‹ Histoire Général de la musique religieuseChapitre 55 sur 71 · TUAITK DU CHANT ECCLÉSIASTIQUE · texte numérisé non relu

TUAITK DU CHANT ECCLÉSIASTIQUE

parce qu'il se compose d'intervalles plus nombreux et plus resserrés; il procède par deux diésis et un diton ; le chromatique procède par deux demi-tons inégaux et un trihémiton composé d'un ton et d'un demi-ton mineur; enfin le diatonique procède naturellementpardeuxtonsetun demi-ton. Ce dernier l'emporte sur les deux autres par sa dignité et ses effets salutaires, et les deux premiers ne peuvent subsister qu'en étant combinés avec lui : aussi Joseph Zerlinus, musicien très-distingué condamne et réfute l'opinion de ceux quiattribuentau genre enliarmonique et au genre chromatique le pouvoir de produire des effets si admirables : l'expérience est venue confirmer ses raisonnements; car l'enharmonique à cause de sa trop grande difficulté, le chromatique à cause de son excessive mollesse, ont été abandonnés, ainsi que nous l'apprend Macrobe. Platon, le premier qui ait fait entrer l'art de la musique dans les sciences philosophiques, n'employait que le genre diatonique. Plutarque affirme qu'on laissa de côté le genre enharmonique parce qu'il était trop difficile à saisir. Aristoxène, au commencement de son premier livre, prétend que les anciens ne se servaient que de ce genre et qu'ils ne s'occupaient pas des autres, ou du moins qu'ils lesignoraiput. Cptte assertion est vivement réfutée par Proclus. Asclépiodore qui semblait né pour la musique, dit Damascius, ne put retrouver le genre enharmonique quoiqu'il eût scindé et resserré les deux autres genres, le chromatique et le diatonique : il ne trouva pas non plus les résonnances harmoniques, quoiqu'il eût changé et transposé plus de vingt-deux fois les 7nagades.0n appelle ainsi un instrument de musique, composé d'un chevalet auquel s'adaptent des cordes qui produisent le son. On nomme aussi magade la partie de la lyre sur laquelle on promène le plectrum, c'està-dire l'endroit où une main habile, suivant la remarquede Budée, fait retentir les cordes. (Voyez d'ailleurs Suidas au mot [J.aYaç.) Aristote recommande particulièrement le genre diatonique, et cependant, on a des exemples nombreux des effets admirables de cette musique. Il faut donc conserver la propriété de chaque mode, car, pour nous servir des paroles de Plutarque, si quelqu'un joint à ses connaissances musicales un goût judicieux, il sera certainement un musicien consommé. En effet celui qui connaît le

mode dorien et n'est pas capable d'apprécier quand il peut l'employer convenablement et justement, ne saura en tirer parti et il n'en conservera pas le caractère. Le même auteur blâme ceux qui au commencement d'un morceau emploient l'hypodorien, au milieu Fbypopbrygien et le phrygien, et qui, pour terminer, se servent du mixolydien ou du dorien. Cette faute est commise par une foule de compositeurs modernes qui confondent tous les modes et les affaiblissent en les mélangeant, et tout cela uniquement pour flatter les oreilles. Aussi arrive-t-il que leur musique ressemble à celle que Platon décrit dans le Philèbe, ouvrage très-obscur et peu solide. Mais passons à l'étude de chaque mode en particulier.

De chaque mode, des propriétés et des e£Fets de chacun d'eux. — Quelques mois sur

le chant aréûorien.

I. Le mode dorien est le premier par la place qu'il occupe et par son importance ; Platon et Aristote le préfèrent à tous les autres. On employait ce mode pour les chants religieux, pour les Pœans, même pour les morceaux érotiques et pour ceux qu'on nomme spondées. On le regarde comme un guide pour bien vivre. Les Arcadiens et les Lacédémoniens , suivant Polybe , en étaient fort épris. 11 se distingue, dit Athénée , par son caractère grave et majestueux; aussi les anciens s'en servaientils pour former les mœurs des jeunes gens. Cassiodore l'appelle la source de la pudeur et l'aliment de la chasteté. Les pythagoriciens se livraient à la culture de la musique dorienne de trèsgrand matin, avant de se remettre au travail. Ptolémée, qui nous apprend la concordance de ces huit tons avec les sphères célestes, compare le mode dorien au soleil étincelant : car de même que le soleil boit l'humide rosée et dissipe les ténèbres de la nuit, ce mode, qui triomphe de notre humeur, dissipe la paresse, l'engourdissement, le sommeil, la tristesse et le trouble que ces ténèbres produisent en nous. 11 convient aux hommes

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distingues et doués d'un grand esprit. Il est simple, gai, attraynnl, noble et sublime ; il n'a rien de relâché, rien d'cileminé, et il se prête à l'endre tous les sentiments. Quelquefois sa finale tombe sur la mèse, alors il est le même que l'iiypermixolydicn de IHolémée, que le neuvième mode d'après les auteurs modernes, et que l'œolien suivant d'autres.

