LE PLAIN-CHANT ET LA MUSIQUE
Un orchestre nombreux et un chœur composé de voix d'hommes et de femmes, exécutent dans l'intérieur d'une église une Messe en musique. Un dilettante, renversé sur sa chaise, semble plongé dans une sorte de ravissement extatique. A côté de lui, agenouillé, un fidèle lit avec recueillement dans un petit livre de prières qu'il tient "a la main. Bientôt le dilettante, ne pouvant retenir son admiration, exprime en ces termes les sentiments qu'il éprouve.
LE DILETTANTE
Quelle musique délirante ! Quels accords ravissants ! Voilà un point d'orgue bien tourné! La mélodie passe d'w^ en 50/, bien réussi ! Que cette modulation en 7ni bémol est heureusement amenée ! Ah ! voilà une ritournelle de hautbois qui est d'un bon effet! Tous les instruments répètent le motif principal, admirable ! Quel ensemble merveilleux ! Bravo, bravissimo ! [Il s' adresse au fidèle.) Comment, mon cher voisin, vous ne dites rien, vous n'êtes pas comme moi transporté, ravi? [Le fidèle ne répond rien.) Mais parlez donc. Et cette phrase? et le duo de soprano et de contralto, comme il est bien rendu ! [Avec un geste de mépris.) Le profane ! il n'entend que la Messe.
LE FIDÈLE
Mon ami, je ne partage nullement votre admiration. La sainteté du lieu où nous sommes ne me permet pas de vous en donner
ici les motifs. La Messe va être terminée, nous sortirons ensemble, et, si vous le voulez bien, nous nous entretiendrons, chemin faisant, de cette musique qui agit sur nous d'une manière si différente.
LE DILETTANTE
A la bonne heure ! Je voudrais bien savoir ce que vous trouverez à critiquer dans une œuvre de cette importance. (// reprend son attitude.) Ah! les dernières notes de l'andante se perdent dans un decrescendo; c'est distingué, Beethoven n'eut pas fait mieux. {JJ orgue se fait entendre^ Quel bel instrument ! Les jeux d'anches jouent une fanfare brillante. C'est une sortie belliqueuse et qui vous met en belle humeur. (// sort de V église en fredonnant^ Cette Messe m'a laissé d'heureux souvenirs. Quelle richesse de motifs! Et celui-ci encore : (// chante.) A propos, où donc est mon insensible voisin? 11 faut convenir qu'il y a des gens bien pauvrement organisés. Ah ! vous voilà. Je suis tellement poursuivi par cette admirable musique que j'ai failli oublier nos conventions. Je ne vous cacherai pas que votre impassibilité pendant l'audition de ce chef-d'œuvre m'a surpris et presque affligé.
LE FIDÈLE
Je n'ai été ni indifférent, ni impassible, pendant la Messe à laquelle nous avons assisté l'un et l'autre. Mes émotions ont même été plus vives, je crois, que les vôtres, mon cher ami; seulement elles étaient d'une autre nature, et mon âme était dominée par d'autres pensées que celles qui captivaient la vôtre.
LE DILETTANTE
Allons donc, je sais ce que vous allez me dire. Vous allez me parler de sentiment religieux, de l'élévation de l'âme vers Dieu. Moi aussi, je suis religieux, et très-religieux; c'est justement pour cette raison que j'admire ce chef-d'œuvre de musique qui m'a enivré, exalté et ravi au troisième ciel. Est-il possible en l'en-
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tendant de ne pas se sentir porté vers l'infini et de ne pas comprendre la grandeur et la sublimité de la religion.
LE FIDÈLE
Soit dit sans vous offenser, mon cher ami, ce ne sont pas les sentiments que vous avez exprimés tout à l'heure. Je ne vous ai entendu parler que de la qualité des voix, des modulations de la musique, de la supériorité de l'exécution, et de tout cela en homme dégoût et en fin connaisseur, comme vous l'eussiez fait au théâtre ou dans une salle de concert. Vous vous dites fort religieux, et je le crois; mais qu'entendez-vous donc par la religion? Est-ce seulement un sentiment vague de l'infini, sans formes arrêtées, sans but et sans objet, ou plutôt un ensemble de vérités qu'il faut croire, de dogmes clairement définis, de vertus que nous devons pratiquer tout le cours de notre vie, le catholicisme enfin?
LE DILETTANTE
Je suis né catholique comme vous, et je mourrai, je l'espère, catholique. Mais la religion n'est pas, à ce qu'il me semble, l'ennemie des beaux-arts, de la belle musique, des riches modulations, d'une orchestration pleine de beaux effets. Assurément les sons qui entrent dans l'oreille ne peuvent pas souiller l'âme.
LE FIDÈLE
Un moment, s'il vous plait ; un si beau feu peut vous mener fort loin. Puisque vous êtes catholique, vous admettez comme bon et juste ce qu'a fait l'Église, sa liturgie, c'est-à-dire la formule de ses prières et la forme musicale qu'elle y a adaptée. Or, cette forme musicale, c'est le plain-chant. Je ne vois pas ce que cette Messe en musique, objet de votre admiration, a eu de commun avec la liturgie et le plain-chant.
LE DILETTANTE
Le plain-chant ! Vous en êtes là, mon cher ! Mais votre montre
est de deux ou trois siècles en retard ; elle marque les heures de l'ignorance et de la barbarie du moyen-âge. Le plain-chant! mais il fait dormir debout : y a-t-il au monde une musique plus lourde, plus soporifique, plus pauvre, plus dépourvue d'effets? Elle est d'une monotonie désolante. Après tout, c'est une affaire de goût. A mon sens, le plus grand mérite de cette Messe est de n'être pas du plain-chant.
LE FIDÈLE
Laissons un instant le plain-chant de côté. Je saurai bien vous y ramener tout à l'heure. Mais la liturgie, qu'en faites-vous?
LE DILETTANTE
La liturgie, pour avoir été mise en musique, en existe-elle moins? Cette Messe se compose d'un Kyrie, d'un Gloria in excelsis, d'un Credo, d'un Offertoire, d'un 0 Salutaris pour l'élévation, d'un Sanctus et d'un Agnus Dei. Chaque morceau a été composé et exécuté avec le sentiment et l'expression qui lui conviennent. Les phrases mélodiques et l'harmonie ont été tour à tour douces, terribles, gracieuses, dramatiques, véhémentes, calmes, entraînantes et belliqueuses. Que voulez-vous de plus?
LE FIDÈLE
Elles peuvent être tout cela dans la pensée des musiciens, mais cela ne suffit pas. Les sons, en dehors des paroles du texte sacré, peuvent exprimer la douceur et l'énergie, la tendresse et la haine, sans pour cela indiquer à qui et à quoi s'appliquent ces sentiments. En musique, la mère parle à sa fille sur le même ton que l'amant à sa maîtresse; OEdipe à Colonne chante en mi bémol aussi légitimement que Moïse et Charles VI. Mais l'Église n'a jamais introduit dans les livres de chœur qui sont à son usage un seul son qui n'eut une syllabe correspondante, afin que toute manifestation de la prière eût un objet déterminé, un sens positif,