle se fût maintenue à cette hauteur ! De nos jours, les offices divins n'offrent plus dans leur partie liturgique que des déljris défigurés des grandes scènes dont nous donnons une imparfaite esquisse. Mal coordonnés, tronqués et dépourvus d'homogénéité, ils ne présentent plus qu'un symbolisme obscur, souvent inintelligible, et, conséquence funeste, le spectateur se moque souvent de ce qu'il ne comprend plus !

Nous citons la l'ubrique des détails qui précèdent : hoc facto intret processio ecclesiam sacerdotibiis ferctramuhi corpus Bomini est intranversum [in transversiim) tenentibus ante januas ecclesie et intret populus. Processione vero in navi ecclesie ordinata et crucifixo discooperto archiepiscopics, cantor et diaconus , subdiacomis flectentes geniia incipiant Jianc antiphonam « Ave Rex noster. » Rcspondeat chorus flectens genua « Ave Rex noster» Item archiepiscopus cum suis , « Ave Rex noster. » Chorus sicut prius, «Ave Rex noster, » etc., et sic usque ad ftnem.

L'office des Rameaux ne nous présente plus qu'une particularité remarquable, — c'est un Répons chanté dans le chœur par quatre diacres revêtus de chapes noires et tournant leurs visages les uns contre les autres. Le texte du Répons fait voir que ce dernier détail avait pour but de rappeler le conciliabule tenu par les Juifs pour prendre Jésus : — Qiia finita quatuor diaconi nigris cappis indiiti versis vidtihus ad se ipsos cantent hoc responsorium : « Principes sacerdotum consilium fecerunt ut Ihesum occiderent. Dicebant non in die festo, ne forte tumultus fuerit in populo. »

L'archevêque alors bénit le peuple et la Messe commence : — Qua finita (Processione) archiepiscopus benedicat populum et missa incipiat.

Tel était, au xiii' siècle, l'office du dimanche des Rameaux. Dans cet admirable poëme, chacun avait son rùle assigné, depuis i'archevêque jusqu'au plus simple fidèle. L'action passait de l'intérieur du temple dans la rue, sur la place publique, au delà même des murailles de la ville. Quoi de plus beau que ce cortège harmonieux, célébrant le triomphe du Maître de l'univers par des chants de foi , d'enthousiasme, d'amour, et où les voix des grands

DfiAMKs i,iti'1u;iqim:s dans lks k(;i,i,si:s. 203

et des petits se mêlaient dans une sainte et réelle fraternité ! Philosophie, poésie, musique, action : le drame liturgique offrait tous ces éléments dans une seule matinée à des milliers de personnages, tandis qu'il nous faut, de nos jours, une semaine entière pour goûter succcssivenu!nt, et à de pires conditions, des jouissancesfort contestables. Nous sommes trop habitués, grâce aux préjugés de notre éducation et à une ignorjanee volontaire, à ne faire commencer l'histoire de noti'e art national qu'au xvi'' siècle. Quand pourrons-nous donc saluer le jour où la lumière triomphera de ces résistances opiniâtres, et où l'on puisera dans les manuscrits et les monuments d'une époque à jamais glorieuse des enseignements précieux pour le présent , féconds pour l'avenir. Qu'on y prenne garde ! Si l'on persiste à négliger dans nos cérémonies religieuses l'élément symbolique, en méconnaissant sciemment ou involontairement les sources d'où il d'écoule, on portera une atteinte sérieuse à l'essence même du culte extérieur et l'on verra s'amoindrir et disparaître insensiblement tout ce que la liturgie a de plus séduisant et de plus poétique.

Nous ajouterons qu'en persistant dans ce système de restriction et de puritanisme exagéré, on s'éloigne d'un sentiment naturel et éminemment populaire auquel, de toutes les doctrines religieuses et philosophiques, le christianisme a donné le plus de gages et d'encouragements. Nous savons bien que les philosophes du temps nous reprochent de nous attacher à faire revivre une société artificielle, une sorte de superfétation étrangère à l'humanité, telle qu'ils la comprennent. Nous ne nous arrêterons à ce reproche que pour leur demander par quoi la philosophie moderne a remplacé ce tout harmonieux et logique de la manifestation d'une foi qu'ils ont reniée. D'ailleurs la nature de nos contemporains du xix" siècle a-t-elle répudié le principe de ce symbolisme et de ces formes extérieures ; trop négligées dans nos églises? Ne le retrouvons-nous pas, mal interprété quelquefois, il est vrai, mais encore tout vivant dans nos fêtes civiques, dans les détails de nos cérémonies funèbres, dans les insignes militaires et dans les divers costumes de nos magistrats ? Pourquoi ces hommes ne poussent-ils pas leur système de dénigrement jusqu'à proscrire le glorieux symbolisme

204 msTOïKK c;k.\krale dk la musique religieuse.

tle notre drapeau national? Non, depuis le sauvage, qui décore sa pirogue et ses armes d'ornements fantastiques, jusqu'à l'homme civilisé de l'occident, tous veulent embellir la réalité de poétiques fictions.

Les offices du Lundi, Mardi , et Mercredi saints n'offrent rien de particulier à constater, sinon que les textes répondent à la liturgie que l'on appelle fort improprement Xusage de Rome. Nous continuerons à prendre acte des faits de ce genre, qui nous serviront à prouver ultérieurement que cette liturgie a été pratiquée en France pendant de longs siècles^ beaucoup plus fidèlement qu'en aucune Église d'Italie, et qu'à l'époque'même de sa plus grande splendeur, quelques divergences ont existé entre certains diocèses et Rome. Nous espérons que l'étude de cette question terminera bien des différents à l'avantage du xiii" siècle et tout en faveur de l'époque dont nous nous occupons.

A l'office de la nuit de la cinquième férié, on sonnait les cloches isolément d'abord, puis toutes enseml)le. Les détails qui vont suivre nous portent à voir, dans cet appel successif et toujours croissant, une image de la vocation des Apôtres, appelés à divers intervalles à partager les travaux de Jésus qui recrutait, de jour en jour, de nombreux disciples.

In V fer. nocturno primitus camjjana sigillatim post omnes simul j)ulsentur. xxini candele ante altare accendantur . Que secundum p. et lec. extinguantur . Incipiente autem cantore antiphonam : Traditor autem, candela extingualur que sola remansit post Benedictus.

Nous donnons ici le texte de l'Antienne « Traditor autem, » afin qu'on puisse apprécier le sens que nous tirons de cette rubrique : « Traditor autem dédit eis signum, dicens : quem osculatus fuero, ipse est, teneteeum. » — a Le traître leur donna ce signal :

DHAMDs i.iTi iu;iQi i:.s DANS i,i;s K(;i,isi:s. 205 Celui que je baiserai, c'est celui-là mùme que vous cherchez. Saisissez-le. ))

Vingt-quatre cierges étaient allumés devant l'autel; on les cteigniiit successivement a pi-f'-s chaque Psaume et chaque Leçon. On sait que les Ténèbres du Jeudi saint se composent de quatre parties, c'est-à-dire de trois Nocturnes et des Laudes. Chaque Nocturne comprend trois Psaumes et autant de Leçons. Ces Leçons ne sont rien moins que les lamentations de Jérémie, ces élégies nationales, ces pleurs prophétiques qu'aucun poëte n'a jamais pu égaler. Ensuite viennent les Laudes, qui se subdivisent également en six parties, composées de Psaumes et des Cantiques de Moïse et de Zacharie. Après chacune des vingt-quatre divisions de cet office, on éteint un des cierges du candélabre symbolique. C'est ainsi que les Apôtres, appelés à répandre dans le monde la lumière de l'Évangile, devinrent semblables à des flambeaux éteints lorsqu'ils prirent la fuite et abandonnèrent leur maître aux approches de la Passion. Après le « Benedictus y> qui termine les Laudes, un seul cierge reste allumé. Resterait-il à Jésus un ami, dans l'abandon où ses onze Apôtres bien-aimés l'ont laissé ? il n'en est rien. C'est Judas qui s'avance avec une troupe d'hommes armés ; l'apôtre donne à son maître le baiser perfide ; la trahison s'accomplit, et le cierge s'éteint. La nuit devient profonde. L'Homme- Dieu, abandonné de tous, reste aux mains de ses ennemis.

Immédiatement après les Ténèbres, on chantait des prières qui, depuis, ont disparu de la liturgie romaine, et qui, circonstance remarquable, sont restées en usage dans une grande partie des diocèses de France. Seulement, elles ont été tellement modifiées sous tous les rapports, que nous les rétablissons ici, avec leurs rubriques, telles qu'elles existaient au xiii'' siècle. Le chant en est fort remarquable; nous le publierons à la fin de notre travail.

Le Cantique de Zacharie terminé, deux diacres, debout derrière l'autel, chantaient à haute voix : « Seigneur, ayez pitié de nous. » Alors deux prêtres dans le chœur répondaient à voix basse : « Maitre, ayez pitié. » Le chœur terminait la période en chantant : « Christ, notre maître, s'est rendu obéissant jusqu'à la mort. » Les deux diacres chantaient de nouveau derrière l'autel : « Sei-

gneur, ayez pitié de nous. » D'autres diacres, se tenant devant l'autel, répondaient : « Vous (jui ôtes venu sur la terre afin de souffrir pour nous. » Les deux premiers reprenaient : « Seigneur, ayez pitié de nous; » et les autres : « Vous qui, les mains étendues sur la croix, attirez tous les siècles à vous. » Les deux premiers diacres, toujours derrière l'autel , répétaient : « Vous qui avez dit par la Louche du Prophète : Je serai ta mort], ô mort. » Les deux diacres enfin chantaient trois fois, comme au commencement, derrière l'autel : « Seigneur, ayez pitié de nous. » Les deux prêtres répondaient : « Maitre, ayez pitié. » On terminait en chantant en chœur : « Christ, notre maitre, s'est fait obéissant jusqu'à la mort. » Un enfant ajoutait ce Verset : « Jusqu'à la mort de la croix. » Alors on se prosternait, et chacun récitait en luimême le « Pater noster. «

Indépendamment de la gravité touchante de cette partie de l'office du Jeudi saint, il y a là un document de la plus haute importance sous le rapport musical. En effet, nous voyons une variété combinée à dessein dans le nombre des personnages du dialogue, dans le rang qu'ils occupaient, et même dans l'exécution du chant, car tout ce texte était chanté. Ainsi, nous voyons deux prêtres dans le chœur, deux diacres derrière l'autel, deux autres devant; d'autres encore, dont le nombre est indéterminé et qui chantent une phrase; un enfant, et enfin le chœur servant à la fois de contraste et de complément aux inflexions plus douces qui le précèdent. Nous pouvons remarquer également que la facture de ce morceau offre une intention de régularité en harmonie avec les effets que nous avons signalés. La mélodie simple et. pleine de sentiment ajoute un charme de plus à cette pièce importante.

Quo finito duo diaconi rétro altare, stantes alla voce iticipimit « Kyrie leyson. Kyrie leyson. Kyrie leyson. »

Tu7ic duo presbyteri stantes in choro respondeant humili voce : Domine miserere. — Chorus respondeat et finiat : Xristus dominus factus est obediens usque ad mortem. — Itei'um duo diaconi rétro altarc incipiant : Xriste leyson. — Et alii diaconi anfe altare stantes respondeant : Qui passurus advenisti propter nos. —

DHAMics i.riTii(;i(jT'i-:s daas 7,i;s j';(;i.isI'S. 207

Item (lia diaconi duo rclro (iltaro incipiant, : Xriste leysoii. — Item alii duo uiite (dliire : Qui expansis in cruce maiiibiis traxisli omnia ad te secula. — Jte//t dico rctro altarc : Xriste leison. — Item duo alii ante altarc : Qui pi'o[)lictico proinpsisti oro mors tua G mors. — Item duo alii rétro altarc : Kyrie leyson. Kyrie leyson. Kyrie leyson. — huo presbytcri respondeant : Domine miserere. — Chorus sicut prias : Xristus dominas factus est obediens usque ad mortem. — Tioïc unus jnicr alla voce dicat. y. Mortem autem crucis. — Tu7ic ftat prosf ratio et immqaisqtie per se finiat Pater noster.

Après le Lavement des autels avec du vin et de l'eau par deux prêtres en aube, le clergé allait prendre un repas, et immédiatement après avait lieu le Lavement des pieds. Rcmarcpions que ce repas, indiqué dans la rubrique en ce jour et à cette place, est encore un symbole de la cène après laquelle Jésus-Christ lava les pieds de ses Apôtres, il est d'usage parmi le clergé de quelques diocèses, entre\autres de celui de Dijon, si nos souvenirs sont fidèles, de prendre, le Jeudi saint après les Vêpres, en commun, un repas présidé par l'évôque.

Deindc altaria a duobus presbyteris albatis vino et aqua laventur clericis intérim cantandum. Resp. Circumdederunt me cum versa et régressa (avec le Verset et la reprise). Hoc e.rpleto eant ad prandium et post prandium mandatum paiiperum. fuit et archiepiscopus corum pedes quorum voluerit (lavet) revestitus alba et stola.

Cette cérémonie porte le nom de Mandatum parce que Jésus en iit un commandement exprès à ses Apôtres comme le texte qui l'accompagne le rappelle: «Je vous donne un nouveau commandement : celui de vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés, dit le Seigneur. Vous me traitez de maître et de Seigneur, et vous faites bien, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi qui suis votre Seigneur et votre maître, à, plus forte raison, vous devez vous laver les pieds les uns aux autres. » « Mandatum novum do vobis, ut diligatis invicem sicut dilexi vos, dixit Dominus. — Vos, vocatis me magister et Domiims, et benc dicitis ; sum eteiiim. Si ego, Dominus magister vester, lavi pedes

208 HISTOIRE GÉNÉRALl'; DK LA MUSIQUE RELIGIEUSE.

vestrtis, quanto magis vos débet is aller alteriiis lavare pedes. »

Nous arrivons au Vendredi saint. Nous ne mentionnerons dans ce grand office que les parties principales qui offriront quelque dissemblance avec les usages suivis actuellement.

Les Heures étaient chantées ou plutôt récitées dans l'église, avec un religieux mystère par cinq, six ou sept frères. Aucune mélodie ne venait adoucir la tristesse de l'office. C'était à l'un des angles du chœur qu'on le disait, cet office, afin de rappeler que les juifs se retirèrent à l'écart pour délibérer sur la mort de Jésus. A l'Heure de None, on frappait des tablettes les unes contre les autres , comme on le fait encore à la fin des Matines dans quelques diocèses, en souvenir du bruit qui se fit à la mort du Sauveur des hommes, lorsque les pierres se fendirent et que les tombeaux furent entr'ouverts. Nous verrons plus loin que ces tablettes remplaçaient les cloches dans les jours de tristesse. — In sexta feria omneshore ecclesia conveniendo cum silentio etabsque tonodicantur. Que tam a senis vel a aeptenis fratribvs in uno chori angido cantentur in more videlicet judeoriwi de morte Domini coyisiliunt capiendo. Hora nona tabule 2iercutiantur ut in matiUinis.

On attachait une telle importance à représenter symboliquement les détails de l'Écriture sainte , et à en faire pénétrer la connaissance daus les esprits au moyen d'un enseignement sensible, que le chant lui-même de la Passion était interrompu dans ce but, au passage : « Partiti sunt vestimenta mea sibi. » A ce moment deux clercs dépouillaient l'autel d'un linceul qu'on avait placé sous la nappe. Indépendamment du sens attaché à ce fait par ce choix môme du texte et dont l'évidence ne saurait être contestée, la rubi-ique qui suit vient donner une explication nouvelle. D'après elle, l'autel représente le Seigneur que les Apôtres laissèrent seul à l'approche de ceux qui venaient le saisir. — Hic II clcrici mutent altarc sijndonibus que priiis sub texto positi [])ositx) f aérant, altare significat Dominum. Syndonem autem apostolos qui comprehenmm Dominum relinquentes.

Il y a ici désaccord entre les textes et la rubrique, puisque les premiers appliquent ce dépouillement de l'autel à celui du corps de Jésus-Christ par les soldats après le crucifiement, tandis que

DRAMKS LITURGIQUES DANS LES ÉGLISHS. 209

celle-ci en fait le symbolisme de la fuite des Apôtres. Nous ne pouvons nous empêcher de donner une interprétation qui nous parait plus exacte, enhardi par l'inconséquence môme que nous signalons. Le mot « sindon » signifie proprement linceul, et nous ne voyons pas le rapport qui peut exister entre cet objet et les apôtres. Nous croyons plutôt que ce fait fort intéressant se rapporte au jeune disciple qui, au jardin de Gethsemani, n'était couvert que d'un linceul et le laissa, en s'enfuyant, aux mains de ceux qui le tenaient : « Adolescens autem quidam sequebatur euni, amictus sindone super nudo, et tenuerunt eum, at illerejectà sindone, nudus profugit ab eis. » (S. Marc, cap. xiv, vers. 51, 52.) — Si nous ajouto'is à ces réflexions que ces deux versets sont immédiatement précédés de celui-ci : « Tune discipuli ejus relinquentes eum omnes fugerunt, » on comprendra que notre interprétation rétablit le véritable sens de l'action liturgique en la précisant^ loin d'en altérer l'esprit.

Nous trouvons, dans le sermon de Michel Menot sur la Passion, le passage suivant que nous reproduisons, non pas tant pour corroborer notre interprétation, que pour faire connaître celle que donne, à propos du silence des cloches^ cet orateur judicieux au milieu de ses métaphores hardies et originales :

« Hoc quod discipuli fugerunt et reliquerunt Christum figuratur per altarium denudationem et candelarumextinctionem. Quoniam sola virgo remansit ideo sola candela dimittitur, et imagines cooperiuntur quoniam tune non erant ausi se nominare apostoli Christi nec se ostendere. Et propter hoc cessât pulsatio campanarum, quia sicut campana vocat homines ad ecclesiam sic apostoli per predicationem ad fideni vocabant homines : sed pro illo tempore cessavit predicatio, et ideo dicere poterat Christus : Extraneus factus sum fratribus meis. Et erat quidam adolescens quem voluerunt tenere : sed nudus profugit ab eis ; iste dicitur fuisse Joannes evangelista secundum aliquos. »

Après le chant de la Passion , le célébrant récitait solennellement plusieurs oreinus, au commencement desquels le diacre invitait les fidèles, comme de nos jours, à fléchir les genoux. L'oraison pour la conversion des juifs était aussi à cette époque récitée sans

génuflexion en souvenir de celle qu'ils firent par dérision devant Jésus dans la cour du Prétoire.

Perfecta Passione dicat sacerdos subscriptas solennes... Diaconus dicat Flectamus genua, et dicto a diacono Lexaie... Et sic de ceteris excepta quid pro Judeis dicatur. Quia non dicatur Flectamus genua, quia genuflexo illudebant ei.

Ces oraisons terminées, l'évêque ou le célébrant ôtait sa chasuble et commençait l'office de l'Adoration de la croix. A cet effet, deux prêtres, pieds nus, revêtus d'aubes et de chasubles, portaient derrière l'autel un crucifix dont la tête était couverte d'un voile. Au pied de ce crucifix était attachée une petite croix renfermant une parcelle de la vraie croix, si l'église en possédait, et ils chantaient d'une voix suppliante : « Omon peuple, que t'ai-je fait? en quoit'ai-je affligé? Est-ce parce que je t'ai tiré de la terre d'Egypte, que tu as préparé une croix à ton Sauveur ? »

Après ce verset, deux diacres en chapes noires se tenant au milieu du chœur, fléchissaient les genoux et répondaient en grec : « 0 saint Dieu ! ô saint fort ! ô saint immortel, ayez pitié de nous.»