II. L'hypodorien ou sous dorien occupe la seconde place ; son caractère est tout diflerent. Il procure un sommeil agréable; les pythagoriciens s'en servaient le soir pour calmer les soucis de leur âme et jouir des douceurs du repos. Il convient aux esprits paresseux, aux affligés et aux malheureux; car, comme le dit Cassiodore, il apaise les troubles de l'âme et lui permet de goûter le sommeil. Suivant Aristote, il est majestueux, régulier et sérieux. Scaliger nous rapporte que quelques-uns, mais à tort, l'appellent «olien. On le compare à la lune qui occupe une place infime parmi les planètes et préside aux éléments humides : aussi ce mode triste et grave, qui descend jusqu'au dernier ton dumonochorde, est aux-dessous de tous les autres. Les paroles qui lui conviennent sont celles qui sont propres à exciter la tristesse, à arracher des larmes, à implorer un appui contre les dangers, contre les calomnies et contre la servitude. Si sa finale tombe sur la mèse, on le nomme alors dixième mode et hypoaeolien. Au sujet de ce mode et des autres plagaux. Athénée s'exprime ainsi : « Nous appelons blanchâtre ce qui est presque blanc, douceâtre ce qui approche du doux sans l'être entièrement; de même, je pense, on nomma hypodorien le mode qui n'était pas complètement dorien. »

III. Le troisième mode est le phrygien ; on le compare à la mer; car il est impétueux et entraînant; il allume la colère, anime les combats et excite la fureur. Il est véhément et pénétrant, dit Clément d'Alexandrie , et par sa vivacité et sa force il impressionne vivement. Le vers anapestique est propre à ce mode. Il a des élans vigoureux dans sa progression; il convient à l'arrogance, à la colère, à la cruauté, à l'emportement et â la fureur. Il recherche les paroles âpres qui ont trait à des combats spirituels ou temporels, et qui doivent produire un prompt effet sur les

âmes. Il est, avec le dorien, le mode que Platon et Aristote préfèrent aux autres ; cependant ils en interdisent l'usage aux jeunes gens, parce que ce mode pourrait les ébranler trop fortement et les faire sortir des bornes des convenances. Jean de Salisbury reproche à ce mode d'exciter à la volupté, tandis qu'il excite plutôt aux combats ; mais les poëtes font de Mars l'amant de Vénus. Lucien nomme ce mode Eutheus. On peut consulter sur l'harmonie phrygienne le savant ouvrage de Lœl. Bisciola.

IV. Le quatrième mode, l'hypophrygien, est paisible, onctueux, gracieux, insinuant, attrayant et propre à calmer la colère. On le compare à Mercure qui est bon avec les bons et très-méchant avec les méchants. De même les flatteurs auxquels ce mode convient parfaitement, accommodent leur langage à celui des bons et des mauvais, des sages et des insensés. Il plait aussi à ceux qui sont doux, tendres et qui ont l'habitude de se calmer et de s'adoucir sans effort, aux gens qui sont de tous les partis. Il servait aux Crétois et aux Lacédémoniens pour la retraite dans les combats. Les paroles qui servent à exprimer les flatteries, les avertissements, les exhortations, les conseils et les insinuations amicales sont propres à ce mode. Aristote dit que l'hypophrygien produit le délire et fait divaguer. jQuoique ce soit là le caractère particulier du mode phrygien, on ne peut contester l'affinité qu'il a avec son authentique qu'il imite même souvent.

