‹ Histoire Général de la musique religieuseChapitre 52 sur 71 · PAU LE CARDINAL BONA.O · texte numérisé non relu

PAU LE CARDINAL BONA.O

Éloge de la musique en général. — Admirable variété des effets qu'elle produit.

L Dans l'Église, les différentes parties de l'office divin ne sont pas célébrées par une simple émission de la voix, mais aussi par l'usage d'une certaine harmonie musicale; j'ai, en conséquence, composé ce Traité du chant ecclésiastique; j'espère qu'il sera favorablement accueilli par les hommes religieux chargés de chanter chaque jour les louanges de Dieu, et qu'il pourra leur être de quelque utilité. En effet, comme l'affirme

(I) Titre latin de l'ouvrage:

De dioina psalmodia, ejusque causis, mysteriis et disciplinis, deque variis rili- 6ms omnium ecclesiarum in psallcndis dirinis officiis, traclalus hisloricus, sijmholiciis, asceticus; sive psallenlis ecclesiœ harmonia. Opus novum el cuviosum, ac mulliplici eruditione illustratim.

Avec cette dédicace :

Augiistissimœ cœlonim rcginœ Mariœ Deiparœin subalpinis Italiœ prope montem regalew miraculis coruscanti

D. Joannes Bona ejus ecclesiœ indignus Abbas.

Ce traité De cantu ecclesiaslico forme le chapitre xvii de cet ouvrage.

L'édition qui nous a servi dans notre travail porte ce titre :

Joannis Donœ, eminenlissimi S. R. E. Tilulo S. Bernardi ad Thermas, cardinalis prcsbyteri opéra quolquol haclenus separalim édita fuere omnia, nunc primum in vnum corpus collecta, el emendatiora prodeunt. Addito rerum et maleriarum indice copioso. Cinn graiia el privilégia S. Cœs. M. Anlverpiœ, sumptibus viduœ Johannis Jac. f. Schipperi. C13 13C IXXVll.

avec raison Raban Maur, l'art de bien chanter est si noble et si utile, qne celui qui ne le possède pas ne peut convenablement remplir les fonctions ecclésiastiques; car il n'y a pas une Leçon qui ne doive être lue décemment, pas un Psaume qui ne doive être chanté par nous avec une certaine modulation pleine de douceur. Tel est l'emploi de la musique, que l'on peut dire que c'est avec son concours que s'accomplit le service de Dieu. Aussi, au début de son ouvrage sur l'agriculture, Philon, le plus savant des auteurs hébreux, appelle les éléments de la musique le lait de l'âme, et Isidore dit qu'il était aussi honteux autrefois d'ignorer la musique que de ne pas connaître les lettres de l'alphabet, et que le chant a été si estimé chez tous les peuples qu'on l'employait dans toutes les solennités soit sacrées, soit profanes. Il est clair comme le jour que les noces n'ont jamais été célébrées sans un accompagnement de chants musicaux, ainsi que l'attestent les anciens épithalames, et comme l'établit avec une rare érudition Paulus Sherlogus, auteur d'une lecture prodigieuse, dans son Prologue des cantiques. Athénée et Plutarque, écrivains grecs, mentionnent l'emploi de chanteurs pour inviter les convives à la tempérance et à la modération, loin de les exciter à la débauche et à de frivoles plaisirs. La présence de joueurs de flûte et d'instruments de cuivre dans les funérailles des hommes considérables chez les Grecs et les Romains, nous est attestée par Sénèque, par Plutarque, par Tertullien, par Valère Maxime et par une foule d'autres; nous voyons dans les Évangélistes et dans Flavius Josèphe, que cette coutume était aussi usitée chez les Juifs. François Luisinus, dans ses Parergones^ affirme, d'après Horace et Thucydide, que la musique avait sa place dans les combats. En effet, les anciens avaient un double Péan, le Péan de Mars qu'ils chantaient au commencement de la bataille, et le Péan d'Apollon qu'ils entonnaient au milieu de la fuite et du carnage de leurs ennemis. Qui n'a entendu parler de l'usage des flûtes, des tambours et des trompettes dans les combats? En effet, dit Clément d'Alexandrie, dans leurs guerres, les Étrusques se servent de la trompette; les Arcadiens, du chalumeau (ou du fifre); les

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Siciliens, d'instruments appelés tM-aXicolz ; les Cretois, de la lyre; les Lucédémoniens, de la flûte; les Thraces, du cor; les Égyptiens, du tambour; et les Arabes, de la cymbale. Lorsque les soldats sortent, nous dit Végèce dans son Art militaire^ pour un service quelconque, soit pour monter la garde, soit pour faire du fourrage, soit pour explorer le pays, le son de la trompette les avertit de vaquer à ce devoir; le son de la trompette les avertit encore qu'ils aient à le suspendre. Lycurgue, chez les Spartiates, suivant Plutarque, ajouta à l'exercice de la guerre celui de la musique, alin qu'un mouvement harmonieux réglât l'ardeur Ijelliqueuse, et que le charme des sons tempérât ce qu'elle pouvait avoir d'excessif. C'est pour cette raison, dit Martianus Capella , que les Crétois combattaient au son de la cithare, et les Lacédémoniens au son de la flûte. Les Amazones n'allaient-elles pas au combat au son des chalumeaux? Qui ne sait qu'en Italie des joueurs de flûte précédaient les Sybarites lorsqu'ils allaient combattre? Indépendamment de ce que nous venons de dire sur l'usage varié de la musique dans les combats, on peut lire avec intérêt ce que Diodore de Sicile et Aulu-Gelle ont écrit sur le môme sujet.