L'archevêque, le chantre, le diacre et le sous-diacre, se partagaient avec le chœur le chant des mêmes paroles en latin. Alors, s'avançaient vers l'autel les deux prêtres tenant la croix. Ce groupe est à nos yeux l'image des trois personnes divines reprochant aux hommes leur ingratitude : nous donnons cette interprétation sous toute réserve ; cependant on remarque que ce groupe prend trois fois la parole.

Ces personnages continuaient :« Parce que je t'ai servi de guide pendant quarante jours dans le désert, parce que je t'ai nourri de manne et que je t'ai introduit dans une terre couverte de riches moissons, tu as préparé une croix à ton Sauveur. » Les deux diacres, représentant le monde ancien, chantaient de nouveau V Agios suivi, comme précédemment, de la répétition latine. Cet ■ écho latin, ou Cette traduction dans la langue occidentale, était chantée par l'archevêque, les assistants et le chœur, image de l'Église nouvelle.

Le groupe continuait les paternels reproches : « Qu'ai-je dû faire davantage pour toi que je n'aie fait ? Je t'ai planté comme

DRAMES Llïl li<;iQl H"' DA NS LES K(;LISi;s. 211

ma vigne la plus délicieuse, et tu as été pour moi plein (rainertume. Tu as étanché ma soif avec du vinaigre et tu as percé avec une lance le liane de ton Sauveur. » Les diacres terminaient par VAffUKs, et l'Archevêque, apr^-s l'avoir répété avec son clergé, découvrait la croix avec son bilton pastoral et chantait : « Voici le bois de la Croix, auquel le salut du monde est attaché ; venez, adorons. » A ce moment, on élevait la croix aux yeux du peuple, et tous, à cette vue, se prosternaient la face contre terre et l'adoraient avec un cœur rempli de larmes, lacrinuibili corde, comme s'exprime si admirablement la rubrique.

Nous n'avons rien à ajouter à la description de cet office sublime. Nous bornerons nos réflexions à constater qu'en faisant disparaître de ces cérémonies les détails dramatiques, si ingénieusement profonds, si saintement inventés, enintervertissantl'ordre des personnages, et en confondant leurs rôles, on a non-seulement perdu des trésors de poésie, mais encore on a rendu inintelligible la partie de l'office la plus instructive et la plus mystique. Comment s'étonner, après le trop long dédain de faits si importants, de la mutilation de la plupart de nos mélodies religieuses ? Nous trouvons une nouvelle preuve des altérations dont elles ont été l'objet dans le « Pange, lingua, gloriosi praelium certaminis, » hymne qui se chantait pendant l'adoration de la croix, et qui a perdu son caractère par l'addition ou le retranchement d'un grand nombre de notes. On peut à peine comprendre que ces chants soient encore trouvés beaux, malgré tant de vicissitudes et de ruines.

Bis expletis cxuat episcopus vel sacerdos casulam et offkiimi adorajidc crucis celebretur. Hoc ministerio II presbiteri rétro aitare nudis pedibus et inducti albis et casulis, portantes crucifixum^ capite cooperto, ad cujus pedes crux parvula liyata sit in qua habeatur de cruce domini si adest et presbiteri hos versus supplici voce dicant : « Popule meus , quid feci tibi aut in quo contristavi te? reponde (responde) mehi. Quia eduxi te de terra Egyptij parasti crucem Salvatori tuo. » — Quo finito^ Il diaconi cappis nig7'is inducti in medio choro stantes illis respondeant flectentes genua : « Agios o Theos. » — Iterum flectant rjenua : x\gios

212 HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA MISIQIE RELIGIEISK.

iskyros. » — Iterum flectant genua : « Agios athanatos eleyson ymas. » — Archiepiscopus, cantor, diaconus, subdiaconus flectentcs gcnua: « Sanctus. » — Chorus sicut prius : « Deus. » — Item Archiep. cum suis sicut prius: « Sanctus. » — Chorus sicut prius: «fortis. » Jton Archiep. ut prius : « Sanctus. « — Chorus : « Et immortalis, miserere nobis. » — Tu?ic predicti preshiteri accédant ad altare et iterum tenenies crucem dicant : « Quia eduxi te per desertura quadraginta annis, et mannacibavi te, et introduxi te in terram satis optimam : parasti crucem Salvatori tuo. » — Item duo diaconi ut prius : « Agios. » — Archiep. cum suis flectendo genua sicut p>7'ius : « Sanctus. » — Chorus flect. genua : k Deus. )>

— Tune preshyteri crucem ante altare teneant et dicant antiphonam : « Quid ultra debui facere tibi et non feci ? Ego quidem plantavi te vineam meam speciosissimam : et tu facta es mihi nimis amara. Aceto namque cum fellemixto sitim meam potasti, et lancea perforasti latus Salvatori tuo. » — Diaconi ut prius : « Agios. »

— Arch. cum suis :. « Sanctus. » — Chorus : « Deus. » — Hoc finito Archiep. crucem cum bacido discooperiat et incijnat antiph : « Ecce lignum crucis in quo salus mundi pependit; venite, adoremus. » — Hic elevetur crux : omnes viso cruci^xo, se solotcnus prosternant, et lacrimabili corde iîi terram adorent.

Lorsque le clergé et le peuple avaient adoré la croix, le célébrant l'élevait aux regards des assistants, et le chantre entonnait cette antienne : « Vous êtes plus élevée que tous les cèdres, ô croix , sur laquelle a été attaché le salut du monde, où Jésus a triomphé, où la mort a vaincu à jamais la mort. » — Qîiu7n crux adorata fuei'it a clero et populo, eleveteam sacerdos alte et incipiat cantor hanc antiphonam : « Super omnia ligna cedrorum tu sola excelsior, in qua vita mundi pependit, in qua Xristus triumphavit et mors mortem superavit in eternum. »

La petite croix était ensuite plongée dans un mélange de vin et d'eau. Le clergé et le peuple étaient admis à boire de ce breuvage que le séjour du bois de la vraie Croix venait de rendre l'image de l'eau et du sang qui sortirent du côté percé du Rédempteur. On en conservait même pour l'usage des malades. — Quacantata crux parvula in commemorationem sanguinis et aquœ deflentis de

DHAMES LITI RGIQIKS DANS l.KS ÉGLISKS. 213

latere Redemptoris aqua etvinolavetur. Dequo commemorationem sacram clerus bibat et populus etadopus infirmorum reservetiir.

Ces cérémonies terminées, des prêtres et des clercs portaient le crucifix à un tombeau préparé à l'avance et le couchaient dans le sépulcre, les pieds tournés vers l'Orient, puisque c'est à l'aulie du jour qu'eut lieu la résurrection. On jetait sur la sainte image un manteau, et, après l'avoir encensée, le célébrant fermait l'entrée du sépulcre. Des phrases de chant de diverse facture accompagnaient ces cérémonies. — Quo facto, sncerdotes et clerici accipiant crucifixmn, et portent ad sepulchrum pveparatum cantantes hoc responsorium : « Sicut ovis... etc. » Et tune ponatur in sepulchro pedibus ver sis ad orientent et operiatur pallio, et incensando illiid, incipiat Archiepiscopus vel sacerdos hanc antiphonam... — « In pace... etc. » Qua cantata , claudat hostium [ostium) sepulchri : « Sepulto Domino, signatum est monumentum volventes lapidem... etc. »

Alors commençait la messe des Présanctifiés. La plus grande partie de ce qui précède a disparu de nos missels modernes, et nous avons encore à déplorer une fois de plus l'absence de goût et de sentiment, pour ne pas dire autre chose , qui a présidé à la suppression de ces cérémonies; représentations nullement naïves (il faudrait en finir avec cette expression), mais saisissantes, mais expression fidèle des textes sacrés, et s' élevant par leur caractère à la hauteur du drame divin.

Le Samedi saint, au matin, l'église reprenait son aspect accoutumé. Les autels étaient recouverts de leurs ornements. A l'heure de None, on convoquait le peuple au moyen des tablettes dont noixs avons parlé plus haut. — In sancto sabbato Paschœ mane omnis ecclesia paretur cum altaribus . Nona diei, percussis tabulis ad ecclesiam concurrat popidus.

Après la bénédiction du feu et de l'encens, on allumait un cierge à l'aide du feu nouveau que le célébrant et le diacre te-> naient sur une hampe, au bas de laquelle était représenté un serpent. Double figure de la rédemption du genre humain, soit qu'on se rappelle le serpent d'airain qui fut élevé au milieu d'Israël, et vers lequel les Hébreux blessés tournaient leurs regards pour être

214 HISTOIRE GÉN'ÉRALK DE LA MUSIQl'E RELIGIEl'SE.

guéris (Nombres, XXI, 8) ; soit que ce fait s'applique au triomphe (le Jésus, la lumière du monde, sur l'esprit des ténèbres, triomphe annoncé par ces paroles de Dieu (Genèse, III, Ik) : « Tu es maudit entre tous les animaux et les bètes des champs. Tu ramperas sur le ventre et tu mangeras la poussière tous les jours de ta vie. Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta race et la sienne ; sa race te brisera et tu lui mordras le talon. »

Cette dernière interprétation doit avoir, nous le croyons, la priorité en raison du Psaume que le clergé chantait en portant le cierge dans le chœur. On en jugera par les versets suivants que nous en extrayons : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut ; qui pourrais-je craindre? Les ennemis qui me tourmentaient sont devenus faibles à leur tour et sont tombés. Le Seigneur m'a placé sur une roche élevée. 11 a élevé ma tête au-dessus des ennemis qui m'environnent. » Dominus illuminatio mea , et salus mea , quem timebo ? Qui tribulant me inimici mei ipsi infirmati sunt et ceciderunt. In petra exaltavit me et nunc exaltavit caput meum super inimicos meos. (Ps. 26.)

Gardons-nous de confondre ce cierge avec le cierge pascal. line représentait que le feu nouveau, la charité divine qui semble se raviver en ce jour solennel à l'égard du genre humain. Ce feu béni restait sur la canne dont nous venons de faire la description jusqu'au moment où on lui faisait communiquer sa flamme au cierge pascal. La bénédiction de ce dernier se faisait, comme de nos jours, par un diacre en dalmatique et selon la règle du pape Zozime. Et tune as'pergatur ignem de aqua benedicta, et incenset eum et statim ex eodem igne accendatur eereus qui a sacerdote cum diacono teneatur in quadam hasta in eujus humilitate effigies serpentis habeatur. Gantante clero ps. : « Dominus illuminatio mea. » — Induat diaconus dalmaticam et benedictionem saeerdote interrogat, et sacerdos dct ei benedictionem. « Illuminet Dominus vultum suum super nos et benedicat nobis. Amen. » Accepta aiitem benedictione redeat ad cereum et celeberrime juxta beati Zozimi papœ institutionem benedicat, et iterum ignis benedictus in prefata hasta teneatur donec predictus cereus ex eo accendatur.

Nous avons sous les yeux deux manuscrits du chant célèbre de

DRAMKS LITURGIQUES DANS LKS KGLISES. 215

VExul/et, l'un du x" siècle, l'autre du xiii"; mais si nous trouvons quelques diiïérences à signaler entre eux, elles sont, nous devons le dire, généralement à l'avantage du dernier. En revanche, la même pièce, prise dans les éditions modernes, est nonseulement fort éloignée des manuscrits sous le rapport de la notation, mais elle offre des modifications et des lacunes fort graves dans le texte.

On trouve dans tous les missels publiés depuis plusieurs siècles, cette phrase incompréhensible : « Ut qui me, non meis meritis, intra levitarum numerum dignatus est aggregare, luminis sui gratia infundente, cerei hujus laudem implere perficiat.

Le sens de ce mot « perficiat, » nous avait toujours paru difficile à concilier avec le sens de la phrase qui est : « Invoquez, je vous prie, avec moi la miséricorde de Dieu tout-puissant; afin, qu'ayant bien voulu, sans aucun mérite de ma part, m'admettreau nombre des lévites, il répande sur moi les rayons de sa lumière et m'enseigne à célébrer dignement la louange du cierge que je consacre. » Nous trouvons dans le manuscrit du x** siècle la solution de l'énigme. Nous y lisons Precipiat, et dès lors tout s'explique parfaitement. « Quapropter adstantibus vobis, fratres beatissimi, ad tam miram sancti hujus luminis claritatem, lina mecum, quœso, Dei omnipotentis misericordiam invocate, ut qui me, non meis meritis, intra levitarum numerum dignatus adgregare, luminis sui gratiam infundendo, cerei hujus laudem implere precipiat Ihesus Xristus, Dominus noster, qui vivit et régnât, cum Deo pâtre, in unitate spiritus sancti, Deus. »

Dans la seconde partie^, qui se chante de nos jours sur le chant de la préface, on a tout simplement, dans l'énumération des personnes divines, omis le Saint-Esprit, et cette omission, involontaire sans doute, se remarque dans toutes les éditions imprimées : « Vere dignum et justum est invisibilem Deuni Patrem omnipotentem, Filiumque ejus unigenituin, Dominum nostrum, Ihesum Christum, toto corde ac mentis affectu, et vocis ministerio personare, etc. » — Le manuscrit du x" siècle est plus sensé : « Vere quia dignum et justum est invisibilem Deum, omnipotentem Patrem, Filiumque unigenitum, Dominum nostrum, Ihesum

Xristum, cum Spiritu Sancto, toto cordis ac mentis affectu et vocis ministerio personare. » — Ne pas faire mention de la charité divine le Samedi saint, c'est-à-dire, le jour où l'on bénit le feu nouveau, nous semble une erreur trop déplorable pour qu'on la laisse subsister plus longtemps.

Au x° siècle, VExuliet se terminait par cette doxologie: « Precamur ergo te. Domine, ut nos famulos tuos, omnem clerum et devotissimum populum, beatissimo Papa nostro N, et Antistite nostro N, et gloriosissimo Rege nostro N, eisque quiete temporum concessa, in bis festis paschalibus conservare digneris, per Dominum nostrum Ihesum Xristum, filium tuum, qui tecum vivit et régnât in unitate Spiritus Sancti, Deus, per omnia secula seculorum. » — Le manuscrit du xiii' siècle en diffère sensiblement comme on va en juger : « Precamur ergo te. Domine, ut nos famulos tuos, omnem clerum ac devotissimum populum, una cum pâtre nostro Papa N, et Antistite nostro N, necnon Francorum Rege N, et Principe nostro N, quiete temporum concessa, in his paschalibus gaudiis conservare digneris. Qui semper vivis, régnas, imperas, necnon et gloriaris solus Deus, solus altissimus, Ihesus Xristus, cum Sancto Spiritu, in gloria Dei Patris, Amen. »

Nous sommes tenté de préférer la doxologie chantée au xiii* siècle à celle du x^; nous y trouvons^lus de grandeur, d'enthousiasme et de mouvement. Il serait même à désirer qu'on s'y arrêtât, si, dans un temps plus ou moins éloigné, on épurait la liturgie en remontant son cours jusqu'aux anciennes sources. Il ne faudrait pas que les préoccupations archéologiques fussent, dans ce cas, tellement exclusives que l'on franchit les limites de l'époque la plus florissante de l'art religieux.

En efî'et, une mélodie de ce caractère et de cette importance n'a pas eu de compositeur en quelque sorte. Le thème a dû sortir de la bouche d'un prêtre, au pied de l'autel, dans un moment d'enthousiasme et de ferveur. Puis, cette improvisation recueillie avidement, transmise d'église à église comme on a pu, par des lettres d'abord, ensuite par des points, a subi des altérations nombreuses suivant le génie et l'organisation de chacun, suivant

DRAMES IJTIJROIQI'KS DANS IJîf? KGLISKS. 217

l'étendue de la voix, le goût du chanteur et la mode même du temps. Telle a dû être l'histoire de VExultet. Les changements nombreux qui lui ont été faits n'ont pas altéré la grandeur primitive, l'élévation du sentiment, la solennité qu'on y remarque.

L'art véritablement religieux conserve, en dépit môme des mutilations, un caractère élevé et saisissant. D'ailleurs, ime mélodie jetée aux oreilles du peuple, devient ce qu'il veut qu'elle soit. Elle n'appartient plus à son auteur, mais elle prend un cachet bien autrement grand et sublime que celui qu'il lui imprima lors de sa création. Beaucoup de pièces de chant ecclésiastique présentent à l'oreille une seule phrase mélodique répétée plusieurs fois, sans autres changements que ceux que nécessitent les périodes plus ou moins longues du texte. Quelquefois le chant subit des modifications importantes, il est vrai, mais il revient aussitôt à la phrase mère, que nous devons considérer comme le point de départ, le thème, la mélodie primitive. Autour de ce thème se sont groupées successivement quelques notes parasites, quelques modulations harmonieuses dont nous ne blâmons que l'abus. Tant qu'elles sont restées dans le sentiment et le carac^tère delà mélodie primitive, elles ont été un développement gracieux, souvent même un heureux complément. Mais lorsque, perdant de vue le texte et passant de l'interprétation populaire aux caprices de l'exécution privée et personnelle, du gosier de la multitude aux lèvres d'un chanteur isolé, le chant a été surchargé d'ornements hétérogènes, de notes brèves et fréquentes, d'intonations délicates, il a fallu que la période primitive fût comme une inspiration divine pour rester encore un débris puissant et intelligible. Enfin, pour préciser notre opinion, nous dirons que les chants qui nous paraissent appartenir à une antiquité assez reculée, comme ceux de la Préface, du Pater ^ des Litanies, de VExultet ont existé d'abord à l'état de phrases rudimentaires , vagues, dépourvues de tout ornement et d'une siiDplicité un peu trop tudesque; que, plus tard, ces chants anciens éprouvèrent quelques modifications distribuées avec infiniment de goiit et de sobriété; qu'ils reçurent une notation claire et des signes bien définis; qu'enfin, depuis ce temps, une décadence dans le sentiment, dans l'interprétation, et

218 HIRTOIRF, GÉNKRALR DR LA MVSIQUR RRLIGIEURR,

môme dans les signes matériels s'est manifestée toujours croissante jusqu'à nos jours.

Nous sommes convaincu que l'on trouve, à partir des ix* et x'' siècles, dans les inspirations poétiques et musicales, comme aussi dans leur manifestation écrite, dans l'orthographe et la notation des progrès visibles. Nous avons la certitude que l'apogée de l'harmonie entre la pensée et la forme, de l'équilibre entre l'esprit et la matière, a été atteinte vers le xiii" siècle pour redescendre ensuite jusqu'à la Renaissance, époque où le développement déjà inégal des deux substances humaines a fait place aux tendances sensualistes les plus exclusives. Ainsi nous fixons l'apogée du chant ecclésiastique au sommet des tours de Notre-Dame de Paris, au fond de la nef de Notre-Dame de Reims.

L'intervalle qui s'écoulait entre la Bénédiction du cierge pascal et la Messe était rempli par la Bénédiction des fonts. Le chant d'une Litanie servait de préparation à cette nouvelle cérémonie. L'évèque quittait ensuite sa chasuble et attendait, à sa place, le départ de la procession pour les fonts baptismaux. Celle-ci avait lieu dans l'ordre suivant : deux acolytes, revêtus de l'amict et de l'étole, portaient le saint chrême et l'huile des cathécumènes. Ils étaient suivis d'un troisième acolyte portant, selon la coutume romaine, un cierge de moyenne grandeur, mais d'une beauté particulière. On l'allumait au grand cierge pascal et on le plongeait, comme de nos jours, dans l'un des fonts pendant la Bénédiction. La cire représentait l'humanité de Jésus-Christ, la tige enflammée était l'image de sa divinité voilée sous l'enveloppe d'une chair virginale, enfin le feu exprimait la nouvelle doctrine que le Christ enseigna à ses apôtres et dont ils éclairèrent le monde. Cette procession avait lieu chaque jour de la semaine.