V. Le lydien occupe la cinquième place. Il a le privilège d'é-mouvoir la sensibilité. On le compare à Jupiter qui par son influence rend bienveillants, doux et aimables les hommes d'un sang bouillant. Ce mode est agréable, propre au chant et aux danses, et sa marche a quelque chose qui plait singulièrement. Il calme les soucis, dit Cassiodore ; il rassérène l'âme et la fortifie par le plaisir qu'il procure. Il dissipe l'anxiété et ranime l'espérance. Les paroles qui peignent la joie, qui servent à célébrer une victoire et un triomphe conviennent à ce mode. Si sa finale tombe sur la trite diezeugmenon, on l'appelle onzième mode ou ionien, ou même iastien selon quelques modernes; son plagal devient le douzième mode ou hypoionien ou hypoiastien. Platon lui fait le reproche d'être triste : il veut probablement parler de

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riiypolydien et du mixolydien; car le mode lydien est gai ; aussi Propei'cc dit-il (|ue dans les Champs-Elysées on entend retentir les accords du mode lydien.

VI. Le sixième mode, l'hypolydien, est religieux, pieux, all'ectueux et larmoyant. On le compare à Vénus qui par son influence invite les hommes à la douceur, à l'amour et à la sensibilité. 11 difffére de l'hypodorien ; car les pleurs que ce dernier mode fait verser ont pour principes les afflictions et les angoisses. Le mode hypolydien au contraire les fait naître de la piété, de la joie et de l'affection pour le prochain. Aussi recherclie-t^il les paroles qui expriment et développent ces sentiments. On doit s'attacher dans les compositions de ce mode à ce qu'il y ait une gradation progressive dans les sons et qu'ils soient rapprochés et liés entre eux.

VIL Le mixolydien, qui forme, le septième mode doit à ses modulations de pouvoir produire un double effet ; car il réveille la joie et ramène également à la tristesse. On le nomme ainsi parce qu'il a une certaine affinité avec le lydien. Les anciens s'en servaient dans les tragédies ; car tout en excitant à la mélancolie il ne manque pas d'entrain et d'agrément. Ce mode par son harmonie invite au repos et console ceux que Saturne a rendus chagrins par son influence. Il aiguise l'entendement de ceux dont l'intelligence est obscurcie, et il désigne les dons du Saint-Esprit. C'est le plus élevé de tous les tons; les progressions en sont douces et agréables. Il fait naître le désir des biens célestes dans les cœurs absorbés par l'amour des jouissances d'ici-bas. On voit par le caractère de ce mode quelles paroles peuvent lui convenir. Julius Pollux l'appelle locrien. Les pythagoriciens, ainsi que le déclare Jacques Faber, ne reconnaissaient que ces sept modes parce que, suivant eux, l'harmonie de l'univers est contenue dans le nombre septénaire.

VIII. Des musiciens modernesontajouté aux sept modes mentionnés ci-dessus un huitième nommé hypomixolydien et hyperiastien, afin que le mixolydien eût son plagal. On l'a comparé au firmament étincelant de milliers d'étoiles ; car il convient à tous les sujets et il est pourvu de toutes les qualités. Ce mode se distingue

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particulièrement par sa douceur et son agrément. On le considèi'e comme suave, sonore, bien déterminé, et surtout très-propre à représenter la réalité de la gloire future. 11 convient aux hommes graves, qui, doués d'un esprit subtil, cherchent à pénétrer les idées les plus abstraites; aussi les textes qui se rapportent à des sujets élevés et qui touchent à des pensées divines rentrent dans son caractère. On l'appelle aussi déprécatoire parce qu'on l'emploie dans les circonstances où l'on veut obtenir avec larmes quelque faveur et même quelque gloire. Ce mode a cela de commun avec le premier, qu'il se prête mieux que tous les autres à toute espèce de textes; en effet il convient à l'expression de tous les sentiments.

IX. Saint Grégoire le Grand a institué le plain-chant, dont les progressions s'opèrent en quelque sorte pas à pas, et dans lequel les sons sont séparés les uns des autres par des intervalles d'une égale durée. Il n'a pas recherché la variété de sons différents s'harmonisant ensemble, ni la mélodieuse disposition d'intervalles plus ou moins éloignés; il a seulement établi des règles fixes, il a déterminé les limites de chaque ton, la marche régulière des sons et leur progression selon la disposition naturelle du genre diatonique. Franchinus fait remarquer que saint Grégoire, dans les Répons, des Nocturnes, exhorte vivement à la vigilance ceux qui sont plongés dans un voluptueux sommeil; que dans les Antiennes, il chante avec gravité et douceur; que dans les Introïts, il convoque les fidèles à l'office divin comme par la voix d'un hérault; que dans les Alléluia ei les Versets, il est délicieusenient pénétré d'une joie toute divine; que dans les Traits et les Graduels, il marche avec lenteur et humilité; que dans les Offertoires et les Communions il garde une certaine réserve. Comme ce chant exprime l'allégresse qui règne dans la patrie céleste, il ne consiste quelquefois qu'en un accent prolongé de jubilation sans paroles, au moyen d'un grand nombre de notes écrites sous une seule syllabe, ce qui a lieu le plus souvent pour le mot Alléluia. En effet, dit saint Augustin, ceux qui chantent sont pénétrés de la joie que leur causent les paroles des divins Cantiques; ils se sentent inondés d'une allé-