II. Julius César Bulenger, dont la curiosité s'est exercée dans tous les genres de connaissances, a établi par une foule de faits, dans son savant ouvrage sur le théâtre, la grande place que la musique occupait dans les jeux. De quel sacrifice, de quelle fête en l'honneur de la divinité parlerai-je, où la musique ne se trouve mêlée? Aussi Strabon pense que toute musique est l'œuvre de Dieu, et que les musiciens ne sont pas seulement les ministres de Dieu, mais peuvent aussi, en quelque sorte, passer pour dieux eux-mêmes. Censorinus dit également que la musique a quelque chose de divin en soi et qu'elle est trèsefficace pour émouvoir les âmes. Car, si elle n'était pas agréable aux dieux, si elle ne participait pas en quelque chose à leur âme divine, assurément on n'aurait pas institué des jeux scéniques pour apaiser les divinités, et dans toutes les supplications on n'aurait pas eu recours à l'emploi de la flûte. C'est par le moyen du chant, quoiqu'en dise Épicure, que les es-

prits des dieux et des hommes acquièrent la connaissance de leur propre nature. Le passager, enfin, ne fait-il pas usage de la musique pour supporter plus facilement la fatigue et se distraire de la crainte du naufrage? Lorsque les légions combattent en bataille rangée, le bruit du clairon ne bannit-il pas toute crainte de la mort? Aussi Pythagore, afin de ramener toujours son âme à son essence divine, avant de se livrer au sommeil et après avoir été réveillé au son de la cithare, avait, dit-on, l'habitude de chanter. Le médecin Asclépiade rendait souvent l'usage de leur raison à des frénétiques qui l'avaient perdue, en leur faisant entendre des accords harmonieux. C'est ainsi que s'exprime Censorinus. Socrate, ce sage Grec, faisait, dit-on, tant de cas de la musique, que, déjà dans la force de l'âge, il ne rougit pas de l'apprendre avec des enfants. Les Arcadiens, dit Polybe de Mégalopolis, quoiqu'ils eussent d'ailleurs un naturel très-grave, ne laissaient pas d'être charmés merveilleusement des règles de la musique. Ce n'était pas chez eux un déshonneur d'ignorer tous les autres arts, mais ils regardaient comme honteux pour un citoyen d'être obligé de reconnaître son ignorance de la musique. L'amour de cet art n'était pas moindre chez les Lacédémoniens, puisque Plutarque rapporte qu'en Laconie on en prenait plus de soin que de la nourriture. Cicéron raconte que Thémistocle fut regardé comme un homme sans éducation parce qu'il avait refusé une lyre dans un festin. Julien l'Apostat, plus connu par son impiété que par ses écrits, affirnle qu'il a vu des barbares écouter avec empressement des vers grossiers composés de mots assez semblables au rude croassement des corbeaux, et qu'ils étaient fort sensibles au rhythme musical. Macrobe fait remarquer que , chez la plupart des peuples et dans presque tous les pays, la coutume d'accompagner les morts à leur dernière demeure en exécutant des chants a pour cause cette croyance, qu'après avoir quitté le corps les âmes retournent à la source même des charmes de la musique, c'est-à-dire au ciel. Lycurgue, malgré l'austérité et la sévérité de ses mœurs, a recommandé dans ses lois l'étude de la musique. Xénocrate de Chalcédoine, d'après le témoignage de Laërce, appelait cet art le premier

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auxiliaire de la philosophie. Platon lui-môme et Aristote, le prince des philosophes, le premier dans le Banquet et dans le 7" livre des Lois, le second dans sa Politique, donnent une telle valeur à ja musique qu'ils la considèrent comme très-efficace pour l'éducation des enfants. Ces hommes remarquables savaient bien que la musique est tellement unie à notre nature que nous ne pouvons nullement nous en passer.

III. Il n'y a pas de cœur si farouche, si rebelle qui ne puisse être ému par les accents de la musique. Les poètes ont, pour symboliser ce fait, inventé la fable de Typhée séduit par Cadmus jouant du chalumeau; en effet, comme le développe Nonnus dans ses Dionysiaques , la démence et la furie , même à leur paroxysme, sont calmées par la musique. Notre nature , dit Chrysostome, est tellement sensible aux charmes des cantiques et des poésies chantées, il règne entre eux et elle une si grande sympathie que les petits enfants, lorsqu'ils souffrent et pleurent, s'endorment bercés par le chant de leur nourrice; et les mères, qui les portent dans leurs bras en allant et venant, les endorment en leur fredonnant des chansons enfantines. C'est en chantant que les voituriers conduisent leurs attelages pendant la chaleur du jour, et c'est par des chansons qu'ils se délassent de l'ennui de la route. Non-seulement les voituriers, mais aussi les gens de la campagne foulant les grappes dans le pressoir, les vendangeurs, les ouvriers qui travaillent à la vigne ou vaquent à d'autres travaux, chantent souvent; il en est de même des matelots couchés sur leurs rames. Les femmes, pendant qu'elles tissent ou qu'elles filent la quenouille, tantôt chantent tour à tour, tantôt réunissent leurs voix pour entonner un air en commun. Si les femmes, les rouliers, les gens de la campagne et les matelots croient ainsi alléger leur fatigue, c'est que la poésie et le chant donnent à l'âme plus de facilité pour supporter les choses désagréables et pénibles. Ainsi donc, ce genre de plaisir a des rapports intimes et familiers avec notre âme; de peur que les démons ne vinssent à corrompre ce don du Créateur en le faisant servir à des chansons impures de prostituées, Dieu dicta les Psaumes, afin que les hommes en reçussent des impressions agréables et utiles

à la fois. Telle est la manière de parler de Chrysostome. Un poète semble avoir les mêmes sentiments dans ces vers :

Hoc est Lur cantet vinctus quoque compede fossor,

Indocili numéro cum grave mollit opus.

Gantât et innitens limosse pronus arenœ, Adverso tardam qui vehit amne ratem.

Quique refert pariter lentos ad pectora remos.

In numerum puisa brachia versât aqua.