« Finita prima Litania exiiat episcopus casulam tum et sedeat in cathedra donec ad fontes processio pergat. Iterum autem processio ita ordinetur. II acoliti amictu et stola inducti. Per VII dies ad Vesperas eat processio. Ad fontes consecrandos crisma et oleum déférant. Quo tercius acolitus similiter amictu et stola indutus procédât, a quo, juxtn romanum ordinem, quidam medio-

DRAMIîS LITl.'BGIQt'RS DANS LKS l'XJLISKS. 219

n'is cereiis pxdcher et honestiis, a magno cereo illiiminatus , ad fontes deferotur et in ipsa benedictione a sacerdote loco institulo in fontes mittatur. Per cereum Xristi desit/natur humanitas. Lions in cera, divinitas virginea carne obumbrata . Ignis in cera novus nrdens y nova doctrina a Xristo in Apostolos , per Apostolos in mundwn resplendens ; per alteriim enim cereum designatur cho~ rns Apostolorum. Finita prima Litania, quinque juvené& dç seninda sede in choro incipiant et finiant sancti lohannis hanc Litaniam. »

Après cette station aux fonts, on chantait, devant l'autel de saint Jean-Baptiste, une dernière Litanie dont la musique est certainement un chef-d'œuvre. Rien n'est plus touchant, rien n'est plus mélodieux que 1' « Intercède pronobis » qui remplace l'u Orate, » refrain ordinaire des litanies. Ce léger changement semble avoir été une concession faite à la phrase mélodique. Cette pièce nous apporte une raison nouvelle de ne pas traiter les morceaux de plain-chant avec la rigueur que l'on recommande à tort dans certaines méthodes modernes. En effet, si l'on exécutait notre litanie sans le secours d'un demi-ton, dont ces dernières nous refuseraient l'usage d'autant plus opiniâtrément qu'il n'en est fait nullement mention à la clef, on aurait, à la place d'une phrase charmante, une suite de notes incohérentes et complètement dépourvues de sens. Il est vrai que beaucoup de musiciens ont de tels préjugés à l'égard du chant religieux, que, trouvant sur leur chemin une belle mélodie, ils s'en étonnent et prétendent lui restituer son caractère en la dénaturant. Cela n'est pas assez mauvais pour le temps, disent-ils. Est-ce erreur de bonne foi ou science? Que le public entende, et juge ! — Quoi qu'il en soit, la Litanie du Samedi saint est fort belle, et nous l'avons cherchée en vain dans bien des missels. Elle a été emportée, comme tant d'autres choses, dans l'ouragan du vandalisme destructeur.

La procession rentrée dans le chœur, la Messe commençait; et les cloches, silencieuses depuis deux jours, sonnaient à toute volée pendant la durée du « Gloria in excelsis ; » accompagnement aérien du cantique de gloire qu'adressaient à Dieu les fidèles prosternés.

Intérim autem sacerdos induat casulam et ante altare ciim suis ministris confessionem faciat. Hoc finito sacerdos incipiot altissima voce : « Gloria in excelsis Deo. » — Hoc audito, clerus et popidus se prosternant et timi pidsentur omnes campane et chorus incipiat : « Et in terra pax omnibus bone voluntatis, etc. »

C'est à cette réconciliation du Ciel avec la terre que nous arrêterons nos études sur les offices de la Semaine sainte.

liB JOUR ne PAQUES.

La nuit du Samedi saint au jour de Pâques était consacrée aux préparatifs de la fête. Avant que le chant du « Te Deum, » retentissant sous les voûtes de l'église, annonçât aux hommes que le ciel leur était ouvert par la résurrection de Jésus-Christ, un nouveau drame était représenté au tombeau même du Sauveur.

Dans la nuit de Noël, comme au jour de FÉpiphanie, le cantique d'actions de grâces précède la représentation du drame sacré. C'est avec raison; car d'un côté les anges avaient annoncé aux bergers la naissance du Messie au milieu de chants de gloire et de bonheur , et de l'autre, l'étoile avait révélé aux Mages qu'un Roi, un Dieu rédempteur, venait de naître. Les présents qu'ils apportaient le signalent assez. Au jour de Pâques, au contraire, les chants de triomphe et de louanges ne doivent éclater qu'après la déclaration solennelle de la résurrection de Jésus-Christ. Aussi

UHAMKS LlTiaWIQl'KS DANS LK.S Kr;M.Si:S. 221

H i'ul)riciue indique-t-elle expressément que le « Te Deuni » ne sera chanté qu'après l'entière exécution du drame évangélique.

Omnia festive fiant in sancta nocte Pasc/œ. — Ante « Te Deuni laudamus >> très midicres ad introitum chori liane antiphnnnin cantantes usque ad sepidchrum : « Quis revolvet nobis lapidem al) hostio (ostio) monumenti? » — A l'entrée du chœur, trois femmes chantent en se dirigeant vers le tombeau : « Qui nous ôtera la pierre qui ferme l'entrée du sépulcre? »

C'est la première fois que nous voyons un rôle coniié à des femmes dans une pareille solennité. Au moyen âge on comprenait, mieux que de nos jours, que cet honneur était bien dû aux femmes qui avaient suivi en pleurs Jésus gravissant le Calvaire, qui avaient assisté à ses derniers moments, qui avaient su, pleines de courage, braver les soldats, quand les hommes, même les plus forts comme saint Pierre, même les plus aimés comme saint Jean, le reniaient ou l'abandonnaient lâchement; aux femmes qui, dévouées et attentives à sa parole, s'étaient tenues à ses pieds comme Marie, sœur de Lazai-e; s'étaient écriées, du sein de la foule, comme cette mère : « Bienheureuses les entrailles qui vous ont porté, les mamelles qui vous ont nourri ; » aux femmes qui avaient arrosé ses pieds de parfums et les avaient essuyés de leurs cheveux, comme Madeleine chez Simon; aux femmes, enfin, qui seules ont compris de suite cette religion du cœur; qui ont servi, aimé, suivi Jésus jusqu'au bout, et qui, en ce jour dont l'anniversaire est célébré par nous avec tant de pompe, partirent avec confiance pour embaumer ses restes, oubliant les gardiens et ne pensant qu'à la lourde pierre qui fermait le sépulcre. C'était bien aux femmes qu'appartenaient les prémices de cette journée d'allégresse. D'ailleurs n'est-ce pas à elles que Jésus s'est manifesté tout d'abord? N'est-ce pas elles qu'il a chargées d'annoncer sa résurrection aux disciples et à Pierre? Honneur donc à la sagesse, à la raison, à la poésie des liturgistes du xm" siècle!

Ces trois femmes tenaient la place de Marie -Madeleine, de Marie mère de Jacques, et de Salomé. Lorsqu'elles avaient terminé le chant plaintif dont nous avons cité les paroles, un jeune enfant, représentant l'ange dont il est fait mention dans l'Évan-

gile, vêtu d'une robe blanche, tenant une palme dans sa main, apparaissait devant le sépulcre et leur adressait cette parole : « Qui venez-vous chercher dans ce sépulcre, ô femmes amies du Christ? )) Celles-ci répondaient : « Nous cherchons Jésus de Nazareth qu'ils ont cruciiié, ô habitant du ciel. » Le jeune personnage qui, à partir de ce moment, porte le nom d'ange dans les rubriques, .ouvrait à leurs yeux le sépulcre et leur disait : « Il n'est point ici; car il est ressuscité comme il l'a dit; venez et voyez le lieu où on l'avait mis. Allez donc, et dites à ses disciples et à Pierre qu'il est ressuscité. » Aussitôt après ces paroles, l'ange disparaissait. Tout ce dialogue était chanté par les personnages avec la plus grande gravité. Les phrases musicales sont empreintes d'un caractère analogue à tout ce qu'il y a de plus sérieux et de plus largement écrit dans la liturgie. Nous allons citer les rubriques de cette première partie :

Hoc finito, quidam puer loco angeli alha indutus^ tenens jialmam in manu antc sepulcimim, dicat : « Quem queritis in sepulchro, o Xristicole ? )) Tune mulieres respondeant : «Jesum Nazarenum crucifixum,ocelicola. » Itenim Âmjelus aperiens sepulehrwn dieat hoc mulieribus : « Non est hic : surrexit enim, sicut dixit, venite et videte locum ubi positus fuerat, et euntes dicite discipulis ejus et Petro quia surrexit. » Tune angelo eitissime discedente, etc.

L'intention d'instruire le peuple par ces représentations avait engagé les liturgistes à rapprocher et à coordonner, dans une action successive, tous les détails fournis par les quatre évangélistes au sujet de la résurrection de Jésus-Christ. En efî'et, après avoir vu et entendu l'ange dont parlent saint Matthieu et saint Marc, nous allons voir et entendre les deux anges que saint Luc et saint Jean signalent dans leur récit. Les trois Marie entraient dans le sépulcre et n'y trouvaient que deux personnages représentant les deux jeunes hommes vêtus de blanc, et assis au lieu où avait été le corps de Jésus, l'un à la tête et l'autre aux pieds. Tous deux chantaient à leur approche : « Femmes, pourquoi pleurez* vous ? » Alors uné des femmes prenait la parole et chantait la réponse de Marie-Madeleine : « C'est qu'ils ont enlevé mon

DRAMKS LITfRGIQCKS l)A.\s l.KS KfJLISKK. 223

Seigneur, et que je ne sais où ils l'ont mis. » Ici on reprenait le texte de saint Luc, c'est-à-dire que les deux anges, assis dans l'intérieur du sépulcre, chantaient : « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant? 11 n'est point ici, mais il est ressuscité. Souvenez-vous de quelle manière il" vous a parlé, lorsqu'il était encore en Galilée. Il faut, disait-il, que le Fils de l'homme souffre, qu'il soit crucifié et qu'il ressuscite le troisième jour. » Lorsque ce chant était terminé, les trois Marie sortaient du sépulcre. Alors commençait une troisième partie plus touchante encore; reproduction aussi littérale et aussi animée de l'Évangile. Mais reprenons d'abord les rubriques et les textes où nous les avons laissés.

Mulieres intrcnt scpulchrum ; diim non invenerint dicant duo résidentes : « Mulier, quid ploras? » Tu7ic icna ex illis loco Marie' Magdelene respondeat : « Quia tulerunt Dominum meum et nescio ubi posuerunt eum. » Duo angeli intus sepulchrum sedentes ita cantent : « Quem queritis viventem cum mortuis? non est hic, sed surrexit. Recordamini qualiter locutus est vobis dum adhuc in Calilea esset vobis dicens : Quia oportet Filium hominis pati et crucifigi, et die tercia resurg-ere. » Hoc dicto Marie exeant de sepulchro.

Un prêtre, représentant le Sauveur, apparaissait au côté gauche de l'autel et chantait une de ces phrases mélodieuses et tendres comme on savait les composer aux xu^ et xiii' siècles : « Femme, pourquoi pleurez- vous? Qui cherchez-vous?» 11 faudrait feuilleter bien des partitions modernes avant d'y trouver une expression aussi suave et aussi vraie. Quelque dégagé que nous nous supposions de l'enivrante atmosphère du moyen âge, nous n'en restons pas moins frappé de l'harmonie, je dirai plus, de l'identité qui existe entre les paroles, la situation et la musique. Cette phrase n'occupe dans le manuscrit qu'une demi-ligne; elle est dépourvue d'accompagnement; elle commence sans prélude; une voix seule la chante; elle ne se compose que de /a, mi, rè, ut, quatre tons dont la répétition forme une série de quatorze notes. Il y a loin de cette simplicité de moyens au luxe de nos symphonies, de nos orchestres, de nos modulations et de nos récitatifs dramatiques^

224 llIsrOIRK GÉNÉRALE DE LA MUSIQUE RELIGIEUSE.

et cependant cette phrase émeut et pénètre. C'est qu'elle a été écrite avec vérité et raison. L'art doit toujours être vrai et raisonnaljle. Les préjugés de notre éducation nous font souvent appeler grand ce qui est petit, stérile et vide.

Les femmes, se tournant vers le personnage dont nous venons de parler, lui disaient, sans le reconnaître : « Seigneur, si c'est vous qui l'avez enlevé, dites-moi où vous l'avez mis et je l'emporterai, w Alors le personnage montrait une croix qu'il tenait dans sa main et disait : « Marie ! » A cette parole, les femmes se jetaient à ses pieds et s'écriaient : « Rabboni, mon maître! » Nous voyons dans cette présentation de la croix aux trois Marie une preuve de plus de la dignité qui présidait aux représentations liturgiques. Quoique le personnage important de cette scène représentât le Seigneur, il eût été peut-être inconvenant qu'il poussât la fidélité de son rôle jusqu'à dire : a Le Seigneur, c'est moi. » Le liturgiste a donc trouvé que la personne même du prêtre devenait insuffisante au moment où Jésus devait se révéler à Marie-Madeleine. Il lui a donc mis dans la main une croix, seul signe à la vue duquel les yeux de la pieuse femme devaient se dessiller. On n'agissait pas avec la même réserve ni avec une intelligence aussi délicate au xv^ siècle.

Postea appareat Dominus in sinistro cornu altaris dulci voce mis dicens : a Mulier, quid ploras, quem queris? » Tune converse ad eum dicant : « Domine, si tu sustulisti eum, dicito michi et ego eum tollam. » Hic ostendat crucem et dicat : « Maria ! » Que ut audierint cito se afferant pedibus ejus clamando : « Rabboni ! »

La scène du sépulcre se terminait par la mise en action des neuvième et dixième versets du chapitre vingt -huitième de l'Évangile selon saint Matthieu, et du dix-septième verset du chapitre vingt de l'Évangile selon saint Jean. Le personnage représentant le Seigneur se dérobait aux marques empressées d'adoration des saintes femmes, et, se retirant en arrière, il chantait : « Ne me touchez pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père; mais allez trouver mes frères, et dites-leur de ma part : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.»

Saint Matthieu, raconte d'une manière particulière, l'apparition

DRAMES MTt'RGIQI'KS DANS LKS KGI.IKKS. 225

(le Jésus iUlx saintes femmes, et le texte grec l'explique en la plaçant dans le trajet qu'elles parcourent pour annoncer aux disciples ce que l'Ange leur avait annoncé. Cette particularité était annoncée X la fin du drame litnrgi(iue. Le prêtre, qui est désigné par le mot Dominus dans les rubriques, reparaissait à l'autel et disait aux trois Marie : « Je vous salue; ne craignez point. Allez dire à mes frères qu'ils aillent en Galilée; c'est là qu'ils me verront. » Après ces paroles, il se retirait, et les femmes se dirigeaient vers le chœur de l'église en chantant à haute voix : « Louez Dieu, le Seigneur est ressuscité; il s'est levé le lion courageux, le Christ, Fils de Dieu. » Alors tout le peuple s'écriait : « TeDeum laudamus.»

I])se vero retvotrahens dicat ilUs hoc : <( Noli me tangere ; Nondum enim ascendi ad patrem meum. Vade autem ad fratres meos et die eis : Ascendo ad patrem meum et patrem vestrum, Deum meum et Deum vestrum. » Iterum Dominus altaris [sic] apparcat dicens : « Avete, nolite timere, ite : nunciate fratribus meis ut eant in Galileam : ibi me videbunt. » Tune Domino discedentc très Marie ad chorum inclinent dicentes hoc alta voce : <t Alléluia, resurrexit Dominus; surrexit leo fortis Xristus Filius Dei. » Postea: « Te deum laudamus. »

Toute cette solennité matinale se terminait par une double doxologie. Les trois femmes qui avaient représenté les trois Marie avaient le privilège de la chanter.

Post dicatur ab illis M^'iis pro « Benedicamus : »

Résurgente Dominorum Domino Oninis liomo gaudeatex debito.

Quia nobis ejus resurrectio Finem dédit vivendi perpetuo.

Cujus forti redemptus presidio Servus liber benedicat Domino.

Le peuple chantait comme refrain : « Deo gratias. »

Deus homo noslrum ob remedium Hujus mundi venil in exilium, l't (pios mortis tenebat condicio Liberaiel ejus resurrectio.

Ergo jure deo demus gratias, Nam nos ejus redemithumanitas.

226 HISTOIRK GÉNÉRAL'E DE LA MURIQri-; RELIGIlîl SF..

Ce drame a certainement inspiré les tombeaux entourés des saintes femmes et dont la plupart ont été sculptés aux w" et xvi*" siècles. 11 nous en reste encore quelques-uns en France. Nous croyons que l'imat^o taillée a remplacé peu à peu la personnification vivante (1), jusqu'à ce que l'esprit des xvi% xvii' et xviii" siècles, rebelle aux choses saintes « gens aspera sacro, )> ait fait disparaître tous ces vestiges d'une foi qui l'humiliait.

Après l'Aspersion de l'eau, avait lieu, comme de nos jours, la Procession. Mais dans cette partie de l'office, comme dans beaucoup d'autres, nous chercherions en vain à établir une comparaison avec nos usages sans qu'elle soit complètement à l'avantage de la liturgie du xiii'' siècle. Au jour de la résurrection de Jésus, la joie des chrétiens n'était pas contenue dans l'intérieur des temples ; elle se répandait au dehors, dans les rues, sur les places publiques et jusque dans la campagne. Ils associaient à leur allégresse tous les êtres animés et inanimés. Comme la Fête de Pâques ouvre le Printemps, ils rapprochaient poétiquement la résurrection de la nature de la résurrection du Sauveur. Selon eux, toute la création chantait son « Alléluia. » Ne résultait-il pas de cet ensemble de pensées, gravitant vers leur centre commun, quelque chose de plus digne de l'homme et de moins indigne de Dieu que l'encens de certains philosophes qui se dissémine partout et ne se réunit nulle part ? Certes il faut savoir gré à quelques poètes anciens de leurs aspirations vers l'infini et du sentiment qu'ils ont eu de la nature ; il faut remercier Virgile de s'être écrié :

0 iibi campi, Sperchiusque, et virginibus bacchata Lacœnis, Taygeta ! 0 qui me gelidis in vallibus Hœmi Sistal, et ingenti ramorum protegat unibrâ !

Mais au christianisme seul appartient le secret de tout ramener à sa fin, et de rapprocher tellement par la foi le ciel de la terre que toute distance disparait et que tout vide est comblé. Il y a loin, en effet, des églogues, des dithyrambes, des géorgiques

(1) Cette opinion a été soutenue par M. Didron dans ses Annales archéologiques, avec l'autorité que lui donnent son profond savoir et sa grande expérience des choses du moyen îige.

uiiAMjos i,irriu;i(ii'i:s o-ws lks kgi.isks. 227

de rantiquitô à la peinture suave, simple et profonde de la nature adoptée par le liturgiste du xiu" siècle (1); il y a loin des hymnes pompeuses de Santeuil à la féconde inspiration qui a dicté les vers que nous allons reproduire. La publication étendue (pie nous en faisons continuera à prouver que l'on peut parler la langue poétique sans invoquer le secours de Melpomène, d'Érato, de Calliope etd'Euterpe ; sans marcher sur les traces de Prométhée ; sans faire parler les Amschaspands et Darvands, et je ne sais quels autres génies panthéistes ou phalanstériens qui ne sont que des divinités païennes déguisées. Nous nous attendons avec confiance à voir triompher, pure de tous ces éléments, la vérité dans la poésie, dans l'art, dans l'architecture et jusque dans la décoration de nos villes et de nos promenades publiques. Le temps n'est pas éloigné peut-être, où l'on n'étalera plus à nos yeuxles monuments inutiles d'un autre âge, les ornements du paganisme, cet état barbare du sentiment et de la morale. Il ne faut pas cependant que l'ardeur de nos souhaits et l'expression de nos pressentiments soient considérées comme l'éloge de nos contemporains; car, nous sommes en présence d'une école néo-païenne qui redouble d'efforts pour extirper de notre vieille France ce qui lui reste de traditions chrétiennes.