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gresse si grande qu'ils ne peuvent l'exprimer par des mots ; ils renoncent alors aux syllabes et aux paroles, et ils font entendre un concert de jubilation. La jubilation est une suite de sons qui dénote que le cœur exhale ce qu'il ne peut exprimer. A qui convient cette jubilation, si ce n'est à l'ineffable créateur? Car il est ineffable Celui que vous ne pouvez nommer; et si vous ne devez pas taire ses louanges, tout en ne pouvant pas le nommer, vous reste-t-il d'autre moyen que la jubilation, afin que le cœur puisse exprimer sa joie sans recourir à des paroles, et pour que des syllabes ne viennent pas limiter l'immensité de vos joies? Jean Diacre raconte dans la vie de Grégoire le Grand comment ce bienheureux pontife établit une école de chantres et réforma le chant ecclésiastique; mais il se plaint des Français et des Allemands qui ont mêlé aux chants grégoriens des chants qui leur sont particuliers. Voilà la raison qu'il donne de ces changements; «Leurs corps d'une nature alpestre, leurs voix retentissantes comme des éclats de tonnerre ne peuvent reproduire exactement l'harmonie de ces chants ; car au moment même où ils s'appliquent à reproduire, par des inflexions éclatantes et redoublées, l'expression d'un chant mélodieux, la sauvage âpreté de leur gosier leur fait lancer des sons rauques, qui relentissent confusément et produisent le fracas d'un chariot : ainsi au lieu de charmer les âmes des auditeurs, ils ne font que les bouleverser en les irritant et en les étourdissant (1). » Le même écrivain raconte aussi comment Charlemagne a ramené le chant des Églises de la Gaule à la douceur de la forme romaine, au moyen de deux chantres que lui avait envoyés le pape Adrien. «Vers l'an 1072, écrit Henri de Knyghron, chanoine de Leycester, existait un abbé plus que ridicule nommé Thuristinus, qui, entre autres inepties, fruits de sa sottise, rejeta avec dédain l'usage du chant grégorien dans l'office, et invita ses moines à exécuter le chant d'un certain Guillaume.» Quelques personnages imitant cette sotte invention ont, à la fin du siècle dernier, substitué au

(I) Si le diacre Jean entendait exécuter le plain-chant au dix-neuvième siècle dan la plupart des communes de France, il ne trouverait rien a changer dans le choix de ses expressions et de ses comparaisons.

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chant grégorien je ne sais quel chant absurde; une telle introduction ne se fit pas sans porter une grave atteinte à la dignité ecclésiastique. En voilà assez sur le chant ; nous allons maintenant, d'après le témoignage des saints Pères, exposer brièvement en quoi consiste l'art de bien chanter.

Quel |doit être le chant ecclésiastique. — Quels sont les défauts que les cliantres doivent éviter. — Quels sont ceux qui passent pour être de bons chantres. — Quelle est la vraie musique et en quoi consiste le vrai concert de l'âme.

I. A quelle meilleure source pourrai-je puiser mon exorde que dans saint Bernard, surtout dans une matière ascétique et religieuse? « Le chant, dit-il dans une lettre à un pieux abbé, doit être plein de gravité, exempt également de mollesse et de duret4, suave sans être frivole ; il doit charmer les oreilles pour toucher les cœurs; il doit dissiper la tristesse et calmer la colère, et au lieu d'abandonner le sens de la lettre, il doit le féconder ; car la grâce spirituelle perd singulièrement de sa force lorsque, distrait par la frivolité du chant, on ne sent plus la salutaire influence du texte et lorsqu'on s'applique plutôt à moduler des sons qu'à faire pénétrer les choses elles-mêmes. » Le même saint auteur se plaint aussi ailleurs en ces termes des défauts des chanteurs : « Il y a des hommes pour qui la voix est une cause de dépravation ; ils sont fiers des inflexions qu'ils produisent; non-seulement ils se réjouissent de ce don de la grâce, mais ils méprisent dédaigneusement les autres. Enflés d'orgueil, ils chantent autre chose que ce qui est noté sur le livre, tant est grande la légèreté de leur voix et peut-être celle de leur esprit. Ils chantent pour plaire à la foule plutôt qu'à Dieu. Si vous ne chantez que pour obtenir des louanges, vous trafiquez de votre voix; elle cesse alors de vous appartenir, vous l'avez aliénée. Vous êtes maître de votre voix, soyez-le aussi de votre esprit. Vous maîtrisez votre voix, domptez donc votre volonté. L'harmonie