Fessus ut incubuit baculo, saxoquc resedit

Pastor, arundineo carminé mulcet oves.

Cantantis pariter, pariter data pensa trahenlis

Fallitur ancillae, decipiturque labor.

Les anciens moines vivant du travail de leurs mains chantaient les divins cantiques, et, selon saint Augustin, leur tâche était rendue plus légère par ce refrain sacré (1).

IV. Si la musique a tant d'empire sur les hommes, est-il étonnant que les oiseaux, comme les rossignols, les cygnes (2) et d'autres, chantent avec une sorte de méthode mélodieuse? Certains animaux terrestres, les poissons eux-mêmes ne sont-ils pas attirés par la douceur du chant? Les oiseaux, dit Martianus, sont charmés par les sons du chalumeau, et les serpents déroulent leurs anneaux quand ils entendent chanter. Job atteste que les chevaux sont excités au combat par le son de la trompette. Suivant Plutarque et Clément d'Alexandrie, les cerfs sont charmés par le chant et les accents de la tltite ; Strabon dit la même chose des éléphants. En ce qui regarde les poissons, le récit fabuleux d'Arion de Méthymne est connu de tous, et on y a tellement ajouté foi que les historiens lui ont donné place dans leurs annales. C'est à lui que sont consacrés ces vers :

Quamvis mutus erat, voci favisse putatur Piscis Arioniœ fabula nota lyra;.

Quelle que soit la fable d'Arion, à laquelle Tzetzès donne un sens allégorique dans les Chiliades , l'expérience la plus certaine a prouvé que les dauphins et quelquçs autres poissons

(1) Celeusmate divino, refrain de rameurs, divine barcarolle.

(2) Le Cardinal abuse ici de la croyance populaire.

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éprouvent un grand plaisir à entendre la musique instrumentale; Plutarque le dit aussi dans le Jktnquet des sept Scujcs. La lyre d'Orphée a donné à des astres son nom, qui sert encore à les désigner, cette lyre dont la douceur non-seulement a pu apaiser des tigres et des lions furieux, mais aussi, comme l'a chanté le poëte tragique :

Cantu lariara ficiiili, Et tristes Erebi Deos Movil, iu;c timuit slygis Jiiratos Supcris lacus.

Quel pouvoir magique avait le chant d'Amphion, s'écrie Eumène le rhéteur, combien son archet et les cordes de sa lyre avaient de charme ! puisqu'on rapporte qu'autrefois les pierres obéissantes, suivant la mélodie comme on suit un guide, construisaient une muraille ainsi que l'aurait fait un architecte, s'arrètant spontanément à chaque pause que formait la cadence des vers. Je passerais ces fictions sous silence, si les belles prérogatives de la musique n'étaient pas établies dans ces images. Orphée et Amphion ont donné lieu à cette fable, comme nous l'apprennent Macrobe dans le Songe de Scipion , Pausanias dans les Béotiques , Palœphat dans son traité 'Attîcjtojv 'latopfojv, Fulgence et Natalis Comès dans sa Mythologie^ et d'autres auteurs , en faisant passer, par l'influence de leur musique harmonieuse, des hommes rudes et grossiers de leurs mœurs sauvages aux habitudes plus douces de la vie sociale. C'est pour cette raison qu'on a dit d'eux qu'ils ont calmé la fureur des bêtes sauvages, qu'ils ont arrêté l'impétuosité des fleuves, qu'ils ont animé les montagnes et qu'ils ont donné des sentiments humains aux pierres et aux rochers.

V. 0 musique délicieuse, que vos effets sont merveilleux ! Qu'il est doux l'empire que vous exercez sur toutes les puissances de ce monde si chétif ! Le récit des effets que vous produisez causerait le plus profond étonnement et dépasserait toute croyance, si une expérience continuelle ne venait ajouter de nouvelles preuves au témoignage des hommes les plus illustres.

Basile le Grand, Dion Chrysostome et le sophiste Himérius,

dans des pages pleines d'élégance, nous apprennent avec quelle facilité le musicien Timothée faisait passer l'àme d'Alexandre par tous les sentiments qu'il voulait. Les paroles de ce dernier méritent d'être citées : « Le roi montrait-il par hasard peu de sagesse, Timothée, dit-il, ne le souffrait pas, et par son chant il élevait son âme jusqu'au ciel. Son cœur était-il en proie à quelque passion violente, s'il était présent, il lui suffisait de toucher les cordes de sa lyre pour maîtriser ce transport. Était-il affligé, il faisait aussitôt paraître un sourire sur ses lèvres. Se laissait-il aller à la volupté, il se mettait à chanter, et le roi devenait alors le plus chaste des hommes. Enfin, pour tout dire en un mot, Timothée faisait d'Alexandre tout ce qu'il voulait. « C'est pourquoi, suivant le témoignage de Plutarque, ce prince fit élever en l'honneur du joueur de cithare Aristonicus une statue d'airain, devant laquelle il était couché dans l'attitude d'un homme désarmé. Pausanias, dans ses Corinthiaques, nous parle d'un portrait de l'Amour, fait par le peintre Pausias, où le dieu était représenté sans arc et sans flèches et tenant une lyre dans ses mains, parce que la musique règne sur toutes les passions humaines. Le moine saint Albert, avant d'être dans les ordres, entendit un jour chanter en musique la vie et la conversion de saint Théohald; il se sentit tout à coup touché de la grâce divine, et dès lors il se mit à vivre avec la plus grande sainteté. Saint Amsbert, moine et évéque de Rouen, quand il était encore laïque, entendit â la cour du roi où il vivait les sons de divers instruments de musique ; il se dit alors à lui-même : « 0 Créateur plein de bonté , quel sera cet éternel cantique des anges que ceux qui t'aiment pourront entendre dans le royaume des cieux ! Qu'il sera doux et ravissant d'assister aux concerts des élus, puisque tu as déjà conféré à l'homme le don de pouvoir, grâce aux charmes de la musique et à la douceur du chant, exciter les cœurs à s'unir dans un pieux concert pour célébrer tes louanges, ô divin Créateur de l'univers! » Saint Dunstan, archevêque de Cantorbéry, encore dans l'adolescence, s'inspirait à lui-même et inspirait à d'autres, par des chants mélodieux, de l'éloignement et de l'aversion pour les agitations de ce monde, et il élevait son âme et la leur jusqu'à