Nous avons vu précédemment que les pièces poétiques, et un peu en dehors des offices réguliers, étaient précédées d'un texte chanté, texte explicatif et toujours puisé à la source des saintes Écritures. Cet usage a été observé également à l'occasion des distiques que nous allons reproduire en entier. Nous sommes loin d'être satisfait de notre traduction qui les accompagne ; mais elle témoignera de l'intention que nous avons eu de rester fidèle à l'esprit qui a dicté ces beaux vers.

Lorsque la procession se mettait en marche, le chantre entonnait le Répons suivant : « Marie-Madeleine et l'autre Marie allèrent dès le point du jour au tombeau. — Jésus que vous cherchez n'est point ici, il est ressuscité comme il l'a dit. — Il vous précède en Galilée^, où vous le verrez. — Louez Dieu. — Et, étant entrées

(1) Le Salve (esta dies remonte au vii^^ siècle et est attribué a Venance Fortunat, l'auteur du Vexilla régis, (Voir Carmina e poetis chrisliai^is excerpta, page 330.)

dans le sépulcre, elles virent un jeune homme assis à droite qui leur dit : — Il vous précède, etc. » — Ainsi ce texte ou plutôt ces fragments de texte avaient pour but de justifier les accents poétiques, l'enthousiasme et la joie qui vont régner pendant tout le temps de la Procession. Ces quelques mots établissent le fait historique ; puis viennent les développements, les pensées, les traditions, les légendes, en un mot, tout ce qu'une imagination luxuriante peut peindre et exprimer.

Sequitur processio. Cantor incipiathoc rcsponsoriun: << Maria Magdalene et altéra Maria ibant diluculo ad monumentum. Jesum quem|queritis non est hic; surrexit, sicut locutus est. Precedit vos in Galileam ; ibi eum videbitis.

Alléluia. Et introeuntes in monumentum viderunt juvenem sedentem in dextris qui dixit eis : Precedet, etc. »

Postea très de majori sede cantent de his versibus quantum placuerit usque ad navem Ecclesie :

Salve fesla dies toto venerabilis evo, Qua Deus infernum vicit etastra tenet.

Chorus reiteret. Salve. Item pueri.

jf. Ecce renascentis lestatur gloria mundi

Omnia cum Domino dona redisse suo. Chorus. Salve. ^. Tempera florigero rutilant distincta sereno

Et majore poli lumine porta patet. lî. Qua Deus. t. Altius ignivomum solem celi orbita ducit,

Qui vagus Oceani inlrat et exil aquas. ^. Salve. ^. Armatus radiis elementa liquentia luslrans •

Ad hucnocte brevi tendit in orbe diem. ^ Qua Deus. t. Splendida sincerum producunt etliera vultum,

Leticiamque suam sydera clara probant. ^. Salve. Rus gaudens vario fundit munuscula campo,

Cum bene vernales redditet annusopes. ii). Qua. t. MoUia purpureum pingunt violaria campum.

Prata vivent herbîs et micatlierba coniis. Salve, y. Paulatim subeunt slillanlia luniina Horum.

Floribus arrident gramina queque suis. Qua Deus. V. Tempore subyemis foliorum crine revulso,

Jam reparet nidos frondea tecta nemus. S. Salve, r. Mirta, salix, abies, corilus, siler, ulmus, acernus,

Plaudit queque suis arbor amena comis. ^. Qua. i Ad cantus rcvocatur avis que carminé clause.

Pigrior hyberno frigore muta fuit. i^. Salve.

DRAMKS LITURCaQl KS DA\S LES KGLISKS.

Hiiic Pliiloinela suis atlcnipcrat <)if;!ina caniiis,

FiUliii! roperculso diilcior aiila iiielo. iç. Qua. Jainquu lriuni|ihaiUi posl trislia Tarlaia Xristo

Undiqiie IVoiide iieinus, grainiiia llorc laveul. i;. Salve. Legibiis îiifcrni opprcssis super aslra iii(!anlein

Laudanl rite Douiii lux, poliis, arva, frctuui. ii. Qua. Qui crucilîxus erat Deus ecce per oninia régnai

Dautque creatori cuncta creata precem. iç. Salve. Nobililas anni messis, decus arva dieium,

Horarnm s|)leudoi' scruspula cuncta favcnt. lî. Qua. Xriste salus reruni, boiio eondilor atcpie redcmptor,

Unica progeuics ex deilale patris. i^. Salve. Irrecitabiliter manans de corde Parenlis

Verbum subsistens et penetrare potens. iç. Qua. Equalis coiisors socius cum pâtre coevus

Quo sumpsit mundus principe principium. û. Salve. Qui genus humanuin cernens mersisse profundum

Ut hoinineni eriperes es quoque factushomo. is. Qua. Nec voluisli elanim tantum de corpore nasci,

Sed caro que nasci pertulit atque mori. i^. Salve. Funeris exequias pateris vite auctor et orbis,

Intrans morlis iter dando salutis opem. )ç. Qua. Tristia cesserunt inferni vincula régi,

Expavitque chaos luniinis ore preini. lî. Salve. Depereunt ténèbre Xristi fulgore fugale

Et tetre noctis pallia crassa cadunt. ij. Qua. Sollicitam sed redde fidem, precor, aima potcstas!

Tercia lux rediit, surge, sepulle meus! fi. Salve. Non decet ut vili tumulo tua membra tegantur,

Nec precium mundi vilia saxa premant. ^. Qua. Indignum est cujus claudantur membra pugillo.

Ut tegat inclusum, rupe vêtante, lapis. ^. Salve. Linthea toile, precor, sudaria linque sepulcliro;

Tu salis es nobis et sine te nichil est. i^. Qua. Solve catenatas inferni carceris umbras ,

Et revoca sursum quiquid ad yma mit. i^. Salve. Redde tuam faciem videani ut secula lumen ;

Redde diem qui nos, te moriente, fugit. ^. Qua. Eripis innumerum populum de carcere mortis

Etsequitur liber quo suus auctor ablt. &. Salve. Evomit absortam trepidam fera bellua predam,

Et de fauce lupi subtralnt agnus opes. fi. Qua. Hinc lumulum repetens posl tristia, carne resumpta, •

Belliger ad cœlos ampla trophea refers. ]^. Salve. Rex sacer, ecce lui radial pars magna Iriumplii,

Cum puras animas sacra lavacra béant. ^. Qua.

230 HISTOIRE GKNÉRALK DE LA MT'SIQIE RELIGrElSE.

t. Fulgcntos animas vcslîs quoque candida signât

Et groge de. niveo gatidia pastor liabel. i^. Salve, y. Addilur liac felix consors niercedc sacerdos

Qui dare viill Domino dupla talcnta suc. lî. Qua. f. Ad mcliora Irahcns gentil! errore vagantcs

Deslia ne raperet'niunit ovile Dei. il. Salve. f. Qnos pi-ius Eva noeens inleccrat lies modo reddit

Ecclesio pastns ubere, lacle, sinu. i^. Qua. f. Mitibus alloquiis agrestia corda colendo

Munere felici de vepre nata seges. i^. Salve. f. Aspera gens sacro vivons quasi more forino

IMessis liabundantis liorrea fruge replet, lî,. Qua. t. Immaculata tuis plebs liée vegelentur in ulnis,

Usque Deo purum pignus ad astra facis. r. Salve. f. Una corona libi de te tribuatur ab alto,

Altéra de populo vernet adepta tuo. i^. Qua.

Nous essayons de cette poésie la traduction suivante :

Salut, ô jour de fôte! jour a jamais vénérable, dans lequel Dieu a vaincu l'enfer et règne dans les cieux.

La splendeur du monde renaissant annonce le retour de tous les biens du monde avec Celui qui les a créés. Salut, ô jour de fête, etc.

La nature rayonnante se couvre de fleurs et de sérénité. La porte du ciel s'ouvre et livre passage 'a une lumière plus éclatante. En ce jour, dans lequel Dieu a vaincu 'l'enfer, etc.

Dans la voûte des cieux s'élève plus haut encore l'astre qui vomit des flammes, le soleil qui tour à tour se plonge dans l'Océan et sort de ses ondes.

Armé de ses rayons, il parcourt l'élément liquide, et, après de courtes ténèbres, il étale sa lumière dans le Firmament.

La face des cieux se dévoile dans sa splendeur et sa pureté ; l'éclat des astres témoigne de leur allégresse.

La campagne s'égaie et les champs aux mille couleurs étalent les dons charmants de la nature; l'année nouvelle nous ramène tous les trésors du printemps.

Les douces violettes empourprent la plaine. Les prairies verdoient et se couvrent d'une brillante chevelure.

Peu a peu chaque tige fleurie offre aux regards ses feux scintillants, et les fleurs des gazons viennent réjouir les yeux.

Le souffle de l'hiver avait arraché aux bois leur chevelure de feuillage; maintenant, que les toits de verdure se peuplent de nouveaux nids.

Le myrte, le saule, le sapin, le noisetier, l'osier, l'orme, l'érable, chaque arbre s'applaudit de sa fraîche parure.

Il revient "a ses chansons, après un long silence, l'oiseau que le froid hiver avait rendu paresseux et muet.

C'est alors que le rossignol dispose tous les ressorts de son instrument mélodieux ; sa demeure s'embellit de ses chants que redit l'Écho.

DHAMHS 1,ITT'IK;IQC ES DANS LKK KGUSKS. 231

De loiilcs parts, les forints par leur (oiiillafîc, les prairies par leurs fleurs s'unissent au trioiiiplie (lu (".iirist sortant du sombre abime.

La lumière, le lirmanieul, la i)laine, la mer, célèbrent pur un bymne religieux les louanges de Dieu vainqueur des lois de l'enfer et planant au-dessus des astres.

Voila que U\ Crucifié rèf^ne en Dieu sur toutes choses et que toute la création est en prière devant son créateur.

La moisson qui ennoblit l'année, les champs (jui emlKîUissent les jours, la fleur qui passe, ornement des heures, tout prend un air de fôte.

0 Christ, vous êtes le salut, le créateur plein de bonté elle rédempteur de toutes choses, fils unique engendré de la Déité du Père.

D'une manière ineffable, vous émanez du cœur du Père, ô Verbe ; vous existez réellement cl vous pouvez tout pénétrer.

Égal, semblable au Père, vous êtes l'associé de son éternité. Vous êtes la source où le monde a pris la sienne.

Vous avez vu le genre humain plongé dans l'abîme; pour en arracher l'homme vous vous êtes t'ait honuiie vous-même.

Car vous n'avez pas voulu seulement naître d'un corps humain, mais devenir une chair soumise à la naissance etk la mort.

Auteur de la vie et du monde, vous avez soulTert qu'on vous ensevelît ; vous avez suivi le sentier de la mort en nous donnant le bienfait du salut.

Les barrières de l'enfer sont tombées devant leur maître, et le chaos a été saisi de frayeur h l'aspect de la lumière.

Les ténèbres se dissipent et fuient devant la splendeur du Christ; la sombre nuit laisse tomber ses voiles épais.

Ah ! rends-moi ma foi qui s'inquiète, ô puissance bienfaitrice ! voici le retour de !a troisième aurore, levez-vous, ô mon enseveli !

Il ne convient pas que vos membres soient recouverts d'un vil tombeau, et que des pierres grossières pèsent sur la rançon du monde.

Il est indigne que votre corps soit enfermé par une main humaine et qu'un rocher, TOUS retenant captif, s'oppose a votre liberté.

Dépouillez votre linceul, je vous prie, et laissez votre suaire dans le sépulcre. Avec vous, rien ne nous manque; sans vous, rien n'est plus !

Délivrez de la prison de l'enfer les ombres enchaînées et rappelez en haut tout ce qui est descendu dans l'abîme.

Rendez-nous la vue de votre face, afin que tous les siècles jouissent de la lumière ; rendez-nous le jour qui nous a quittés a votre mort.

Vous arrachez un peuple innombrable a la prison de la mort, et, libre, il suitla route que son libérateur lui trace.

Le monstre farouche vomit la victime timide qu'il avait dévorée, et l'agneau arrache k la gueule du loup sa proie.

De la, vous retournez a votre tombeau et, reprenant votre chair, vous allez en conquérant, après toutes vos douleurs, offrir aux cieux un double trophée.

0 saint Roi, la splendeur radieuse de votre triomphe se dévoile en grande partie, lorsque les âmes purifiées sortent du bain sacré des limbes.

Les âmes toutes resplendissantes se parent de la robe d'innocence, et le Pasteur contemple avec joie son troupeau devenu blanc comme la neige.

Ce Ponlile, associé a nous par cet heureux marché, veut rendre a son Seigneur un double talent.

Il entraîne dans une voie meilleure ceux que les erreurs des Gentils égarent et il fortifie le bercail de Dieu contre les attaques des bêtes féroces.

Il nous rend ce qui autrefois avait été souillé par Eve coupable, les pâturages de 'Église, arrosés par les ruisseaux de lait qui s'écbappent de son sein.

Ses doux entretiens adoucissent les cœurs grossiers. Heureuse générosité ! une goisson sort d'une ronce aride.

Un p^feuple rebelle aux choses saintes, et vivant "a la manière des bêtes sauvages, emplit ses granges de tous les trésors d'une moisson abondante.

Que cette foule immaculée se ranime entre vos bras. Vous présentez a Dieu, au milieu du ciel, ce gage précieux et pur.

Qu'une couronne descende du haut du ciei sur votre tête et consacre votre triomphe. Mais aussi qu'on vous en tresse une autre pour la délivrance de votre peuple.

Lorsque la procession rentrait dans le chœur, l'archevêque commençait un dernier Répons dont le peuple continuait le chant. Aussitôt après , retentissait l'Introït de la Messe, « Resurrexi, » morceau qui a été conservé et n'a subi presque aucune altération. On ne chantait pas, le jour de Pâques, le « Victimae Paschali laudes, » mais une autre Séquence beaucoup plus longue et moins belle. Le « Victimae Paschali » n'était chanté qu'à la seconde férié de la semaine qui suit celle de Pâques; ce jour-là seulement aussi, le texte « Quasi modo geniti infantes » était consacré à l'Offertoire. Chaque férié de la semaine de Pâques avait d'ailleurs sa Séquence particulière. On fait un reproche au graduel romain actuel de n'en posséder que trois dans toute son étendue : le « Victimœ, » le « Lauda Sion » et le « Veni, sancte Spiritus. )> Le graduel du xiii" siècle en contenait plus de cent. Les trois Séquences qui nous restent peuvent donner une idée des riches mélodies enfouies dans les manuscrits et trop longtemps dédaignées. Aussitôt qu'elles .seront publiées et connues, on les exécutera dans la plupart des églises. Cependant il ne faut pas s'attendre à une subite intelhgence de tout ce qu'il y a de beau et de profond dans ces Séquences, de la part des personnes qui les entendront, surtout si elles sont exécutées comme on exécute presque partout en ce moment la véritable musique rehgieuse, le plain-chant. il faut qu'elles le soient dans des condi-

URAMKS i.iTrfiOiQUi:« \h\\s i.i:s j'xi.isivs. 233

tions raisonnables sous le rapport du rliytlune et du nombre des exécutants. Les phrases mélodiques du moyen tVge ont un caractère particulier dont l'exécution par de grandes masses chorales peut seule donner une idée. Des études habituelles et la pratique de l'art nuisical sont souvent nécessaires pour deviner l'ellet de ces morceaux anciens, écrits la plupart avec une simplicité de moyens et un laconisme d'expression qui transportent nos yeux et nos oreilles dans des régions bien éloignées de celles où nous avons l'habitude de nous mouvoir et d'agir.

La Procession aux fonts baptismaux avait lieu après les Vêpres, comme de nos jours. On chantait au retour « In exitu Israël de Egypto. » Le Psaume acquérait, en cette circonstance, un sens symbolique. Il était divisé par groupes de trois Versets, dont chacun avait sa mélodie particulière ; le peuple chantait une fois « Alléluia » après le second^, trois fois après le troisième. Nous en publierons la musique, parce qu'elle est fort belle et qu'elle pourra être exécutée facilement. La psalmodie s'enrichira ainsi d'un ton nouveau. Quant à la musique du refrain populaire, elle ressemble beaucoup à celle durefrain français de la prose «Orientispartibus. »

Lorsque la publication d'un recueil de chant du xiii° siècle sera venue corroborer les études spéciales auxquelles nous nous livrons, et justifier nos assertions ; lorsque cette époque magnifique et féconde sera mise en lumière et qu'on en connaîtra toutes les faces; lorsque toute la science qu'ils renferment sera exhumée des manuscrits dont on se contente d'admirer les miniatures ; lorsque les traités de philosophie, de sciences naturelles, d'arts divers seront étudiés et compris; on saura alors à quoi s'en tenir au sujet des appréciations de nos professeurs d'histoire et des doctrines que l'on impose presque partout à la jeunesse dans nos collèges. Au moyen âg"e, on savait moins généralement, c'est incontestable; mais on savait mieux et plus raisonnablement. La plupart de nos préjugés à cet égard ont pris naissance au xv!!*" siècle dans le cerveau des poètes et des écrivains dont la plume obéissante gagnait consciencieusement douze cents livres de pension. L'un d'eux, qui;, soit dit en passant, n'a pas prononcé le nom de Dante une fois en sa vie , n'a pas craint

234 HISTOIRE GKlVÉRALE I)K LA MUSIQl H EELIGIEI SK.

d'interrompre un de ses poëmes pour jeter un dédaigneux sourire à une époque qu'il ne connaissait pas; donner à Louis xiv des éloges immérités ; appeler fainéants tous ses prédécesseurs, et l'aMubler lui-môme du froc de Saint-Bernard. Le beau réformateur vraiment, que le prince qui envoyait aux Carmélites ses victimes réformées! D'ailleurs, le poëte, ébloui en contemplant le Roi-Soleil, ne s'apercevait pas, dans son enthousiasme, qu'il violait lui-même les règles qu'il prescrivait aux autres. Pour être rimés en l'honneur du grand roi, ces épisodes ne sont pas moins des festons, des astragales, des balustres, des ronds et des ovales, dont le « Lutrin » se passerait fort bien. Qu'on relise le discours de la « Mollesse » et qu'on juge si l'on n'a rien de mieux à faire que de farcir la mémoire des étudiants de ces diatribes contre les moines de Saint-Denis et de Clairvaux, qui ont sauvé l'arche de la science , tenu ferme et haut le flambeau de la civilisation et préservé notre pays de la barbarie.

Citcaux dormait encore, et la sainte Chapelle Conservait du vieux temps l'oisiveté fidelle.

Ce vieux temps d'oisiveté et d'ignorance oppose Notre-Dame de Paris à Saint-Sulpice; les statues du puits de Moïse et de la cathédrale de Chartres aux groupes de Coustou, aux anges de Marochetti, à la pieta de Pradier; le « Qui régis sceptra, » le « Salve festa dies » le « Dies irae, » le « Patrem parit » aux pâles contrefaçons d'Horace fabriquées par les latinistes de la Sorbonne. Ce siècle oppose à « l'Aima Redemptoris » de Durante, à « l'Ave Maria » de Chérubini, un « Inviolata « qui a traversé les plus mauvais jours, que l'on chante tous les dimanches dans nos églises et que tout le monde admire ; aux motifs d'Haydn, de Méhul, de Lesueur un « Ave verum » tellement beau que celui de Mozart lui-même, entendu après lui, pâlit et n'est plus qu'un murmure rhyth mé. Enfin il oppose encore, et toujours victorieusement, les huit notes sublimes du « Stabat Mater» aux tyroliennes composées et orchestrées sur ce sujet par Rossini (1).

(l)Nous professons une vive admiration pour les œuvres lyriques de ce beau génie, le plus grand compositeur de ce siècle, et nous nous tenons pour très-honoré du

DiUMKs LiTrR(;i(ii i:s dans i,i:s );f;i.isi;s.