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que vous observez clans vos chants, montrez-la dans vos mœurs. Prenez garde qu'eu vous complaisant dans l'étendue de votre voix, vous ne vous complaisiez orgueilleusement dans votre esprit. » Plotin nous montre que le musicien doit apprendre A. régler les proportions de son esprit comme il règle celle des sons N'est-il pas honteux et déplorable, comme le dit saint Augustin, de voir des hommes si habiles à produire des effets harmonieux, soit dans leur poésie, soit avec le secours des instruments, faire eux-mêmes fausse route dans leur manière de vivre, et, dominés par leurs passions, ofl'rir le spectacle d'une grande discordance morale. Il existe dans les plus anciens statuts de notre ordre une excellente méthode de chant que ce même saint Bernard à laissée à ses élèves. « Ne traînons pas trop, dit-il, la psalmodie et chantons rondement et d'une voix expressive. Commençons le verset ensemble et terminons-le en même temps. Que personne n'insiste sur une note, mais qu'il la quitte aussitôt que le besoin l'exige. Faisons une pause raisonnable après le verset ; que personne ne commence avant les autres et ne s'arroge le droit d'aller trop vite, de traîner les ileumes ou de faire une tenue après les autres. Chantons ensemble, arrêtons-nous ensemble, en nous écoutant toujours les uns les autres. Quiconque commence une Antienne, un Psaume, une Hymne, un Répons, un Alléluia devra dire une ou deux phrases pendant que les autres garderont le silence; ceux-ci reprendront là où il se sera arrêté, sans répéter ce qu'il a déjà chanté. Nous vous avertissons donc, très-chers frères, afin que vous soyez toujours en présence du Seigneur, avec autant d'allégresse que de respect, sans paresse, sans nonchalance et sans hésitation. Ne soyez pas économes de votre voix; ne coupez pas les syllabes; ne passez pas des mots entiers; que votre voix ne soit ni saccadée, ni trop basse; qu'elle n'offre pas un timbre nasal comme celui des femmes. Faites retentir les paroles de l'Esprit-Saint avec une expression toute virile; car il convient à des hommes de chanter d'une voix màle et de ne pas imiter la langueur des chants du théâtre par des sons aigus et factices, comme font les femmes. C'est pour cela que nous ordonnons d'observer une juste mesure dans le chant afin qu'il

soit toujours grave, sans cesser de respirer la piété. » Tel est le statut de Clteaux. On voit par ce qui précède quels sont les défauts que doivent éviter les chantres ecclésiastiques,

II, Il convient en premier lieu de maintenir dans sa pureté primitive le chant tel que nous l'avons reçu de nos pères, et d'éviter, en sortant des anciennes voies qu'ils nous ont frayées, de porter insensiblement atteinte à l'intégrité de la religion par de téméraires innovations. Changer le chant, c'est changer les mœurs, ainsi que nous l'avons prouvé d'après Platon. Nous devons ensuite conserver dans le chant une précieuse modération : que ceux qui veulent jouir des fruits attachés à leur office et en recevoir tout le salaire, fassent entièrement leur devoir. Qu'ils ne sautent pas, avec une sorte de précipitation tumultueuse, les passages qui leur paraissent trop longs. Qu'ils disent toutes les notes avec la même régularité ; qu'ils évitent une trop grande précipitation et une lenteur désagréable, afin de pouvoir édifier l'assemblée des fidèles par le doux accord de leurs voix. Autrement, Dieu dirait à ce chantre prévaricateur des lois de sa charge : « Éloigne de moi le tumulte de tes chants, je n'entendrai pas les sons de ta lyre, » Il ne faut pas seulement viser à la douceur du chant; il est encore nécessaire, comme le dit Dorothée, que l'esprit s'échauffe au feu des paroles. Voici les reproches que, dans Xénophon, Cyrus adresse à quelques convives : « Vous criez tous à la fois et vous ne vous entendez pas les uns les autres. Vous chantez d'une façon ridicule ; vous n'écoutez pas le moins du monde celui qui chante, et cependant vous jurez qu'il a chanté dans la perfection. » On peut faire les mêmes reproches à quelques ecclésiastiques qui n'observent aucune mesure dans leur chant, et ne font entendre que des sons criards et tout-à-fait desagréables, souvent même inintelligibles pour les autres et pour eux. Grégoire de Nazianze 'raconte à ce propos un vieil apologue. « Les cygnes, dit-il, parlaient ainsi au hirondelles: Si nous ne chantons pas beaucoup, ni devant tout le monde, nous avons au moins le précieux mérite de garder une juste mesure dans nos chants. » Ce n'est pas tout; il faut dans le chant observer la modestie. Car, ainsi que l'enseigne saint Ambroise, la première