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l'idée de l'harmonie céleste. B. Maria OKgniacensis, trois jours avant de mourir, chanta des cantiques inouïs et merveilleux, et se prépara ainsi à la mort. On dit aussi que Pythagore, se trouvant im jour avec des hommes ivres, ordonna au joueur de flûte qui présidait au festin de changer de tonalité et de leur jouer des airs du mode dorien, et que ce genre de mélodie ramena les convives à la sobriété. Le peintre Parrhasius , comme l'atteste Théophraste dans Élien, adoucissait les travaux de son art en chantant des mélodies; c'est du reste ce que font en général les artistes.

On voit dans Homère que les accords de la musique suffisaient pour apaiser la colère d'Achille; Sénèque cite cet art comme l'un des moyens le plus propres à calmer l'emportement, et Climaque nous dit qu'une suave mélodie adoucit et modère la fureur. Théophraste, Jamblique, Martianus Capella, Séverin Boëce , Jean Brodée, Jérôme Magius et d'autres auteurs éminents, regardent la musique comme un remède propre à guérir les maladies de l'âme et du corps. L'efl'et -produit sur l'âme par l'harmonie se manifeste aussi dans le corps, et, se glissant en quelque sorte par une voie cachée, elle guérit surtout les maladies qui agitent l'âme violemment. Xénocrate employait la musique pour apaiser les souffrances de ses malades. Thalès de Crète éloigna la peste par la douceur des sons de la cithare. Empédocle voyant un jeune homme furieux se précipiter sur son hôte, calma sa colère au moyen de ses chants. Ceux qui sontatteints de la maladie pestilentielle qui infecte les armées (TapavTÎÇovTsç) (1), ne peuvent être guéris que par la musique, ainsi que cela s'est vu en Apulie. Tant il est vrai, comme l'a chanté Bion de Smyrne, qu'il n'y a point de remède plus efficace que le chant. A l'époque où les Lacédémoniens étaient déchirés par les guerres civiles, un oracle leur annonça que la concorde se rétablirait entre eux s'ils entendaient Terpandre de Méthymne jouer de la cithare; or, c'est ce qui arriva ; émus par ses chants, ils finirent par pleurer et s'embrasser tous. Les Gètes célébraient au son de la cithare les ex-

(1) II y a ici probablement une erreur dans le texte. Peut-être faut-il lire : Tapx/- TtvtÇov-reç ? Alors il s'agirait de la danse connue sous le nom de tarentelle, qui guérit de la piqûre de l'insecte appelé tarentule.

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ploits de leurs ancêtres, d'après le témoignage de Jornandès, leur historien ; et lorsqu'ils allaient en ambassade pour obtenir la paix ou l'afTermir, ils faisaient résonner leurs cithares, dans cette sage pensée que la musique était la meilleure médiatrice pour la paix qu'ils souhaitaient. A cause des effets puissants produits par la musique, quelques-uns ont attribué à cet art une force magique et surnaturelle ; mais Martinus del Rio, homme remarquable par son érudition, montre clairement dans ses Recherches sur la magie que cette opinion est tout à fait erronée.

VI. L'abbé Rupert affirme que la connaissance de la musique est nécessaire pour comprendre l'Écriture sainte et il prouve qu'Abraham, dans sa prière en faveur des villes qui devaient être détruites par le feu du ciel, proposa certains nombres à cause de leur rapport avec la musique. Joseph Zerlinus et Franchinus Gafforius, musiciens très-distingués, enseignent que cet art est utile pour connaître toutes les sciences. La musique existe ellemême dans le langage, comme le démontrent le grammairien Priscien de Césarée dans son ouvrage Siir les accents, Diomède, yËlius Donat dans le chapitre Des tons, le sénateur Clédonius dans son Commentaire sur Donat, d'autres grammairiens et saint Augustin dans son livre Sur la musique. Vitruve parle aussi de l'influence que cet art exerce sur l'architecture. Ficin décrit dans sa lettre à Antonius Canisianus les avantages qu'en peut retirer le médecin. Dion Cassius nous apprend que les jours ont tiré leur nom des planètes, suivant certains intervalles musicaux : la seconde férié s'appelle jour de la lune ; quant à la troisième, dit-il, on ne l'a point nommée Mercure en suivant l'ordre naturel des planètes, mais bien Mars, car la lune est, par rapport à Mars, dans une proportion sesquialtère d'où résulte un accord de quinte. Après le jour de Mars, nous comptons celui de Mercure, car l'intervalle qui existe entre Mars et Mercure est celui de quatre tiers (intervallum sesquitertium) d'où provient une quarte qui forme une octave avec la quinte précédente. On a aussi eu égard aux accords pour donner des noms aux autres jours. C'est grâce aux connaissances musicales qu'il possédait, que Pythagore a pu, suivant Jamblique, établir les règles d'une bonne vie. Les