Les Séquences occupaient d.ans le drame liturgique une place importante. Le peuple devait attendre avec impatience le moment de les chanter. En elTet, conçues dans une forme toute lyrique, elles éclataient sous les voiites des cathédrales avec l'enthousiasme dont étaient susceptihles et l'éclat de voix que devaient produire des spectateurs astreints à un rôle passif dans les autres parties plus sévères de la liturgie. Aussi nous nous arrêterons sur ces morceaux. Nous y remarquerons les éléments qui constituent l'œuvre lyrique , c'est-à-dire les récits imagés, les invitations à se livrer à la joie ou aux larmes, comme celles qu'adressaient aux spectateurs et aux acteurs les chœurs de Sophocle et d'Eschyle. Les prosopopées sont plus nombreuses et plus belles dans les poésies liturgiques que dans les poëmes profanes qui leur sont contemporains, comme elles sont plus nombreuses et plus belles dans les Psaumes de David et dans d'autres parties de la Bible que dans les œuvres les plus admirées des auteurs de l'antiquité païenne. Nous ajouterons, en passant, que la fréquence de cette ressource poétique et son influence sur l'imagination s'expliquent naturellement par les croyances chrétiennes qui la convertissent en réalité, tandis qu'elle ne pouvait être qu'une fiction, et acceptée comme telle, alors que la divinité et l'humanité étaient

bienveillant témoignage qu'il a bien voulu rendre à nos ouvrages. Mais Rossini n'a jamais recherché sérieusement la gloire de passer pour un compositeur de musique religieuse. Jl nous a dit lui-même qu'en dehors de la cavaline et du duo on n'avait rien a attendre de lui. Nous sommes loin de souscrire a ce jugement qu'il porte de lui-même. L'auteur de Moïse, de Guillaume Tell et de Semiramide peut revendiquer le premier rang parmi les compositeurs de musique dramatique.

confondues en un seul principe, partagé ensuite en attributs ayant chacun une existence locale; alors que les hommes se dérobaient au chcitiment , en mettant entre les dieux et leurs personnes une forêt, un lac ou un simple bouclier. L'infraction aux lois de l'espace, de l'éloignement, du mouvement, de la lumière on des ténèbres était dans le paganisme une simple merveille; or, la merveille est un conte d'enfant. Lorsque les mêmes phénomènes se reproduisent dans le christianisme, ce sont autant de mystères, c'est-à-dire autant de faits que la raison reconnaît en vertu de sa soumission au dogme primordial de la révélation. Car la raison, pour se replier sur elle-même, ne s'annihile pas. Il y a donc, entre les figures poétiques du drame profane, ancien ou moderne, et celles du drame liturgique, la différence qui existe entre la crédulité de l'enfant et la croyance motivée de l'homme fait.

On conçoit sans peine à quoi nous engage cette distinction entre les deux sortes de surnaturel. Nous devons rechercher si l'expression des poètes du moyen âge y est restée fidèle et si le drame liturgique dont nous avons placé l'apogée au xiii'' siècle n'a pas atteint ce parfait accord du fond et de la forme, de l'inspiration, tout indépendante, toute capricieuse qu'elle soit de sa nature, avec la vérité chrétienne, c'est-à-dire l'unité « indivisa unitas. » Nous devons même établir, comme conséquence rigoureuse, que si une secrète confiance en nos propres forces nous poussait vers ce qu'on appelle le progrès, nos efforts ne seraient louables et véritablement civilisateurs qu'autant qu'ils continueraient la ligne commencée à cette époque sublime ; qu'ils reconstitueraient l'unité religieuse, nœud vital de l'humanité, reflet que le ciel entr' ouvert laissa pénétrer jusqu'à la terre pendant quelques années, avant que l'ingratitude des hommes ne l'eût presque refermé.

Nous croyons que le moment est venu de travailler sans relâche à cette réaction, la plus libérale qui fut jamais. Car l'autorité religieuse qu'elle ramènera peut seule réconcilier le principe d'autorité laïque avec les peuples, et les peuples avec le principe d'autorité laïque. La prétention qu'auraient les archéologues et

DliAMKS l.n i IIGIQI'ES DANS hKS KGLISES. 237

les artistes chrétiens de participer à ce mouvement, ne serait nullement téméraire. L'art gothique, en effet, n'cst-il j)as inséparable de V enseignement ? ne proteste-t-il pas en cela contre son rival, /V/?'/ pour l'art, dont les fanatiques adorateurs, dans leur candide dévouement digne d'une meilleure cause, ne songent pas qu'ils s'attachent à un terme de peu de valeur en lui-môme et susceptible d'une interprétation peu honorable? En effet, à nos yeux du moins, l'art pour l'art ne saurait signifier que l'art pour l'absènce de l'idée; ou, si cette définition blesse l'amour-propre de ses sectaires, l'art pour le mal, ou trop souvent encore l'art pour l'argent.

Les architectes, les verriers, les iconographes ont lutté et triomphé. Il est loin de notre pensée de prétendre que la victoire leur a été facile. Cependant tout nous porte à croire que les musiciens du n)oyen âge éprouveront plus d'obstacles encore à descendre de leurs galeries sculptées, à sortir des roses coloriées, à surgir des stalles, des vignettes des manuscrits, à étaler dans le chœur des églises leurs antiphonaires si laborieusement écrits, et à faire entendre leurs mélodies séculaires. C'est que la musique religieuse touche de plus près au dogme qu'on ne le pense. Entre l'imagier qui taille une figure de Saint ou un ornement gothique et le musicien qui chante le symbole des Apôtres devant l'autel où va s'accomplir l'auguste sacrifice, il y a une différence importante à constater. Ce dernier revêt une sorte de caractère qui se rattache à l'acte religieux d'une façon plus étroite. Sa présence matérielle, sa prière sonore apportent au culte un concours actif qui relève son importance. Il résume en lui l'artiste, le sujet représenté et l'homme ayant l'intelligence de ses propres actes. C'est Vâme parlante, comme disaient les Hébreux.

Aussi la question de musique religieuse ne peut manquer de dessiner les rôles, d'indiquer à chacun le drapeau sous lequel il pourra combattre. Or, il n'y en a que deux : celui qui ramène chez les morts de la Grèce et de la vieille Rome, et celui qui flottait au IV* siècle dans les mains de Constantin. A quelle opposition assez vive ne doit-on pas s'attendre de certaines gens, lorsque, détruisant leurs habitudes d'esprit, les gênant dans leurs goûts

238 I11ST0I1U-: (;K.\ÉliALE DK l.A MI SIQIE RELIGIEUSE.

et leurs penchants, nous leur démontrons qu'à côté des drames liturgiques et des solennités populaires du moyen Age, l'opéra, tel qu'il est devenu sous l'inspiration de l'art moderne, ne produit que des émotions factices et n'étale qu'un luxe indigent.

Comme nous l'avons déjà dit, chaque Messe de la semaine de Pâques avait sa Séquence. Le folio de notre manuscrit qui contient celle de la deuxième férié est trop lacéré pour que nous puissions la reproduire ; nous en indiquons les premiers mots : « Prome casta concio cantica. » Les personnes qui s'intéressent à ces questions pourront trouver cette Séquence dans d'autres manuscrits. Léchant appartient, par sa facture, au xiii" siècle. 11 offre de nombreuses analogies avec la première phrase du manuscrit de Pierre de Corheil : « Lux hodie , lux loetitiae. Sint hodie procul invidia', procul omnia mœsta. «

La Séquence de la troisième férié est, sous le rapport musical, une des plus belles que nous ayons rencontrées. Elle invite à l'allégresse non-seulement les fidèles présents, mais encore les nouveaux affranchis des limbes. Elle conseille au chrétien de remonter les cordes détendues de sa lyre et de joindre à la prose un neume éclatant.

Concinat orbis cunctus — Alléluia.

Votis, voce, solemnia Celebranda paschalia.

Insonlum tenera Congaudeat turma Sacro fonte nivea Serpens Flegelontis undas.

Hasque lapsas aplemus fibras

Arle musica.

Voce sonora modificantes prosis pneumata. Voce sitis tinula (linnula) Xristus namque, niilis hoslia Factus nostra ob remédia, Crucis pertulit probra , Et magis vita manens subiit lethalia.

Fellis amara passus prelibare pocula Vulnera satis toieravit dira, transfixus clavis et lancea. Sic tolerando mala gerens nostra, descendit Ad ima Tarlara.

DliAMivs i,rnn(;i(ji i:s dans i,hs h.(;i,i.si;s. 239

Hostis aiui(|iii (IcIViiinciis arma rcvcliit.

Potons anipla ovando troplica.

Sicciue, (levicta in()rl(! ac rcsumpla carne,

Resurgit victor, (li(ï liodierna,

Inde jani jociindas caiiainiis odas.

Per (|nciu n()l)is vila redil elerna et celi Clara

Nobis patescit aula.

(lui sit laus preclara.

Le vers « Hostis antiqui « renferme l'idée exprimée si éloquemment par Forlunat clans son « Salve, festa dies, » que nous avons cité précédemment, l'idée de la lutte de Jésus-Christ dans Fenfer contre le vieil ennemi du monde et du trophée d'âmes qu'il lui enlève.

Dans la Séquence de la quatrième férié, une des pieuses femmes qui furent les premières averties de la résurrection du Christ, raconte son entrevue avec l'Ange et son empressement à porter aux disciples la nouvelle du miracle. La mélodie est aussi remarquable que la précédente.

Die nobis quibus (ilheris nova cuncto modo

Nunlians gaudia Nostram rursus visilans palriam Respondens placido vullu voce dulci dixit

Alléluia.

Angélus milii de Xi'islo indicavit pia miracuia Resurrexisse Dominum sideruni dixit voce Laudanda.

Mox ergo pennas volucris vacuas dirigeas

Leta per auras.

Redil famulis ut dicam vacualam legem

Veterem et novam regnare graliam.

Ilaque canite famuli voce clara : Xristus Hodie redeniit nos a morte dira.

Pater Filium tradidit servis inter munduni

Pro salute nostra.

Sponte subiit Filins mortem ut nos redimeret

Morte ab eterna.

Tune requiem capere licct omnibus et vita

Frui perpétua.

Nunc colite pariter mecum famuli celebri

Laude sanctum Pascha.

Xrislus est pax nostra.

La cinquième férié comptait deux Séquences; on choisissait. Nos offices ont été dépouillés de leurs ornements les plus poétiques et les plus populaires; ils sont devenus généralement obscurs et froids. Celte sécheresse, œuvre systématique du dédain et de la fierté de trois siècles philosophiques, est reconnue si universelle» ment, qu'on s'évertue à en conjurer les effets funestes. Sans parler du confortable introduit dans nos églises, on a recours aux charmes de l'art profane et à des motets en musique sur des paroles dont personne ne peut suivre le sens. Les fidèles peuvent encore moins s'y associer. Ce n'est pas faute de les répéter, que les paroles n'entrent pas plus avant dans l'oreille et le cœur des assistants. Tout récemment, en effet, nous avons entendu dans une des grandes églises de Paris le mot « Domine » répété trente fois par le chœur dans un 'simple Verset de psaume , tandis que le célébrant attendait à l'autel, en véritable patient, la fin de ce tapage ridicule, pour lire au peuple une oraison. Quelques beaux esprits trouvent encore le xiii" siècle grotesque ; le xix% sous ce rapport, qu'est-il donc ?

La première de ces deux Séquences commence par ces mots : (( Psalle lyrica carmina. » Nous arrivons de suite à la seconde qui nous semble devoir exciter le plus grand intérêt. La mélodie offre des modulations très-hardies et inusitées si on les compare à celles de la plupart des Séquences que nous avons jusqu'alors étudiées. Cette mélodie a servi à constituer le chant de plusieurs Proses de Santeuil. Mais, comme on devait s'y attendre, les musiciens de ce qu'on appelle le grand siècle l'ont défigurée. Ils l'ont assujettie à la mesure à trois temps; ils ont fait une sorte de valse d'une phrase largement conçue et dont le rhythme intelligent suivait la cadence des vers et des mots. Ils ont donc commis une double faute : ils ont mutilé une œuvre magnifique ; ils ont fait à leur point de vue des infractions énormes à la quantité en adaptant à un chant, composé invariablement d'une longue et d'une brève, des vers ioniques, glyconiques, phérécratiens, comme savaient en faire les doctes poëtes liturgistes de ce temps-là.

Quant au texte de cette Séqeunce, nous pensons, en le publiant.

|)|(.\Mi;s l.n i iUilQl KS DANS I.ICS KOI.ISKS. 2 i l

obtenir, de la pai l de nos lecteurs, un bili d'indemnité pour notre enthousiasme.

Mane prima sabbali surgens Dei lilius,

Noslra spes cl {?loria, Victo rege scoleris rcdiit al) infcris,

(^.mii siimiiia vicloria.

(Uijus resiirrcctio onini plona gaiulio

Coiisolatur oninia.

Resurgeutis itaque Maria Magdalcne

Facla est prenuntia.

Fereiis Xrisli fratribus cjus morte trislihus

Expectala gauclia. 0 beali oculi cjuibus regem seculi

Morte jam deposila prima est intuita.

Hec est illa femiiiacujus cuncta crimina

Ad Xrisli vesligia

Ejus lavit gralia.

Que dum plorat et mens (orat ? ) facto clamai

Quod cor amat Jhesum super omnla.

Non ignoratquem adorai; quid precetur jam

Deleturquod mens limetconscia.

0 Maria, Mater pia, Stella maris appellaris

Openmi pcr mérita.

Matri Xristi coequata dum fuisti sic vocata,

Sed honore subdita.

Illa enim fuit porta per quam fuit lux exorta.

Hec resurgeutis nuntia

Mundum replet lelitia.

Illa enim iniperatrix, ista beata peccatrix

Lelilie primordia fuderunt in Ecclesia.

0 Maria Magdaleua, audi vola laude plena

Apud Xristum cliorum istum Clemenler concilia.

Ut fons sunime pielalis qui te lavit a peccalis

Serves sues atque tuos mundet data venia. Amen dicant omnia.

Qu'y a-t-il de plus touchant, en effet, que le l'approchement de Marie, mère de Jésus, et de Marie-Madeleine ; de la reine du ciel et de l'humble pécheresse? Après avoir laissé errer l'imagination sur la similitude des noms de la Vierge et de la femme, le poëte ramène judicieusement Madeleine à son rôle secondaire : « Matri Xristi coequata dum fuisti, sic vocata, sed honore subdita. » Plus

242 IIISTOIIU-: GÉMÎHALK DK LA Ml SIQl K HKLICilKL SE.

loin, nouveau rapprochement : du sein de la Vierge est sortie la lumière du monde; par la bouche de Madeleine a été annoncée aux disciples, constituant la primitive Église, la nouvelle delà résurrection. « 0 beati oculi » est une exclamation pleine de naturel et de grâce. Les vers « Qua? dum plorat et mens orat, facto clamât quod cor amat Ihesum super omnia, » font image. Il y règne une expansion charmante.

Ii'ASCEl\SIO^. — liA PENTECOTE.

La Messe du jour de l'Ascension était précédée, comme celles de Noël, de l'Épiphanie et de Pâques, d'une sorte de représentation du texte évangélique. On mettait en scène le récit des Actes des Apôtres qui se rapporte à l'ascension de Jésus-Christ dans les cieux. La procession se faisait hors de l'église. 11 semble que ces processions extérieures avaient lieu principalement lorsque laféte rappelait les circonstances de la vie du Sauveur qui se sont passées hors de Jérusalem , telles qu'une partie de son triomphe le jour des Rameaux, sa résurrection et son ascension. 11 en est de même pour l'Assomption de la Vierge. Nous verrons plus loin que l'on ne sortait pas de l'église le jour de la Pentecôte, quoique cette fête soit toujours tombée dans la saison la plus belle de l'année. Toutes les parties de l'office de la fête qui nous occupe sont empreintes au plus haut degré d'un caractère glorieux et triomphateur. Le choix des textes ne nous a jamais paru aussi heureux et aussi animé. On peut en juger en lisant le Graduel romain où quelques-uns d'entr'eux sont restés, tels que l'Introït, le Trait et la Communion. Mais la partie de l'office la plus imagée, la plus

i)i;\\ii;s i.ri( i:s d.ws i.i:s Kf;i.iM;s. 2'i:f

liistorique, à propre moi il [);u'ler, a disparu sans laisser do trace.

/;? vigilia Ascensionis Domini non dicutur : « (doria iji e.vcclsis Deo » tu'c « lté missa est. »

Cette suppression du « Gloria in excelsis » la veille do l'Épi- [)hanie est intelligente. Le liturgiste a pensé que les fidèles, remplissant en 00 jour le rôle des Apôtres et possédant encore au milieu d'eux la seconde personne divine, pouvaient s'abstenir avec intention de chanter sa gloire au plus haut des cieux et devaient ajourner an lendemain ce céleste cantique. Dans le Graduel parisien et dans le Graduel romain lui-même, on a rétabli le chant du « Gloria » à cette place, comme si les réformateurs modernes avaient voulu prouver, une fois de plus et jusque dans les phis petits détails^ leur éloignement pour tout symbolisme et toute image, même la plus innocente.

In die Ascensionis tercia cantata processione ordinata incipiat cnntor : « Tempus est ut revertar ad eum qui me misit, dicit Dominus. Nolite contristari, ne turbetur cor vestrum. Rogo pro Aobis Patrem, ut ipse vos custodiat. Alléluia, alléluia. Paceni rehnquo vobis, pacem meam do vobis. »

Au jour de l'Ascension, lorsque l'heure de Tierce avait été chantée et que la procession était disposée à se mettre en marche, le chantre commençait ce Répons : « Il est temps que je retourne vers celui qui m'a envoyé, dit le Seigneur. Ne vous attristez pas ; que votre cœur ne soit point troublé. Je vais prier mon Père afin qu'il vous protège. Louez Dieu, louez Dieu. Je voi;s laisse ma paix; je vous donne ma paix. »

Tl y a quelque chose de touchant dans cette consolation que le chantre, ce personnage si considérable au moyen âge, le premier après l'Évêque, adressait aux fidèles par avance et comme pour les préparer à la douloureuse séparation qui allait avoir lieu. Il citait les paroles mêmes du Sauveur. Que de naturel dans ce passage ! on s'apprête autour de lui; on s'attend à une vive émotion; comme au départ d'un voyageur, lorsqu'une voix douce et pleine d'autorité console ceux qui restent et prédit un heureux retour Ou c'était une foi bien vive qui présidait à l'invention d'une telle liturgie, ou c'était un grand art: peut-être l'un et l'autre.

244 ln^TOIIiK (;k.\khai,k di-, la Misuiri' liin.ioiEisK.

Si necesse fucrit istud alitid reponsorium dicatur : « Non conturbetur cor vestrum : ego vatlo ad Patrem et, dum assumptus fuero a vobis, miliam vobis. Alléluia. Spiritual veritatis et gaudebit cor vestrum. Alléluia. Ego rogabo Patrem et alium Paraclitum dabit vobis, »

Le premier « Alléluia, » qui interrompt la seconde phrase, est une exclamation motivée par la joie qu'a inspirée aux Apôtres et que devait inspirer aux tidèles la promesse du Saint-Esprit.

In exitu de ecclesia très de mo.jori &ede cantent hoc Responsorium :

Salve fcsta dies tolo venerabilis evo Qua Deus ad cœlos scaiidil etastra tenet.

require residinan in die Pasche et cantabitur usque ad perveniot processio ad occidentales portas ecclesie.

La procession sortait de l'église comme les Apôtres sortaient de Jérusalem pour se rendre sur la montagne des Oliviers où Jésus leur avait commandé de se trouver.