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r(>gle de la musique est de ne commencer soit à psalmodier, soit à chanter, qu'avec une intonation modérée, afin que celte modération même rende attentif à ce qui doit suivre. Qu'est-il en efTet besoin dans le plain-chant de pousser des cris stridents, désagréables et trop aigus? Les clameurs immodérées troublent la poitrine, épuisent les veines, énervent les forces, blessent les oreilles, provoquent le rire, jettent partout la confusion et nuisent au recueillement. Sachons, dit saint Benoit, que ce n'est pas par l'éclat de la voix, mais bien par la pureté du cœur et la componction des larmes, que nous pouvons nous faire entendre du Seigneur. L'humilité chante haut auprès de Dieu , dit l'Écriture. Les paroles de ceux qui s'humilient pénètrent les nues. Je regarde aussi comme coupables ceux qui font trembler leur voix, selon leur expression, malgré la gravité des cérémonies du culte; se préoccupant moins de plaire à Dieu qu'au peuple, et déplaisant au Seigneur par leur vanité, ils sont pour le peuple lui-même une occasion de scandale. C'est cette vaine recherche que le pape Jean XXII condamne si vivement dans l'Extravagante (1) qui commence par ces mots : Docta sanctorum Patrum. Saint Jérôme blâme aussi de tels chantres. Que les enfants, dit-il, qui sont chargés de chanter dans les églises, sachent bien que ce n'est pas seulement avec la voix, mais aussi avec le cœur, qu'il faut chanter les louanges de Dieu. Il ne s'agit pas de faire comme les comédiens, c'est-à-dire de s'adoucir la voix par des moyens artificiels ; ni de transporter dans l'église les chants du théâtre; ce qu'il faut avant tout, c'est la crainte du Seigneur, les bonnes œuvres et la science des Écritures. Celui-là même qu'on a coutume d'appeler -/.ay.cçwvsç sera un bon chantre aux yeux de Dieu si ses œuvres sont méritoires. Agobard, Évêque de Lyon, dans son ouvrage sur la correction de l'Antiphonaire, cite et développe ces paroles du saint docteur. En un mot, ils sont trèscoupables ceux qui semblent vouloir frauder le Seigneur en ménageant leur voix, et qui négligent de lui offrir les moindres accents de leurs lèvres, prétextant, pour couvrir leur faute, des

(1) Nom que l'on donnait alors aux bulles des Papes.

maux de tête, la faiblesse de leur organe ou la délicatesse de leur poitrine ; quand, à vrai dire, leur véritable maladie n'est qu'une dissipation de l'esprit, une distraction du cœur, une nonchalance de la chair et une négligence de leur salut. Car ils ne réfléchissent pas que ceux qui se dérobent à leur part de travail, ne recevront pas leur part de la récompense et que ceux qui se refusent à servir l'Église, à édifier le prochain, à réjouir les Anges, à glorifier les Saints et à honorer Dieu, se rendent indignes de la bonté du Seigneur, de l'intervention des Saints, de la protection des Anges, des secours du prochain et des faveurs de l'Église. « Vous qui vous souvenez du Seigneur, dit le Prophète, ne vous taisez pas et ne demeurez pas en silence devant lui. » Le Psalmiste dit également : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, et sa louange sera toujours dans ma bouche, et mes chants seront toujours pour lui. » Et il ajoute plus loin : « Louez-le par les paroles de vos lèvres, et chantez à sa gloire un nouveau cantique. « Ceux qui chantent comme il convient, dit l'abbé Rupert, et qui psalmodient avec sagesse, sont appelés, en récompense, à entendre le concert éternel. Aussi, dit saint Benoit, conduisons-nous, quand nous chantons dans l'église , de telle manière que notre cœur soit d'accord avec notre voix.