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Égyptiens, comme l'atteste Piérius, croyaient que la musique était très-propre à amender les mœurs : en effet, dans l'antiquité, les chanteurs se faisaient remarquer par la régularité- de leur conduite et leur sagesse vraiment philosophique (1). Aussi Agamemnon, obligé de quitter Clytemneslre, la confia à un chanteur, afin qu'en célébrant sur des tons pudiques les exemples des femmes illustres, il pût écarter de l'esprit de sa femme toute pensée deshonnête; et ce ne fut qu'après la mort du chanteur qu'Égisthe parvint à la détourner de ses devoirs. Eric second, surnommé le Bon, roi de Danemark, fut un jour rendu furieux par un joueur de cithare, si nous en croyons Saxo dans son histoire. Plutarque nous fournit un exemple du contraire; car nous voyons que Terpandre, au moyen de la musique, apaisa une sédition qui s'était élevée à Lacédémone. Les Spartiates, dit Tyrius, qui aurait pu devoir à son érudition son nom de Maximus, étaient entraînés au combat par les vers du poëte Tyrtée. La mélodie de Télésille et les odes d'Alcée produisirent le même effet sur les Argiens et les Lesbiens. Marinus raconte dans la vie de Proclus, que cet homme adoucit par le chant les plus violents accès delà douleur. En effet, dit Georgias, telle est la force d'une œuvre lyrique que, par son influence sur l'âme, elle la fascine comme par un charme et la transporte où elle veut. Hésiode, dans sa Théogonie, vante le bonheur des musiciens qui trouvent dans leur art un oubli de leurs douleurs. Horace dit la même chose de lui-même :

Musis amicus, tristiliam et metiis Tradam protervis in mare Crelicuni Porlare venlis.

VII. Sextus Empiricus, le philosophe pyrrhonien qui s'est déclaré l'ennemi acharné de toute science, accorde quelques éloges à la musique parce qu'elle ne règne ])as sur les âmes au moyen de la violence, mais par la persuasion à laquelle on se soumet volontairement. Plotin, philosophe platonicien, nous dit que la musique ramène l'homme vers Dieu; l'abbé Rupert semble

(1) Il serait a désirer que la musique exerçât la même influence sur les modernes.

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être de cette opinion ; en effet, dit-il, la musique émeut profondément le cœur humain en exerçant sur lui une sorte de contrainte et de violence naturelle ; lorsqu'elle est convenablement unie à la parole ou à un texte composé en l'honneur de Dieu, elle remue le fond de l'àme et réveille dans l'homme la grâce du Saint-Esprit qu'il a déjà reçue. Le prophète Élisée, à qui le roi d'Israël demandait de lui annoncer l'issue d'une guerre qui l'occupait, se fit amener un joueur de harpe. Pendant que ce musicien jouait de son instrument, la main du Seigneur s'étendit sur le saint homme qui recouvra le don prophétique que son trouble lui avait fait perdre. Que nous prouve ce fait, dit Richard de Saint-Victor, sinon que l'harmonie de la musique rappelle à la mémoire l'harmonie intérieure et spirituelle, et que la mélodie rend à l'âme d'un pieux auditeur sa joie accoutumée ? Richard termine en montrant la grande utilité de la musique pour acquérir la grâce contemplative. En effet le chant agit puissamment sur l'âme et la maîtrise à son gré; aussi peut- il la rendre propre à recevoir les communications divines ; car, dit Alcinoils, pendant que nos oreilles puisent dans ce qu'elles entendent l'harmonie des sons, nous nous élevons par degrés aux choses mêmes qui sont perçues par l'intelligence. Si le chant, par une influence secrète, ramène l'esprit vers les choses divines, pourquoi nous étonner que les esprits méchants ne puissent supporter la musique ? Aussi lorsque David touchait les cordes de sa lyre, l'esprit malin abandonnait Saûl. En effet, les démons, rebelles endurcis dans le mal, ne pouvant d'aucune manière revenir à Dieu, poursuivent d'une haine implacable tout accord, toute harmonie. Quel prodige ! s'écrie un auteur distingué, le R. Thomas de Villeneuve, archevêque de Valence; la musique met en fuite le démon ; et celui qui, selon la pensée de Job, considère les flèches comme des fétus de paille, méprise les pierres parties d'une fronde comme du chaume, se moque même des javelots lancés avec force et ne fait aucun cas des marteaux les plus durs, recule en tremblant au son de la lyre; et celui qui est invincible par toute force, quelque grande qu'elle soit, est vaincu par l'harmonie. VIII. L'empereur Julien, écrivain qui mériterait nos éloges s'il

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était demeuré fidèle au cliristianisme, prétend (jue ce ianicux vï]TCvOr,; d'Homt'rc qui faisait <)ul)lier tous les maux, que l'Égyptienne Polydamne, épouse de Thon, composa et donna à Hélène comme présent de l'hospitalité, n'était qu'une mélodie musicale parfaite, une symphonie achevée sous tous les rapports. Le vin et la musique, dit le Sage, réjouissent le cœur. « Qu'y a-t-il de plus beau, écrit l'illustre Cassiodore, que cet art dont la puissance agréable et salutaire tout à la fois rassérène l'àme agitée et tiraillée en tous sens? Lorsque cette reine de nos sens sort du sanctuaire de la nature, parée de tous ses ornements, toutes les au'tres pensées sont bannies et ses charmes régnent exclusivement sur notre cœur. Elle change en joie l'affreuse tristesse, elle apaise la violence de la fureur, elle adoucit les rigueurs delà cruauté, elle réveille l'indolence et la langueur qui engourdissent l'àme ; elle offre un agréable délassement aux travailleurs; elle ramène à des goûts honnêtes le cœur dont un amour honteux est venu altérer la chasteté; elle chasse l'ennui, cet ennemi perpétuel des bonnes pensées; elle fait succéder la bienveillance aux haines les plus funestes; et, ce qui est son plus grand bienfait, elle triomphe des passions de l'àme au moyen du plaisir le plus doux. Elle emploie la matière pour charmer l'âme immatérielle; parla seule audition, elle en fait ce qu'elle veut; et c'est à l'aide d'éléments insensibles qu'elle peut exercer son empire sur les sens (1). » Ainsi s'exprime Cassiodore. Maxime de Tyr, qui partage ces sentiments, s'écrie : Que dirons-nous de la musique humaine, qui règne sur nos âmes? Ne remplit-elle pas l'ofiîce d'un pédagogue chargé de modérer nos passions ? Elle possède en quelque sorte des charmes secrets pour calmer l'excès de nos transports et l'impétuosité des mouvements de l'âme, pour la relever de sa faiblesse et de son abattement et lui rendre sa force primitive. La musique est un art très-propre à adoucir les douleurs, à dompter la colère, à réprimer l'audace, à modérer les désirs, à calmer le chagrin, à consoler des déceptions de l'amour et à soulager la misère. C'est une compagne excellente dans les sacrifices et dans les festins; elle nous guide au combat ; en outre elle est très-propre à impressionner la foule et à égayer