Pendant le trajet, on chantait les distiques de Fortunat dont nous avons donné une traduction dans les pages qui précèdent sur la procession du jour de Pâques. Le second vers seulement est changé ; il a reçu un sens nouveau plus en rapport avec la solennité du jour. c( Quâ Deus ad cœlos scandit « a remplacé « Quà Deus infernum vicit. » Il fallait que le cortège rentrât dans l'église par les portes occidentales pour assister en esprit à l'ascension du Sauveur. La rubrique le dit expressément, et nous croyons que, dans cette circonstance même, l'esprit du xiii" siècle, scrupuleusement attaché aux détails historiques du sujet, apparaît tout entier. Jésus-Christ s'est élevé au ciel à l'orient par rapport aux Apôtres, suivant ce passage chanté à la Communion : « Psallite Domino, qui ascendit super celos celorum ad orientem. » Il fallait donc, pour que les regards de la foule se portassent vers l'orient, que l'on rentrât dans l'église du côté de l'occident. Les mots versi ad processionem, appliqués à deux prêtres un peu plus loin, viennent corroborer l'explication que nous donnons de ce passage de la rubrique.

DHA.MKs MTi ii'MQi Ks i)A.\s i.Ks i':f;i.isi-:s. 245

El tune (Ino presbijteri versi ad processioncni in tiirrc rccleaie mutent totum hoc responsoriwn ciiin versii et reyi'cssn : « Viri Galilei, quid admiraniini aspicientes in celum. Alléluia. Oiininadmodum vidistis cuni ascendenioin in cclum, ita veniet, Allohiia, allcluia, alléluia. Cmuque intucfcnlur in celum cunteni iHuni, ecce duo viri astiterunt justa (juxta) illos in vestibus albis, qui et dixerunt. Qucmadrnodum. r>

En ce moment, deux prêtres, tournés vers la procession et placés dans une tour de l'église, chantaient en entier ce Répons avec le Verset et la reprise : « Galiléens, pourquoi vous arrôtez-vous à regarder au ciel? Ce Jésus qui, en vous quittant, s'est élevé dans le ciel viendra de la même manière que vous l'y avez vu monter.»

Ainsi, on n'en peut plus douter, la procession représentait cette fois les Apôtres levant les yeux vers leur divin maître qui montait dans les cieux, et les deux prêtres figuraient les deux anges dont la présence immédiate auprès des Apôtres est mentionnée dans leurs « Actes. » Ces deux personnages donnaient eux-mêmes au peuple, dans le Répons qu'ils chantaient, l'explication de leur rôle ; car ils ajoutaient : — « Et comme ils le regardaient monter au ciel, deux hommes, vêtus de blanc, parurent auprès d'eux et leur dirent : « Galiléens, etc. »

Quo finito Archiepiscopiis et cantor cum sacerdote et diacono et subdiacono rcvestitis flcctentes genua incipiant hanc litaniam : — ((Tu, rex giorie, Xriste. Tu Patris sempiternus es fdius. Tu ad liberandum suscepturus hominem, non horruisti virginis uterum. Tu, devicto mortis aculeo, aperuisti credentibus régna celorum. Tu ad dexteram Dei sedes in gloriam Patris. Judex crederis esse venturus. Te ergo, quesunius, famulis tuis subveni quos precioso sanguine redemisti. »

L'Archevêque, le chantre, le célébrant, le diacre et le sousdiacre, revêtus de leurs ornements, et représentant les Apôtres, fléchissaient le genou et chantaient les fragments ci-dessus indiqués du (( Te Deum laudamus. « Ces fragments, comme on a pu le remarquer, se rapportent merveilleusement aux paroles des deux anges, c'est-à-dire à l'entrée triomphante de Jésus dans le ciel et à son avènement suprême au jugement dernier.

•246 IIISTOIRI; (iji.NÉR-M.K DE LA MV^SIQV1■: KKI.IGIKVSK.

Quo expleto duo presbyteri teneant feretrum sancti Romani snb quod intret processio et cantor incipiat antiphonam : — <( 0 Rex glorie, Domine virtutum, qui triumphator hodie super celos omnes ascenclisti, ne derelinquas nos orphanos, sed mitte proniissum Patris in nos Spiritum veritatis. Alléluia. »

On a encore l'usage de porter à la procession, le jour de l'Ascension, les l'eliques des saints dans les églises qui possèdent de ces reliques. Cet usage a pour but de représenter les saints qui ont accompagné Jésus-Chi-ist dans son triomphe. On voit que cet usage florissait au xni" siècle et que la procession passait sous la châsse de saint Romain, ce célèbre martyr du iv* siècle, que l'église de Rouen n'a cessé d'honorer d'un culte particulier. Le clergé et le peuple rentraient dans le chœur en chantant :

Omnis pulchritudo Domini exaltata est super syderea, etc. » C'est le seul morceau conservé aujourd'hui de cette magnifique procession. Tout ce qui le précède a été supprimé depuis plusieurs siècles. On ne voit pas cependant que le goAt le plus délicat, l'esprit le plus scrupuleux, la conscience la plus timorée aient pu s'alarmer d'aucun détail du tableau que nous venons d'exposer, tableau dont le sens est aussi profond que l'expression en est simple.

Nous terminerons cette description de la fête de l'Ascension par la transcription de la Séquence chantée à la Messe et dans laquelle se déroulent harmonieusement le mystère et toutes ses circonstances. Le chant en est beau, large et complètement asservi au texte. Par contre, celui de la Prose « Solemnis hœc festivitas » a une existence qui lui est propre : soumis à la mesure à trois temps, il offre une succession de phrases tellement peu en harmonie avec le sujet de la fête que l'on chanterait avec plus d'à propos, sur cet air : « Ah! quel plaisir d'être soldat! » que l'ascension du Seigneur dans les cieux. Cette critique que nous nous permettons ici s'adresse seulement à la mélodie de la Prose qui a succédé à la Séquence gothique et nullement au texte composé en vers latins rimés dans le style poétique du moyen âge. Il est vrai de dire qu'il n'est dû ni à la plume de Santeuil ni à celle de Coffin.

un.\.Mi;.s i i H(;i(ji i.s D.ws i.i:s i';(ii,i.si;s. -^47 Voici le texte de la Séquence chantée au xnT siècle :

Rex oiniiipotens iVn'. hoilieriiii. Alléluia.

Miiiido triiiiui)liali i'(Hiinii|)to poltnilia

Victor asceiulit culos uiulo desceiuieral.

Nam quadraginta postquam surrexcral

Diebus sacris confirmans pectora

Apostolormn pacis cara relinqucns oscula

Qiiil)us et ilcdil potcslaleni laxaiuli (■rimiiia,

Kt misit eos in inundiiin ])apti/,aro cimclas animas,

In Palris et Filii et Sancti Si)iritus potentia

Kt l'onvescens precepil eis ab lerosolimis

Xe abirent sed expeclarent promissa munei'a.

Non post multos enim dios miltam vobis Spiritum Paracliluni iu Verra

Et eritis miciii testes in lerusaiem, ludea sivc Samaria,

Et cum lioc dixisset videnlibus illis elevatus est et nubis clara

Suscepit eum ab oculis eorum inlueiitibus illis ethera.

Eece stetere aniicti duo viri in veste alba

Juxta dicentes : Qnid admiramini poloi-uni alta ?

Iliesus enim hie qui assumptus est a voliis ad Patris dexteram ;

Ut ascendit ita veniet querens talcnti commissi lucra.

0 Deus maris poli arvi homiuem quem creasti quem^fraude subdola

Hostis expulit paradyso et captivatum secum traxit ad Tartara.

Sanguine proprfo quem redeniisti Deus

lllic provehis unde prias corruit paradysi ad gaudia. '!

Index cum veneris iudicare secula

Da nobis petiraus sempiterna gaudia in sanctorum patria

In qua tibi cantcmus omnes, alleluya.

La fête de la Pentecôte a un caractère traditionnel qui offre à l'esprit un aliment d'observation et de raisonnement, et au cœur la plus douce sécurité. Qu'on y prenne garde : Cette fête est célébrée dans le monde depuis trois mille trois cent cinquante ans. Ce fait est aussi constant que l'existence des pyramides d'Égypte et cette institution, née chez le plus petit peuple de l'antiquité, couvre de nos jours la surface du globe et voit s'augmenter chaque jour le nombre de ses observateurs, des bords du Tage aux montagnes du Thibet, des quartiers de Londres au cap de Bonne- Espérance , tandis que bien des pierres sont déjà tombées et tombent tous les jours du faite de ces monuments orgueilleux.

La fête de la Pentecôte date son origine du cinquantième jour après la Pàque des Juifs, de ce jour où Dieu donna sa loi sur le

'2-18 IIISTOIHK C;É.\KRA1,E l)K LA Ml SlQt i; BKLIGIEX SE.

mont Sinaï, au milieu de tonnerres, d'éclairs et d'effrayantes fanfares. La mémoire de cet événement fut célébrée chaque année par les Hébreux jusqu'au cinquantième jour après la résurrection de Jésus-Christ. Les Apùtres, la Sainte Vierge, les disciples et les saintes femmes reçurent alors la loi nouvelle gravée dans leurs cœurs parle Saint-Esprit. Cette manifestation de la puissance de Dieu et de l'amour de Jésus-Christ pour les hommes a eu lieu, comme sur le mont Sinaï, au milieu du bruit et du feu. Depuis ce moment, l'anniversaire de la fête chrétienne a pris la place de celui de la fête judaïque, comme la loi nouvelle a succédé à la loi ancienne, comme Jésus-Christ a succédé à Moïse. Le Juif offrait en ce jour à Dieu des pains faits avec les fruits de la nouvelle récolte et le chrétien doit pouvoir lui offrir les douze fruits du Saint- Esprit : la charité, la joie, la paix, la patience, l'humilité, la bonté, la persévérance, la douceur, la foi, la modestie, la continence et la chasteté.

In die sancto Pentecostes post aqiie beiiedictionem Archiepiscojms cum VII presbyteris casidatis et ciim incenso tiiribulis plenis ante altare conveniunt , ibiqiœtercia incipiatur ab Episcopo vel ab unodeipsis sacerdotibus : «Deus in adjutorium : w Chorus : « Domine ad adjuvandum. » Episcopus cum suis incijnat Hymnum. « Veni Creator. » Chorus « Qui Paraclitus. « Et sic de ceteris versibus dum hyrnnus cantatur altare incensetur , lumiyiaria accendantur, signa pulsentur et flores de diversis coloribus ad instar Karismatum Sancti Spiritus desuper chorum sparsim mutantur (mittantur).

Cette rubrique est éloquente. Ces sept prêtres, rangés devant l'autel avec leurÉvêque et revêtus de chasubles, représentent les sept dons du Saint-Esprit. Chacun d'eux agite un encensoir et répand aiitour de lui le parfum consacré , symbole de l'odeur qu'exhalent les vertus. On peut présumer ou désirer trouver la preuve que les vêtements sacerdotaux et les encensoirs de ces sept personnages aient représenté en tissus et en orféverie les sept dons du Saint-Esprit : la sagesse, l'intelligence, l'esprit de conseil et de force, la science et la piété, enfin, la crainte du Seigneur.

DHAMiis i.n i H(;i(ii i:f^ d-ws i.ks i';(;i.isi:.s. 249 Après le chant de l'heure de Tierce, l'Archex èque v.\ ses prûtrers commençaient cehii du u Veui Creator » Cette hymne ;idmirabh>, rivale du « Lauda Sion » (juant aux paroles. En eil'et, la première est un traité sur lo Saint-Esprit, comme la seconde en est un su !■ rEucharisfie. Dans la plupart des cérémonies publiijues, avant les exercices annuels, ce « Veni Creator » est encore chanté en grande pompe, mais assez mal d'ordinaire. Il ne sera pas sans intérêt d'étudier la manière dont on exécutait cette hymne au moyen âge.

Le choeur laissait an clergé le soin d'entonner la première strophe, comme s'il lui appartenait de droit de louer FEsprit-Saint et d'invoquer les secours de ses dons en faveur du Ministère. Le chœur ne commençait i\ chanter qu'an « Qui Paraclitus diceris , » c'est-à-dire, à la seconde strophe de l'hymne, et le clergé reprenait an « Septiformis munere. » Cette alternative, indiquée dans la rubrique, parait avoir existé dans la pensée de l'auteur du « Veni Creator. » Le sens des strophes paires est général, et celui des strophes impaires semble se rapporter p]us spécialement à l'Église. Nous citerons à l'appui de notre opinion^ que nous donnons sous toutes réserves, et en nous autorisant delà rubrique, le vers de la troisième strophe : « Sermone ditans guttura, » et la cinquième toute entière :

Hosleiii rcpellas lotigius Paccmque doues protiiuis Ductore sic te pr;cvio Vilciniis oinne noNiiiiii.

Le « Veni Creator » nous ofi're en dernier lieu l'occasion de faire remarquer qu'en France, au xiii' siècle, certains textes liturgiques s'étaient déjà affranchis de la version romaine. On lit dans le Romain : « Qui diceris Paraclitus, altissimi donum Dei. « Dans notre manuscrit : « Qui Paraclitus diceris, donum Dei altissimi. » Cette inversion de peu d'impoi'tance est restée en usage dans le rite Parisien. A cette légère trace de gallicanisme viendra s'en joindre une autre plus tard dans la langue elle-même, « Paraclitus » deviendra « Paracletus; « on oubliera la prononciation

•250 IIISTOIRK GKNKRAlj: DK l.A Ml SIQV ): RHLKaHl'SK.

orientale de l'êta (Ita), prononciation encore usitée dans le grec moderne, et on assujétira cette voyelle aux habitudes de notre diction normande ou plutôt française.

('.'était pendant le chant du « Veni Creator w qu'on agitait les encensoirs, qu'on allumait les cierges, que les cloches étaient mises en branle et enfin qu'une pluie de fleurs de diverses couleurs tombait du haut de l'église sur les personnages du chœur. Cette pluie de fleurs, dit expressément la rubrique, était l'image de l'abondance des dons que le Saint-Esprit répand sur ceux qui les lui demandent. Quoique notre manuscrit se borne à nous donner cette explication, nous pouvons insister sur les détails qui précèdent, et nous verrons combien ils expriment l'esprit profondément religieux qui a présidé à cette liturgie du moyen âge. D'ailleurs, c'est le moment de l'office de la Pentecôte le plus saisissant.

Comme à Noël, comme à l'Epiphanie, comme à Pâques, cette cérémonie précédait le grand office et représentait l'action même du mystère. Aussi chaque détail avait son importance et devait concourir à l'exposition du sujet de la fête. Nous ne reparlerons pas des parfums que les sept prêtres répandaient de leurs encensoirs autour de l'autel. Les cierges allumés et les lampes offraient en ce moment à l'imagination un sens également profond et enseignant. Dans les premiers siècles, les flambeaux et les lampes servaient à éclairer les fidèles dans les catacombes où ils se réunissaient à l'abri de la persécution des empereurs et des proconsuls. De nos jours, leur présence dans nos églises, sauf celle de la lampe du chœur et du cierge pascal, n'est plus qu'une simple décoration dans laquelle le sacristain déploie chaque dimanche toutes les combinaisons que lui fournit son zèle inventif. La tâche terminée, il se complaît dans son œuvre, se rend au bas de la nef et trouve, comme c'est son droit, que ses pyramides de cierges font le meilleur effet du monde ; heureux si un bâton de cire, entièrement vierge du travail des abeilles, s'échappant avec fracas du gigantesque fourreau dans lequel il était mal emprisonné, ne vient pas bouleverser par sa chute le lumineux édifice, à la stupéfaction des paroissiens scandalisés. Entre le berceau humble et

i)HA\ii;s i.iTrii(;i(ii i:s d.ws i,i:s i';(;i,i.si;.s. -,'51

persécute du christianisme, autour duquel les flambeaux étaient utiles, et les temps modernes où ils sont devenus, pour la plupart, un simple ornement réglementé par les fabriques, une époque éminemment spiritualistc et chrétienne a fait servir la lumière aux enseignements les plus élevés. Au moyen âge, le rayon de soleil ne pénétrait dans l'Église qu'au travers de figures rappelant aux hommes leur histoire et leurs destinées éternelles, tandis que la lumière, cachée par le Créateur dans les veines du caillou, apparaissait sur l'autel au sommet des tlambeaux dont le nombre et la disposition révélaient encore une pensée en harmonie avec les saints mystères qu'ils éclairaient. Admirable unité , résultat d'une foi intelligente, oMivre d'une société ayant conscience de tous ses actes !

Dans la solennité qui nous occupe, la rubrique « luminaria accendantur » a un sens tout spécial et relatif à l'opération du Saint-Esprit descendu sur les Apôtres et dans le monde, le jour de la Pentecôte. Les cierges, en brûlant extérieurement par la chaleur du feu matériel, indiquaient que les cœurs doivent brûler intérieurement du feu de la charité. La lumière de ces cierges dissipant les ténèbres extérieures était l'image de la lumière du feu de la charité qui dissipe toutes les ténèbres du mal, et qui doit briller sans cesse dans notre âme aux yeux de Dieu. De même que la fête de la Pentecôte tire sa première origine de celle des Juifs, les lampes ou flambeaux allumés en ce jour succédaient aux lampes où brûlait l'huile la plus pure et qui étaient exposées continuellement dans l'ancien temple, selon l'ordre que Dieu en avait donné à Moïse.

Postea III de majori sede cantent per alam ecclesie.

Salve festa dies toto veuerabilis cvo Qua nova de celo gratia fiilsil hunio.

Trois chantres du premier rang chantaient dans une nef latérale de l'église la première phrase des distiques de Fortunat. Le second vers, comme à la procession du jour de l'Ascension, avait été modifié dans le but de retracer l'objet de la féte. Rien n'in-

252 IIISTOIHI'; GÉ.NÉRALK l)F. LA MVSIQl'E RIXIGIECSE.

dique dans noire manuscrit que l'on continuât le chant de cette poésie. Au contraire, il semble que l'on se bornait à aller porter de cette manière au-delà du chœur la nouvelle de l'événement heureux qui venait de s'y accomplir. Car, immédiatement après, le grand chantre ouvrait les saintes Écritures et rappelait les paroles du Christ qui s'accordent avec la descente du Saint-Esprit;, d'un antre côté, les Répons chantés sous les rubriques ordinaires, in exitu de ecdcsia et in reditu, sont remplacés par deux morceaux chantés in pvlpito, c'est-à-dire sur le lutrin disposé à cet effet dans le bas-côté de l'Eglise où s'était rendue cette procession intérieure.

Très demojori sede cantent in pidpito. « Veni sancte Spiritus reple tuorum corda fidelium et tui amoris ignem accende. »

Nous ferons remarquer que la version de ce Verset diffère de celle qui est en usage dans nos offices.

Adintroitum cliori Antiphona : «Hodie complecti sunt dies Pentecostes, alléluia. Hodie Spiritus Sanctus in igne discipulis apparuit et tribuens eis karismatum dona misit eos in nniversum mundum predicare et testificari qui crediderit et baptizatus fuerit salvus erit, alléluia. «

La procession rentrait donc dans le chœur en proclamant l'arrivée du jour de la Pentecôte, et la mission que venaient de recevoir les Apôtres. Cette proclamation réitérée de l'objet de la fête, cette lecture du texte qui la précède, tout cela avait lieu avant la messe, vers neuf heures du matin, heure à laquelle le Saint-Esprit est descendu sur les Apôtres. 11 est à remarquer qu'au xiii^ siècle, malgré le goût que l'on avait pour les processions extérieures, on ne sortait pas de l'église le jour de la Pentecôte, comme pour rappeler que le Saint-Esprit descendit sur les Apôtres dans un lieu fermé.