in. La meilleure symphonie est celle qui résulte non-seulement de l'accord des voix, mais aussi de celui des mœurs et de l'harmonie des vertus. La musique, dit Cassiodore, est l'art de bien moduler; si nos mœurs sont vertueuses, c'est une preuve que nous sommes vraiment musiciens; si, au contraire, nos mœurs sont déréglées, c'est que nous ne possédons aucun sentiment de la musique. « Voulez- vous être bon musicien, dit avec raison saint Augustin, il ne suffit pas que votre voix célèbre les louanges de Dieu, il faut encore que votre conduite soit en harmonie avec votre voix. Ainsi, souvent, quoique votre voix chante, vous vous taisez quelquefois. Chantez en quelque sorte avec votre vie, afin que vous ne vous taisiez jamais. Voulez-vous que vos louanges soient agréables à Dieu? ne mêlez pas au charme de vos cantiques le bruit discordant de vos mauvaises passions. Dieu considère plutôt la manière dont vous vivez que la manière dont vous chantez.

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Combien chantent de la voix, qui sontmuets de cœur ! Combien se taisent des lèvres, dont l'amour crie vers Dieu ! Le Seigneur entend les accents du cœur de l'homme; car Dieu est au cœur de l'homme ce que les oreilles de notre corps sont à nos bouches. Combien sont entendus qui n'ont pas ouvert la bouche ; beaucoup, au contraire, poussent de grands cris et ne sont pas entendus. Enfin, il chante pour Dieu celui qui vit pour Dieu; il célèbre son nom celui qui travaille pour sa gloire. » Ainsi s'exprime saint Augustin. c( Quel est celui, ditOrigène, dont, selon vous, la voix est assez suave, l'esprit assez pur et le chant assez parfait, pour qu'il puisse charmer son divin auditeur? C'est, sans aucun doute, celui qui n'a pas en lui les bruits discordants du péché, dont la langue est sans reproche et l'âme sans souillure. » A quoi sert-il de faire entendre des sons harmonieux, si la vie est pleine de discordances? Tu m'enseignes, dit Sénèque, comment l'on doit faire accorder les voix aiguës et les voix graves, comment des cordes rendant des sons différents produisent cependant l'harmonie ? Fais plutôt que mon esprit soit d'accord avec lui-même, et que mes sentiments ne se combattent pas les uns les autres. Tu m'apprends quels sont les modes qui conviennent aux larmes, apprends-moi plutôt les moyens de^retenir mes larmes au sein de l'affliction. Diogène le cynique faisait un crime aux musiciens de ce que, habiles à accorder les cordes de leur lyre, ils ne pouvaient mettre aucune harmonie dans leurs mœurs. Mais celui dont la vie concorde avec le chant et les œuvres avec la voix, produit la plus suave mélodie et le concert le plus agréable à Dieu. « Que ta voix, s'écrie le même philosophe, s' adressant à un musicien de ce caractère, retentisse à mes oreilles ! Car ta voix est douce et ton visage est beau. Tes amis sont attentifs à tes chants; faismoi entendre ta voix. » 0 doux accords de l'amour, ô mélodies d'une âme aimante, que vous résonnez vivement dans les cœurs ! N'est-il pas présumable que Dieu aime tant nos chants, qu'il provoque lui-même à chanter une âme qui lui est chère? 0 céleste musique des vertus qui s'élève au-dessus de tous les sens, vous résonnez dans l'âme du juste ! Mais de tels accents sont inappréciables pour les hommes du dehors, pour ceux qui ne sont pas des

amis. Tel est le concert auquel Dieu préside dans l'assemblée des Saints. Chacun d'eux, selon les facultés dont il est doué, rend des sons difTérents : l'un fait entendre la voix grave de l'humilité, un autre la voix aiguë de la foi ou la voix plus aiguë encore de la charité. Les accents d'un cœur pieux, en harmonie avec Dieu et avec lui-même, suspendent les concerts du ciel; et quand la voix de l'amour s'élève vers Dieu, Dieu se mêle lui-même à son chant et il l'accompagne.