(1) Ce passage de Cassiodore a du mouvement et de l'éloquence.

les Dionysiaques. Mais pourquoi tant de paroles pour louer la musique et pour en rehausser la dignité? N'est-il pas évident qu'elle est une source de paix et de tranquillité, un excellent compagnon d'armes dans ce combat de la vie, une bonne concitoyenne, et une très-habile institutrice de l'enfance? De tous les sens l'ouïe est celui qui transmet le plus rapidement à l'âme tout ce qu'il perçoit, et, lui faisant complètement partager toutes ses impressions, il l'entraine vei's tout ce qui l'émeut. Aussi, ajoute Maxime de Tyr, ceux qui ne connaissent pas la musique ne seront jamais de bons observateurs de la loi.

IX. Jepourrais citer encore en l'honneur de la musique une foule de passages tirés de différents auteurs tant anciens que modernes; mais mon intention est de choisir ce qui touche de plus près à mon sujet. Le lecteur qui voudra en savoir davantage trouvera beaucoup de renseignements dans les auteurs dont les noms suivent : Clément d'Alexandrie, Justin le martyr, Bède, Cicéron, Quintilien, Lucien, Athénée, Sextus Empirions, Dion Clirysostome, Jamblique, Jean de Salisbury, Franciscus Georgius Venetus, Bartholomaeus Chassana3us, Julius Cœsar Bulengerus, Petrus Montius, Fabius PaulinusCœlius, Rhodiginus, Roderic Zamoren, Marcile Ficin, Marinus Mersennius, Petrus Faber, Raphaël Volaterranus, Guillaume de Paris, Jérôme Osorius, Angélus Minorita, Ottomarus Luscinius, Athanasius Kirclier, Tiraquellus, Ludovicus Cresolius, et parmi ces auteurs ceux surtout qui se sont spécialement occupés de la musique.

Quelques mots sur l'harmonie du monde. — La musique existe dans chaque chose. — Origine de la musique. — Du chant ecclésiastique. — Sa haute antiquité. — Faut-il admettre les instruments de musique dans l'église. — Premier usage des orgues.

L Les Platoniciens, voyant que tous les êtres vivants sont sensibles aux charmes de la musique, ont prétendu que l'âme céleste qui, suivant eux, animerait l'univers, a tiré son origine de la musique. Ils écrivent, en effet, que la parole de Dieu, créant tout de rien, a

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été un chant musical, et ils affirment que tout consiste en proportions musicales. Quelques-uns d'entre eux pensent à tort que l'àme l'aisonnable est un composé d'harmonie, erreur que réfutent très-bien Nemesius, Isidore de Pélusc, et, parmi les modernes, Marcile Ficin et Jean de Salisbury. Denys l'Aréopagite, dans le chap. X delà Hiérarchie céleste, traite de l'harmonie mystique dos Anges. Augustin, au début du quatrième livre De Trinitate, parle, avec beaucoup d'érudition et d'abondance, de la musique ou de l'accord qui existe entre Jésus-Christ et nous; il fait voir comment la volonté simple de notre Sauveur s'unit à notre volonté double pour nous conduire au salut. Je ne veux pas ici monter dans le ciel avec Scipion ayant un songe, ni méditer avec Aurélius Macrobe l'harmonie pythagoricienne des cieux. Je ne parlerai pas non plus de la musique imaginaire tirée des intermondes d'Épicure. Je ne rechercherai pas avec un zèle stérile quelle est l'harmonie des astres et du ciel; je ne me demanderai pas quel accord peut exister entre la terre et la lune, quels sons l'eau fait entendre avec Mercure et Saturne, l'air avec Jupiter et Vénus; quel rapport il y a entre la chaleur du feu et celle du Soleil et de Mars; par quel son les pierres, les métaux répondent à Mars, les herbes à Jupiter, les animaux au firmament. Toutes ces rêveries d'un esprit dévié de la droite voie, peuvent avoir de l'attrait, mais elles ont certainement peu de solidité. Franciscus Georgius Venetus, beaucoup trop partisan des platoniciens et des cabalistes, a écrit sur l'harmonie du monde un ouvrage remarquable, mais qui devrait être expurgé de toutes ses subtilités plus agréables qu'utiles, suivant la censure ecclésiastique. Ce livre est divisé en trois chants. Dans le premier, l'auteur traite de Dieu en tant que principe et fin de toutes choses, et de la consonnance si suave qui existe entre les créatures et l'archétype suprême. Dans le second chant, il montre par quelle consonnance tous les membres s'accordent avec Jésus-Christ qui en est la tête. Dans le troisième chant enfin, il parle de la concordance de l'homme avec son Créateur, de la terre avec le ciel et du concert que les hommes de bien font avec Dieu, puis de l'amélioration que la résurrection introduira dans l'harmonie exis-