Les Séquences chantées pendant la semaine de la Pentecôte renferment un assez grand nombre de mots grecs et hébreux mêlés au latin. Nous penserions volontiers que ce mélange a été fait à dessein , pour exprimer que le don des langues a été donné en ce jour aux Apôtres, et que la foi doit être annoncée à toutes les nations. Pour justifier notre opinion, nous allons citer

l)H.\Mi;s MTlJtiilQV i;s DANS LIÎS KCI.ISIOS. 253

quelques phrases de ces Séquences : — Séquence de la scconilo iéric {Ih'sonct sacrata jam tunna diva symphonia) : « Tedecetlaus pei* tenipora et gloria siderea, o sanctum Pneuma. Tu animas et corpora nostra , Xriste, possideas in sempiterna doxa. » — Séquence de la troisième férié [Eija^niisa, alleluya) : «Nostraque caterva luijus dici enprepia Paracliti karisma. Anastasi peracia quinquagena. lUuslret clare solia. » — Séquence de la quatrième férié [AlmipJwna jam gaudia) : « Nunc ergo cuncta superna vincta phalanga l)enedicit sanctum Pneuma. » — Séquence de la cinquième férié [Aima chorus Domini j)angat nomina sumiJia) : « Messya, Sother, Emmanubel, Sabaotli, Adonay est unigenitus, via, vita, manens homo usya. » « Alpha caputque siniul finis vocitatur et oméga. Athanatos, Kyros, Theos, panton, craton et ysus. « Salvificet nos , sit cui secla per omnia doxa.» — Séquence de la sixième férié [Gaude, mater Ecclesia) : « Karismata. » « Dogmata. » Cette terminaison neutre grecque a été employée avec affectation . — Séquence du samedi ( Tu omnem tcrram Deo laus personet dulcissima) : « Plebs et fidelium psallat ei carminis prosodia. Ascensurus celorum culmina solum quantum post décades. »

Nous terminerons en reproduisant la Séquence du jour même de la fête :

Sancli Spiritus adsit nobis gratia ;

Qua corda noslra sihi faciat habilacula,

Expulsis îikJc cunctis vitiis spiritalibus.

Spiritus aime illuslrator omnium,

Horridas nostrœ mentis purga teaebras.

Amator sancte sensalorum semper cogitatuum,

Infunde unctionem tuam clemens nostris sensibus.

Tu, purificator omnium tlagilioruni, Spiritus,

Purifica nostri ociilum interioris liominis,

Ut videri supremus genitor possit a nobis,

Mundi cordis, quem soli cernerc possunt oculis.

Pi'oplietas tu inspirasti, ut prœconia Cliristi prœcinuissent inclyta;

Aposlolos confortasti, uti tropœum Cliristi per lotum mundum velierent.

Quando macliinam per verbum suum facit Deus cœli, terrce, marium,

Tu super aquas, foturus eas, numen tuum expandisli, Spiritus.

Tu animabus vivificendis aquas fecundas.

254 HIsTOIfiK (iKMÎUALi: i)K LA .VRSIQI I-: Hi;],IC;ii;iSE.

I II aspiramJo das spiiilalcs esse homines.

Tu divisiim |ier liiignas niiindiini et ritus ailiinasti, Domine.

Idolâtras ad cultuinDei revocas, iiiagistrorum optiine.

Krgonossupplicantes tibi exaudi propitius, Sancte Spiritus

vSiue que preees omncs cass;e eredunlur et indignos de auribus.

Tu qui omnium sioculorum sanctos lui nuniinis docuistiinstinclu, anii)Icctende spiritus,

Ipse liodie Apostolos Cliristi novans munere insolito, et cunctis inaudito sffculis.

Hune diem gloriosum fecisti.

On voit qu'au xiii*" siècle l'office liturgique , clans cette partie du nord de la France, la Normandie où notre manuscrit a été écrit, offre peu d'éléments dramatiques. Au lieu de nous en étonner, nous le comprenons et voici pourquoi : La descente du Saint- Esprit sur les Apôtres aurait donné lieu à des manifestations peu séantes, si la repi^ésentation en eût été fidèle. L'émission des langues de feu, le bruit qui accompagna cet événement ont fourni aux siècles suivants et dans certaines localités , l'occasion de scènes plutôt grotesques et bouffonnes que véritablement religieuses et enseignantes. Félicitons donc les liturgistes du xiu" siècle de leur réserve et louons-les de s'être lîornés à attirer l'attention du peuple sur les dons du Saint-Esprit personnifiés dans les sept personnages agitant des encensoirs au pied de l'autel.

En revanche, quel luxe, quelle profusion de Séquences, de poésies et de textes ! Nous le répétons ; c'est avec un profond regret que nous voyons les Antiphonaires romains et français dépouillés depuis le xvi' siècle de ces fragments poétiques, sans qu'aucun Concile ait décrété leur suppression. Toutes ces Séquences sont antérieures de plus de deux siècles à la réforme ordonnée par le Concile de Trente et effectuée par saint Pie V. Elles sont donc, d'après l'esprit et la lettre même de la bulle de ce Pontife, en dehors de toute condamnation, et l'Église pourra, sans se déjuger, leur rendre dans sa liturgie la place qu'elles ont occupée. La Séquence, la Prose, l'Hymne sont de toutes les parties des offices divins , les plus populaires par leur facture, leur rhythme, leurs images poétiques. Elles provoquent plus que les Introits, les Traits et les Offertoires le concours des fidèles; et nous avons entendu souvent des membres du clergé, très-partisans de la liturgie Romaine, reconnaître que les fêtes n'offraient

DHA.MIvS l.lll i;s D.WS M.s l'.fJl.lsl ;s. 255

pas pour le peuple, par rapport au chant, assez de diilérciice el de variété. Cette nécessité d'éviter la monotonie est telleincnl impérieuse, «pi'elle invite à accepter tous les moyens pour soutenir l'attention des fidèles. On a recours, en désespoir de cause, aux messes en nuisi(pie, à d'interminables morceaux d'orgue, aux offertoires belliqueux et bruyants, ce qui distrait les fidèles sans leur rien apprendre autre chose qu'à rester étrangers à ce qui se passe dans le chœur, absorbés qu'ils sont dans un sentiment religieux, si on veut, mais indéfini et sans objet. Nous avons l'espérance que l'étude et la connaissance de toutes les Séquences du moyen âge, donneront quelque valeur à l'opinion que nous émettons ici, sauf toutesles réserves qui conviennent à notre rôle de laïque et d'artiste.

XiES» FÊTES DE L.A VIERCiE AU jUO\i::V ACIK.

On trouve peu de détails dramatiques dans les fêtes de la Sainte Vierge pendant le moyen âge. Quelques symboles, quelques cérémonies commémoratives d'un fait évangélique ont paru suffire aux liturgistes. Mais, en revanche, l'architecture, la statuaire, l'orfèvrerie, la peinture murale et la mosaïque, la miniature et la tapisserie, tous les arts en un mot ont pris la Mère de Dieu pour l'objet privilégié de leurs productions. Admirable concert qui nous a légué de nombreux chefs-d'œuvre dans tous les genres et qui a eu des résultats incalculables pour les progrès delà civilisation chrétienne, l'adoucissement des mœurs, le perfectionnement de l'éducation et la délicatesse des sentiments humains ! Cependant toutes ces manifestations de la piété des peuples envers Marie ne parlaient à l'âme que par les yeux. Deux autres moyens d'action plus puissants encore ont été mis en œuvre avec une fé-

'2ô(i iiisToiRi; (,K\KH.\i.i: dk i.a mi siqi k iti-ucaïasi:.

contlité merveilleuse. Je veux parler de la poésie et de la musique. Des poëmes innombrobles ont été écrits, des mélodies pleines de grâce ont été composées en l'honneur de la Sainte Vierge. Les manuscrits en sont remplis et sollicitent des recherches.

Puisqu'd nous est impossible de donner aux questions un grand développement dans un volume qui embrasse une période d'années aussi longue, nous ferons connaître des fragments que nous croyons assez intéressants pour qu'on soit tenté de les compléter dans des publications spéciales, et nous nous estimerons heureux si notre travail suggère à d'autres la pensée de donner au public un choix des plus belles Séquences des xii" et xiii*' siècles. Nous croyons que cette publication pourrait être utile si elle comprenait à la fois le texte, la musique et un accompagnement d'orgue écrit avec goût. On pourrait faire ainsi avec facilité dans des lieux différents l'expérience de cette musique et de cette poésie sur des auditeurs du xix" siècle. L'épreuve a déjà réussi en ce qui concerne les chants connus sous le nom de chants de la Sainte-Chapelle, puisque plusieurs d'entre eux font actuellement partie du répertoire de quelques églises. Il ne serait pas sans intérêt de la renouveler d'une manière plus générale.

La Séquence était dans les fêtes religieuses au moyen âge un ornement liturgique, la fleur poétique et gracieuse qui répandait comme un parfum sur l'office du jour et dont le souvenir restait gravé dans la mémoire des fidèles. On peut juger de son importance par celle qu'on attache encore de nos jours aux quatre Séquences échappées au naufrage général et à un plus grand nombre d'autres conservées dans quelques diocèses. Une fête aussi solennelle que celle de l'Immaculée Conception peut-elle se passer d'une Séquence? L'objet même de cette solennité n'invite-t-il pas les fidèles à réunir leurs voix dans un chant mélodieux composé spécialement pour célébrer ce privilège de la Mère de Dieu? Or ce chant existe depuis le xii*" siècle. Il est dû à un poëte excellent qui était en même temps un fervent religieux. Voici cette Séquence d'Adam de Saint-Victor.

l)HAMi:S LITlRCilQl HS IXW.S lj:.s K'.LISKS.

SKQIJKNCE POUR LA FÈTIC DE I.'lMMAr.UI.I.K CONCF.PTION .

Dics Ida (■clcljrctiii-

Novo (juidein ordinc,

!ii (lua pia l'cceiisctur

Al)S(|ue viri seiiiine

Marie coiuu'plio.

Patrcni parit lilia.

Caijus laudes proseqiiaimir

Novus orlus ordilur,

Quia tanto gi-atulaïuur

Novus partu quum fulcitur

Dei benelicio.

Gratia spiraniinis.

Félix ([uideni estconceplus

Nova salus dat saiuteni.

Pei" quem iiiundus est adeplus

Virlus nova fert virtiileni

Salulis remédia

OBlcio faniinis.

Hanc prophète predixeruiil,

Nova mater uovam proleni,

Palriarclic recenserunt ,

Nova Stella novum solem,

Inspirante gratia.

Nova prolert gaudia.

Virgo florem eonceptura ,

Nova prorsus genitura,

Stella soleil! i)aritura,

Creatorcni orcatura,

Ilodie coiieipilur.

Patrem parit (ilia

Flos de virga processurus,

Admirandam novitatem,

Sol de Stella nasuiturus

Novam quoque dignilateni

Clirislus iiilelligitur.

Dical matris caslitalem

Filii conceptio.

U f[uani tclix ! cpiaiii preclara ,

Gaude virgo gratiosa,

Mundo grata , Dco cliara ,

Virgo flore spcciosa ,

Fuit hec conceptio.

Mater proie gloriosa,

Plena pleno gaudio.

II lit ooltita /1/:ic?tit*ftîo

yilil SiUUlc UcSlHULlS

Tu s[>es certa uiiserorum,

V Cl «1 UMLCl Ul pilttll Ul U Jll ,

T^ii Iii\"iiiiQii ntifiii/iCi; /ii*i 1 111 1 II HNalUcIl U^pi CooUl II 111)

Medicamen infirmorum,

Omnibus es domina.

Virga Jesse floruit ,

Te laudamus voce pari ,

Xristum virginem genuit,

Laude digna singulari,

Virgo mundi domina.

Ut errantes in hoc mari,

Nos in portu salutari

Sistat tua gratia.

En Espagne, les offices divins sont loin d'avoir la gravité à laquelle on est accoutumé en France. Les usages les plus singuliers s'y sont maintenus et les influences orientales n'y ont pas été

258 UlsTOlHH (iKNKHAl.i; ))K ]..\ Ml-.SIQl i; RELIGlia.SE.

étrangères. On sait que les fêtes des dieux ne se célébraient pus sans des chœurs de danse et (jii'il y a encore dans certaines parties de l'Asie des danses sacrées. Dans le mois de décembre de chaque année, pendant l'octave de la Conception de Notre-Dame, l'office du soir est terminé par des danses dans la cathédrale de Séville. Six enfants habillés en seigneurs du xvir siècle, après avoir chanté quelques prières, exécutent une sorte de quadrille en s'accompagnant avec des castagnettes dans le chœur, au pied de l'autel. L'archevêque de Séville préside à ces solennités auxquelles assistent de hauts personnages.

VAve Maria a été souvent développé et paraphrasé par les poètes du xii° et xiii" siècles. Les quatre principales fêtes de la Vierge ont en eflet été instituées par l'Église sur les simples paroles de la salutation angélique; c'est l'opinion de Guillaume Durand qui voit dans ces quatre fêtes la mémoire des quatre bénédictions dont la Sainte-Vierge a été l'objet dans la salutation angélique. A YÀve Maria correspond l'Annonciation parce que l'ange salua Marie, parce qu'elle conçut par l'opération du Saint- Esprit, et enfin parce qu'elle fut faite pleine de grâce. Au mot Dominus tecum correspond l'Assomption. En effet, Marie enlevée au ciel fut alors réunie à son Seigneur, c'est-à-dire à son fils qui est Dieu. Elle n'avait pas vu sur la terre le Seigneur habiter en elle et avec elle d'une manière aussi manifeste. La fête de la Nativité de la B. V. M. représente sa troisième béhédicticm exprimée par ces mots : Benedicta tu in mulieribus parce qu'en ce jour elle est venue au monde déjà sanctifiée dans le sein de sa mère. Aucune autre femme n'a eu ce privilège. Aussi est-elle appelée Castrum, camp fortifié, fermé au démon. Enfin la quatrième bénédiction est énoncée dans ces paroles : Benedictus fructus ventris tui. On la célèbre par une quatrième fête, celle de la Purification, parce qu'en ce jour, la Vierge offrit au Temple le fruit béni de ses entrailles. Cette fête est appelée en grec T7:âv~/;s'.; , en latin obviatio. Anne la prophétesse et Siméon vinrent en effet au devant de Marie apportant Jésus-Christ au Temple. (TTrâvr^atç peut à la rigueur signifier simplement présentation.) Cette marche de la sainte Vierge et de saint Joseph vers le Temple est représentée

DHAMi.s ).rri ncKii i'S dws i.i;s i';(.i.isi;s. '2ô!» par la procession (pi'ou fait en ce j()\ir avec la, plus grande solennité. Le symbolisme de cette procession est trop important pour ne i)as le rattacher à l'ensemble de nos éitutles sur le drame litui gique.

On altucliait autrefois au.v moindres détails liturgiques un sens que la plupart des fidMes ont perdu l'habitude de comprendre. Le cierge qu'on porte dans les mains, signifie la lumière divine renfermée dans le corps de l'enfant Jésus que Siméon a tenu dans ses bras : lumen ad recclationcni gentium. Les liturgistcs s'accordent à voir dians la cire du çierge l'emblème de la chair de Jésus-Christ; dans la lumière, sa divinité : Dieu est un feu qui consume (Deutéron. 4',2'i-.) ; dans le bn revêtu delà cire, l'Ame pure de tout l'éclat de la blancheur, ou la divinité cachée dans la chajr de Jésus-Christ; et selon d'autres, le corps mortel de Jésus-Christ. D'autres commentateurs des céx'émonies de l'Église disent que le cierge dans la main représente la foi et les bonnes œuvres. La foi sanslesœuvres est un cierge éteint. Toutes ces pensées remplissaient alors l'esprit des fidèles et excitaient leur ferveur. Ils songeaient encore à s'éclairer mutuellement par le spectacle de leurs bonnes actions. Ils se rappelaient les vierges sages portant leurs lampes allumées au devant de l'Époux. Guillaume Durand affirme que la fête de la Purification fut établie sous le règne de l'empereur Justinien, pour implorer la protection de Marie, à l'occasion d'une grande mortalité qui ravageait Constantinople. Judocus Clictove (1) lui donne une autre origine. Les Romains, selon un rit païen encore subsistant, avaient coutume, au commencement du mois de février, de parcourir la ville avec des torches et des flambeaux, en l'honneur de Februa, mère de Pluton et de Cérès qui, pleine d'inquiétude cherchait, une torche à la main, dans les environs de l'Etna, sa fille Proserpine, enlevée par Pluton. H paraissait sans doute difficile de faire renoncer les Piomains à cette habitude invétérée, et d'abolir tout à coup cette superstition. Le souverain Pontife Sergius profita de ce rit pour lui donner une meilleure application, et substitua à cette promenade désor-

(I) Jud. Clilov;cus, Elucidalorium magnum ccclesiasticiiin. (Fol. 103, icclo.)

260 HISTOIRE GKXKRALIC DIC I.A Ml.SlQl i; Ri:i-K; 1 1 I si:.

donnée une procession en l'honneur de la Sainte Vierf^e, le jour de sa purification, et, au lieu de torches, fit placer dans la main des chrétiens des cierges consacrés par une bénédiction solennelle.

Cette fête a toujours été populaire pendant la durée du moyen âge, ainsi que l'attestent les chants nombreux composés pour en augmenter l'éclat.

La plus ancienne Prose en l'honneur de la Purification commence par ces mots :

Concentu parili hic te Maria veneratur popii lus teque piis colitcordibus. Gencrosi Abrae tu fiiia veneranda regia. De Davidis slirpe genita.

Sanctissima corpore caslissima moribusque omniumquc i>ukherrima Virgo Virginum.

Lœtare Mater et Virgo nobills Gabrielis archangelico qu;c oraculo credula gcuuisti clausa filium, etc. (1)

Elle est irrég'ulière et on la trouvera dans quelques missels du xif siècle. La Séquence qu'Adam de Saint-Victor a composée sur le môme sujet est beaucoup plus répandue :

Lux advenit veneranda, Lux in choris jubilanda

Luminosis cordibus :

Hujus licta lux diei Festum refert Matris Dei

Dedicandum laudibus.

Elle se compose de neuf strophes. (V. Carmina e poetis christianis excerpta, p. 496). La Séquence suivante est aussi attribuée à Adam de Saint-Victor :

Templum cordis adornemus Novo corde renovemus Novum senis gaudiuni,

(t) Expositio hijmnorum cum familiari commenta jamdudum in lucem edilo, sev liber sequentiarius cum nolabili expositione litlerali et item ampliori tam historiarum quam excmplorum in texlu sacrorum explanatione pro his qui volunt sequenliarum funditus callere mijsleria diliç/cnter repressus est Colonie apud liberos qiiondam Henrici Quentell.Anno postJubileum magnum quarto ad médium Augusti.

Nous devons la connaissance de ce livre fort rare a l'obligeance de M. de Coussemaker.

uii.\Mi:s i.nrn(;i(ii i.s d.ws i,i;s i;(;i,isj;.s. . iOl

Qiiod (luin tiliiis uinplcxaliir, Sic loiig('\i l'ccrealur Luii^uin (Jesideriuin.

Ij'llyinnc suivante parait appartenir à une époque plus reculée. Klle est composée de strophes saphiques.

Quod chorus valuni

Hoc quod oplavit

Venerandus olini

Proprio videre

Spirilii Sancto

Luininc Cln-istum :

(^ecinit repleliis

In Uci ractiiin

Tu libens volis

(ieuitrico constat

Petimus precantum

Esse Maria.

Régis etcrni

Genitrix, faveto,

Hec Dciini celi

Claraque celsi

Doininnnuiiic terre

Reuitens olinipi

Virgo concepit

Régna petisti.

Peperitqne Virgo :

Atcpie post parluni

Sit Deo nostro

Meruit manere

Decus et potestas,

Inviointa.

Sit sains perpes.

Sit lionor perliennis

Quem senex juslus

Qui poli summa

Sinieon in iilnis

Résidai in arce

In domo sumpsit

ïrinus et unus,

DoDiini, gavisus

Amen (1).

I^a fête de l'Annonciation était aussi célébrée par des chants particuliers. Nous citerons en premier lieu la Séquence Missiis Gabriel de cœlis, qui a été attribuée à Adam de Saint-Victor, par son savant éditeur M. Gautier,

Missus Gabriel de cœlis Verbi bajulus fidelis, Sacris dissent loquelis Cum beata Virgine.