IV. Mais, ô mon Dieu, quels sons assez harmonieux ferai-je entendre à vos oreilles? moi dont l'âme, troublée par les passions, est pleine d'affreuses discordances. Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, il n'est pas de partie saine en moi ; défiguré partant de cicatrices, comment oserai-je paraître devant vous? Essayerai- je, errant et vagabond avec l'impie fratricide, de me dérober à votre présence? Ou bien irai-je avec nos premiers parents cacher ma nudité sous le feuillage et parmi les buissons? Mais où irai-je loin de votre esprit, où fuirai-je loin de votre face, quand il est écrit que ceux qui s'éloignent de vous périront?. Où chercherai-je un asile, si ce n'est dans votre sein ? 0 mon Dieu ! mon cœur vous a parlé; mon visage vous a cherché; Seigneur, je chercherai votre visage ; ô Seigneur ! ne détournez pas votre face de moi, vous qui ne l'avez pas détournée de ceux qui vous ont insulté et blasphémé ! Écoutez ma voix dans votre miséricorde, faites que mes accents soient vrais et retentissent agréablement à votre oreille, afin que mes paroles vous plaisent quand je paraîtrai devant vous. 0 musicien suprême , voici que vous donnez à ma voix les accents de la vertu, la voix de la douceur et de la suavité, la voix des bonnes œuvres, s'accordant ensemble sur l'instrument de la charité ! C'est ainsi que mes chants seront bien accueillis de vous et que de mes lèvres sortiront des accents de jubilation. Ainsi, grâce à vos largesses, ma bouche sera pleine de vos louanges et toute la journée je chanterai votre grandeur. C'est ainsi que par l'accord des vertus mon âme sera ramenée à la première harmonie de l'innocence baptismale, jusqu'à ce qu'elle aille s'absorber dans l'heureux concert des Anges et des Bienheureux.

V. Jean Gerson, dans ses trois traités sur les Cantiques et dans ses

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douze traités sur \& Magnificat, explique d'une manière complète, au point de vue moral et mystique, tout ce qui tient à la pratique de l'art musical, et le lecteur studieux pourra retirer une grande utilité de la lecture de ces ouvrages. Le savant abbé Absalon, qui a essayé de déterminer ce qu'on entend par la musique des mœurs et des vertus, sans laquelle la musique des voix est discordante devant Dieu, s'exprime en ces termes : La musique des voix est tout il fait propre à célébrer les louanges du Seigneur; mais ce musicien par excellence nous enseigne qu'il existe une autre musique, et que celle-là est bien plus nécessaire à notre salut. Mais quelle est cette musique que Dieu nous enseigne? Elle se divise en trois genres : la musique matérielle, la musique spirituelle et la musique céleste. La musique matérielle existe quand les sens extérieurs ne recherchent pas des jouissances superflues et ne s'éloignent pas des règles de la raison, c'est-à-dire quand la vue ne se dirige pas sur de vains objets, quand l'oreille ne s'arrête pas aux médisances ni aux jugements de la chair, quand l'odorat ne recherche pas des parfums trop exquis, le goût des mets superflus, et quand les mains ne se portent pas vers des objets illicites. Telles sont les cinq notes de la musique matérielle qui produisent ce que les musiciens nomment diapente. En effet, cet accord n'est autre chose que l'accord parfait des cinq sens du corps. La musique spirituelle consiste dans la perfection des vertus, dans la joie du cœur et la douceur des mœurs, dans la crainte de Dieu et dans l'amour du prochain. De la réunion de ces qualités résulte l'accord nommé diatessaron. L'accord formé par ces quatre vertus donne la force qui protège, la justice qui dirige, la modération qui console et la prudence qui conseille. Quant à la musique céleste, elle est produite par la contemplation de Dieu, la possession de l'éternité, la jubilation de l'esprit et l'immortalité du corps. Cette musique forme l'harmonie appelée diapason, puisqu'elle est produite par le concours des huit béatitudes. C'est ainsi qu'il s'exprime. Telle est la musique, dit Chrysostome, qui réjouit Dieu et les Anges; c'est celle qui forme le concert des cieux, qui comprime la fureur dés démons et apaise l'impétuosité des passions. Quand la charité fait résonner les cordes de la lyre, les

passions se taisent; tout devient calme et tranquille. Quant à nous, exerçons-nous sans cesse dans les divers genres de musique, en chantant, sur cette terre d'exil, avec l'accord de nos voix et de nos mœurs, les louanges du Créateur, jusqu'au jour où nous mériterons d'être associés aux chœurs de la musique céleste et où nous pourrons chanter avec les saints Anges des Hymnes mélodieuses pendant toute l'éternité.

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