tant entre le corps et l'àme, et du repos éternel dans le bienheureux séjour des cieux. Robert de Flud [a Flud sivc a fluctibus oxoniensis), dans son Histoire de Vun et Vautre monde, a beaucoup parlé de la musique humaine et profane. Mais Jean Képler le mathématicien, dans son livre sur V Harmonie du monde et dans le Mystère cosmographique, prouve par une foule de raisons la fausseté et la dissonance de cette harmonie. Robert, de son côté, dans les livres intitulés : Proscenium ve?'itatis et Monochordiis mimdi, se défend avec force et essaye de renverser les raisons de Képler. Tous deux, à la manière des Andabates, combattent dans les ténèbres. Soldats placés hors du camp de l'Église, comme ils n'ont pas la foi qui opère par l'amour, ils font voir clairement qu'ils ont manqué de la musique véritable et consonnante. Les consulte qui pourra ou qui voudra. Marinus Mersennius, dans son remarquable Commentaire sur la Genèse, et Athanase Kircher, dans sa Musurgie universelle, parlent de cette musique plus savamment et réfutent les mensonges de Robert de Flud. Marins Bettinus de Bologne , mathématicien distingué, indique une autre division harmonique du monde visible. Des savants plus anciens ont parlé de cette même harmonie de l'univers , par exemple Hermès Trismégiste , Plotin , Proclus Jamblique, Maxime de Tyr, Chalcidius et d'autres platoniciens, dans différents ouvrages; Héraclide dans les Allégories d'Homère; Clément d'Alexandrie, au commencement de son Discours aux Grecs; Boëce, dans le premier livre De la nmsique; Plutarque , dans ses Questions platoniques et dans son livi'e de la Procréation de Vâme, d'après le Timée de Platon; Pline, dans son livre second; Macrobe, dans son Commentaire sur le Songe de Scipion; Censorinus, Martianus Capella et presque tous les modernes qui ont écrit sur l'enseignement delà musique. «Depuis le premier corps ténébreux, dit un écrivain plein de gravité, Guilbert de Tournay , au-dessous duquel il n'y a rien jusqu'à Dieu, au-dessus duquel rien n'existe, on trouve une sorte de musique ou harmonie qui unit toutes choses les imes aux autres (1). »

(1) Ici la plume du traducteur, a la maDière des .\ndabates, selon l'expression du Cardinal, s'escrime dans les ténèbres.

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(^est ainsi que Ruricius, évéque de Limoges, s'exprime dans sa lettre à Hespérius : « Dans l'harmonie du monde, tous les «Hrcs animés, les bêtes brutes et privées de la parole, aussi I)ien que les animaux qui volent et qui marchent, font éclater leurs voix comme en un concert à la louange de leur propre créateur, et s'il y a quelque dissonance dans les sons, quelque diversité dans les voix, le sentiment n'en est pas moins le môme, et ils montrent ainsi, sans pouvoir l'exprimer, qu'ils sont tributaires d'une puissance suprême. « Christophorus Marccllus, dans le livre VI de son ouvrage sur l'âme, s'étend, avec beaucoup d'érudition, mais avec assez peu de clarté, sur la composition harmonique de l'âme d'après les idées des Platoniciens.

II. Puisque nous parlons de la musique, ce serait une faute grave de nous taire sur son origine. La plupart des Grecs en attribuent l'invention à Pythagore, d'autres à Mercure et quelques-uns enfin, parmi lesquels Boulenger, passent ces mensonges en revue. Je dis ces mensonges, car l'histoire sacrée de Moïse nous apprend que Jubal, de la race de Gain, fut le père de ceux qui chantaient avec la cithare et l'orgue. Jamblique, dans la Vie de Pythagore, parle longuement de la manière dont ce philosophe inventa, dit-on, la musique, d'après le son des marteaux; Plutarque, expliquant dans les Symposiaqiies ce mot ancien : V amour enseigne la musique, loue Théophraste d'avoir dit dans son livre sur la musique que les trois principes de cet art sont la douleur, la volupté et l'inspiration divine ; car, dans chacun de ces cas, on se sent comme entraîné à chanter. Mais, si jamais on a aimé, on avouera certainement que l'amour est le premier inventeur de la musique et en est le premier principe. Les Platoniciens appellent l'amour le maitre de tous les arts et de toutes les sciences. Or, la musique est la première science de l'Amour, suivant le témoignage de Platon lui-môme dans le Banquet où il décrit toutes les actions de l'amour. Pendant que je parle de l'origine de la musique, il me revient à la mémoire une fable qui mérite d'être rapportée, car je l'ai apprise d'un homme de profond savoir, Philon le Juif. « Lorsque Dieu, dit-il, eut créé toutes choses de rien et placé déjà l'homme à la tête de la création, il contempla son ou-

vrage, en admira la beauté et demanda à l'un de ses prophètes s'il ne manquait pas quelque chose à la perfection de l'ensemble. « Il manque, répondit celui-ci, une chose qui me semble cependant tout à fait nécessaire^ il manque, dis-je^, un langage harmonieux qui serve à louer sans cesse votre création tout entière, votre bonté et votre providence. » Cet avis ingénieux et opportun plut au Seigneur, et axissitôt il créa une race de musiciens chargés de chanter mélodieusement combien Dieu est admirable dans ses œuvres. Cette fable fait voir que le seul ou du moins le principal usage de la musique est de faire retentir les louanges divines. Peut-être Philon a-t-il puisé cette fable dans cet Hermès Trismégiste qui écrit dans Asclepiiis que les douceurs de la musique ont été accordées aux hommes pour chanter les louanges de Dieu et du ciel, de peur que le monde terrestre n'eût paru trop inculte s'il eût été privé de l'agrément des modulations. Laissons de côté ces subtilités de la plume wz7o^2§'Me, comme dit Apulée, et maintenant entendons retentir la musique elle-même dans la trèssainte Église de Jésus-Christ.