Verbuni bonum et suave Pandit intus in conclave, Et ex Eca formai ai'c, EviC verso nomine.

Melum pellit, dat solamen ; Nam per sacrum , iuquit, llameii Et virtutis obumbrauien Deo gravidaberis.

Mater fiam, iuquit illa, Cujusvera sum ancilla; Salva tamen sint sigilla Pudoris, ut loqueris.

Iljjmnarius cum bona expositionc uotabilique commenlo magna cum dilifjenlia correctus cumqite plut ibus aliis Itymnis prius iioii additis claboratissime. Yelf impressiis per meChristianum Snellaert. Anno Domini MCC.CCXCVI, die itiulecima Diensis Xugusti, folio LXXVI.

î t^^T01Rl■; (iK.NKRALI-:

Consequenter, juxta pactum, Adest Verbum caro factuni :

Super tanien esl intaclum Puellare gremium.

Patrem pariens ignorât Et, qiiam honio nondelloral.

Non torquetur, nec laborat, Quando parit iiliuni.

Signum audis novitalis, Crede soluni, et est salis :

Non est tuœ facultalis Solvere corrigiam.

Grande signum et insigne Est in rubo et in igne.

Ne appropiel indigne Calceatus quispiani.

1)1'. L.'V AU SIQl i: RKLIGlKl'Si:.

Virga sicca sine rore Novo litu, novo more Fruclum prolulit ciim llore :

Sic et Virgo pepcrit.

Benediclus talis IViiclus, Fructus gaudii, non luctus.

Non ei'il Adam seduclus Si de hoc gustaverit.

Jésus noster, Jésus bonus , Vix matris pium onus, Cujus est in cœlo tliionus, Ponituv in stabulo.

Qui sic est pro nobis natus, Nostros deleat reatus, Quia noster incolatus Hic est in periculo.

Cette Séquence, malgré la facilité incontestable de la versiiîcation, ne nous parait pas pouvoir être rangée parmi les meilleures d'Adam de Saint-Victor.

L' « Ave maris stella » est chanté dans presque toutes les fêtes de ia sainte Vierge, à Vêpres. Quoique cette prière, aussi vénérable parson antiquité que charmante par son rhythme et la simplicité de son expression, soit une véritable Séquence, elle occupe dans les livres hturgiques la place de l'Hymne. Il est vrai qu'elle se rapproche beaucoup par sa forme du mètre trochaïque trimètre; mais l'assonnance, la rime et l'allitération sont ses éléments essentiels. Elle réunit donc les conditions de la Séquence.

Une autre Séquence était chantée au xiii'' siècle, dans le diocèse de Rouen. Elle est restée inédite et commence ainsi :

Salve porta perpétue lucis fulgida

Maris Stella inclita domina Virgo Materque Dei Maria

Preelecta ipsius gratia aute secularia tempera.

l.a plus ancienne Séquence composée pour cette fête , nous parait être celle que le pieux éditeur du recueil cité plus haut î Liber sequentiarius ) , affirme avoir été composée par saint Anxbi'oise,

DiiAMivs i.i Ti HCKii i:s D.ws i,i;> ; i.isi ;.s. :.'(;:{

A\c pi'i'chira maris slclla iii liicciii (^ciitiiiiii Mai ia iiiitiis (u la.

Kuge Dt'i poi'la qw. non ajxTla vi'iilatis liiiiicii i|isuiii soIimu jiistitic iiidiitinii l'uruo ducis in «ii'hi'ui.

Virgo (Ic'ciis nnindi Uo^îina C(vli lucclccla ut sol imlclira liinarisul Inigur. Agnosco oniiies le diligentes, etc.

Nous doutons fort de cette paternité dcsiiint Ambroise, d'«il)ord parce qu'au iv*" siècle, on n'avait pas encore introduit les Versets alleluiatiques, les Proses et les Séquences dans les offices divins et ensuite parce que les compositions poétiques de saint Ambroise appartiennent toutes au genre métrique des anciens. Cette pièce ne peut guère remonter plus baut qu'à la tin du ix' siècle. C'est une antiquité fort respectable.

La fête de la Visitation de Notre-Dame est encore plus ricbe eu Séquences, dans les manuscrits, que celle de l'Annonciation. Nous citerons d'abord Asswit [esta Juhilea, dont Clictove a donné le texte et un commentaire; 0 CJiristi m/ifcr julgida , ^éQ\nence composée en vers de huit syllabes ; En miranda prodigia, sur le même rhythme; Ave Verbi Dei parens , dans laquelle on remarque des expressions gracieuses et un tour ingénieux que les poètes du moyen âge savaient concilier avec l'exactitude de la pensée, comme on peut en juger par cette première strophe :

Ave Verbi Dei ParcMis

Virginis huniilitas Ave omni nodo carens

Humilis virginitas.

Afin de rappeler aux fidèles la mélodie et le rhythme d'une Séquence ou d'une Hymne populaire, auxquelles on avait adopté de nouvelles paroles, les poètes empruntaient le premier vers ou les premiers mots du morceau qu'ils imitaient. C'est ainsi que le premier vers du poëme magnifique de Fortunat « Salve festa dies toto venerabilisaevo » sert de début à plusieurs poèmes écrits pour d'autres fêtes que celle de la Résurrection. Saint Thomas d'Aquin lui-même, ayant composé une de ses hymnes au saint Sacrement en vers trochaïques tétramètres catale<;tiques libres, autrement appelés vers politiques (de -i/.'.t'./.cv populaire} , reproduisit avec un léger changement le premier vers de l'hymne célèbre dans

264 IIISTOIRK CÉ.NKIÎAI.I-; 1)1-: LA MVSIQIK RELICIKlSE,

l'église de Claudien Mamert; Pange lingtia gloriosi prœlium certaminis. Saint Thomas d'Aquin remplaça les deux derniers mots par « corporis mysterium , » et il est probable que dans sa pensée, l'ancienne composition musicale devait servir à l'hymne nouvelle. Nous verrons plus loin que la Séquence de Pâques, Victimœ Paschali laudes, a été imitée d'un bout à l'autre par Adam de Saint-Victor, et que la plupart des expressions ainsi que le mouvement lyrique ont été appliqués à la sainte Vierge.

On employa le même procédé pour la fête qui nous occupe. La Séquence de la Pentecôte dont la composition est attribuée au roi Robert le pieux, commence ainsi :

S.Tncli Spiritus adsil iiobis gralia que corda nostra sibi facit habitaculuni, etc

Voici la première phrase de celle de la Visitation :

Sancti Spiritus adsit nobis gratia qiio fecundata Deum pepcril Virgo Maria.

Nous aurions pu citer un autre exemple lorsque nous avons parlé de la fête de la Purification. On sait que cette fête a reçu un nouvel éclat sous le pontificat d'Urbain VI au xiv' siècle. A cette époque le Veni Sancte Spiritus comptait déjà deux siècles de popularité ; on lui emprunta aussi son rhythme et ses principaux mouvements lyriques pour les donner à la nouvelle Séquence :

Veni Mater gratiae Fous misericordiœ Misoris reniedium.

Les ouvrages des poètes chrétiens des premiers siècles ont quelquefois été mis à contribution par les liturgistes. Un des poèmes les plus admirés et qui méritait de l'être était VOpus paschale de Sédulius. Les deux vers suivants :

Salve Sancta parens, enixa puerpuera rcgeni, Qui cœlum lerrainque tenet per s;ccula, eujus Nunien, etc.

ont servi à composer l'Introït de la fête de la Visitation de la sainte Vierere :

Dii.wiics i.iTi UdiQt i:« D.ws LKs Kr;7.isi:s. 2G5

Salve Simrla parons, ciiixa |)ucr|uM a i O};eiu : ([ui ca-lum It'naiiiqiu; rcgil iiisa'ciila s;reiiloruni.

Puisque nous nous occupons de Sédulius, nous ferons connaître un autre emprunt fait à cet excellent poète. On remarque un peu plus loin dans la partie de son poème qui se rapporte ù. la naissance de Jésus-C.hrist, ce passage :

ventre beato

Gaudia inalris liabens cuin virginilalis honore,

iNec iiriniam siiuilem visa es, nec hal)ere seqiienteni.

Ce dernier vers a été introduit dans une des grandes Antiennes 0, qu'on chante pendant l'Avent :

0 Virgo virginuni, quomodo lict istud ? ([nia nec primam siinilem visa es, nec lial)ere sequenteni.

C'est pendant l'été, dit Guillaume Durand, que le culte de Marie reçoit le plus grand éclat. On pare son autel d'abondantes fleurs. On avait coutume, au xiii" siècle, le jour de l'Assomption de rassembler des herbes et de les bénir solennellement. Sans compter la rose et le lis auxquels la sainte Vierge est souvent comparée, on pourrait composer une flore spéciale en son honneur avec les textes des Litanies et des Séquences. La Judée a donné naissance à Marie comme une épine qui produirait une rose. Son Immaculée conception l'a fait comparer à une rose sans épine, Rosa sine spina. Enfin les images les plus gracieuses, les parfums les plus doux ressortent de toutes ces poésies dont les manuscrits du moyen-âge sont remplis. Nous allons indiquer les Séquences qui, le jour de la fête de l'Assomption, retentissaient dans les cathédrales, dans les monastères et jusque dans la plus humble église de village.

PREMIÈRE SÉQUENCE

Congaudent angeloruni clioii gloriose Virgini

Qn;e sine conimixtioue genuil filinni qui sno ninndum ci nore médical.

Nam ipsa letatur que cœli jam conspicatur Principcm

In terris cui quondani sugendas virgo niammillas prœbuit.

Quam celeln is angelis Maria mater Jcsu creditiir.

IIISTOIRK GElNEKALE DE LA Mr.SIQl l'. RELKaElSE.

Qui Glii illius débites se cognoscunt fanuilos. Qua gloria in cœlis isla virgo coliluc.

Qiia' (loinino ui'li pnebuit hospiliuni sui sanctissinii corpoiis. Quain splendida polo Stella maris i-utilat,

Quaî omnium Ihuilmi astrorum ethominum at(iue spii'ituum genuit.

Te cœli regina Ikcc plebcciila piis concelebval nientil)iis,

Te canin melodo super a:tbera una cum angelis élevât.

Te libri virgo concinunt proplictarum, chorus jubilât

Sacerdotum, apostoli Cbristique martyres praedicant.

Te plebis sexus sequilur ulriusque vitam diligens

Virginalem cœlicolas in castinionia eniulans.

Ecclesia ergo cuncta te cordibus teque carminibus venerans.

Tibisuam manifestai devotioneni precatu te supplici iniplorans Maria.

Ut sibi auxilium circaDominum esse digneris per uivuni.

Cette Séquence est une des plus anciennes qu'on ait composée en l'honneur de la sainte Vierge.

!> FA' X 1 K M E SK O L' E N ( K .

Salve Mater Salvatoris, Vas electum, vas lionoris.

Vas cœlestis grati;c ;

Quœ fiuctum parturiit.

Flos campi, convalliuni Singulare liliuni,

Tu convallis huinilis.

Terra rore arabilis,

Ab x'tenio vas provisuni.

Vas insigne, vas excisum Manu Sapientia'.

Cliristus ex te prodiit.

Salve Verbi sacra parens , Flos de spinis, spina carens, Flos, spineti gloria.

Nos spinetum, nos peccali Spina sunuis cruentati, Sed tu spina; nescia.

Tu cœlestis paradisus, Libanusque non Incisus,

Vaporans dulcedinem ; Tu candoris et decoris.

Tu dulcoris et odoris Habes plenitudinem.

Porta clausa, fons Lortoruni, Cella custos unguentorum.

Cella pigmentaria :

Ginnamomi calanium, Myrrham, Tlius, et balsamuni Superas fragrantia.

Ebur candens castitalis, Aurum fidvuui cliaritatis Prœsiguant niysleria.

Tu tbronus es Salomonis, Gui nullus par in tlironis Arte vel materia :

Salve, decus Virginuni , Medialrix hominuni, Salutis puerpera ; Myrtus temperantiie Rosa patientiae Nardus odorifera.

Palniam prœfers singularem, Nec in terris lial)es pareni , Nec in cœli curiâ ; Laus humani generis, Virtutum pr£e caeteris Habens privilégia.

i)i(AMi:s i.n t i;s d.ws i,i:s i;(;i,isi;s.

Sol Imiâ lutidior, Kl lima sidcrilms; Sio Maria dignior Creatiiris oinnihiis,

Super oniiies urdinaris Ordincs cœlustiuni.

I-ux ecli|)siii nesciens, Virginisesl caslitas, Ardor indeliciens.

Intniortalis cliaritas.

In supremo sita |ioli, Nos assigna lu;i; [)roli :

Ne lerrores sivc doli Nos siipplaiileiil iiostiiim

Et toliiis Trinitatis Nobile li'icliniiini :

Salve, Mater pietatis.

In procinctu constituti.

Te liiente sinins tuti, Pervicacis et versuti , Tu;e cedat vis virliili, Doliis provideiilix.

Verbi tamen incarnati Spéciale Majestati Pvaïparans hospitiuni.

Jesu, Verbuni suninii Paliis, Serva serves lua; malris, Solve reos, salva gratis, Et nos tu:e clarilatis Configura glori;c.

0 Maria Stella maris , Dignilate singularis,

(]ette Séquence est à notice avis une des plus belles qui soient sorties de la plume d'Adam de Saint- Victor. Le poëte y a transporté plusieurs des images gracieuses du Cantique des Cantiques. Les formes des strophes sont variées et la rime ne semble causer à l'auteur aucun embarras. Le sens est partout clair et complet. On n'apprécie pas assez la savante disposition de ces vers et les heureuses combinaisons du rhythme. Nous appelons l'attention du lecteur sur ce point et à cet effet nous allons donner une courte description de cette Séquence. Les deux premières strophes ainsi que les sixième, septième et onzième renferment six vers qui ont huit syllabes quand la pénultième est longue, et qui n'ont que sept syllabes quand la pénultième est brève. Lepremieretle deuxième, le quatrième et le cinquième vers de chaque strophe riment toujours deux à deux et le poëte leur donne tantôt huit, tantôt sept syllabes, soit pour varier le rhythme, soit pour le mettre en hai'monie avec le mouvement de la pensée. Dans la troisième et dans la huitième strophe les deux premiers vers ont huit syllabes et riment entre eux; les quatre derniers n'ont plus que sept syllabes. Tous les vers des strophes quatrième et cinquième offrent sept syllabes. Les strophes neuvième et dixième ont quatre vers de sept syllabes et sont liées par des rimes croisées. Dans les strophes

■2C)H Ill.sTOlRE (iKNKIi.'VLK DK LA MUSIQUE RELIGIEUSE.

onzième et douzième les trois premiers vers ont huit syllabes et riment ensemljle; le quatrième vers n'a que sept syllalies et est lié parla rime au quatrième vers de la strophe correspondante. Enfin les deux dernières strophes se composent de cinq vers. Les quatre premiers riment ensemble. Ils ont huit syllabes et la pénultième longue, le cinquième vers a sept syllabes et la pénultième brève. Il rime avec le cinquième vers de la strophe correspondante.

On nous permettra de reproduire ici l'appréciation générale que l'étude des œuvres d'Adam de Saint-Victor nous a suggérée et que nous avons publiée dans nos Carmina e poetis christianis excerpta, ainsi qu'une traduction de cette Séquence : ab unâ disce omnes.

«Les Séquences d'Adam de Saint-Victor sont des poèmes complets qui embrassent la vie entière d'un personnage, ou qui nous font connaître dans tous ses développements chacun des principaux dogmes du christianisme. On y trouve l'explication delà plupart des figures de l'Ancien et du Nouveau Testament etleur lecture est très-utile à qui veut acquérir l'intelligence des saintes Écritures. Chacune d'elles est un chef-d'œuvre de lyrisme où la perfection de la forme est jointe à la sublimité du fond : richesse et harmonie des rimes, variété du rhythme, élégance et précision du style, délicatesse et choix des expressions, heureuse application des figures de l'Écriture sainte, beauté des comparaisons, noblesse et profondeur des pensées, chaleur des sentiments, mouvements poétiques d'une force singulière, sublimes élans d'enthousiasme qui ne partent que de l'àme d'un véritable poète : telles sont les qualités qui les placent au rang des productions les plus étonnantes de l'esprit humain. En terminant cette appréciation des poésies du religieux de Saint-Victor, nous appelons l'attention sur leur forme éminemment musicale. On verra que le i-hythme en est bien prononcé, et qu'il a dû avoir la plus grande influence sur la poésie française et particulièremeet sur la perfection successive de la rime. »

SÉQUENCE roUR L'ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE.

Je VOUS salue, Mère du Sauveur, Vase d'élection, Vase d'honneur, Vase rempli de la grâce céleste. Vase prédestiné de toute éternité, Vase insigne, Vase ciselé par la main de la Sagesse.

i)iivMi:s i.iTi"H(ii(jri:s dans mis kci.imis, Sfiîi

Je vous salue, saiutiî Mt'Vf du \ Ci lic, l'Icur sortie des épines, l'"l<'ur sans épines, (îloire (lu buisson. Nous sommes ensaMjj;lantés jiar les épines du péché; mais vous, vous n'avez connu aucune épiiu,'.

Porte close, Fontaine des jardins, CollVe dé|)0sitaire des [)ari'ums et des ai'omates, \olrc suave odeur surpasse celle du bois de ciunamonie, de la myrrhe, de l'eneeus et du baume.

•le vous salue. Honneur des Vierges, Méiliatricc des humains , (|ui avez enfanté leur salut; vous êtes le uiyrlhe de la eoutiiieiice, la Rose de la douceur, le uanl odoriliaut.

Vous êtes l'humble vallée, une terre (pie le soc de la charrue n'a pas sillonnée el ([ui a produit un fruit divin, c'est de vous qu'est sorti le Christ.

Vous êtes un verger céleste, l'Arbre d'encens dont l'écorce n'a point été enlevée et ([ui exhale néanmoins sa suave odeur ; vous êtes toute blanche et tonte belle, vo des toute pleine de douccuir et de parfums.

Vous ùtes le trône de Salomon, (ju'aucuu trûne n'égale soit pour l'ai l, soit i)Our la matière ; l'ivoire, dont la blancheur est le symbole de la chasteté ; l'or, tiont l'éclat est remblonic des mystères de la charité. .

Vous portez une palme incomparable; vous n'avez d'égale ni sur la terre, ni dans la cour céleste ; Gloire du genre humain, vous possédez i)lns (pie toutes les autres créatures le privilège des vert-iis.

Le soleil est plus brillant qne la lune, el la lune que les étoiles; de même la dignité de Marie surpasse celle de toutes les créatures.

La chasteté de la Vierge est une lumière qui ne connaît pas d'éclipsé ; son immortelle charité est uu feu qui ne s'éteint jamais.

Je vous salue, Mère de miséricorde; les Trois personnes divines se reposent dignement en vous, et cependant vous avez préparé une demeure spéciale "a la Majesté du Verbe incarné.

0 Marie ! Étoile delà mer, vous occupez, par votre ineffable dignité, une place, audessus de toutes celles qu'occupent les habitants des cieux.

Du haut du ciel oii vous êtes assise, désignez-nous a votre Fils, de peur que nous ne soyons renversés par les erreui-s et la ruse de nos ennemis.

Préparés "a la lutte, nous n'avons rien a craindre si vous nous protégez. Que les efforts d'un ennemi audacieux et rusé viennent se briser contre votre puissance; que votre prévoyance déjoue sa fourberie.

0 Jésus, Verbe du souverain Père, préservez du mal les serviteurs de votre Mère, [)uririez les pécheurs di; leurs iniquités, sauvez-nous sans que nous l'ayons mérité, et préparez nos âmes "a jouir de votre clarté glorieuse.

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