III. Le Seigneur lui-même et les Apôtres, dit saint Augustin, nous ont donné des leçons, des exemples et des préceptes pour chanter les Psaumes et les Hymnes. Combien de fois dans l'ancien Testament n'est-il point question de chanteurs et d'instruments de musique destinés à célébrer régulièrement les louanges de Dieu? Saint Augustin vante aussi les grandes connaissances de David en musique; Pinéda cite Salomon comme un musicien très-distingué. Et 3Ioïse? et les anciens patriarches? Ont-ils ignoré la musique, eux qui, suivant le témoignage des Livres sacrés, ont si fréquemment chanté les louanges de Dieu? Il serait donc superflu, soit pour prouver l'antiquité du chant ecclésiastique, soit pour en confirmer l'utilité contre le sentiment des novateurs, de recueillir les témoignages des saints Pères et des Écritures. Je serais un sot si je voulais m'étendre davantage sur une question si claire et déjà élucidée par tant d'écrivains. On pe^ut du reste consulter sur ce sujet Bellarmin , Albertus Pighius; Thomas Valdensis, Alphonse de Castro, Antoine Democharès, Jean Filesanus Parisiensis, Ludovicus Cresolius, Pamelius, Fran-

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ciscus Suarez, Baronius , Durantus Tolosanus, et une foule (rauli-es.

VI. Ici s'élève une difCciiltc qu'il faut trancher. Est-il convenable que l'Église emploie des instruments de musique pour célébrer l'office divin? La chose est encore indécise; car les opinions des écrivains sur ce sujet ne s'accordent pas. L'auteur des Questiona aux orthodoxes, dans les œuvres de Justin le martyr, vante le chant vocal, mais il ne veut pas qu'il soit accompagné par le son des instruments. Quelques saints Pères, Jean Chrysostome et Isidore de Péluse, prétendent que l'emploi des instruments de musique a été autrefois permis aux Hébreux à cause de leur faiblesse. Saint ^Ired, abbé de Riévalle, contemporain et disciple de saint Bernard, condamne aussi ces instruments : « D'où vient, dit-il, puisque les types et les figures ont déjà cessé, d'où vient qu'il y a dans l'Église tant d'instruments, tant de cymbales? Pourquoi, je le demande, ce terrible ronflement de soufflets qui imitent plutôt le bruit du tonnerre que les doux sons de la voix? » Le saint abbé continue ainsi à critiquer le chant figuré. « A quoi sert de resserrer et de briser ainsi sa voix? celui-ci chante une partie de basse, celuilà pratique le déchant, un autre chante en dessus, un autre partage et coupe certaines notes par le milieu. Tantôt la voix se resserre, tantôt elle se brise, tantôt elle éclate un instant avec force, tantôt elle prolonge le son à l'excès. Quelquefois, et je rougis de le dire, elle s'efforce d'imiter les hennissements du cheval; quelquefois^ renonçant à la vigueur d'une voix màle, elle s'aiguise et s'affine^ pour ainsi dire; elle prend la délicatesse d'une voix de femme; quelquefois elle se roule et se déroule dans un cercle de notes qu'elle parcourt avec adresse. Vous voyez quelquefois un homme, la bouche béante, expirer, comme si le souffle lui manquait, bien loin de chanter; pendant qu'il suspend d'une façon ridicule le son de sa voix et semble menacer de se taire, il imite les souffrances des agonisants où les syncopes de ceux qui se pâment. Pendant tout ce temps, il agite son corps en faisant certains gestes d'histrion ; il se tord les -lèvres, roule les yeux, remue ses épaules et à chaque note fait correspondre un mouvement fébrile de ses doigts. Cette ridicule comédie est décorée du nom de chant religieux, et

plus on agit de la sorte, plus on croit honorer Dieu d'une manière digne de lui. »

D'autres auteurs au contraire admettent et approuvent l'usage des instruments. C'est ainsi que dans Clément d'Alexandrie le pédagogue chrétien en conseille l'usage. Écoutons maintenant ce que nous dit Prudence, ce poëte sacré qui vécut pendant les dernières années du règne de Théodose :

Quidquid in acre cavo reboans tuba curva remugit, Quidquid in arcano vomit ingens spiritus hausto, Quidquid casta chelys, quidquid testudo résultat, Organa disparibus calamis quod eonsona miscent, jEmula pastorum quod reddunt vocibus antra, Christum concélébrât, Clirislum sonat, omnia Christum Muta etiam fidibus sanctis animata loquuntur.

Enfin parmi les écrivains modernes nous alléguerons l'autorité de Jean de Salisbury, évêque de Chartres qui vécut dans le même siècle qu'yElred, c'est-à-dire sous le pontificat d'Alexandre III. Dans le premier livre de son Policraticus il approuve la musique instrumentale en ces termes : « Pour former les mœurs, pour élever les âmes par l'élan de la vertu jusqu'à l'adoration du Seigneur, les saints Pères ont pensé qu'il fallait non-seulement employer la voix humaine, mais aussi tous les instruments de musique puisqu'ils ajoutent encore à la vénération qu'inspire le lieu saint. L'autorité de l'Église militante vous semble-t-elle trop faible? voici l'Église triomphante elle-même qui prend la parole pourlouer la musique. Le fils du tonnerre a vu ses vieillards et te les a montrés; il t'a fait entendre leurs voix semblables à celles des joueurs de cithare qui s'accompagnent de leurs instruments. Si tu ne les as pas entendus, écoute le saint roi David qui tressaille de joie, qui veut te faire participer au royaume céleste et à sa joie. Il s'écrie : Siimite psalmum et date tympanum, psalterium jucundum cum cithara. Pourquoi demandes-tu toutes ces choses? Pour louer le Seigneur avec le tambour et avec un chœur de voix, sur les instruments à cordes et sur l'orgue. »

V. Il est donc certain, d'après ce que nous avons dit, que les instruments de musique n'ont pas été admis partout dès le com-

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